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CHAPITRE VIII

Fondation de la station de l'Equateur

Il est désormais inutile de continuer à citer mon journal jour par jour. Nous sommes dans la région de l'équateur et pour longtemps. Notre lieu d'arrêt est à moins d'une minute de latitude au sud de la ligne. Ikengo, Inganda et les autres districts de la rive gauche près de l'équateur, appartiennent à un peuple particulier, les Ba-Lolo, dont les tribus s'étendent au loin vers l'est.

Une question géographique intrigue vivement Stanley. Il n'a pas retrouvé la bouche du grand affluent d'eau sombre qu'il vit en 1877, près d'Inganda, et auquel on donnait le nom d'Ikélemmba. Où est-il donc situé? Les natifs font à ce sujet les réponses les plus embrouillées à nos interprètes. Ils parlent de trois rivières et rivalisent de contradictions. Le grand explorateur américain est visiblement impatient de connaître la vérité, d'autant plus qu'il a pour objectif d'établir la première station nouvelle au confluent recherché. Si peu clairs que soient les rapports des indigènes, ils mentionnent tous un parcours de plusieurs lieues à franchir avant de pénétrer dans la rivière aux flots sombres. Très préoccupé, Stanley prend le parti d'utiliser au moins provisoirement les bonnes dispositions d'Inganda. En vingtquatre heures, il a négocié une alliance et une concession, et l'ordre nous est donné de commencer les travaux d'un établissement.

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Qui en sera le chef, Vangele ou moi?

Stanley remet la décision au sort, Vangele exhibe une demi-livre d or, l'unique pièce de monnaie que notre convoi ait emporté et dont la vue nous fait rire.

Pile ou face? C'est face. Vangele est proclamé commandant de l'Equateur.

— Quant à vous, me dit Stanley, je vais vous remettre les marchandises, le matériel et les dix-huit hommes (1) destinés à la future station que nous tâcherons de créer chez les Ba-Ngala à mon prochain voyage, dans six à huit semaines. Vous conserverez intacts vos ballots et vos caisses, ainsi que les vivres de réserve de voyage que je vais vous confier. Vous prêterez à Vangele vos Zanzibarites ainsi que votre concours de bon camarade, dévoué à l'œuvre commune.

— C'est bien entendu.

Voiiagouana, aux haches! Quel plaisir de se mettre au travail, de secouer et de détendre ses membres raidis après un mois d'inaction dans l'entassement des bateaux ! Il s'agit d'abattre des centaines de bananiers et tout un pan de forêt, puis de déblayer au bord de l'eau un affreux taillis de joncs, de pistias et d'autres plantes aquatiques. Nous déplacerons ensuite les cases des Inganda, que nous venons d'acheter, pour leur donner une disposition symétrique facilitant la surveillance et la circulation de l'air.

Le 13 juin, Stanley avec VEn avant se rend en reconnaissance à la recherche de l'Ikélemmba. Vangele examine les colis qui lui ont été remis pour sa station. Pas un seul ne porte la marque : « Provisions. » Finalement, il découvre une petite caisse, notée : Suudry (divers). J'en ai reçu une identique, ouvrons-la. Nous y trouvons nos vivres. En voici le relevé détaillé : deux livres de chocolat, six livres de farine, cinq livres de café, huit livres de sel, dans deux petits barils ayant contenu de la mélasse et mal lavés, une livre de thé absolument gâté, deux bouteilles de cognac, une livre de savon, deux crayons, six plumes, un carnet et une balance. Nous ne pouvons garder notre sérieux; il est clair qu'avec cet approvisionnement, dit pour trois mois, nous pourrons soutenir un siège à condition de faire d'heureuses et journalières sorties. L'Equateur a reçu mille cartouches

(1) Vangele en recevait dix-neuf.

de Snyder, dont trois à quatre cents avariées, et mille cartouches de Winchester. Tout cela est bien misérable. Mais à quoi bon so lamenter? Léopoldville était très dépourvu quand Stanley a fait son chargement. Fallait-il retarder encore le voyage et s'exposer à être devancé par d'autres pour mieux se munir? Évidemment, non. Dès lors, prenons gaiement la situation. Notre pauvreté nous obligera à étudier de près les ressources alimentaires de la contrée et à devenir des cuisiniers d'imagination. Après tout, nous n'avons pas quitté le mess du régiment dans l'espoir d'une meilleure table en Afrique.

Le seul article qui nous inquiète est le thé. Il est indispensable en cas de maladie. Saurons-nous boire la décoction de thé moisi? Ces réflexions ne ralentissent pas notre labeur et quand Stanley revient d'excursion, le 16, il trouve la place transformée. L'explorateur a rencontré l'affluent, objet de ses investigations, à douze kilomètres au-dessus d'Inganda. Son nom est Mohindou (le noir); on i'appellg aussi Rouki ou Bourouki, du nom d'un bourg situé sur ses bords. Quant à l'Ikélenunba, c'est une très petite ri\ière débouchant fort près en amont.

UEn avant a remonté le Mohindou pendant deux jours et demi. En redescendant, à cinq kilomètres en-dessous de son embouchure, dans le district de Wangata, les populations ont appelé Stanley pour fraterniser avec lui et lui offrir un assez bon terrain, beaucoup mieux situé que celui sur lequel nous travaillons ici.

