CHAPITRE PREMIER
Les premières relations.
Voici ce que me raconta en décembre 1884, le Ba-Ngala Muélé, homme raisonnable et d'âge mûr :
— Les Ba-Ngala n'avaient jamais vu un homme blanc et n'en soupçonnaient pas même l'existence, quand un jour (1), il y a bien des dizaines de lunes, au moment où le soleil est droit au dessus des têtes, une flottille de pirogues, aux formes pesantes ignorées de la contrée, précédée d'un canot extraordinaire encore plus vaste, portant une grande perche debout vers son milieu, apparut silencieusement devant nos villages, en suivant le fd du courant. Les hommes qui les montaient étaient couverts aux trois quarts d'étoffes blanches, même sur la tête, chose singulière pour ce pays où le chef le plus riche se vêtait d'un simple lambeau de tissu de bananier. Et, fait absolument nouveau, renversant toutes les idées des Ba-Ngala sur l'humanité, deux êtres
(1) Le 14 février 1877, lors du premier rassage de Stanley.
de couleur blanche — oui, blanche comme l'argile à poterie — paraissaient commander cette expédition.
Ils semblaient avoir à peu près la même forme que le commun des hommes, mais leurs cheveux, leurs figures et leurs yeux étaient étranges.
N'étaient-ce pas des envoyés d'Ibanza, le mystérieux esprit?
Et pourquoi les faisait-il surgir soudain sur notre fleuve? Leurs desseins ne pouvaient qu'être mauvais : ils avaient abordé à un îlot, au lieu de venir se présenter à la rive, comme le fait chez nous tout voyageur non animé d'intentions hostiles.
Aussi, au premier moment, quand la distance ne nous permettait pas de bien distinguer, avions-nous pris leur convoi pour un parti de nos ennemis de Mobéka ; l'alarme avait été donnée et nous avions rassemblé nos canots pour le combat. Mais les vêtements de leurs guerriers, la forme nouvelle de leurs fusils, et surtout l'aspect inattendu de ces personnages blancs nous avaient détrompés.
Cependant, plusieurs de nos pirogues s'étaient fortement rapprochées de celles de ces inconnus.
Le plus vieux des deux êtres blancs avait les cheveux plats et gris et des yeux de la couleur de l'eau ; il se dressa et montra une étoffe rouge et du fd de laiton. Quelques-unes de nos équipes avancèrent, en discutant le sens de cette attitude, avec la violence habituelle de notre chaud tempérament. L'autre blanc braqua un fusil vers les nôtres. Et le vieux l'apostropha vivement dans une langue incompréhensible.
Nos amis qui étaient le plus près d'eux, crurent que cela ne signifiait rien de bon et ils jugèrent que le meilleur parti était d'attaquer ces blaiics mystérieux, venus on ne sait d'où. La lutte fut des plus violentes.
Quel fétiche avaient donc leurs fusils pour avoir tant de force ? Leurs balles, en un métal gris et lourd que nous n'avions jamais vu, nous atteignaient à des distances énormes. Les femmes et les vieillards qui de la rive suivaient le combat, étaient touchés ; les murs de nos cases étaient troués ; des chèvres errant au loin dans les champs tombaient foudroyées. Et sur l'eau même, nos boucliers étaient percés comme des bananes ; nos pii'ogues de bois dur éclataient et se remplissaient d'eau. Néanmoins, nous luttâmes avec énergie et nous poursuivîmes les êtres blancs bien en aval de nos villages. Leur bande nous échappa enfin,
en poussant des cris de triomphe. Et nous n'en entendîmes plus jamais parler.
Ainsi s'exprima Muélé, en ajoutant que Mata-Buiké, le chef des Ba-Ngala, avait fait de grands efforts pour détourner son ardent peuple de s'approcher de ces blancs qui ne pouvaient être des hommes.
Telle est l'explication fournie par un indigène de cette attaque, la plus acharnée de toutes celles que subit Stanley dans sa première descente du haut-Congo, et pour laquelle ses ennemis avaient en ligne soixante-quatre pirogues, portant trois cent cinquante fusils pour le moins.
L'exposé justificatif de Muélé attribue cette agression à une crainte très compréhensible, à l'étonnement et à l'appréhension produits par la première apparition de l'homme blanc chez une tribu primitive et superstitieuse. Je n'hésiterais pas à l'accepter, si je n'avais appris à connaître le caractère belliqueux et pillard des Ba-Ngala. Stanley, dans son véridique récit de celte lutte prolongée (1), se montre outré de leur injuste offensive et les appelle les Ashantis du Congo.
Il ajoute :
« Les Ba-Ngala sont indubitablement très supérieurs à tous les autres riverains du fleuve. Je regrette beaucoup la singulière antipathie qu'ils ressentent pour les étrangers, et qu'ils continueront de témoigner sans aucun doute jusqu'au jour où deux ou trois rudes combats leur apprendront, de même que l'ont appris les Ashantis, à ne plus considérer les hommes qui ne sont pas de leur tribu conmie des cibles. »
Tel était le peuple au milieu duquel une décision déjà ancienne m'avait désigné pour fonder un poste.
Le lecteur comprendra à quel travail d'imagination je me livrai pendant les longs mois qui précédèrent la réalisation de cette mission. Je lui ferai grâce des réflexions faites, des éventualités, des hypothèses prévues et des plans conçus par mon esprit tourmenté de la fièvre d'entreprise.
A l'heure où Stanley nous avait quittés, le 16 octobre 1883 à l'Equateur, pour sillonner jusqu'aux Falls, avec ses petits vapeurs, la partie supérieure du Congo, qui ne l'avait plus vu depuis près de sept ans, il m'avait dit :
(1) ^ travers le continent mystérieux.
— Je doulc fort que mon voyage soit pacifique. Dès les premiers jours, je me trouverai en présence des Ba-Ngala et leur réception de 1877 me promet la bataille.
Il n'en fut rien.
Un fait bien simple avait préparé ce changement complet dans les dispositions apparentes des Ba-Ngala : c'était la création de la station de l'Equateur.
Bien que les rapports entre les Ba-Ngala et les Wangata fussent excessivement restreints, après quatre mois d'établissement le bruit de notre installation à Wangata avait pu parvenir depuis quelque temps déjà chez la première de ces tribus; elle avait entendu vanter notre richesse en étoffes, en perles, en laiton, en bimbeloterie; elle n'avait appris que du bien sur notre compte, quoiqu'on lui eût fait remarquer la longueur excessive de nos nez. On lui avait dit les blancs généreux, patients et justes.
Aussi, quand, le 20 octobre 1883, Stanley, qui par la rive gauche voulait éviter le pays des Ba-Ngala, parvint à hauteur de Bolombo, il fut agréablement surpris de recevoir une invitation à venir visiter ses anciens ennemis. Bien entendu, dans ce message aucune allusion n'était faite aux premières relations d'autrefois.
Au surplus, le changement des fonctions, du nom et des embarcations de Stanley favorisait cet oubli tacite.
