‹ Sur le chemin du sacrificeChapitre 4 sur 7 · mars. — A cinq heures quarante-cinq du matin · texte numérisé non relu

mars. — A cinq heures quarante-cinq du matin

on signale de commencer à charbonner, et à sept heures quinze la première embarcation arrive à bord du Souvaroff. A quatre heures de l'après-midi on fait cesser le chargement. On a perdu beaucoup de temps pour hisser les embarcations et reprendre la formation. Ce n'est qu'à sept heures du soir seulement que nous remettons en route. On est donc resté sur place treize heures un quart, dont sept heures trois quarts seulement à charbonner, et quatre heures et demie à bafouiller. Le Souvaroff a embarqué deux cent six tonnes, ce qui fait environ vingt-quatre tonnes à l'heure. Ce n'est pas très brillant, si l'on pense qu'il faisait un temps magnifique, petit vent d'ouest et à peine de la houle. Qu'y faire? On ne s'est jamais exercé, et tout est nouveau pour nous. Espérons que cela ira mieux la prochaine fois. — A dix heures du soir, on entrevoit des lueurs par bâbord derrière, et les télégraphistes affirment qu'ils reçoivent des messages auxquels ils ne comprennent absolument rien. Ne serait-ce pas plutôt des décharges d'électricité atmosphérique? Tout arrive !

9-22 mars. — Ça n'a pas trop mal marché; mais les remorques cassent trop souvent.

11-24 mars. — Tout va bien ! — Dans la soirée, avant le lever de la lune, VOleg signale avec insistance qu'il distingue des bâtiments sans feu cherchant à'rattraper l'escadre; il a même vu des flammes sortir de la cheminée d'un torpilleur. Jusqu'au lever de la lune, tout le monde

est sur le qui-vive; quand on y voit enfin clair, on ne découvre rien de suspect. Encore une illusion probablement !

12-25 mars. — Pendant la nuit, le Kamtchatka a une avarie de courte durée, le Sissoï et le Nakhimoff des rentrées d'eau aux condenseurs. La vitesse moyenne pendant les vingt-quatre heures est de sept neuds cinq; mais saint Nicolas, probablement spécialement en notre honneur, puisque les instructions n'en parlent pas, a arrangé un joli courant de vingt-deux milles juste dans notre direction. — Temps calme et nuageux.

13-26 mars, midi. — A deux cents milles au Sud de Perros-Banos (archipel des Chagos). Demain matin nous ne serons qu'à soixante milles de Addu-Atoll, excellent lieu d'embuscade éventuel pour les torpilleurs japonais. — Le soir, nous remercions Dieu d'avoir fait souffler une brise assez fraîche. Par un temps pareil, une attaque de torpilleurs contre des navires en marche n'aurait que bien peu de chance de réussir.

14-27 mars. — La brise est tombée, mais il reste une grosse houle. — On passe toute la matinée à manœuvrer. La prise de l'ordre de combat et certaines évolutions, très simples, il est vrai, ont été effectuées assez bien et sans trop de pagaye. On dirait qu'on a appris quelque chose. — Comme nous n'avons pas de courant pour nous cette fois-ci, le loch n'est que de cent soixante-cinq milles. — Aperçu des feux devant nous dans la soirée.

15-28 mars. — Calme plat, houle presque imperceptible. On commence à embarquer le charbon à six heures du matin; il y a des progrès. Les travaux préparatoires et le hissage des embarcations se font bien mieux. La rapidité de l'embarquement du combustible a presque doublé, grâce à certaines précautions et surtout au tour de main qu'on a acquis. Le Souvaroff a fait quarante-trois tonnes à l'heure. — Cent quarante-quatre milles au loch. Contrairement aux indications du routier, quatorze milles de courant Nord. C'est d'autant plus embêtant, que ce n'est pas du tout dans le sens de notre route.

16-29 mars. — Calme partout! Houle très longue et peu creuse. — On a encore fait du charbon. — Le canot à vapeur du Sissoï a coulé. Pas de victimes heureusement. Voilà comment c'est arrivé : après plusieurs voyages de remorquage, le canot accostait le cuirassé pour prendre de l'eau et du charbon, quand, à la suite d'une manœuvre maladroite, il vint heurter le bord en engageant sa fargue sous le talon d'un tangon de filet Bullivan. Le cuirassé, qui roulait, tombait au même moment du côté de la chaloupe, qui embarqua à pleins bords : elle but un coup, comme disent les matelots, et coula à pic; les hommes eurent tout juste le temps de sauter à bord. — La brise fraîchit du Sud, au coucher du soleil. — H y a sept ans aujourd'hui que le grand -duc Cyrille Vladimirovitch hissait lui-même le drapeau russe sur la Montagne-d'Or à Port-Arthur. Triste anniversaire! Est-ce que la fière

parole de Nicolas Ier passerait à l'état de légende : « Là où le drapeau russe a été hissé une fois, il ne s'amène plus jamais! » Comme tout cela est triste et douloureux !

17-30 mars. — Passé la ligne à neuf heures du matin. — C'est très heureux que nous ayons profité du beau temps pour embarquer du charbon jusqu'aux oreilles, car l'après-midi il y a brise de N.-O. n° 5, avec grosse mer.

23 mars (5 avril). — Vu la grande Nicobar à six heures du matin. Gouverné pour passer entre les Nicobar et Pulo- Brass. Nous allons entrer dans le détroit de Malacca. Il serait intéressant de savoir si les Japonais sont sur nos traces ; les occasions n'ont pas manqué pour eux. — A midi on donne dans le détroit.

Commencé à suivre la côte de Sumatra. On sent la proximité de la terre ; le thermomètre a monté d'environ deux degrés, et l'humidité s'est beaucoup accrue; le temps est lourd, la chaleur pénible. — En admettant que l'ennemi nous ait découvert, il y a peu de chances pour que le gros de ses forces vienne nous livrer une bataille décisive. Il n'aurait aucun avantage à s'éloigner autant d'une base vers laquelle nous nous dirigeons. Il faudrait plutôt redouter des attaques partielles, comme celles d'une guerre de partisans. Aussi on a adopté, pour franchir le détroit, l'ordre suivant : les éclaireurs devant, avec le Jemtchug et YIzumround; les transports au centre; sur les flancs, les divisions des bâtiments de ligne ; les croiseurs à l'arrière-garde. Les torpilleurs qui ont largué la

remorque marchent par leurs propres moyens aux postes qui leur ont été indiqués. L'état des esprits est vaillant, presque provocant, comme lorsque l'on risque un coup hardi aux échecs, en comptant sur une faute ou un manque d'attention de son adversaire. — Stoppé de huit heures et demie à dix heures et demie, à cause de YOrel, qui a un tuyau de vapeur crevé.