Notre déplacement est décidé, mais secrètement, car les habitants d'Inganda seront furieux de notre départ, bien que leurs ressources en vivres soient insuffisantes pour nous nourrir. Tout ce qui a été acheté ou détérioré a été largement payé ; nous avons donc le droit de nous en aller.

Nuitamment, comme pour une mauvaise action, la cargaison est rechargée, les feux sont allumés sous les chaudières. Au petit jour, nous sommes au large. Les Inganda se réveillent à peine. Un seul d'entre eux, fortuitement amené à la rive, recueille, stupéfait, nos adieux. Six kilomètres de navigation contre le courant nous amènent à Wangata, au milieu d'une baie très ouverte, terminée à sept cents mètres vers le sud par une pointe rocheuse, et limitée à deux kilomètres au nord par un cap moins proéminent. Un escarpement presque

JUSQUA L EQUATEUR

vertical d'argile jaune, avec soubassement d'argile sanguine, domine le fleuve de trois mètres aux hautes eaux.

Notre ancrage est à l'extrémité méridionale de Wangata, dont les cases, disposées en une seule rue plus ou moins régulière, s'éloignent du Congo sous une faible obliquité. Contre le village et à son midi est une petite plaine, couverte de hautes herbes et de monticules créés par les termites, et qui se développe sur deux cents mètres le

Couvre-chefs bayanzi.

(D'api't's un dessin de M. Glave, communiqué pai' le lieutenant Liebrechts.

long du fleuve avec une profondeur de trente à soixante mètres. La haute futaie, étreinte par une folle végétation inférieure, arrête la clairière de l'est au sud. Ce bout de terrain herbu représente la concession. En plus, nous sommes autorisés à nous étendre tant que nous voulons dans la forêt. Somme toute, l'emplacement n'est pas mauvais. Il est à 0° 2' de latitude nord et par environ 18° 5' de longitude est de Greenwich.

Le chef du village, Ikenge, ne tarde pas à venir serrer la main à Stanley. C'est un petit homme aux épaules excessivement larges, au buste énorme, au cou épais et court, paraissant vingt-cinq ans. La figure, imberbe, est résolue, mais avec un regard en-dessous qui éveillerait la défiance, n'était l'attitude empressée du chef.

Le signal de travail est donné. Il s'agit de raser et de déraciner les herbes et les petits bouquets de taillis de la clairière. C'est fort bien.

Mais nous n'avons pas de machettes ( 1 ) ; heureusement mon armement comprend une dizaine de yatagans qui les suppléeront en partie.

Paniers. Bayanzi et Ba->'gala.

(Dessin de M. Glave, communiqué par le lieutenant Liebreclits.

En trois jours, nous avons nettoyé la clairière et nous l'avons purgée de ses légions de fourmis noires et rouges aux cuisantes morsures et de ses nombreux serpents. Il y aura encore à abattre quelques arbres de grande taille, mais ce travail aura lieu plus tard. Nous avons construit une humble cabane en herbes fraîchement coupées, longue de vingt pas, large de trois et haute de deux mètres au faîtage. Il faut se baisser pour y pénétrer. Là seront réunis provisoirement notre magasin et notre habitation. Nous coucherons au milieu des ballots. Stanley, très pressé, ne peut se préoccuper

(1) Long coutelas usité dans les pays chauds pour tailler les herbes, les lianes, etc.

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davantage de nous. Le 20 juin, au matin, il s'embarque avec tout son monde pour Léopold ville.

Du haut de sa cabine, il nous jette une suprême exhortation en kiswahili, de manière que nos auxiliaires noirs l'entendent aussi bien que nous :

— Vous êtes placés à l'avant-garde dans ce lieu nouveau et lointain. Tenez-y ferme jusqu'à mon retour. Mes amis des équipages, poussons un triple hourra- pour ces compagnons qui restent là !

Et découvrant sa tête grise, l'Américain agite sa casquette pendant que ses mariniers nous acclament. A pleins poumons nous répondons à ce chaleureux saint d'adieu. Un quart d'heure plus tard les bateaux, réduits à l'aspect de petits points blancs, disparaissent derrière les îles d'Inganda. Nous sommes à six cents kilomètres de Léopoldville et à onze cents de la mer, coupés de toute communication avec le monde civilisé et l'expédition, et livrés à nous-mêmes pour créer, avec d'infimes ressources, le noyau d'un centre civilisateur au milieu de populations primitives à peine entrevues.

Cette situation nouvelle, dans laquelle l'initiative aura libre carrière, est pour nous d'une saveur toute spéciale. Malgré l'aspect un peu farouche des indigènes, nous avons confiance. Leurs agglomérations ne paraissent ni très denses, ni fort unies politiquement; une fraction au moins est accessible et se prête à la conversation et à l'échange des vivres contre les marchandises. C'est le premier chaînon d'une suite de liens à nouer.

C'est une sensation délicieuse de se sentir maître absolu de ses actes, nettement responsable de leurs résultats et investi d'une mission bien définie, belle par son but élevé et grosse de conséquences avantageuses au progrès, si elle réussit ! Là est le stimulant de notre activité, la raison de notre indifférence pour l'absence du confort, et l'une des causes du maintien de notre santé dans des conditions hygiéniques défectueuses.