L'explorateur avait f^it place au fondateur d'État; Tenndelé (corruption du nom* de Stanley) était devenu le puissant Boula Matari, bien connu en aval ; il ne naviguait plus avec des pirogues, mais dans des bateaux à feu, « marchant tout seuls «, brillants de couleurs blanche et rouge et bondés de marchandises d'échange. Stanley se dirigea tout de suite vers la rive droite, au centre du pays de ces belliqueux indigènes, Moléko, notable du village de M'Poumbou (1), servit d'intermédiaire: c'est en face de son débarcadère que Stanley s'arrêta. De nombreux vols de menus objets furent conmiis la nuit par les audacieux natifs, mais on ferma les yeux sur ces peccadilles.
Quarante-huit heures plus tard, le chef de l'expédition faisait l'échange du sang avec Mata-Buiké, le grand chef des Ba-Ngala. Et ceux-ci réclamaient instamment la faveur de posséder un hoinme blanc parmi eux. Stanley promit d'aller dans ce but me chercher à
(-1) Voir le croquis ilctaillé des environs de la station des Ba-Ngala.
l'Equateur, après qu'il aurait affectué son voyage en amont, qui, disait-il, lui prendrait trente à trente-cinq jours.
Ce temps écoulé, les Ba-Ngala ne virent pas revenir Boula Matari. Le seigneur blanc ayant été aux Stanley-Falls, ne reparut parmi eux que vingt-huit jours plus tard, à la Noël. Mata-Buiké était absent alors, ainsi que ses principaux tenants. La populace non surveillée en profita pour inaugurer une série de vols éhontés, effectués en plein jour. De pareilles pratiques, qu'il était impossible de sembler ignorer plus longtemps, rendirent une mesure énergique nécessaire, dans l'intérêt même de la station à établir parmi ces natifs.
Stanley fit capturer un enfant de dix ans surpris en flagrant délit de rapine. Un combat s'en serait suivi, si notre coimnandant ne s'était précipité dans la mêlée, le sabre au clair, avec une forte escorte, et n'avait réussi à empêcher, sans effusion de sang, la délivrance du captif
En vain le père de celui-ci vint-il offrir plusieurs esclaves en échange de son enfant, Stanley fut inflexible. On avait volé à son personnel une lance, des jumelles, une casquette, un paquet de vêtements, un parapluie, et un coftre contenant des hardes et des' cartouches.
— Rendez-moi le bien dérobé, dit-il, et je mettrai le petit en liberté, mais pas avant.
Il fut impossible au malheureux père d'amener les voleurs à rendre gorge. Mata-Buiké ne rentrant pas au village, nos bateaux, emportant le petit nègre, quittèrent les Ba-Ngala le 20 décembre 1883, en termes peu agréables. Boula Matari avait annoncé son retour dans huit jours pour vider l'incident avec le grand chef, et pour m'amener résider parmi ces « dignes » populations.
Arrivé à l'Equateur, le 30 décembre, Stanley, préoccupé des tendances peu loyales des Ba-Ngala, crut devoir, contrairement à son habitude, me laisser libre de choisir, pour le point où j'aurais à m'établir, entre Loulanga et Ba-Ngala.
— Loulanga, me dit-il, occupe le confluent d'une belle rivière, le Loulongo; le site est fort beau; la population, assez nombreuse, m'a parfaitement accueilli; elle n'a donné lieu à aucune plainte; les vivres sont abondants; enfin, vous seriez là assez près de l'Equateur pour entretenir des relations suivies avec votre ami Vangele.
D'autre part, les Ba-Ngala foi'mont la plus puissante agglomération que je connaisse depuis Banana jusqu'aux Stanley-Falls. L'Européen qui les aura pour alliés, commandera le passage du tteuve. Mais ils sont audacieux, irritables, et peu honnêtes. Avec votre tenipéi-ament chaud, je crains pour vous une fin tragique. Compter sur vos vingt-six fusils serait, chez eux, pure folie. Ils peuvent mettre en ligne au moins huit cents fusils à pierre, plus six à huit mille guerriers armés de lances, et leur bravoure est incontestable.
Je répondis :
— Veuillez vous tranquilliser au sujet de ma vivacité. J'ai suffisamment de sens et de volonté pour me montrer doux, patient et calme, et pour ne pas irriter le loup qui me tiendrait dans sa gueule. Ne consultez que l'intérêt de Sa Majesté. En venant en Afrique, je me suis préparé au sacrifice éventuel de ma vie.
L'éminent explorateur me renvoya au lendemain, pour me permettre de l'éfléchir et de consulter Vangele.
Le résultat de cette délibération avec mon sagace compagnon fut la déclaration suivante que je fis à Stanley :
— Vous êtes le chef de l'expédition ; vous avez l'expérience complète de l'Afrique centrale ; vous possédez les instructions du Boi et la connaissance des lieux. Décidez pour le bien exclusif de notre (puvre, où je dois me rendre. Je suis soldat, j'obéirai en réunissant toutes mes facultés pour réussir dans ma mission. Je patienterai avec les indigènes ; je ne tirerai le glaive que le dernier et seulement pour la défense du poste qui me sera confié.
Avec une visible satisfaction, Stanley me donna acte de mes paroles. Mais il ne me fit pas connaîti'e le parti qu'il comptait prendre.
C'est seulement le 2 janvier 1884, au soir, après vingt-quatre heures de navigation, et en voyant notre flottille tenir les chenaux du centre des îles pour laisser Loulanga au loin à droite, que je fus édifié sur la résolution de notre chef.
Nous courions droit chez les Ba-Ngala.
Le 5, à midi, en sortant d'un canal tortueux entre des îles, nous nous trouvâmes brusquement de^'ant la rive droite du Congo, en face des villages inférieurs des Ba-Ngala.
Nous tenant prudenunent à cinq cents mètres de la terre ferme,
nous gagnâmes une île, à hauteur de la résidence du roi Mata-Buiké, dans le district d'Iboko.
Nos noirs étaient affamés : ils avaient espéré pouvoir acheter des vivres en route, et nous n'avions abordé à aucune localité.
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f^^^^^^^^^^Piëâ
Sièges. Bayanzi. Equateur. Ba-Ngala.
(Dessin de M. Glave, communiqué par le lieutenant Liebrechts. )
Deux pirogues se détachèrent du village du grand chef à notre rencontre. Elles convoyaient Imbembé, son neveu et conseiller intime.
— Pourquoi n'accostez-vous pas à notre débarcadère? dit-il. Nous ne sommes pas des ennemis. Mata-Buiké vous engage à loger chez lui et à traiter la question des vols.
Nous nous rendîmes à cette invitation ; des ordres furent donnés pour une stricte police. Stanley seul, 'avec Douala, descendit à terre.
Les natifs se tenaient à distance respectueuse ; un mot d'ordre devait leur avoir été communicpié.
Au bout d'un ({uai't d'heure, je reçus avis de rejoindre mon chef.