24 mars (6 avril). — Nuit tranquille, temps couvert, к huit heures, orage avec pluie torrentielle. Jusqu'à midi ciel gris et pluie, puis éclaircie. — La nuit, rencontré un vapeur qui a viré de bord dès que le Jemtchug l'a éclairé avec son projecteur. Croisé encore quelques bateaux dans ia journée; on se demande où ils vont, et dans combien de jours ils toucheront un port, autrement dit dans combien de temps le télégraphe apprendra au monde entier que nous passons par le détroit de Malacca... Si les Japonais nous ont manques, auront-ils maintenant le temps d'entreprendre quelque chose?

25 mars (7 avril). — Nuit tranquille, temps brumeux. — On croise de plus en plus des vapeurs. Les navires les plus nerveux signalent l'ennemi tout le temps. UAlmaz prévient que l'amiral, le commandant, les officiers et tous les timoniers qui étaient sur la passerelle ont nettement distingué douze torpilleurs qui se cachaient derrière un vapeur du British-Indian Company et se sont ensuite sauvés dans le N.-E. C'est au moins étrange ! Sans doute les Japonais venaient nous prévenir qu'ils sont là, et qu'il faut

veiller cette nuit. Comment expliquer autrement une telle manœuvre? UOleg est celui qui voit le plus souvent des choses suspectes, il a déjà annoncé des sous -marins. — Nous passerons le « Banc d'une brasse » à deux heures du matin. C'est à mon avis l'endroit le plus propice sur tout le parcours pour une attaque nocturne. Jusqu'au jour nous nous avancerons dans un chenal qui quelquefois n'a pas plus de cinq milles de large, et il n'y a pas moyen de passer ailleurs. Voilà une nuit qui peut devenir intéressante !

26 mars (8 avril). — Tout va bien! -- Rencontré beaucoup de monde, mais rien de suspect. Ne nous dépêchons pas encore d'exulter, avant de savoir ce que nous réserve la nuit prochaine! Les chenaux étroits sont passés, nous approchons de Singapour; autour de nous s'ouvrent des détroits profonds et innombrables, où on pourrait à la rigueur manœuvrer pendant un combat. Des cuirassés ennemis peuvent parfaitement se dresser devant nous. — On reprend à une heure du matin le dispositif de marche, bien plus commode pour le cas où il faudrait prendre celui de combat : les transports n'auraient qu'à se laisser culer. — Nous passons à deux heures le phare qui est sur l'îlot Rattles. Singapour semble maintenant à nous toucher. En rade, deux croiseurs anglais.

Au grand complet, sans avoir semé personne en route, nous entrons avec majesté dans les eaux de l'océan Pacifique. Sur le cuirassé, le moment est solennel;

tout le monde retient sa respiration et se force à paraître parfaitement calme.

« Dans quelques minutes le télégraphe annoncera au monde entier..., » dit d'une voix un peu tremblante, comme s'il se parlait à lui-même, l'amiral, debout à l'extrémité bâbord de la passerelle, en fixant en même temps son regard scrutateur sur la ville déjà lointaine.

Le capitaine de vaisseau Ignatzius, qui commandait le Souvarofft rompit la gravité de la situation en éclatant de rire d'une façon absolument inattendue

« C'est Freemantle qui va être étonné, lui qui nous croit maintenant dans le Sud de l'Australie! » sécria-t-il.

Cela mit brusquement tout le monde en joie. Les timoniers eux-mêmes riaient en se cachant, par respect pour leur chef, la figure derrière leurs jumelles.

De Singapour, coupant la route de l'escadre, sortit un tout petit vapeur battant pavillon du consul de Russie. Il aurait été très agréable de causer avec ce consul et d'apprendre de lui ce qu'il y avait de nouveau par le monde; mais pour cela il aurait fallu arrêter l'escadre; aussi on se contenta d'envoyer un torpilleur prendre les dépêches pour nous les distribuer pendant la marche au moyen de la boîte de correspondance. Le petit vapeur, après avoir remis un gros paquet au torpilleur, rattrapa l'escadre et marcha pendant quelque temps bord à bord avec le Souvaroff. Le consul cria qu il avait ramassé à la hâte tous les journaux qui lui étaient tombés sous la main, et

que, comme il en manquerait probablement quelques-uns, il allait nous transmettre les nouvelles saillantes dans son porte-voix. Il paraît que, cinq jours avant, des croiseurs japonais avaient relâché à Singapour, et que leur escadre devait être à présent à nous attendre dans le Nord de Bornéo; ils nous auraient par suite complètement manques.

A sept heures du soir, on passa le phare de l'île de Pedro-Branca. Devant nous s'étendait la mer de Chine.

27 mars (9 avril). — Nuit tranquille. Stoppé pour permettre aux torpilleurs, qu'on ne doit plus remorquer, de faire du charbon. Remis en route à onze heures du matin.

28 mars (10 avril). — Deux heures du matin : j'ai si bien dormi hier pendant la journée, que je ne puis plus trouver le sommeil cette nuit. Je crois que si les Japonais se préparent à nous attaquer maintenant, nous ne les verrons guère avant demain. Pour nous couper la route, ils auront à peine six cents milles en haut de Labouan.

Le combat est peut-être proche ! Je rentre en moi-même et essaye de me souvenir des conversations du carré et de me rendre compte de leur note dominante.

Tout va bien. On sent autant de courage que de calme, peut-être même trop de calme, presque de l'indifférence pour son propre sort; mais, en attendant, ce sort est étroitement lié à celui de la patrie !... Gela tient évidem-

ment au surmenage. Nous sommes tous à bout de nerfs et de résistance. Puisqu'on ne peut pas songer à se reposer, mieux vaut que tout soit fini au plus tôt... Notre départ précipité de Madagascar avait réveillé tout le monde, et la manière heureuse avec laquelle nous avions franchi le détroit de Malacca nous avait rendu courage. L'esprit est certainement plus fort que la brute, et ce calme excessif, cette indifférence indéfinissable, voisine de l'abattement, ne sont que le résultat de causes essentiellement physiques. Le jour du combat, tout cela se secouera, et l'esprit reprendra ses droits. Certes, nous ferons bonne figure; mais... il ne faut pas trop attendre. Nos forces touchent à leur limite... — Pour tuer le temps, je lis un roman de la guerre au Transvaal: Sacrifice d'Abraham. Il a été écrit par un certain Johnson, qui a sans aucun doute pris part à cette guerre. Chose étrange : j'y retrouve bien des pensées qui me hantaient à Port -Arthur, surtout après les premiers combats. Par exemple, ces oh! et ces ah! larmoyants qu'on ne ménage pas en parlant des pauvres blessés. — Je ne vise personne. Les officiers qui ont choisi, sans que personne les y force, le métier des armes, acceptent par conséquent la guerre et toutes ses conséquences ; je ne parle donc que des marins qui font leur service parce qu'il est obligatoire et quelque peu d'envie qu'ils aient de le faire. Voici un gaillard robuste qu'on enlève à sa famille pour le traîner de force à dix mille kilomètres de chez lui, sur un champ de bataille où,