Il n'y a pas à se le dissimuler : notre situation est pleine d'obscurité. Nous ne connaissons ni l'importance réelle du chef Ikenge, avec lequel n'existe d'ailleurs qu'un accord verbal, ni les noms, ni l'autorité relative des souverains voisins. Quelle est la position et l'étendue de leurs villages? Quels sont leurs rapports politiques? Que produit la contrée? Autant de points d'interrogation. Et qui peut y répondre

actuellement? Nous ignorons le dialecte du pays et nous n'avons pas d'interprète. Stanley n'en savait pas beaucoup plus long que nous, et nous n'avons guère pu nous entretenir avec lui que quelques heures.

En vue des travaux de tous genres que nécessite l'édification d'une station, nous sommes mal outillés. Vangele a six houes, six haches, deux scies à main, deux petites limes, un ciseau à froid et un cordeau métrique; j'ai la même quantité de matériel et, bien que ce dernier soit destiné à la construction de la future station qui me sera attribuée, je ne puis pas m'empêcher de l'offrir à mon camarade. Mais nous ne possédons ni un clou, ni un ciseau de menuisier, ni une vrille, ni un marteau, ni une serrure, ni un cadenas, ni une charnière, ni un verrou. Heureusement, nous découvrons dans nos bagages privés un marteau, une tarière et une hachette qui serviront à finir les assemblages.

En fait de meubles, outre la chaise pliante et le lit de camp de chacun, Stanley nous a laissé une petite table. Ni bougies, ni lanterne, ni lampe quelconque. La besogne présentera d'autant plus d'intérêt. Il faudra faire appel à l'esprit d'invention, pour suppléer à ce qui manque.

A l'œuvre donc!

La toute première construction à élever est le bâtiment principal et central, qui servira à la fois de réduit défensif, de magasin pour les armes, les marchandises, les munitions et les outils, de logement pour nous deux et de lieu de réception pour les chefs natifs. Le plan en est tracé sur le carnet de Vangele. L'emplacement est choisi...

Que le lecteur veuille bien le remarquer dès maintenant : la station de l'Equateur sera l'œuvre de Vangele, son chef en titre, son fondateur réel. En bon camarade, en ami, en homme qui ne néglige rien, il me demandera mon avis sur les questions importantes, il ne cessera ne m'initier aux diverses phases de ses relations; mais toujours il prendra seul, ainsi que sa responsabilité l'exige, les décisions et donnera les ordres nécessaires. Ma collaboration sera des plus modestes ; elle se bornera à la surveillance de quelques travaux et à des services accessoires, et j'aurai soin de faire sentir à mes honmies que l'autorité à l'Equateur est unique. Jamais nous n'avons dévié de cette règle; elle a assuré le succès de notre mission et a cimenté

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une amitié inaltérable, malgré — ou à cause — d'inévitables discussions de détail.

Les premiers jours sont employés à chercher dans la forêt, inépuisable dépôt de bois magnifique, les premiers arbres nécessaires à la charpente. Entretemps le déblayement du terrain continue. Le chef Ikenge saisit cette occasion pour se révéler homme de mauvaise foi. Il avait concédé notre terrain en toute propriété, y compris les arbres qui l'ombrageaient. Quelques-uns de ceux-ci gênaient nos vues ou occupaient une place défectueuse. Vangele ordonna de les abattre. Ikenge voulut s'y opposer et n'hésita pas à venir seul, armé de sa lance, bousculer nos bûcherons. Il fut tranquillement, mais fermement repoussé. C'était un début de mauvais augure. Par compensation, un certain nombre de notables et quelques chefs des autres villages commençaient à visiter la station.

Tout en ne perdant pas de vue les travailleurs, il fallait causer avec ces personnages, en obtenir des renseignements sur leur lieu de résidence, étudier leurs impressions, et les disposer favorablement.

Notre petite garnison elle-même nous créa des difficultés. Pour la composer, Stanley avait fait un choix sévère parmi les Zanzibarites de Léopoldville et de Kimpoko. Mais, arrivé à Bolobo, il y fut assailli de telles plaintes réciproques des blancs et des noirs de ce poste, qu'il décida, on s'en souvient, d'y laisser une bonne partie des hommes qui nous étaient destinés et de les remplacer par ceux de Bolobo. Ces derniers, d'une discipline très relâchée, avaient été habitués à une « ration » en fils de laiton d'un nombre plus élevé que celui donné à l'Equateur, où les vivres coûtaient beaucoup moins cher. Sans tenir compte de cette différence de prix, ils réclamaient, avec instance, l'augmentation de leur ration actuelle. Sachant qu'ils pouvaient parfaitement se nourrir avec ce qu'ils recevaient, et préoccupés de ne pas épuiser trop vite nos faibles réserves, nous opposâmes un refus catégorique à leurs prétentions. Leur mauvais vouloir devint évident; il fallut sévir. De là, tentative de grève et menaces. Pour en finir, nous leur déclarâmes nettement que s'ils voulaient avoir plus de fils de laiton, il faudrait venir les prendre de force, en nous passant sur le corps. Afin d'étabUr les responsabilités personnelles et de mettre un terme aux manifestations collectives, la ration fut remise aux mains de chacun ; ceux qui voudraient refuser étaient prévenus du châtiment qui les attendait.

Tous acceptèrent sans murmurer. Un groupe de mes Zanzibarites de Kimpoko n'avaient d'ailleurs cessé de nous rester fidèles. Nous remarquâmes à ce propos combien les noirs .sont difficiles à convaincre d'une résolution inébranlable; il faut généralement, pour les persuader, finir par accomplir ou par annoncer tout au moins un acte de force.