Je le trouvai assis sur une large place, attendant Mata-Buiké. Celui-ci avait fait part de son désir de me voir en même temps.
Il se montra bientôt.
Stanley en a tracé un excellent portrait :
(( Mata-Buiké, doyen des chefs de la tribu, était, dit-il, un vieillard de soixante-quinze à quatre-vingts ans, aux cheveux gris (1), taillé en colosse. La carrure de ses épaules et de sa tête massive, le pénétrant éclat de l'œil solitaire (2) qui ornait son visage, tout lui donnait un air cyclopéen. Il devait, selon moi, mesurer un mètre quatre-vingt-six de hauteur et était doué d'une voix sonore qu'on entendait nettement à des centaines de mètres de distance, quand il rélevait pour haranguer sa tribu; la peau, çà et là pendante, était creusée de rides profondes, attestant le grand âge du personnage. Mais quand Mata-Buiké redressait sa haute taille, en s'appuyant sur sa canne, à peu près aussi longue et aussi lourde qu'un mât de canot, et que sa voix stentorienne s'enflait au-dessus des tètes des centaines de Ba-Ngala accourus à son appel, on sentait chez ce grand vieillard une verdeur, une vigueur de tempérament étonnantes.
» Ce n'était ni le plus avenant, ni le mieux doué des hommes que j'eusse rencontrés en Afrique; mais, à en juger par la robustesse de sa personne, les parfaites proportions de ses membres et l'expression du visage, empreinte d'une véritable puissance, il avait dû être naguère le spécimen le plus étonnant de virilité physique qu'il fût possible de voir dans l'Afrique équatoriale. Il nous apparaît à nousmêmes conune un Milon de Crotone, un vieil Hercule, un moderne Samson. »
Ce patriarche des Ba-Ngala prit la main de Stanley avec effusion et plongea son regard plein d'affection dans les yeux de l'homme blanc. Il reconuuença plusieurs fois cette manifestation; puis, se tournant vers moi :
( 1 ) Il portait tonte sa barbe grise, ce aui est plus ou moins un privilège de grand chef. (2) Il avait, dit-on, perdu l'autre à la guerre.
— C'est le fils que vous me destinez? fit-il.
— Oui, c'est Mouéfa, le meilleur de mes enfants. (Celui que l'on présente est toujours annoncé comme la crème des hommes. )
Mata-Buiké me contempla un instant des pieds à la tête, et finalement il daigna prendre ma main. Malgré moi, malgré le sentiment que j'avais de ma supériorité morale sur ce sauvage, son aspect m'imposait, et il me fallut plusieurs semaines de contact pour me dégager de cette impression.
Une grande foule de Ba-Ngala était accourue. J'admirais les formes robustes de ce peuple et son attitude hardie, quand le vieux chef me présenta un nouvel arrivé.
— C'est Mongimbé, me dit-il ; vous deviendrez son frère de sang ; il est mon principal parent, et le premier après moi.
Je pris la main de ce seigneur. C'était un indigène de quarante ans environ, à la voix éraillée, au regard sournois, aux allures pleines de dissimulation. J'affectai de le considérer comme le plus aimable des hommes.
La journée suivante fut consacrée à l'affaire des vols. Mata-Buiké s'en montra fort indigné et prononça, devant les deux mille personnes assemblées, une violente harangue, au cours de laquelle il fit un éloge pompeux des hommes blancs et de leur loyauté.
Et le peuple approuva.
Mais quand il s'agit de nous restituer les objets des larcins, ce fut une autre gamme. Tout, disait-on, était détruit, perdu ou égaré. Boula Matari fit un geste si incrédule et si méprisant à la fois que le clan du vieux chef résolut de nous seconder. N'Joko, un de ses neveux, nous désigna à voix basse un des voleurs, qui avait la hardiesse d'assister à la discussion. Vingt Zanzibarites reçurent discrètement l'ordre de cacher des cordes sous leurs robes blanches et de s'emparer de ce délinquant. Ils y réussirent admirablement, au milieu des vociférations des Ba-Ngala, qu'une telle audace frappa d'étonnement. Un second coupable fut capturé; puis un troisième. Mais alors il s'en fallut de peu que le sang ne coulât. Notre dernier prisonnier était innocent, et la plèbe nous menaçait de ses armes. Stanley le fit relâcher et indemniser pour les horions qu'il avait reçus en se débattant.
Mata-Buiké riait ouvertement du succès de nos manœuvres ; ses proches affectaient une parfaite indifférence. Les autres chefs, furieux
de cette attitude, interpellèrent la famille royale. Alors Mata-Biiiké se leva :
— Boula Matari, dit-il, connaît la coutume de notre pays de retenir les voleurs en otage jusqu'à ce qu'ils aient restitué. Parmi ces prisonniers est mon propre petit-fils; je ne puis pourtant lui contester le droit de les vendre ou de les tuer, si bon lui semble. Il a agi avec nous en ami ; après huit jours d'absence, il est venu offrir de rendre son premier captif moyennant justice. Il vous a donné une dernière occasion de réparer le mal que vous lui avez fait. Si vous n'en profitez pas, il est le maître d'emmener les coupables et de les mettre en pièces. C'est tout.
En présence de cette adhésion énergiquement donnée à nos actes, les Ba-Ngala s'exécutèrent ; les articles volés nous furent rendus plus ou moins détériorés, et nous délivrâmes les prisonniers.
Cet incident clos, Stanley rappela la promesse des concessions de terrain cpii lui avait été faite pour l'édification d'une station. Mata- Buiké parut un peu surpris de ce retour à un pareil sujet, après les derniers événements. Néanmoins, il se déclara prêt à indiquer l'emplacement qu'il nous réservait.
Le 6 janvier, Stanley étant malade et alité, c'est à moi que l'on montra le lieu destiné à notre établissement. On m'offrit le choix entre une île ou un petit bois de la rive. Mais des deux côtés, le sol se composait de marécages momentanément à sec. On avait esp^éré qu'en raison de la baisse des eaux du fleuve, je ne m'en apercevrais pas. En quoi l'on se trompa. Finalement on m'octroya, non sans répugnance, un étroit morceau du village même. Stanley vit cet endroit le lendemain et me demanda s'il me suffisait.
— Ce n'est pas grand, répondis-je, mais c'est le pied pris, chose énorme.
A propos d'une case qui occupait le terrain et que Mongimbé, son propriétaire, refusait de vendre ou d'enlever, l'accord fut bien près d'être rompu. L'entente ayant fini par se conclure, je fis renforcer les murs de paille de la case qui m'était destinée, par une clôture basse en bois. C'était le travail le plus anodin à faire pour me préserver des voleurs. Il était terminé le 9 à midi et j'emménageai aussitôt mes caisses.
A deux heures, Stanley et moi nous filmes convoqués à une dernière palabre. Tous les fils de laiton que nous avions payés pour le
terrain et pour les cases étaient exposés en tas devant le conseil. Les délégués des villages excentriques s'étaient jusqu'ici abstenus ;
Calebasses du Congo.