sans un mot d'explication, il va avoir à lutter avec un ennemi qu'il ne connaît pas. Peu après, il se trouve estropié ou blessé, étalé sur un lit d'hôpital. Des dames charitables et élégantes lui font prendre du thé, des bonbons, des confitures, et plaignent tant ce « pauvre petit ! » Je n'ai rien à dire contre le thé, les confitures et autres douceurs; mais cette compassion me semble une hypocrisie profonde et même davantage : une injure aux blessés, dont les souffrances méritent d'être prises plus au sérieux. On envoie exprès un homme à la mort, à la mutilation, et après que le fait est accompli, on commence seulement à le plaindre. Le malheureux n'est-il pas en droit de dire : « Ne m'insultez pas de votre compassion un peu tardive ; il fallait y songer plus tôt. Si ce n'était pas moi , mais vous qui pleurez maintenant, qui aviez dû aller à la guerre, et si vous n'aviez pas eu sous la main une bonne « chair à canon » comme la mienne, vous auriez été plus prudents. » C'est parfaitement juste : on aurait été plus prudent, mais aucune prudence ne peut supprimer radicalement la guerre, et par conséquent la mort et la mutilation de centaines de mille d'hommes. Et me voilà encore une fois en face de ce mystère insondable, devant ce voile qui cache à notre esprit inquiet le sens fatal et la raison d'être de la guerre... Je ne crois pas, comme les rêveurs, que cette guerre disparaîtra avec le temps; c'est un phénomène de notre vie organique, absolument comme l'ouragan ou le tremblement de terre le sont

pour la vie inorganique. En vain l'auteur du roman essaye de résoudre cette énigme ; il finit par laisser la question ouverte et en considère une autre du même genre, absolument insoluble aussi : Un vrai chrétien peut-il aller à la guerre dans l'intention de tuer ses semblables ? Cette idée se retrouve à chaque instant dans le livre; elle est appuyée sur une quantité de textes des Écritures saintes, mais reste toujours sans réponse, et pourtant il doit y en avoir une. A priori, quelle étrange contradiction ! d'un côté les églises chrétiennes de toutes les confessions admettent qu'on prête le serment d'être fidèle au devoir militaire , mais forcent à quitter ses armes pour communier, suivre une procession pascale, pénétrer dans le chœur ou s'approcher des tombeaux le Vendredi saint. Du moment que les armes ne sont pas tolérées dans le saint lieu, on se demande pourquoi on appelle sur elles la bénédiction divine. 11 me semble que la contradiction n'est qu'apparente, et que la réponse se présente toute seule, si on change la forme de la question : Un vrai chrétien peut-il aller à la guerre et faire le sacrifice de sa propre vie pour défendre ses semblables contre une incursion de l'ennemi ?

La réponse est claire; non seulement il le peut, mais il remplit ainsi un devoir sacré, car il n'y a pas de plus grande charité que de donner sa vie pour les autres. Une guerre offensive , qui a pour but de conquérir un territoire et de s'emparer de ce qui appartient à un autre

peuple, est contraire à la doctrine chrétienne; mais défendre sa patrie , lui sacrifier sa vie est un acte sacré d'amour et d'abnégation...

Mais assez de philosophie pour aujourd'hui !

26 mars (10 avril), deux heures de l'après-midi. — J'ai été invité ce matin pour la première fois, d'une façon inattendue, à venir conférer chez l'amiral avec le chef d'état-major et le lieutenant S... Je pense même que c'est à ce dernier que j'ai dû d'être convoqué. L'amiral commença par nous déclarer qu'il nous considérait comme assez au courant de la situation pour ne pas avoir à nous l'expliquer. Il nous demandait donc seulement d'exprimer notre appréciation. Ce n'était pas tout à fait exact en ce qui me concernait, puisque l'état-major ne m'avait jamais initié à ses mystères. Si j'en sais un peu plus long sur notre état que les autres officiers du Souvaroff, je le dois surtout aux conversations évasives de S..., ou je l'ai appris en plus par les causeries de l'amiral pendant les repas.

Le chef d'état -major se mit à parler très longuement, tout en se tenant dans des banalités. Je pus comprendre qu'il appuyait sur la nécessité d'achever le déploiement stratégique de toutes nos forces et d'agir ensuite suivant ce que nous saurions sur la dislocation des forces de l'ennemi pour nous répondre. Quand je lui demandai ce qu'il entendait par le « déploiement stratégique de nos forces » , il me répondit qu'il faisait allusion à ce que

la division Nébogatoff avait quitté Djibouti depuis trois jours. Il paraît que le consul le lui avait appris au moment où nous passions devant Singapour.

Je ne pus m'empêcher de m'écrier :

« Est-il possible qu'on l'ait expédié ainsi sans rendezvous, le recommandant au hasard ou à saint Nicolas? »

L'amiral demeura silencieux. Il fronçait les sourcils et fixait obstinément la table, et alors S... me glissa à l'oreille : « Raté ! pas moyen de leur échapper, ils sont les plus forts !... La serrure ne résiste pas à la hache. Ils répondent à notre rapport par un ordre sans réplique. »

Cette nouvelle m'avait tellement atterré, que j'en restai tout d'abord comme désarçonné.

Nébogatoff a reçu l'ordre de marcher quand même ! Nous avons réussi à tromper la vigilance de l'ennemi le plus entreprenant... Quand on a vu sortir son numéro en plein à la roulette, on ne peut pas espérer qu'il en sera de même à tous les coups, et puis nous sommes une force, quand même : cinq bons cuirassés, un croiseur cuirassé et trois protégés, sans compter les vieux, tandis que Nébogatoff ne traîne avec lui que des rossignols. L'attendre ? C'est impossible ! Continuer en l'abandonnant à son malheureux sort et le laissant s'en tirer comme il pourra serait d'une bien mauvaise camaraderie... Si pourtant nous allons de l'avant, les Japonais vont-ils oser diviser leur force en dirigeant vers le Sud assez de bâtiments pour enlever Nébogatoff? Ce n'est guère probable.

Ils aiment agir à coup sûr , et si nous avions un succès même partiel dans les mers du Japon, ce serait pour eux un coup terrible. Admettons qu'ils n'envoient ici que peu de monde et aient néanmoins la chance d'avoir le dessus sur Nébogatoff, peut-être ce dernier pourra-t-il de son côté réussir à gagner les eaux neutres pour y désarmer, en mettant les choses au pire ! Le malheur ne serait pas bien grand ! Il n'y a pas à dire. Il faut aller de l'avant.