Le 4 août, après quarante-cinq jours de l'ude labeur, nous pouvons quitter notre misérable chaumière et nous installer dans le bâtiment principal. Son aile droite seule est achevée, mais le toit en chaume est complètement posé, et les murs en pisé n'attendent plus qu'un crépissage final. Les clous ont été remplacés par des liens en écorce d'arbre et en fibres de jonc. Aux charnières et aux verrous, il a été suppléé par un système primitif de gonds et de loquets en bois.

La forte argile de l'Equateur donne aux murailles une teinte proprette et gaie d'un jaune clair. Les fenêtres, sans vitres, bien entendu, sont défendues par des barreaux en bois rustique, maçonnés dans le mur ; nous y pendons de petits rideaux rouges et, pour la nuit, des nattes indigènes. Les portes sont recouvertes de flanelle bleue. Faute de mieux,, il a fallu confectionner des tabourets, des tables, des lits et des étagères avec des branches de palmier, réunies par des tiges ou des chevilles en bois. Ces meubles, sans être bien solides, nous permettront d'attendre les outils demandés à Stanley.

Notre petit palais mesure vingt et un mètres de longueur sur huit de largeur ; les murs latéraux ont deux mètres quarante centimètres de hauteur; le faîtage les dépasse de deux mètres cinquante centimètres. Une terrasse, élevée d'un pied au-dessus du sol et revêtue d'argile battue, sert de plancher. Des nattes remplacent les tapis. La maison contient un magasin, une énorme salle à manger et de réception et cinq chambres, dont trois à la disposition des hôtes qui pourraient nous visiter.

Des boîtes en fer-blanc, ayant renfermé jadis des conserves, sont transformées en lampes à l'huile de palme ; les mèches sont formées de chiffons légers.

Un jardin potager, mis à l'abri des poules et des chèvres par une palissade en clayonnage, a été créé depuis trois semaines. Des semences de légumes européens y sont utilisées. Déjà les petits pois sont en fleurs; les haricots sont presque au même point; les tomates, les choux-raves, la salade romaine, les carottes, tout, sauf les radis, qui filent en longues tiges, et les grands choux, qui refusent de se

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pommer, tout s'annonce on ne peut mieux. Notre nourriture, à part le café et le chocolat, est tout entière indigène et, par suite, fraîche et saine.

Les poules, très petites, sont d'une chair délicate; le poisson est abondant, varié et d'un goût agréable. Le pain de manioc (chikwanga), le maïs et les œufs s'achètent facilement. Plusieurs légumes du pays (une grande feuille du goût des épinards, des aubergines, de petites tomates, et le pourprier), les patates douces, les ignames, les plantains, les petites bananes d'argent, les courges, .une variété de petites prunes, les fruits de la liane à caoutchouc et le piment rouge croissent dans la contrée.

Nous possédons déjà dix chèvres, dont trois laitières, deux moutons, une oie et trente à quarante poules. Le porc domestique fait défaut ; les arachides ne sont pas cultivées.

Les deux chiens de Vangele, la jalouse Alima et le bon et vigilant Pataud, complètent, avec leurs neuf petits et le perroquet Coco, notre zoologie — j'allais dire notre famille.

Voici le menu habituel de nos repas. (On saute du lit dès cinq heures et trois quarts, au moment où le jour commence. )

A six heures et un quart, déjeuner : café, œufs frais, une pinte de lait de chèvre, une tranche de chikwanga ou une galette de maïs. Beurre, sucre et sirop sont inconnus.

A onze heures et demie, dîner : bouillon de poule avec légumes frais, poulet étuvé aux tomates ou autrement, ou bien rôti avec une compote de bananes; patates douces.

Dessert : pouding aux bananes avec œufs battus, ou bien gâteau de maïs au miel ; vin de palme, café.

A six heures, souper avec les reliefs du repas précédent et une tasse du mauvais thé. Notre goût est suffisamment perverti pour que nous ayons fini par le trouver passable.

Nous remplaçons, pour la cuisine, la graisse et le beurre par l'huile de palme. Le jus d'un fruit acide nous tient lieu de vinaigre.

De six heures et demie à onze heures et demie, et de une heure et demie à cinq heures et demie, nous sonniies au travail. Vers le soir nous prenons un bain et nous soupons. Après quoi, allumant notre pipe bourrée de fort tabac indigène provenant d'ikengo ou de Bounga, nous soyons le soleil se coucher derrière la grande île en face de la station, et nous devisons, malgré les moustiques, jusqu'à

huit heures et demie, discutant les travaux et les incidents du jour, arrêtant le programme du lendemain, analysant les propos des indigènes, l'attitude de leurs chefs, bref, résumant la situation et les mesures qu'elle commande.

De temps à autre, nous conjecturons au sujet de ce qui peut se passer dans le bas-fleuve ; plus rarement encore nous parlons de l'Europe. Nous devenons vraiment attachés à l'Afrique. Les sentinelles placées, nous allons retrouver notre matelas de feuilles de bananier.

Nous commençons à sortir un peu de l'obscurité en ce qui con-

Fétiches et écopes. Bayauzi, Éauatenr, Bn-Ngala. (D'après un dessin de M. Glave, communiqué par le lieutenant Liebreclits.)

cerne l'état politique et topographique du pays, bien que les exigences impérieuses des premiers travaux ne nous aient guère laissé de temps pour parcourir les environs.