(D'après un dessin de M. Glave, communiqué par le lieutenant Liebrechts.)
cette fois ils étaient présents. Mata-Buiké chargea Imbembé de porter la parole. L'insidieux neveu commença par déclarer trop faible le prix de la concession et des cabanes vendues. 11 réclama aussi
une gratification, pour boiro, en faveur des envoyés des villages éloignés. Enfin, il pria Boula Matari de bien vouloir expliquer clairement dans quel but je bâtirais à Iboko et si j'y ferais le commerce de l'ivoire.
— Car, disait l'orateur, nous avons entendu affirmer par des gens del'Irébou et d'autres pays, qu'à Bolobo et ailleurs vous avez massacré sans motif les populations et que vous avez désolé ces contrées par la famine et par bien d'autres maux encore. *
Stanley, considérant sans doute cet excès de mauvaise foi comme l'indice certain de l'échec définitif des négociations, répondit sur un ton sec :
— Si c'est là ce qu'on vous a rapporté au sujet des hommes blancs, écoutez ce que m'ont dit à votre propos les gens d'Irébou : « N'allez pas chez les Ba-Ngala; ils sont mauvais, pillards et cannibales. » Vous savez vous-mêmes si vous méritez ces qualificatifs. Si oui, vous pouvez être convaincus que l'on vous a trompés à notre égard. Quant aux chefs des villages excentriques, je les ignore, car ils n'ont rien fait en l'absence de Mata-Buiké pour empêcher les vols ou arrêter les voleurs. Cependant, combien de fils de laiton désirezvous pour vos libations?
Les chefs se consultaient et semblaient vouloir énoncer un chiffre, quand, tout à coup, un individu d'aspect furieux, Mongonga, de Mongwélé, pénétra dans le cercle et demanda si l'on perdait la raison de vouloir traiter avec Boula Matari, cet homme belliqueux dont les Zanzibarites venaient encore à l'instant de saisir au débarcadère un indigène inoffensif.
A ces mots, de nombreux groupes brandirent leurs armes. Plein de présence d'esprit, Stanley riposta :
— Si vous dites vrai, rendez-vous avec mon interprète sur la berge ; je lui donne l'ordre de ramener ici le captif.
Mongonga refusa. D'aucuns s'écrièrent qu'il mentait. Il mentait, en effet. C'était donc un coup monté. L'assemblée eut l'air de se diviser en plusieurs camps, dont les clameurs devinrent assourdissantes. Seuls, au milieu de ces forcenés, nous restions calmes et silencieux. Le bruit persistant, Stanley déclara à Mata-Buiké ne pas vouloir discuter de cette façon. Il me fit un signe et nous nous retirâmes lentement.
Au bord de l'eau, je reçus l'ordre de rembarquer mes caisses.
— Tout est perdu, me dit Stanley...
Il fallut attendre que les vapeurs fussent sous pression. Tout le monde était remonté à bord et les Ba-Ngala nous contemplaient d'un œil douteux. Des mesures avaient été prises pour le cas où ils auraient voulu couronner la rupture par une trahison. Tout au contraire, peu avant notre départ, Mongimbé, mon frère de sang, m'appela seul à terre.
— Nous n'avons pas pu nous entendre pour vous laisser bâtir ici, dit-il, mais, néanmoins, nous espérons rester vos amis. Ainsi, quand vous passerez chez nous, venez camper à Iboko.
Notre flottille s'éloigna vers l'aval au milieu d'un morne silence.
Stanley, fiévreux et fatigué par cinq mois de navigation, ne s'arrêta que deux heures à J^oulanga. Les habitants de ce lieu, mécontents de savoir que nous avions été d'abord à Iboko au lieu de venir droit chez eux de l'Equateur, et croyant que nous avions écoulé presque toutes nos marchandises chez les Ba-Ngala, ne montrèrent aucun empressement pour nous recevoir.
Nous rapportâmes donc à l'Equateur, le 11 janvier, la nouvelle d'un double insuccès. Stanley l'attribuait en grande partie au combat de l'Equateur en décembre : j'ose croire qu'il se trompait. Les vols des Ba-Ngala avaient créé une tension de rapports défavorable à notre établissement. Les captures et le palissadement de ma case, ces mesures absolument indispensables, avaient fait mauvais effet. Enfin, les marchands d'ivoire de l'Irébou nous avaient certainement calomniés auprès des Ba-Ngala, par crainte de la concurrence commerciale.
Actuellement, à la fin d'avril 1884, il incombait au capitaine Hanssens de renouveler la tentative à Iboko. Cet essai était de la plus haute importance, parce que nous ne possédions dans le haut- Congo aucune station sur la rive droite du fleuve. Or, l'intervention de la diplomatie européenne dans nos affaires était imminente et il y avait urgence de nous créer des droits sérieux sur les territoires du nord (1), sous peine d'être dépossédés d'une grande partie du fruit légitime de nos travaux.
Le capitaine Hanssens, voulant mettre tous les atouts dans son jeu,
(1) Le traité conclu à l'Ou-Bangi venait de commencer heureusement cette œuvre.
me demanda les plus grands détails sur les dernières négociations, sur les différents chefs ba-ngala, sur les mobiles particuliers qui animaient chacun, sur l'esprit du peuple et sur les moyens que je croyais pouvoir recommander pour nous concilier tout le monde. En raison de la connaissance que je possédais du langage kibangi, de mes notions sur le dialecte ba-ngala et de mes relations antérieures avec Iboko, le capitaine me chargea d'un service spécial de police, de renseignements et de propagande. Il avait de plus, sur le conseil de Vangele, emmené quatre natifs dévoués de Wangata — destinés à nous servir d'espions et d'agents électoraux.
Nos bateaux nous débarquèrent à Loulanga le 27 avril au soir. Il ne fut pas difïicile au nouveau chef du haut-Congo d'y faire cesser le refroidissement d'amitié remarqué en janvier,
La palabre préliminaire présenta même des incidents qu'un Européen, non habitué aux méthodes à employer dans ces parages, aurait trouvés d'un haut comique. Nous étions rangés en demi-cercle, Hanssens, Courtois, Wester et moi, en face de l'aréopage des chefs et des notables indigènes. Amelot s'était joint à nous avec son accordéon. Notre interprète ayant terminé la traduction du discours d'ouverture du capitaine, les natifs, qui n'avaient cessé de braquer leurs yeux sur l'instrument inconnu, brillant de couleurs vives et dorées , tenu par Amelot, demandèrent , avant toute réponse politique, à connaître la nature de cet objet. Cette curiosité était prévue. Aussi, Hanssens se borna-t-il, en passant gravement sa main dans sa belle barbe blanche de prophète, à dire à Amelot :
— Allez-y. Vllijmne de l'Equateur, s'il vous plaît.
Et notre virtuose attaqua sérieusement le fameux pot-pourri.