Telles étaient les pensées qui me traversaient l'esprit comme des éclairs. Pendant les quelques moments qui se passèrent avant que je pusse exprimer mon opinion, l'amiral crayonnait des croquis sur un morceau de papier en levant de temps en temps ses yeux sur moi avec impatience.

Je dis alors tout haut ce que je venais de penser, en appuyant sur l'impossibilité d'attendre, par les considérations que j'ai déjà notées dans mon journal : Il fallait profiter de ce que les esprits avaient été réveillés par les traversées heureuses de l'océan Indien et du détroit de Malacca, profiter de cette résurrection morale qui avait eu raison d'un abattement provenant de notre surmenage et nous avait tous remis sur pied. On ne devait pas s'y tromper : cet état ne serait que passager, et la fatigue physique allait reprendre ses droits avec une réaction d'autant plus violente, que le premier élan avait été plus puissant. En résumé, impossible d'attendre. En avant et à Dieu va !

Le lieutenants. . ., qui parla ensuite, fut très catégorique : « Sur la route de Vladivostok, on courait à la bataille décisive contre une flotte victorieuse qui avait déjà anéanti une première escadre supérieure à la nôtre,- de notre côté, des navires, fatigués par une traversée très longue, n'ayant jamais vu le feu ni éprouvé les effets destructeurs des excellents tirs de l'artillerie japonaise, et de plus, sur ces navires, un personnel énervé par l'attente. Dans cette bataille (il n'y a pas à se faire d'illusions), si nous ne sommes pas complètement anéantis, nous subirons des pertes cruelles... Espérer passer inaperçus, compter sur un temps favorable, une maladresse de l'ennemi ou sur la chance ! En avons- nous le droit? car pendant la guerre l'adresse et la chance ont toujours été du côté des Japonais... Admettons enfin que les débris de l'escadre gagnent Vladivostok ! que pourrontils y faire, sinon d'attendre leur tour pour passer à l'unique bassin que nous y possédons ? Où prendront-ils leurs munitions, vivres ou rechanges, quand le transsibérien peut à peine satisfaire aux besoins de l'armée ? Que seront devenus nos transports et la division Nébogatoff , aux unités surannées? Qui donc, dans ces conditions-là, gardera la maîtrise de la mer, comme l'ordonne le télégramme 244 ? Que faire alors ? Je réponds franchement : Nous n'avons qu'à profiter de l'effet que vient de produire sans aucun doute notre apparition dans les mers de Chine au grand complet et relativement en bon état, pour

essayer de conclure une paix honorable. Espérer réussir désormais sur mer, c'est rêver un miracle. Malheureusement ce n'est pas de nous que dépend la décision à prendre , et c'est bien dommage ! »

L'amiral ne disait toujours rien de ce qu'il pensait personnellement, pas plus qu'il ne répliquait à ce que nous lui avions dit. Je crois pourtant (et je ne me trompe pas) que mes propositions lui avaient plu et qu'il regardait d'une drôle de façon le lieutenant S... , surtout pendant la péroraison de son petit discours. Il devait sans aucun doute y retrouver les reflets de la correspondance très secrète qu'ils étaient tous les deux seuls à connaître.

Rien de neuf pendant le reste de la journée.

29 mars (11 avril). — A six heures du matin, à contrebord, passa près de nous le croiseur anglais Cressy. Il salua le pavillon de l'amiral, qui lui répondit coup pour coup.

A huit heures, à bâbord, toujours à contre-bord, mais à cinq milles cette fois-ci, encore un croiseur anglais. On n'en vit plus d'autres, mais on enregistra par la télégraphie sans fil beaucoup de leurs conversations. Nos télégraphistes s'étaient familiarisés avec les messages anglais pendant les traversées de Vigo à Tanger et Dakar; les croiseurs anglais faisaient de l'éclairage pour les Japonais.

Rencontré beaucoup de navires sur notre route courant comme nous ou à contre-bord, ce qui n'est pas éton-

nant, puisque nous sommes sur la grande route de Singapour à Hong-Kong.

Nous marchons presque suivant le dispositif de combat, que nous rectifierions à la première nouvelle de l'apparition de l'ennemi. Devant nous, en chaîne d'éclairage, la division du capitaine de vaisseau Schéine : Svietlana, Terek, Oural, Rione, Dniepr.

A onze heures du matin, envoyé le navire-hôpital Orel à Saigon pour compléter ses vivres. Le commandant a reçu l'ordre secret de nous rallier à Kam-Ranh. Au cas où il ne nous y trouverait pas, il devrait chercher à rejoindre l'escadre en se guidant d'après des instructions qu'il demanderait à Pétersbourg.

A cinq heures, le Svietlana télégraphie qu'il voit l'ennemi. Rappelé aux postes de combat. On lui expédie le Jemtchug et Vlznmround. Ce n'est qu'une erreur !

A la nuit, fait rallier les éclaireurs, qui doivent se mettre comme d'habitude sur deux lignes de front en échiquier ; le Jemtchug et YIzumround sont sur les flancs.

Le Terek signale alors qu'un aimable bateau de commerce lui avait annoncé, en le croisant, qu'il avait vu une escadrille de torpilleurs un petit peu dans l'Est de notre route.

Quelques minutes après dix heures du soir, avarie à la machine tribord du Navarine. Nous devons nous traîner à quatre ou cinq nœuds, et pourtant le Navarine reste toujours en arrière. Une heure après, il signale qu'il est

paré, et, bien qu'il soit encore en retard de deux milles, l'escadre remet en route à huit nœuds.

30 mars (12 avril). — Le Navarine s'était trop dépêché de dire qu'il était paré, puisqu'il n'a pu reprendre son poste qu'à deux heures du matin. Réglé alors la vitesse à neuf nœuds cinq.

Nuit tranquille. Stoppé au point du jour pour charbonner. J'en suis d'autant plus étonné, que nous ne sommes qu'à soixante milles de Kam-Ranh! Pourquoi donc? Étrange!... Du reste, l'amiral lui-même est aujourd'hui bizarre, silencieux, irritable; il ne peut pas tenir en place, marche nerveusement à grandes enjambées, en traînant toujours un peu la jambe. On le voit tantôt sur une passerelle, tantôt sur l'autre; il disparaît un instant dans ses appartements, revient errer sur la plage arrière, consulte son carnet et y ajoute des notes ; tantôt il fronce le sourcil, tantôt il a, mais beaucoup plus rarement, le sourire sur les lèvres. Il paraît se parler à lui-même.

« Que lui prend-il ? quelle mouche l'a piqué ? » me demande V..., officier torpilleur en sous-ordre.

Je ne sais que lui répondre.