La station est située à environ cinq kilomètres du Rouki ou Mohindou, important affluent dont elle a pour mission de commander le débouché. Elle n'en voit pas l'entrée, qui lui est dissimulée par de légères sinuosités du fleuve et que domine le village de Bandaka, dont le chef est Minkoutou, finaud paterne à la tiare blanche en peau de chèvre.

En descendant le fleuve, on trouve successivement sur les rives Boroukwasamba et Makouli, dont les seigneurs font Kanza (un superstitieux qui ne veut pas voir le blanc et qui ne passe en pirogue

JL'SQUA L EQUATEUR

devant la station que dissimulé dans une double natte) et Molira, l'homme de progrès, le commerçant ouvert.

Puis vient le petit village indépendant de Wittaniénié. Derrière Makouli et Wittaniénié et ne touchant le fleuve que contre la station, est Ibonga-Wangata (littéralement : Wangata-du-bord-de-l'eau), village détaché, il y a .quelque cinquante ans, du grand centre de Wangata, situé à près de trois lieues à l'ouest dans la forêt. Ibonga-Wangata a pour chef principal Soka-Toungi, un vieillard malade, retombé en enfance, auquel des gens intéressés, sans doute, ont « prouvé » que la contemplation de l'homme blanc lui donnerait la mort. Son autorité est, du consentement unanime, exercée en son

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Pagaies. Bayanzi, Éauateur, Ba-Ngala.

(D'après un dessin de M. Glave, communiqué par le lieutenant Liebrechts.)

lieu et place par Ipambi et par Ikenge. Le premier de ces deux princes est aussi paisible et aussi peu aventureux que le second est querelleur et ambitieux. Mokabou, chef du Wangata-des-bois, participe à la direction du district avec ces deux seigneurs ; c'est un honmie très décidé et cahne d'attitude; il affecte d'être de nos amis. A six cents mètres en-dessous de la station, sur la pointe rocheuse qui termine l'identation dont elle marque le fond, est Motsirando, hameau au chef et au peuple rogues. Entin, en aval, se succèdent les villages du district d'Inganda (dont un des chefs est le prudent Maniolo), à savoir Molingué, Moumpanga, Mongandanga, Eleké,

loiida, Eleko-Madzia (où nous campâmes neuf jours) et Ouena- Ingouba. Au delà, commence le district d'Ikengo.

Dans la rivière Rouki, la rive droite est inhabitée, mais sur la rive gauche est l'important district de Borouki, dont le principal chef est Ikomo, un superbe vieillard, fort riche, digne et affable. Sur les bords d'un petit sous-affluent du Rouki, l'on trouve le district de Loliva,

Dans l'intérieur des terres que recouvre une immense forêt, à mi-chemin entre les deux Wangata, se développe le grand district agricole d'Ipéko. Nous savons aussi qu'au sud du Wangata-des-bois, habite le peuple de Monnsôllé, réputé très guerrier.

Le lecteur ne se figure pas ce qu'il a fallu de patience pour arriver à déterminer ainsi à peu près les localités qui nous entourent.

Inganda, Wangata, Monnsôllé, prennent peu part au trafic fait sur le fleuve en ivoire, en esclaves et en poudre rouge nkoula. Ils sont jaloux des marchands et suivent une politique barbare de guerres et de rapines. Les marchands sont surtout concentrés à Makouli et à Boroukwasamba ; c'est ce point que les négociants d'Irébou et de Loulanga appellent Oukouti.

Les traitants d'Oukouti sont des colons venus peut-être de Loulanga ou d'Irébou. Ils sont moins féroces et plus accessibles que les aborigènes, et, tandis que ceux-ci ont un dialecte particulier, les premiers parlent le kibangi des Bayanzi et des Irébou.

Le commandant de la station de l'Equateur n'a pas tardé à s'apercevoir qu'il ne peut faire aucun fond sur Ikenge. Personnage peu important, ce chef aspire à un grand pouvoir et à la richesse, et il croit les hommes blancs venus dans la contrée pour l'aider à y parvenir. Notre appui lui serait accordé volontiers s'U avait des vues pacifiques, larges et non exclusives, et s'il était sincèrement dévoué à notre alliance. Mais, tout en affectant dans ses discours vis-à-vis de nous la plus grande amitié, il nous suscite mille embarras : il prétend se faire payer une taxe par les voisins qui nous vendent des vivres ; et il remet à tout instant en question les clauses de notre accord, bien qu'il ait, en toute connaissance de cause, fait un traité écrit formel avec Vangele. Non content de cela, il entend nous associer à une série de querelles injustes, cherchées aux villages les plus paisibles. Heureusement, jusqu'ici aucun des autres chefs indigènes n'a voulu se joindre à lui dans ses menées.

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Vangele, avec une sérénité qui ne se dément pas, s'est efforcé de lui démontrer le peu de loyauté et l'égarement de sa conduite; il l'a, finalement, nettement prévenu qu'en persévérant dans cette voie, il courra inévitablement à sa perte. Peines perdues. Aussi mon camarade ne s'en est-il pas tenu là. Il a fait un bon traité avec Ipambi, et s'est assuré l'amitié de Mokabou et celle de Lossala- Djoum, fils de Soka-Toungi. Lossala-Djoum est un jeune homme de vingt-cinq ans, plein de bon sens et de raison, qui me donne des leçons de langage kilolo. Vangele a aussi trouvé dans Molira, le chef de Makouli, un allié dévoué, comprenant admirablement le parti à tirer de la présence des Européens au point de ^'ue commercial. Enfin, Minkoutou, le chef de Bandaka, a également signé un contrat politique. Notre protectorat s'étend donc déjà jusqu'à la bouche du Rouki.