Il avait au préalable fortement gonflé l'accordéon, ce qui avait provoqué un mouvement de recul dans la foule. Mais quand les premières mesures eurent fait retentir l'air de leurs sonorités pleines, totalement ignorées de ces pauvres diables, ce fut d'abord de la stupeur. Puis, un rire fou, universel, irrésistible s'empara d'eux; ils s'empoignaient mutuellement les mains et les claquaient avec force ; ils dansaient, se renversaient, se pliaient, se tordaient. Cette joie formidable dura bien cinq minutes, et elle mit eu fuite les nombreux oiseaux qui assistaient à la scène dans les arbres.
Le calme s'étant enfin rétabli, les chef nègres déclarèrent que ce fétiche était amiable et indi(iuait nos bonnes intentions. La gaieté
des blancs dénonçait, pour eux, l'absence de mauvais desseins. Toutefois, un vieux notable souleva une objection importante.
— Certes, fit-il en hochant la tète, les blancs ont des bras, des mains, une tête et des jambes, et leur manière de parler, de manger, de boire et de rire, tend à faire admettre qu'ils sont des honmcies et non des esprits surnaturels. Mais, pourquoi, s'il en est ainsi, ont-ils les pieds autrement faits que nous?... Et l'assemblée, frappée de la justesse de l'argument, reprit en chœur :
— Oui, pourquoi avez-vous les pieds carrés et sans doigts?
Il ne put suffire de leur dire : « 3ïais tàtez donc à travers le cuir de nos souliers. » Non ; Courtois dut retirer sa chaussure et son bas et exhiber son pied nu.
Ce fut une hnmense clameur :
— Il a cinq doigts comme nous ! Le blanc ne ment pas.
Sur ce remarquable effet, les copies des traités furent présentées aux chefs et, d'enthousiasme, ils les marquèrent de leurs signes informes d'adhésion.
Entre Loulanga et Bolombo, nous essuyâmes une violente bourrasque du nord-est ; le Royal s'égara et faillit sombrer sous les vagues.
C'est avec un étonnement mélangé de mauvaise humeur et de défiance, que les Ba-Ngala virent les bateaux à vapeur se représenter à leurs yeux le 4 mai dans l'après-dîner. Contrairement à l'habitude, fort peu d'entre eux accouraient sur la rive.
Le capitaine Hanssens résolut d'avoir raison de cette indifférence affectée, en dirigeant la flottille, non pas vers une île, mais directement sur la résidence de Mata-Buiké. Omari, l'interprète, fut dépêché sans délai au vieux chef avec deux pièces de foulards en signe de paix. En môme temps, Buiké, le fils du patriarche des Ba-Ngala, et Imbembé, son neveu, montaient à bord. Mais les blancs, chef, mécaniciens et matelots, n'étaient plus ceux qu'ils avaient vus en compagnie de Stanley, et les bateaux avaient reçu une couche de couleur diftcrcntc. Nos visiteurs proclamaient déjà que ce convoi n'appartenait pas au clan de Boula Matari, quand ils aperçurent ma figure connue.
— Mais, c'est Mouéfa! s'écrièrent-ils; nous nous trompions; ce sont bien des blancs amis... Je présentai le capitaine Hanssens — N'Sassi — comme le frère de Stanley et son aller ego.
d98 DEUXIÈME PARTIE
Omari revenu avec des assurances d'amitié, N'Sassi veut bi'usquer son entrée en relations. Il descend à terre avec sa pipe et son tabac, ses armes habituelles, et fendant la multitude en appareil guerrier accourue sur son passage, il pénètn^ dans le quartier de Mata-Buiké, l'aperçoit et l'aborde en lui prenant vigoureusement la main.
Le vieillard, un instant interdit, contemple cette figure ouverte, souriante et qui respire la bonté ; il est séduit et dit :
— Soyons frères de sang.
La cérémonie eut lieu sans tarder, et chacun des autres blancs s'allia ainsi avec un sous-chef, ce qui augmenta le nombre de nos partisans.
Le lendemain fut consacré aux présents reçus et rendus et à l'abatage d'un palmier fétiche, sur lequel les deux partis se jurèrent une amitié fidèle.
Pendant les journées des 6 et 7 mai, Mata-Buiké nous rendit l'ancien terrain offert puis repris à Stanley; et d'accord avec ses délégués, j'estimai le prix des cases à racheter. Cependant, nous avions toujours des adversaires secrets dans quelques villages et parmi les marchands d'Irébou en séjour à Iboko. Par bonheur et grâce à une surveillance sévère, aucun vol sérieux n'avait pu être conmiis et aucun incident désagréable ne s'annonçait de ce côté.
Le traité fut signé le 7 mai.
Néanmoins, le 8, les Ba-Ngala n'avaient pas encore accepté les indemnités d'expropriation convenues, et Mata-Buiké, au lieu de conclure, s'était, sous prétexte d'aftaires urgentes, rendu avec Imbembé sur la rive gauche du fleuve. Mongimbé, mon trop aimable frère de sang, était le principal inspirateur de la sourde opposition faite à nos projets.
Les arguments de persuasion directe étaient épuisés; il fallait trouver quelque nouveau moyen d'action.
J'avais appris au dernier moment, et communiqué à mon commandant, qu'à quelques journées en amont habitait la tribu de Mobéka, grand ennemie d'Iboko et sa rivale heureuse dans le commerce de l'ivoire. Le capitaine Hanssens fit immédiatement appeler Buiké et N'Joko ; il leur déclara être fatigué d'attendre la fin des négociations et ne plus avoir de temps à perdre.
— Je suis sûr, ajouta-t-il, d'être désiré en de nombreux points où l'ivoire est plus abondant et à meilleur marché que chez vous, notam-
ment à Mobéka. Notre amitié pour Iboko ne peut aller jusqu'à faire de nous des dupes. Vous voyez toutes ces marchandises dont mes embarcations sont remplies. Si au prochain lever du soleil, Mata- Buiké n'a pas réglé avec moi tous les points en litige, j'irai porter ces richesses à Mobéka.
Cette manœuvre devait avoir un plein succès. Pour la comploter, dès quatre heures du matin le feu fut allumé dans les foyers des chaudières, les nattes et les tentes furent repliées et à six heures les steamers étaient sous pression. Nous fîmes mine de lever l'ancre. Mata-Buiké, averti des dernières déclarations du capitaine, était revenu précipitamment dans la nuit. Il envoya un messager prier N'Sassi d'attendre un peu : une assemblée générale était convoquée ; il fallait le temps de la réunir.
Une heure s'écoula, au bout de laquelle arriva un nouvel envoyé, mais, cette fois, pour nous conduire au grand conseil public.
Mata-Buiké, absolument rallié, y prononça une harangue vramient remarquable.