Même jour , avant le déjeuner. — L'amiral a causé longtemps avec l'officier des montres, sans que personne sache de quoi. Ce dernier est descendu chercher le routier de Hong-Kong à Vladivostok et a emmené le mécanicien en chef. Tous les trois ont eu chez l'amiral une discussion très animée, à la suite de laquelle les pavillons

sont montés en l'air : « Demander aux transports combien chacun d'eux a encore de charbon. — Demander à tous les navires de l'escadre si leurs chaudières et machines sont en état de supporter une longue traversée. » Immédiatement chacun d'implorer deux ou trois heures pour faire des visites et petites réparations. Le Navarine avait besoin de plus de temps, mais promettait d'être paré à trois heures de l'après-midi. Le lieutenant S... et moi croyons que le sort de l'escadre, et par suite le nôtre, est en train de se décider.

« Qu'en pensez-vous ? lui dis-je. Je crois bien que le nôtre veut essayer de filer sur Vladivostok. C'est une bonne idée ! Les Japonais nous ont ratés, c'est parfaitement clair. Admettons qu'ils croient avoir retrouvé notre trace, mais laquelle ? Dès demain les Anglais vont leur faire savoir qu'ils nous ont rencontrés le cap sur les côtes d'Annam, et Saigon signalera l'arrivée de VOrel; tout cela leur prouvera que nous ne sommes pas bien loin; mais avant qu'ils aient pu se débrouiller, nous aurons dépassé Formose.

— Vous savez parfaitement mon opinion sur notre situation. Si elle se révèle irréalisable, je me rallie immédiatement à la vôtre. Donc, en avant! Notre monde peut encore étaler une traversée, une bataille même, mais pas une période d'attente ; sinon il va s'affaisser et s'affaiblir. Si Ton avance, il faut le faire immédiatement en partant d ici morne, du large, sans toucher aucune terre, ni

entamer des conversations par le télégraphe... Là-bas (il brandit le poing avec colère dans la direction de Saigon) il y a déjà des instructions écrites en style pompeux, et dans lesquels les rôles principaux sont dévolus aux Saints du paradis... Nous avons les coudées franches tant que nous n'avons pas reçu ces fâcheuses instructions; mais si on jette un pied d'ancre, tout va aller à vau l'eau, puisque nous sommes pendus à un fil télégraphique1. »

Contrairement à son habitude, l'amiral ne dit à table un mot à personne. A peine le déjeuner fut-il fini, qu'il rentra dans son cabinet de travail. A une heure de 1 après-midi, il grimpa tout d'un coup sur la passerelle supérieure et donna l'ordre à tous les bâtiments de signaler exactement combien ils avaient de charbon en soutes. Cet ordre était insolite, il semblait même superflu2.

& Tiens! me dis-je, il vient probablement de se décider. Pourvu que ce soit le bon moment ! »

Comme il fallait s'y attendre, tout le monde accusa cent ou cent cinquante tonnes de plus que le matin. Seul

1 Nous sûmes plus tard que le lieutenant S*** avait parfaitement raison. Le 3-16 avril, le correspondant de l'agence Havas à Pétersbourg envoya au monde entier le télégramme suivant : « Rojestvensky attend Nébogatoff. » Évidemment ce n'était pas la décision de l'amiral, mais bien celle de l'Amirauté, dè^ qu'elle connut notre arrivée à Каш-Ranh. Laissant à part la décision en elle-même, quelle criminelle indiscrétion on a commise là!

й A huit heures chaque matin l'escadre signale, dans le rapport journalier, combien il y a à bord de chaque navire de charbon , d'eau douce , d'hommes malades et punis, la température des soutes, etc. C'était donc la deuxième fois dans la journée qu'on demandait ce renseignement; il ne pouvait, par euite, que servir de contrôle.

Y Alexandre ne se dépêchait pas de répondre ; on le rappela à l'ordre. Il s'exécuta enfin. Nous avions beau écarquiller les yeux, nous n'y comprenions rien. On l'attaqua à bras : « Ne vous êtes -vous pas trompé dans votre signal? Vous accusez trois cents tonnes de moins que ce matin. » Hélas! le signal était bien exact, il n'y avait aucune erreur; il rectifiait au contraire une série d'erreurs qui s'étaient accumulées dans les rapports journaliers. La quantité effective n'avait pas été évaluée par le cubage des soutes, mais en retranchant la consommation de vingt-quatre heures du chiffre figurant sur le journal et représentant le total de charbon pris à Nossi-Bé, embarqué à cinq reprises à la mer et finalement le matin. Il y avait comme résultat une erreur d'au moins quatre cents tonnes.

Quatre cents tonnes de déficit ! Voilà pourquoi V Alexandre tenait toujours le record de la rapidité d'embarquement en pleine mer ! Il carottait quatre-vingts tonnes à chaque fois; à la fin cela avait fait quatre cents! Si on veut les embarquer ici, cela va nous faire encore perdre deux ou trois jours! La chose sera- 1- elle même possible ? Sait-on où sont les Japonais? A nous toucher peut-être. Alors il va falloir aller à Kam-Ranh, où nous serons pendus au fil télégraphique * !

1 II est certain qu'on peut commettre des erreurs, tant en inscrivant les dépenses qu'en pointant l'embarquement du charbon, mais non dans une proportion égale. La dépense doit être horaire, et dans la deuxième escadre,

Il m'était pénible, presque douloureux, de regarder l'amiral. Lui qui souvent, pour des bagatelles, se mettait dans des fureurs affreuses, montrait le poing aux navires qui manœuvraient mal et accablait le coupable des épithètes les moins flatteuses (il est vrai que la distance ne permettait pas à ce dernier de ne rien voir ni entendre), à présent ne disait plus un mot. Les mains crispées sur la rembarde, les épaules voûtées, les sourcils contractés, il s'efforçait du bout de la passerelle de distinguer le signal de Y Alexandre, comme s'il n'en croyait pas ses yeux.

Les explications données à bras ne laissèrent aucun

où le charbon était pour nous une question de vie ou de mort, il était strictement recommandé dans les chaufferies de ne pas prendre le charbon directement à la soute, mais en sac par quantité soigneusement cubée d'avance. Il y avait dans ce but, outre le mécanicien de quart', un enseigne de service et un autre de réserve chargés de contrôler chaque livre de charbon. En plus, le mécanicien de quart devait surveiller sévèrement ses subordonnés. Si l'on avait plus brûlé pendant un quart que dans l'autre, il devait personnellement en rechercher la cause et signaler l'inexpérience ou la négligence des chauffeurs qui chargeaient trop fréquemment les fourneaux pour remédier à une mauvaise combustion résultant d'un manque de surveillance de leur part. En un mot, le chiffre des dépenses horaires, qui pouvait être légèrement erroné, n'aurait jamais pu donner un pareil écart : c'était toute autre chose quant à l'embarquement du combustible fait en mer à la hâte dans un coup de feu terrible où tout le monde voulait se distinguer en dépassant les voisins. Je m'empresse de dire, pour éviter toute mauvaise pensée, que dans cette affaire il ne pouvait être question d'aucun intérêt d'argent tant de la part de ceux qui livraient le charbon que de ceux qui le recevaient. Ce charbon était la propriété de l'État ; il était à nous , puisque Pétersbourg l'avait depuis longtemps payé ; par suite , qu'il fût sur un transport ou sur un navire de guerre, personne en escadre ne pouvait toucher de commission sur sa valeur, et si les comptables de Y Alexandre , en calculant le poids moyen du sac, avaient ajouté ou retranché quelques livres, ce n'était évidemment que dans un désir maladroit de faire mousser leur navire ; la cupidité n'y entrait pour rien.

doute . No us répondîmes par l'aperçu , et VA lexandre amena son signal.