Molira nous tient au courant de toutes les intrigues d'Ikenge. Nous avons fait un interprète très convenable de l'un de nos nègres enrôlés à Zanzibar, mais natif de Nyangoué sur le Congo supérieur. Cet homme a étudié le kibangi à Bolobo, et, à l'aide de ce dialecte, il apprend rapidement celui de l'Equateur, le kilolo. Nous mômes, nous progressons dans la langue kisNvahili et nous commençons à posséder les premiers éléments du kibangi et du kilolo.

Le peu de cohésion qui, ici comme dans le bas-Congo, règne entre les tribus et l'absence de grands États et même de groupes dépassant quelques milliers d'àmes, facilitent les progrès de notre autorité dans la contrée. Vangele s'est donné pour loi invariable de ne pas se mêler aux nombreuses guerres qui ont lieu non seulement entre districts (1) différents, mais parfois aussi entre villages d'un même groupe. Un accueil égal est réservé à tous les chefs qui se comportent honnêtement avec nous ; quant aux autres, on s'efforce de les amener dans la bonne voie et s'il y a eu avec eux un premier échange de présents, on attend pour leur faire des Ubéralités nouvelles qu'ils aient donné des preuves sérieuses d'amitié. Les cadeaux reçus et largement rendus jouent à l'Equateur le même rôle que dans le. bas-Congo, bien qu'ils soient beaucoup moins importants, eu égard à la très grande rareté des marchandises européennes dans ces parages éloignés.

(1) Nous appelons district la réunion de divers hameaux et villages sous un même nom ; souvent les divers villages du district s'unissent contre l'étranger.

Pour arriver à la domination des nègres, l'emploi de la force est exclu de notre programme, hors le cas de légitime défense. Dès lors, c'est l'appât de nos articles de traite qui sert de grand moyen. C'est pour cette raison qu'au lieu d'accorder un seul cadeau en récompense de la signature d'un traité, nous assurons au contractant une rente mensuelle ou plutôt lunaire de quatre brasses d'étoffes représentant une valeur de trois francs environ. Quand un chef a dérogé au traité pendant le mois écoulé, il perd pour cette lune le droit à sa rétribution. Bien entendu, pour toute violence, pour tout vol, une réparation est exigée; et il ne faut pas hésiter à la demander aux armes si l'on ne peut l'obtenir autrement. Le prestige de l'Européen en dépend. Cette méthode d'assimilation nous est imposée par nos instructions et par le peu de troupes et de munitions dont dispose l'expédition.

Le Congo traverse l'Equateur en coulant du nord-nord-est au sud-sud-ouest; il a l'aspect que nous lui avons reconnu depuis loumbi. Une île longue de quatre lieues, dont le sol est en grande partie soustrait aux inondations, court parallèlement à la rive, en formant un bras d'environ quatorze cents mètres de largeur, semé de quelques îlots. Un banc de sable, prolongeant l'un de ces derniers, constitue, en face de la station, le lieu d'élection d'une famille d'énormes crocodiles.

La terre ferme est plate et revêtue d'immenses forêts, dans lesquelles les indigènes ont taillé des clairières pour leurs villages et pour leurs champs. Le terrain, recouvert d'un riche humus mélangé au sable de la surface, est composé, sur une profondeur de trois mètres, de trois couches d'argile, dont la première est jaune; la deuxième est blanche et mêlée de gravier, et la troisième, très mince, est sanguine, d'un rouge violet. En certain endroit affleurent des rochers ferrugineux, d'aspect rognonné.

Les villages, entourés de magnifiques et innombrables bananiers, que dominent des palmiers-élaïs et quelques grands arbres d'autres familles, consistent généralement en une rue à peu près droite et parallèle au fleuve, — nette, bien battue et large de six mètres, là où sont des habitations. Des deux côtés de la rue, les cases se suivent, groupées par propriétaires, avec des intervalles de dix à cinquante mètres entre les groupes. Ces espaces intermé-

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diaires sont occupés par les hautes herbes, qui n'y laissent place qu'à un étroit sentier. Une case a une longueur de huit mètres, une largeur de deux mètres cinquante centmiètres, la hauteur d'un homme au sommet et d'un mètre aux murs des longs côtés. Le toit est à deux versants. Comme les parois verticales de la case, il est couvert de feuilles de palmier. Une charpente simple maintient les six pans qui forment la maisonnette et qui sont reliés par des liens en jonc. Une ouverture unique et étroite placée sur la façade donne accès dans la case. Celle-ci n'a ni fenêtres, ni regard quelconque. L'intérieur, entièrement luisant et noirci par la fumée du foyer nocturne, n'est meublé que de quelques tabourets taillés d'une pièce dans un tronc d'arbre, de nattes, de paniers, de poteries, d'armes, enfin d'un châssis bas servant de lit.

Ces cases se démontent, s'emportent et se remontent très facilement. Un homme riche en possède de cinq à vingt; il y loge ses femmes et ses esclaves mâles.