Que signifiait cette opposition unanune des chefs d'aval et cette approbation complète de ceux d'amont (1)? Avait-on oublié qui était le maître du terrain à céder? Ne savait-on plus qui avait tiré la tribu de tous les mauvais pas, qui avait fait cesser ses divisions intestines et l'avait conduite dans une série de guerres heureuses? Et si l'on n'avait pas perdu la mémoire de ces actes glorieux, de quel droit, pour quelle raison venait-on dénoncer leur auteur, lui, Mata-Buiké, le doyen des chefs, comme ayant conçu le projet coupable ou insensé de vouloir introduire des blancs qui seraient mauvais, à demeure dans le pays? Oui, il acceptait les associés de Boula Matari, car ils avaient une réputation établie de richesse, de justice et de bonté. Ce qui le prouvait, c'était la présence dans l'escorte de N'Sassi de ces quatre natifs de Wangata qui, à la voix du chef de la station de l'Equateur, avaient sans défiance quitté leurs feimiies et leur village, pour suivre le chef blanc dans ses voyages.
Ces paroles furent accueillies par le silence résigné des uns et par l'approbation des autres — qui étaient la grande majorité. Le terrain concédé fut immédiatement délimité ; il mesurait à peine cent trente pas à front de l'eau, sur cinquante-cinq de profondeur.
(I) Hormis Mongimbé.
Des trois côtés sur terré, il était entouré à cinq et dix mètres par les case» des villages indigènes. Très plat, dépassant le niveau des plus hautes eaux de un à deux mètres, il était précédé vers le fleuve par une pente douce encombrée de puits infects, où l'on mettait le manioc à fermenter. Les cannes à sucre, les bananiers, les cases, les puits, tout ce qui se trouvait sur le terrain, fut payé en une heure. L'intéressant Mongimbé, appuyé par quelques-uns de ses amis, proposa alors de ne laisser chez les Ba-Ngala avec moi que quelques domestiques.
. — Il est sous notre protection, dit-il; pas n'est besoin d'escorte.
Nous déclinâmes cette proposition, indice de tant de bonté, en prétextant la nécessité d'ouvriers pour bâtir ma maison et cultiver mon jardin.
Pour marquer le succès, en procurant quelque joie aux indigents et aux seigneurs sans importance, le capitaine Hanssens fit apporter deux grands plats remplis de perles détachées et de cauries. Deux serviettes les couvraient; elles furent enlevées solennellement au moment précis où N'Sassi annonça la nature et la destination du contenu. Un murmure d'émerveillement et de convoitise s'éleva. Et, sans perdre de temps, nous nous mîmes à jeter à pleines poignées les perles et les coquilles dans la foule.
Une immense acclamation retentit. Du coup, le cercle de la grave assemblée fut rompu. Les chefs se sauvèrent, la population se rua à terre pour ramasser les précieux et minuscules objets dispersés sur une énorme surface. On ne vit bientôt plus que des dos rampant près du sol. Ces masses brunes ondulaient dans la bousculade de la récolte. Des cris on passa aux injures, et des injures aux coups. Les tabourets volaient d'un point à l'autre et retombaient avec un son mat dans les tas de chair, sans même déranger les ramasseurs. A ce piétinement, les perles s'enfonçaient dans le sol. Les chercheurs grattèrent la terre; et en ayant plein les mains, ils trouvèrent adroit de la jeter aux yeux des voisins rivaux. Cela devenait un singulier pêlemêle d'enfants, de femmes, d'honmies jeunes et vieux. De temps à autre, un de nos Zanzibarites touchait avec une longue perche les hommes trop violents.
La place fut nette de perles et de cauries en moins de cinq minutes. Le plus drôle, ce fut de voir quelques-uns des plus acharnés lutteurs conq)ter leur butin ; l'un avait recueilli deux perles, l'autre
avait une coquille. La plèbe les houspilla; ils ripostèrent de bon cœur, et N'Sassi fut proclamé le meilleur des hommes.
A dix heures du matin, le premier coup de hache fut donné pour l'édification de mon poste. Nous avions acheté huit cases indigènes. Les deux meilleures furent réunies et entourées, à deux mètres de distance, d'un léger grillage en bois de la hauteur d'un honmie. C'était là mon réduit provisoire, magasin et logement. L'unique ouverture, d'un mètre de hauteur, fut fermée par une porte en planches que j'avais apportée toute faite de l'Equateur, et j'y mis un cadenas, don privé du capitaine et la première serrure qui eût pénétré dans ces régions. Sur le côté du fond de mon terrain, je fis aligner les six cases restantes pour servir d'abri à mes noirs; les hautes herbes furent coupées; j'emmagasinai mes colis. Les armes furent débarquées de nuit dans des nattes et remisées à côté de ma chambre, dans la petite pièce réservée à mon domestique et à mon cuisinier.
C'était, on le reconnaîtra, une assez pauvre façon d'instalhition, au milieu d'un peuple aussi voleur et belliqueux que les Ba-Ngala. Il eût été bien préférable que le capitaine Hanssens fût resté chez moi trois ou quatre semaines, et m'eût prêté, pendant ce temps, l'aide de ses équipages afin de me construire un petit, mais soHde blockhaus en pisé. Le temps lui fit défaut pour me donner ce concours ; les Stanley-Falls l'attendaient impatiemment avec son ravitaillement.
L'effectif de ma garnison n'était pas fait pour améliorer ma position ; j'en étais toujours réduit à mes vingt-six hommes. Le capitaine Hanssens n'avait pu obtenir à Léopoldville que quatorze Haoussa, destinés à remplacer un même nombre de nos Zanzibarites, dont le terme de service était sur le point d'expirer. Il me laissa comme supplément provisoire onze de ces derniers honmies, à reprendre à sa descente des Falls, et envoya immédiatement le Royal à Léopoldville pour y demander, à mon intention, un renfort de vingt-cinq hommes et d'un adjoint blanc.
Enfin, MM. Courtois et Wester séjournèrent dans ma station, durant l'absence de quatorze jours que fit le chef du haut-Congo pour chercher à l'Equateur les approvisionnements des Stanley-Falls (du 11 au 24 mai).
Le 25 mai, nos bateaux firent vapeur vers l'amont. Désormais, je n'avais plus à compter que sur moi-même et sur mes trente-sept travaillem's.
De même que lors de nos débuts à rÉquatour, l'état politique et luoral des indigènes qui m'environnaient m'était à peu près inconnu, et je n'avais pas même une idée exacte de la topographie de leurs villages. Mais, tandis qu'à Wangata l'état de division extrême et la faiblesse relative des tribus s'étaient manifestés dès les premiers jours, ici tout dénotait une popidation nombreuse et dense, groupée sous l'autorité centrale de Mata-Buiké. L'ascendant que ce chef avait montré dans les assemblées publiques, et qui allait jusqu'à frapper les tapageurs, était significatif. Il avait, en somme, imposé l'acceptation de l'homme blanc à son peuple.