Comme s'il sortait d'un rêve, l'amiral fit de la main un geste de découragement et descendit lentement chez lui.

« Ta quoque, Brute! » dit avec un sourire amer le lieutenant S... en regardant Г Alexandre, que, avec moi et beaucoup d'autres, il avait toujours considéré comme le modèle de l'escadre. « Que pensez-vous de cela? ajouta -t- il.

— Que voulez-vous que j'en pense! Nous n'avons vraiment pas de chance ! »

Il était évident que le projet de trouée jusqu'à Vladivostok venait de s'écrouler. Quant à moi, qui connaissais le caractère de l'amiral et savais que , malgré toute son énergie, il était un peu fataliste, j'avais deviné sa pensée : le destin n'avait pas voulu!

Après deux heures, les récepteurs de la télégraphie sans fil enregistrèrent des messages dont le rythme ne ressemblait pas à celui des Anglais.

Comme les interlocuteurs se rapprochaient, on fit cesser rembarquement du charbon, rallier les corvées, hisser les embarcations et reprendre l'ordre de marche de jour, le plus facile à modifier en dispositif de combat.

A partir de trois heures, les expéditeurs de message commencèrent à s'éloigner, et à quatre heures et demie on mit le cap sur le l'eu de Padaran, qui se trouve un peu an dessous de l'entrée de la baie de Kam-Ranh.

31 mars (13 avril). — Nuit tranquille. — A sept heures du matin, à l'entrée de la baie, envoyé les torpilleurs draguer l'endroit où nous devions mouiller (on ne saurait prendre trop de précautions), et les vedettes placer des bouées pour indiquer l'ancrage de chacun des navires et éviter la pagaye et les changements de mouillage presque inévitables, étant donnée l'organisation défectueuse de notre armada. En attendant que les travaux préparatoires fussent terminés, on embarqua du charbon, en recommandant tout particulièrement à Y Alexandre de faire diligence.

A partir de une heure de l'après-midi, un à un, d'après leur numérotage, les transports pénétrèrent dans la baie. Malgré les bouées mouillées d'avance et les instructions les plus détaillées, l'opération dura si longtemps, que les navires de combat n'auraient pu entrer avant le coucher du soleil. Encore une nuit à passer à la mer!

A quatre heures, le charbon terminé, on fit le lavage du pont, puis fut distribué un ordre spécial pour garantir Kam-Ranh et ses approches contre toutes les tentatives possibles de l'ennemi : d'abord par échelon du côté du Sud, les croiseurs le cap au S. 10° E. ; derrière eux, un peu à gauche, les cuirassés, et enfin, dans l'Est, les éclaireurs. La distance entre chaque groupe était d'environ deux à trois milles. On marcha à petite vitesse jusqu'à six heures, puis on resta stoppé le cap au large. Le flot nous ayant légèrement dépalés dans le Nord, nous nous

aperçûmes, au point du jour, que le centre de l'escadre était par le travers de la baie, dont l'entrée était gardée par les torpilleurs.

La nuit avait été calme et claire; on y voyait suffisamment pour déjouer à temps toute tentative d'attaque de la part des torpilleurs : en pareille occurrence, chacun avait liberté de manœuvre.

lor-14 avril. — Vers une heure du matin, parut un petit vapeur qui passa, en allant du Nord au Sud, entre nous et la côte. Les torpilleurs allèrent l'arraisonner, pendant que le Jemtchug l'éclairait. C'était un caboteur à passagers, naviguant sous pavillon chinois; il fut suivi par les faisceaux de nos projecteurs jusqu'à limite de visibilité; c'était le meilleur moyen de l'aveugler et de l'empêcher de rien voir chez nous.

A onze heures trente, nous mouillâmes à Kam-Ranh, suivant le plan indiqué.

Depuis Nossi-Bé, nous avions parcouru quatre mille cinq cent soixante milles sans relâcher nulle part, et étions arrivés sans encombre, au grand complet, sans avoir semé personne en route. C'était là un fait sans précédent, qui devait exciter la jalousie des Anglais. Sans l'incident de Y Alexandre, qui sait si, en faisant encore juste la moitié du même raid, nous ne serions pas arrivés dans quinze jours à Vladivostok ?

Quelle guigne !

Je trouvai tout le monde assez exalté au carré, où l'offi-

cier torpilleur Bogdanoff était en train de pérorer ; « Tant bien que mal , nous y voilà ! Cela fait tout de même seize mille six cent vingt-huit milles depuis Gronstadt! Jolie distance, et tout notre monde au grand complet ! Honneur à Zinovëi! Qui aurait pu en faire autant? DoubassofF et Tchoukhine peut-être, et encore ! »

La traversée est, en effet, assez coquette; mais si on déduit le temps passé à charbonner, on obtient la vitesse moyenne de cent quatre-vingt-huit milles par vingtquatre heures, y compris un courant favorable, c'est-àdire sept nœuds cinq à l'heure et sept nœuds en déduisant le courant. C'est donc là notre vitesse de mer. Médiocre1 !

A peine mouillé, on se mit en devoir de gréer les filets Bullivan, ramassés pendant la traversée.

Presque en même temps que nous donnaient dans la rade quatre charbonniers de la Hamburg America Line. Ah! si on pouvait embarquer son charbon et filer sans communiquer avec Pétersbourg !

Pendant la journée, brise fraîche tombant le soir, et calme plat pendant la nuit. Deux croiseurs barrent l'entrée avec les faisceaux de leurs projecteurs, quatre torpilleurs sont en grand'garde avec une chaîne de vedettes.

1 Les lecteurs doivent se demander comment il en était ainsi, tandis que, par contrat, les plus mauvais marcheurs devaient donner dix nœuds. Tous ces retards Imprévus étaient dus aux fuites, aux avaries et surtout au manque d'entraînement du personnel.

Sur le Chemin du Sacriflcc. 18

Je termine ici les citations textuelles de mon journal de traversée de l'océan Indien. Je raconterai le reste de nos tribulations en m'inspirant toujours de mon carnet, passant les détails techniques trop arides, et complétant par des commentaires des notes trop brèves pour être compréhensibles pour la majorité des lecteurs , mais qui représentent pour moi néanmoins tant de choses dans leur laconisme.