Dans leur beau cadre de végétation, les humbles cités ont un aspect riant et agréable. Autour des feux de bois, portant les grandes marmites en terre dans lesquelles cuisent les repas, les feimnes écrasent les légumes, préparent le manioc, allaitent les enfants, tressent des nattes ou coiffent leur maître. Les bambins gambadent tout nus. Les hommes discourent entre eux, ou boivent, ou font leur toilette, ou se livrent à quelque menu travail insignifiant. Les chiens trapus et silencieux, aux oreilles droites, circulent à la recherche de quelques reliefs; les chèvres, surprises à la vue de l'homme blanc, s'arrêtent comme stupéfiées; les poules rôdent en gloussant dans les broussailles environnantes. Les palmiers sont chargés de centaines de nids de tisserms jaunes et verts très affairés, qui en dénudent les branches au milieu d'un concert de gazouillements. De grands milans, bruns et rouges, planent audacieusement à quelques mètres au-dessus des habitations, guettant une proie quelconque. Dans la forêt, des bandes de singes poussent leur cri guttural. Au bord de l'eau, le martinpêcheur pie scrute gravement la profondeur de l'onde, tandis que de gentils oiseaux-mouches rouges et violets, fouves, noirs, cramoisis et bleus sautillent de branche en branche sur les arbres qui surplombent le fleuve. De légères pirogues aux extrémités efiilées voguent d'une localité à l'autre.

Les mœurs des natifs de l'Equateur ont beaucoup d'analogie avec

celles (les Bayanzi, des Batéké et des Wamboundou, mais avec plus de barbarie et de bravoure.

Leur paresse est typique.

Le climat les dispense de vêtements chers et, jusqu'à notre arrivée, ils avaient peu d'objets de luxe dont la tentation aurait pu les pousser au travail. La nature les pourvoit d'une nourriture suffisante, en ne leur demandant presque pas de peines.

« En travaillant un mois sur dix nous assurons notre alimentation, » nous disait l'un d'eux. Il faisait évidemment allusion au temps nécessaire au manioc planté pour produire ses racines.

L'homme cueille les fruits du pabnier, du bananier, etc., pagaye, pèche, pérore et fait la guerre. La femme s'occupe du ménage, cultive les champs, cherche le bois et l'eau, confectionne les nattes, la poterie et les paniers. Quelques hommes peu nombreux exercent des métiers : les uns ont la spécialité du travail du fer et forgent les lances, les couteaux, les houes, les haches, les rasoirs; d'autres fabriquent les boucliers; enfin, surtout dans le Rouki, certains creusent les pirogues (1 ).

Les gens sont polis; ils se donnent et se rendent le bonjour et le bonsoir, tout conune nous. Quand deux femmes amies s'abordent, elles se donnent l'accolade et se prennent les mains.

Le duel n'existe pas, mais nous avons assisté une après-dîner à une scène qui en révélait le germe.

Deux « dames », ayant un grave différend à vider, se transportèrent, accompagnées d'un grand concours de peuple, sur un espace de terrain suffisamment libre et dur. On forma le cercle, et, à l'aide de leurs bois de lance, quelques notables se mirent en devoir d'empêcher les assistants d'intervenir. Sans un mot, les deux jeunes fenmies, dont les membres étaient vigoureux, se ruèrent l'une sur l'autre, les mains ouvertes, le buste penché en avant.

Leurs palmes tombant sur la chair ferme et huilée rendaient des sons mats ; elles ne cherchaient pas à se frapper, mais bien à s'étreindre d'une façon particulière dont nous ne nous rendions pas encore bien compte. Ces froissements de muscles, ces mouvements violents firent tomber leurs courts vêtements, et ce fut dans leur triomphante nudité

(1) Nous avous mesuré une des plus grandes pirogues du Rouki. Elle avait seize mètres de longueur, un mètre de largeur à l'intérieur et soixante centimètres de hauteur au bordage. Le plat-foud avait quinze centimètres d'épaisseur.

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que ces belles de Wangata continuèrent la lutte. L'admirable couleur bronzée de leurs membres luisants, que le soleil parsemait de reflets brillants sur les hanches rebondissantes, sur les cuisses tendues et les mollets remontés, faisait une vive opposition avec le sol blanchâtre. Une incessante vibration déplaçait les muscles et les mettait en valeur nouvelle, dévoilant des aspects imprévus de leurs formes. Des acclamations et des imprécations éclataient dans les deux partis que formait le public.

L'objectif des lutteuses devenait visible; aux efforts qu'elles faisaient pour gagner de la main droite le bas du dos de l'adversaire, on aurait pu croire qu'il s'agissait de renouveler la rencontre de Gervaise avec Virginie dans L'Assommoir de Zola. Ce n'était pas cela; je ne sais comment définir l'opération qui devait caractériser la victoire. La main droite de chacune allongeait tant qu'elle pouvait son doigt médius. Enfin, un cri d'orgueil sortit de la poitrine de la plus petite des deux antagonistes ; son doigt étendu avait trouvé le logement qu'il cherchait; il s'y était replié en crochet et, ancré en ce point d'appui, il put d'un mouvement brusque faire basculer l'ennemie en avant et la jeter sur les genoux, la face près de terre. Maintenant, la fille battue et honteuse s'exaspérait; elle voulait mordre, égratigner. On sépara les combattantes : l'honneur était satisfait.

En général, la population, quoique assez bien constituée, n'est pas robuste à Wangata. La taille des hommes est moyenne ; il y en a peu de haute stature.