Aux questions que nous avions posées relativement à l'étendue des territoires reconnaissant sa suprématie, il avait été répondu de toutes parts qu'il était reconnu arbitre supérieur, sur la rive droite, de Monsembé à Lousengo, ses voisins étant, d'uile part, Mokomila et de l'autre, Mobéka; sur la rive gauche, Bolombo, Loboulou et N'Dondo admettaient aussi, disait- on, sa suzeraineté. Si ces renseignements étaient exacts, Mata-Buiké gouvernait un des plus vastes États des bords du Congo équatorial. 11 ressortait toutefois des négociations antérieures que son pouvoir n'avait rien d'absolu. Aucune force permanente, police ou armée, n'avait été vue à son service. Il avait été obligé de discuter longuement les décisions à prendre dans des réunions des chefs et des notables. A ce point de vue, nous nous trouvions toujours en présence du système de gouvernement plus ou moins patriarcal des tribus d'aval.
Quel que fût d'ailleurs le mode d'action du chef sur ses sujets, ma ligne de conduite était toute tracée : créer entre Mata-Buiké et moi des liens de plus en plus solides devait être mon principal objectif.
Son grand âge, l'aménité de ses manières et son calme contrastant si fort avec l'excessive irritabilité de son peuple, faciliteraient évidemment ma tâche. En revanche, sa grande avidité pourrait y faire obstacle.
Dès le premier jour, il m'offrit de choisir parmi ses plus jeunes femmes celles qui me plaisaient pour tel usage que je jugerais bon. C'est la loi d'hospitalité, d'ailleui's très intéressée,- du pays.
Le Roi parut très étonné de me voir renoncer à profiter de sa galante proposition. Je dus lui soutenir qu'une de nos femmes de service était mon épouse; et encore cette raison n'était-elle pas suffisante en ce pays de polygamie.
Il s'agissait aussi, pendant le temps nécessaire à l'édification d'un poste solide, d'endormir les instincts pillards des Ba-Ngala. Ils avaient vu pénétrer dans ma case quatre-vingts caisses et ballots; mais, ignorant l'art européen de serrer à l'extrême les étoffes et les articles de traite, ils ne se doutaient pas le moins du monde de la quantité de marchandises, énorme pour leur pays, que j'avais en dépôt.
Un autre danger pouvait résulter des coutumes' d'anthropophagie attribuées aux Ba-Ngala. A cet égard, aucune preuve ne m'avait été fournie, mais les rapports des étrangers étaient unanimes. Des cannibales, alors même qu'ils n'ont aucun sujet de plainte ou de querelle, subissent toujours la tentation de s'offrir un bon repas, si le risque n'est pas grand. Je ne sais pas s'ils auraient osé goûter la chair du blanc: pour eux j'étais un être d'une nature insuffisamment définie; mais les muscles de mes trente-sept noirs, dont beaucoup étaient en fort bon état, devaient exercer sur leurs trente mille estomacs une attraction permanente. Or, pour éviter tout prétexte à conflit, et bien que les Ba-Ngala circulassent armés de lances et de couteaux en laissant, il est vrai, les fusils au logis, je n'avais pu, comme nous le faisions à l'Equateur, armer mes corvées au bois et mes messagers isolés.
Il était indispensable de paraître témoigner la confiance la plus aveugle à nos douteux amis.
Ma garnison avait reçu sur la conduite à tenir un certain nombre de règles simples et strictes. Je ne lui avais dissimulé ni le péril, ni la sévérité dont je ferais preuvç envers ceux qui m'occasionneraient des difficultés. Les questions de feimues étant l'origine la plus habituelle des querelles, j'avais dit :
— Je ne veux pas risquer la vie de tous pour la sottise ou la malhonnêteté d'un seul. Celui d'entre vous qui motiverait réellement auprès des indigènes l'alternative de son sacrifice ou de la guerre, serait impitoyablement livré entre leurs mains.
Bien entendu, je n'en aurais rien fait.
Deux sentinelles furent chargés chaque nuit de la garde du camp. Un matin, Imbembé remarqua, à travers la porte de ma cabane, le tas des fusils de mes hommes.
— Que de fusils! s'écria-t-il.
Je me mis à rire et je dis :
— Les braves gens ne doivent pas les craindre.
20 i DEUXIÈME PARTIE
Los indigènes surent par là que mes travailleurs n'étaient pas sans moyens de défense. Cette idée s'acclimatant tout doucement sans réclamation, après les premières semaines mes hommes vinrent régulièrement chaque nuit chercher leurs armes, pour les avoir à portée pendant leur sommeil. Ils me les rapportaient au petit jour.
En apparence, d'ailleurs, l'amitié la plus vive nous unissait aux natifs. On m'avait dérobé quatre chèvres le jour du départ du capitaine Hanssens et j'avais fermé les yeux. Mata-Buiké et ses proches me visitaient chaque jour; ils passaient même de longues heures avec moi, pendant qu'assis sur un amas de matériaux je surveillais les travaux de l'établissement. Ayant leurs cases tout à côté des miennes, ils venaient tuer le temps chez nous, en contemplant les énormes montants qui se dressaient sur le sol pour le faîtage de ma maison. Quant aux nombreux chefs de village qui venaient me voir et me proposer des échanges de présents et des ventes d'ivoire, je les ajournais tous à l'époque de l'achèvement de mon habitation, me rejetant sur l'impossibilité d'ouvrir mes colis entassés dans mon étroit logement et leur distribuant des poignées de main et des paroles aimables. Je ne pouvais pourtant pas éviter complètement les assiduités des seigneurs que je connaissais déjà : Mongimbé, Imbembé, N'Joko, Buiké, Muélé, Madibaé, etc. Ces chaleureux amis éprouvaient surtout le besoin de s'épancher dans mon sein, lorsque d'abondantes libations les avaient attendris. Dans leur cercle pressé de corps luisants d'huile et embaumant en conséquence, je subissais parfois une heure de questions étonnantes et de manifestations amicales qu'il était difficile d'arrêter avant la familiarité.
Ces démonstrations pleines d'effusion étaient accompagnées de regards furtifs dirigés sur mon magasin, sur la clôture et sur la disposition des lieux.
Il n'y avait pas à se dissimuler qu'en cas de trahison mon prétendu poste eût été une proie facile, car mes cases en paille et mon petit grillage n'eussent pu le protéger.
Des avis secrets m'avaient appris la méthode d'attaque des Ba-Ngala. Par une nuit obscure, ils entouraient le village à enlever et se disposaient par grandes masses, qui avaient la mission de cerner les cases. Or, sur les côtés est et noi'd de la station, les hautes herbes du village indigène touchaient les cases de mes soldats, et je n'avais
L'auteur et Mata-Buiké.
(D'après une photographie de M. Vaudenplas.J
206 DEUxiÈMK PAiniii:
aucun droit de couper cette jungle protectrice des surprises. Le flanc ouest avait son champ de tir masqué par un bosquet et par un quartier de Ba-Ngala. Je ne pouvais songer à défendre cette ligne extérieure. Restaient mes deux cabanes, pi'écédées d'un espace nu de dix à trente mètres seulement. Leur clôture grillée était plutôt décorative que sérieuse.