Les bizarreries de la destinée. — L'amiral de Jonquières. — Expulsés dans les vingt-quatre heures! — Commencement du vagabondage sur les côtes d'Annam. — Journal du vagabondage. — Le moral de l'escadre. — Décidément le mot impossible existe! — L'agonie de l'armada. — Ce n'est pas à nous à juger les vainqueurs. — Nous avons enfin des nouvelles des Japonais. — Ça va de plus en plus mal.

Les 2-3-4 avril (15-16-17), on fit avec rage passer le charbon des bateaux allemands sur les navires de ligne d'abord, puis sur les transports de l'escadre.

Le navire - hôpital Orel revint de Saigon le 2-15. Le hasard est parfois bien bizarre ! Pendant qu'on traversait le détroit de Malacca, un homme du Nakhimoff disparut pendant la nuit, et on supposa d'abord qu'il était tombé à la mer et s'était noyé. En réalité, il n'en était rien : il était en effet tombé à l'eau; mais on ignore si le fait était accidentel ou prémédité, bien que la deuxième hypothèse fût la plus vraisemblable. Un homme qui tombe pousse toujours un cri en perdant pied. En admettant même que, suffoqué, il n'eût pas eu le temps de crier, le service de veille et de quart était alors tellement bien fait, tous les

bastingages étaient si bien garnis de gens se crevant les yeux à explorer les environs et prêtant l'oreille au moindre bruit, qu'un homme ne pouvait tomber à la mer sans qu'on le vît, à moins qu'il n'eut choisi un endroit et un moment exceptionnellement favorables. Il est très problable qu'en voyant les lumières de la ville de Malacca il avait cru le rivage tout proche (on se trompe si facilement la nuit sur la distance !), et qu'il s'étaittoutsimplemcnt décidéàdéserter, espérant gagner le rivage à la nage ou être recueilli par quelque vapeur ou pêcheur. En plus, quand on le ramassa, il se tenait sur l'eau à l'aide d'une ceinture de sauvetage, qu'il avait, disait-il, ramassée par un pur hasard. On trouve beaucoup de faits pareils dans les histoires de guerre; il n est pas rare qu'un homme risque sa peau ou aille même jusqu'à se suicider, rien que pour échapper à 1 Obsession d'une mort qu'il redoute pour l'avenir. Je rappellerai, à celte occasion, le cas d'un officier renvoyé de Port-Arthur en lUissic, après avoir assisté à plusieurs combats. Il était tombé dans un état de neurasthénie frisant la démence et, dans ses accès de folie, jurait au médecin et à ses chefs qu'il ne pouvait plus attendre davantage, et qu'au prochain combat, au premier coup de fusil tiré, il se suiciderait. Dans le cas de notre matelot, la destinée s'était cruellement jouée de ce fuyard malchanceux. Il n'atteignit pas le rivage, qui était à six milles, et ne fut pas plus mangé par les requins que recueilli par les pêcheurs. S'il avait atteint Malacca, il aurait pu attraper un vapeur allant n'importe

où, à Saigon excepté, et il aurait sûrement évité de servir encore dans la deuxième escadre. Tout le monde sait que le détroit de Malacca est un endroit très fréquenté , où ne manquent pas les vapeurs de toute espèce. Il fallait bien de la guigne pour, après avoir passé onze heures dans l'eau, tomber sur un de ces paquebots des Messageries Maritimes ne faisant que deux traversées par mois, qui vint juste le recueillir pour le livrer à notre consul de Saigon. Là il rencontra un de nos transports venu chercher des vivres pour l'escadre et réintégra le Nakhimoff. On ne le jugea pas, d'autant plus qu'il affirmait être tombé à l'eau accidentellement; mais le pauvre diable n'avait pas réussi à échapper à sa destinée.

Le même jour (2-15 avril), arriva à Kam-Ranh , sur le Descartes, le commandant en sous-ordre de l'escadre française des mers de Chine, le contre-amiral de Jonquières, dont j'avais fait la connaissance à Saigon six mois auparavant.

Mince et de taille moyenne , les cheveux grisonnants, mais excessivement actif et aussi vif que le vif-argent luimême. Son âge? plus de quarante ans, je pense, peut-être même de cinquante, mais avec l'énergie d'un sous-lieutenant. Il était tout à fait partisan de l'idée que le Japon, en attaquant la Russie, n'avait fait qu'un premier pas pour expulser complètement les Européens ou tout au moins remplacer leur domination par une sorte de fédération asiatique sous le drapeau du Soleil-Levant.

« Il y a une chose que je ne comprendrais pas chez les Japonais, disait -il, si je ne l'expliquais par des considérations d'ordre purement géographique, et surtout par ce fait que leurs entreprises sur la Corée ressemblent aux vôtres sur Constantinople : c'est une chose qui remonte à la nuit des temps, et que le peuple entier comprend parfaitement, parce qu'il n'y a pas d'illettrés chez eux. C'est en jouant de cette corde qu'ils ont pu provoquer un enthousiasme national pareil à celui de chez vous dans les guerres contre la Turquie. Vous avez Oleg, qui a accroché son bouclier à la porte de Constantinople; chez eux, le pendant est Hideyosi. Au point de vue strictement militaire, il aurait été tout naturel d'attaquer le point où la résistance aurait été la moindre. Or, en Extrême-Orient, nous sommes bien plus faibles que vous : nous avons comme voisins le Siam , dont le prince héritier a épousé une princesse japonaise, où deux des ministres, dont celui de la guerre, sont Japonais, où les troupes sont armées de fusils japonais, et où les munitions en réserve pourraient aussi bien servir aux troupes indigènes qu'à celles d'un corps de débarquement, qui serait accueilli avec joie. De quoi disposons-nous ici, pour défendre la colonie? Ça ne vaut pas la peine d'en parler. Je croyais, en toute sincérité, que le premier coup serait dirigé contre nous; il se peut d'ailleurs que les Japonais, dans leur sage habitude de compter avec la psychologie de leurs adversaires et la

connaissance qu'ils ont de vous autres, idéalistes incorrigibles, aient pensé avec raison que vous n'agiriez pas comme notre gouvernement, mais que, voyant votre bonne alliée en danger, vous tomberiez à bras raccourcis sur son agresseur. C'est très possible, et je comprends alors ; tandis que je ne puis absolument pas m'expliquer les façons hésitantes et évasives de nos ministres. Est -il possible qu'ils ne comprennent pas ce qui est de toute évidence? que notre tour viendra après le vôtre; qu'en renonçant, pour plaire à l'Angleterre, à notre déclaration de neutralité et en acceptant la teneur des règlements supplémentaires qu'on vient de déclarer chez nous, nous creusions notre tombe pour l'avenir. Si on maintient ces principes, nous nous trouverons en temps de guerre aussi dépourvus d'abris que vous... En tous cas, soyez bien convaincus que nous, qui sommes sur les lieux et comprenons l'état des choses, travaillons pour vous. Nous sommes vos alliés fidèles non seulement en vertu de cette amitié dont on a tant parlé avant le traité (vous saviez bien que ce fut d'abord entente cordiale, puis nations amies, et enfin nations alliées); mais nous sommes, avant tout, vos alliés fidèles par intérêt! »

Arriva le 3-16 avril de Saigon YEridan, le premier vapeur qui nous apportât des vivres et des légumes. Une soupe de légumes verts! imaginez-vous ce que cela représente , après plus d'un mois de conserves ! Le même

vapeur nous amena un aérostier et les lieutenants K.. et M..., qui étaientrestésà Port-Arthur jusqu'àla capitulation.