Je me creusais la tète pour la renforcer sans porter ombrage à mes bons amis les sauvages, lorsqu'un jour j'aperçus, à quelques mètres de la station, un débris de pirogue formant une surface un peu courbe en bois dur. Précisément préoccupé de la question des planches nécessaires à l'encadrement des fenêtres et des portes de ma maison en construction, question compliquée par l'inaptitude de mes ouvriers et par la lenteur du séchage et du sciage des arbres, je calculai la possibilité, si je pouvais me procurer cette épave, d'en tirer trois morceaux suifisanuuent droits pour être utilisés.
Le propriétaire éclata de rire quand je lui proposai la vente de son vieux bois, et il me le céda pour six cauries. La nouvelle se répandit aussitôt que j'achetais de vieilles pièces d'embarcation à bon prix. L'on vint m'en offrir de tous côtés. J'acquis une quarantaine de grands pans de canots brisés, qui furent négligemment jetés à l'intérieur et sur tout le pourtour de mon petit enclos. Ainsi fut constituée une excellente mine à planchettes et en luême temps un magnifique assortmient d'abris pour le cas de lutte, car il suffisait de mettre ces pièces debout contre la grille pour former un cuirassement solide contre les balles et les sagaies des indigènes. Cette possibilité d'utilisation défensive avait complètement échappé à ceux-ci.
Voici, au 1"' juin, ce que j'ai appris concernant le pays et ses habitants. La station occupe la branche supérieure d'une baie en croissant, d'un développement d'une lieue environ, et dirigée du nord-est au sud-ouest. Le terrain est plat et légèrement remontant vers l'intérieur, sauf à la pointe d'aval, à base de rochers ferrugineux, qui se relève et domine le fleuve de huit à dix mètres. Toute cette baie est garnie de villages à front de l'eau, précédés de plantations serrées de bananiers, et séparés les uns des autres par des intervalles de cent à sept cents mètres, généralement trop bas et défavorable à l'assiette d'un établissement.
Une indentation semblable, à peu près de même étendue et tout
aussi peuplée, prolonge la rive en aval. Je n'ai pas encore vu l'amont, mais Stanley m'a dit que, sur trois kilomètres, les quartiers continuent très rapprochés ; au delà, durant quatre heures, les localités se succèdent tous les trois à quatre kilomètres. Des séries d'îles boisées empêchent de voir la rive opposée. On l'aperçoit seulement de la pointe rocheuse d'aval, d'oi^i elle paraît à environ une lieue de distance ; au-dessus et en dessous, le fleuve a de huit à douze kilomètres de largeur.
Le bras devant la station a huit cents mètres d'ouverture ; il est précédé à deux cents mètres par deux îlots. Notre vue porte vers le sud-ouest à plus d'une lieue et demie et vers l'amont à deux gros kilomètres. Le courant du fleuve devant la station est de près de quatre mille cinq cents mètres à l'heure. Sa profondeur varie de deux à dix mètres aux basses eaux. La couleur du flot est brune. La berge, raide en deux ou trois endroits rocheux, est basse et précédée de joncs vers le centre de la baie.
Le village que nous occupons s'appelle Mankanza ; il est la capitale du district d'Iboko, lequel s'étend en amont et est la patrie môme de Mata-Buiké. L'aval appartient au district de Mabali. Ce dernier, tout à fait indépendant pour ses affaires intérieures, reconnaît l'autorité de IMata-Buiké pour les questions générales et extérieures. Les Mabali ont, paraît-il, été nos plus ardents adversaires au cours des premières relations. Ils sont d'une autre origine que les Iboko.
Un troisième élément existe dans la population, mais il est éparpillé en petits quartiers dans les deux districts déjà mentionnés. Il est formé par les N'Gombé, autrement dits : gens de l'intérieur, hommes des bois ou de la brousse. Leurs tatouages et leurs coiff"ures sont différents de ceux des Ba-Ngala ordinaires. Tandis que les derniers portent de l'oreille à l'œil trois lignes d'ampoules en dessins de feuilles, puis au milieu du front une ligne verticale de trois ampoules horizontales et une longue barre allant d'une tempe à l'autre, et enfin sur la poitrine une ligne médiane d'incisions, les N'Gombé n'ont pas la forme feuillue, mais celle du pois. Encore, se distinguent-ils en deux catégories. Les uns ont de très gros pois en lignes espacées contournant les yeux, le front, les pommettes, les lèvres et le menton. Les autres ont toute la face ciblée de tout petits pois très serrés, suivant les lignes du visage. Les N'Gombé sont des étrangers admis dans le pays à titre de réfugiés, y ayant acquis des droits mais
toujours surbordonnés aux Ba-Ngala. Ils vivent surtout entre eux, occupant le derrière des villages, tout contre les champs et la forêt; ils ne sont pas canotiers.
Si les espaces qui séparent les villages sont couverts de bosquets et de hautes herbes, les localités ne sont pas pour cela constituées en blocs compacts d'habitations, aux rues dépourvues de végétation.
Chaque village comprend les quartiers d'un certain nombre de notables et de chefs, courant à peu près parallèlement au fleuve, sur trois à cinq rangées distantes de trente à cinquante mètres.
Un quartier est composé d'une ligne droite ou courbe très ouverte alignant de cinq à vingt cases, faisant hce, du côté intérieur, à une large place recouverte d'argile blanchâtre battue, et bordée de plantations magnifiques de bananiers, interrompues par des carrés de légumes, de maïs et de cannes à sucre. Quelque palmier ou un bel arbre à large ramure ombrage cette place, où se voient un ou deux auvents. C'est là qu'ont lieu les réunions de la famille et les réceptions, que se préparent et se prennent les repas, que se fait la toilette, que se passent, en résumé, la plupart des actes du home-life.
Les cases ont la môme forme rectangulaire que celles de l'Equateur et les mêmes dimensions, mais elles sont plus soignées; le toit prolongé sur la façade, forme une vérandah soutenue par de gros piliers en bois.
Les branches de palmier qui couvrent les habitations, sont très serrées et artistement tressées, de manière à rendre les cloisons absolument étanches : outre les squares de bananiers et les carrés de légumes qui précèdent la place, le raffiné a planté une double ligne à peu près droite de palmiers dont il arrête la croissance pour développer le tronc et le feuillage, ce qui donne à son lieu de réunion un aspect de fraîcheur et de coquetterie charmant; mais à part cet arrangement du devant du quartier, celui-ci, derrière et sur ses côtés, est entouré de massifs de hautes herbes parsemés de palmiers, de figuiers sauvages, de bombax, et traversés seulement par des sentiers tortueux, larges d'un pied, menant aux quartiers voisins. Les zones de haute jungle, larges de cinq à vingt mètres, sont le réceptacle d'immondices de toute provenance.
Les villages sont côtoyés en arrière par de petits champ de manioc et de cannes à sucre. Puis vient le bois, peu âgé (de huit à dix ans), dans lequel sont encastrés les grands champs, bordés de palissades
Cliché du capitaine Algrain.