Gomme ils étaient malades, on ne les avait pas faits prisonniers , et on les avait évacués sur Shanghaï , pour les faire soigner par les Russes; dès qu'ils avaient été rétablis, ils avaient fait l'impossible pour rejoindre la deuxième escadre.

Ils racontaient des choses si vilaines, qu'on les pria (une défense n'aurait pas été convenable) de ne plus trop parler, dans la crainte de saper une énergie qui n'était pas déjà bien solide.

Suivant eux, la conduite de Stœssel avait été rien moins qu'héroïque. Ni unité ni solidarité. L'état d'esprit que j'avais noté en juillet : la défiance au sujet des paroles et des affirmations de l'autorité, n'avait fait que progresser, et la mort de Kondratenko avait porté un coup fatal aux derniers vestiges du commandement. La conviction que les chefs i se tiraient des pattes » aux dépens de la « chair à canon » ; l'idée que « Ça n'en vaut pas la peine ! A quoi bon? je m'en moque! n'avait fait que croître et se répandre de plus en plus...

Dans les derniers jours, il n'y avait pas plus de cinq mille hommes à se battre, et au moment de la reddition on en trouva vingt-trois mille parfaitement valides. Il se passait des scènes horribles, des rixes allant Jusqu'au meurtre, dont le leitmotiv était toujours : « Où étais-tu donc caché, canaille? »

Les véritables défenseurs des forts, en guenilles et crevant à la lettre la faim, ne pouvaient, en rentrant en ville, regarder d'un œil tranquille ces magasins de vivres et d'équipements que l'on se préparait à rendre aux Japonais contre un reçu très régulier; aussi bien des cboses furent-elles détruites ou mises au pillage... Mais passons vite !

Le même jour l'amiral de Jonquières s'en alla, avec le Descartes, à la baie de Nhatrangh, qui est à environ vingt milles au Nord. Il revint le lendemain. La journée du 5-18 avril fut calme et tranquille : brise fraîche le jour, tombant la nuit. Notre amiral m'envoya prévenir l'amiral de Jonquières que nous appareillerions le lendemain, pour essaj^er certaines pièces de machines que nous avions réparées ou remplacées après notre longue traversée.

Je m'habillai, comme il convenait de le faire pour cette visite, et accrochai à ma redingote la Légion d'honneur à la place de mon Vladimir habituel. Je commençai par déclarer à l'amiral que c'était moi-même qui avais sollicité l'honneur d'être chargé de la commission, tellement je désirais revoir celui qui avait montré tant de cordialité pour notre croiseur poursuivi par la fatalité (il m'interrompit : « Pas la fatalité, mais la diplomatie »), celui qui avait rendu tant de services d'ami d'abord à moi, aux autres officiers, et enfin à la Diana elle-même...

Si nos espoirs ne s'étaient pas réalisés, ce n'était pas de sa faute (il m'interrompit encore : « Chut ! chut ! si on

nous entendait à Paris! ») Quand je lui exprimai respectueusement le but de ma visite, il me chargea très aimablement de remercier l'amiral d'un avertissement auquel il avait d'autant moins le droit de s'attendre, qu'en temps de guerre les motifs d'un appareillage doivent demeurer secrets. Si donc on avait voulu lui confier un secret, il ne pouvait qu'en être flatté, etc. etc. Il ajouta ensuite, négligemment, qu'il avait communiqué directement avec le gouverneur général de l'Indo-Chine, et que pour le moment on avait décidé qu'on s'en tiendrait aux déclarations de neutralité du début de la guerre; il trouvait notre correction absolument parfaite et ne restait ici lui-même que pour faire respecter ses eaux territoriales principalement par les Japonais, sur les procédés desquels il était édifié depuis les affaires de Chemulpo et de Tchéfou.

« Croyez bien que je saurai m'acquitter de ma tache! Peu m'importe qu'on menace mon croiseur, et même qu'on tire dessus. Sans envoyer un coup de canon, je porterai le pavillon de la France jusqu'aux limites de nos eaux territoriales! i

Pourquoi donc me suis-je mis à tant aimer cet amiral, qui était après tout un étranger? Pourquoi ne l'oublieraije jamais, bien qu'en additionnant nos entrevues je n'ai causé avec lui que pendant quelques heures à peine0 Probablement parce qu'un mot de sympathie prononcé ouvertement et sans aucune arrière-pensée est recueilli

précieusement par des malheureux persécutés et repoussés de partout.

« Enchanté de vous avoir retrouvé, et au plaisir de vous revoir encore ! me dit-il au moment où je prenais congé de lui. Si vous réussissez et si. . . Je n'ose pas faire de projet! Alors cette déclaration que, grâce à Dieu, nous n'avons pas encore officiellement reniée, reprendra toute sa force, et votre Diana ira rejoindre l'escadre. Vous y réembarquerez, n'est-ce pas, commandant?

— Sans hésiter, amiral, » répondis-je en lui serrant la main avec force.

6-19 avril. — A huit heures du matin, les deux divisions cuirassées, accompagnées du croiseur Aurora, appareillèrent sous prétexte de vérifier leurs compas et de faire quelques manœuvres; mais, en réalité, le véritable but de leur sortie était de masquer l'envoi à Saigon des transports : Kiew, Kitay, Jupiter et Prince-Gortchakoff. On avait pris tout ce qu'ils avaient à bord, et ils n'auraient pu que nous gêner dans notre navigation future, tandis qu'en allant à Saigon et en s'y bourrant du cardiff que nous y avions en entrepôt, ils pouvaient devenir une base flottante pour nos croiseurs que, sur un télégramme conventionnel, ils auraient été rejoindre à un rendez-vous fixé. Pour le cas où se seraient montrés des croiseurs auxiliaires japonais, les КоиЪапе, Terek et Oural les convoyèrent jusqu'à l'embouchure de la rivière de Saigon.

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