La couleur de la peau est celle du bronze. Une espèce de lèpre sèche marquée par le blanchissement des mains et des pieds et môme par la disparition lente des doigts, fait de grands ravages dans nos environs. Les ulcères aux jambes et aux pieds sont nombreux. L'éléphantiasis est aussi très fréquent. Nous constatons en outre d'énormes hydrocèles. Nous voyant traiter nos serviteurs malades, les indigènes nous demandent des remèdes et des consultations. Parfois notre science médicale rudimentaire est en défaut. Il importe alors de cacher notre embarras, et ce n'est pas toujours facile.

Presque tous les adultes sont marqués d'une ou de plusieurs cicatrices de blessures reçues à la guerre. Les femmes sont assez bien faites, mais elles se déforment rapidement par l'enfantement, par le port des fardeaux et des pesants ornements en laiton.

— Si

jusqu'à l'équatebr 1o3

La circoncision est pratiquée quand les jeunes garçons ont de huit à dix ans.

Tout le monde a les dents limées au point que leur écartement est de plusieurs millimètres.

Sauf de très rares exceptions, ce peuple ne se lave jamais; comme 'il s'enduit le corps d'huile et de poudre rouge de nkoula, on comprend qu'il n'embaume pas. Seuls les enfants à la mamelle sont baignés. Trois fois par jour, le matin, à midi et le soir, les mères les portent au Congo, dans lequel elles les plongent tout entiers par dix et vingt fois en les tenant par un bras. Ayant un jour exprmié des craintes au sujet de ces immersions prolongées, une grosse femme me répondit joyeusement : « Le fleuve est la vraie nourrice des petits enfants. »

De temps à autre, peut-être une fois par mois, l'indigène procède à sa toilette. Pour cette grave opération, les femmes s'assistent mutuellement. Quant aux honunes, ils prennent une attitude renversée et se livrent aux mains de leurs épouses. La personne à parer est d'abord soigneusement raclée à l'aide d'une petite lame de fer. Les sourcils et la barbe sont rasés, les cils et les autres poils sont épilés. Puis les cheveux sont défaits, démêlés, oints et recoiffés en nombreuses nattes très minces, terminées parfois par deux à quatre tresses, à la mode des Bayanzi. Enfin, tout le corps est enduit d'huile et de poudre rouge de nkoula.

Des spécialistes se chargent de produire des tatouages sur le corps des jeunes filles et des jeunes gens. Ces ampoules non colorées imitent généralement le dessin adopté par les Bayanzi : double rangée de feuilles allant des oreilles aux yeux, chapelet vertical au milieu du front. Les femmes sont couvertes en outre d'arabesques très variées auxquelles on prête une signification particulière. Telle ligne indique la nubilité, telle autre le premier enfantement, et ainsi de suite. Wangata possède quelques étrangers originaires de l'Ikélemmba ; leurs tatouages sont franchement hideux et consistent en loupes et en crêtes sur le front, le nez et le menton. Une fois par mois, les femmes se teignent entièrement en rouge et durant quelques jours elles s'abstiennent de tout contact avec les hommes.

Le costume ordinaire consiste pour les honmies en une pièce de tissu indigène large de cinquante à soixante centimètres, passant entre les jambes et retenue devant et derrière à une étroite cein-

loi PREMIÈRE PARTIE

ture. Les jours de gala, le pagne est recouvert d'un jupon touchant les mollets. En visite, en route et les jours de fête, le couvre-chef est de rigueur. Sa forme est toute spéciale et particulière à l'Equateur, Il consiste en une peau de singe au poil généralement d'un brun verdàtre, dont la tête s'avance sur le front, tandis que la queue pend sur le dos. A défaut de poches, une besace en filet serré, retenue à une ganse passée sur l'épaule gauche, reçoit les divers objets à emporter avec soi. Les femmes pauvres s'habillent d'une quintuple frange, ni peignée, ni rognée, descendant des hanches jusqu'aux genoux.

Les dames aisées ont les reins entourés d'une bande d'étoffe un peu plus large que la main ; sous ce minuscule vêtement pend une sonnette retenue à un cordon qui ceint la taille. Est-ce un avertisseur d'infidélité? Chacune de leurs chevilles est ornée d'un anneau en laiton de l'épaisseur d'un pouce. Les adeptes de la haute fashion y ajoutent un manchon en fils de laiton tournés en hélice, atteignant le mollet. Le cou est enfoui dans un monstrueux collier du poids de quinze à vingt-cinq kilogrammes. Bref, une mondaine parfaite porte jour et nuit un poids équivalant à la charge d'un fantassin belge en campagne, La coquetterie féminine a encore une autre conséquence assez sérieuse : quand le seigneur meurt, on choisit de préférence, pour être décapitée, celle de ses femmes ornée du plus gros collier. C'est le moyen pour les héritiers de rentrer en possession de ces joyaux de haut prix,

La femme ne porte pas de bonnet ou de chapeau ; elle se borne à piquer une épingle en cuivre dans les tresses de ses cheveux.

Les tissus et les franges des vêtements indigènes sont confectionnés en fibres de certaines plantes.

L'effet de notre présence sur l'habillement commence à se faire sentir, A leur vêtement élémentaire, les natifs ajoutent déjà une ceinture en flanelle bleue. Et peu à peu, les plus audacieux, les contempteurs de la tradition, les affamés d'élégance se hasardent à substituer la cotonnade européenne à l'étoffe couleur de paille de la contrée, La masse les suit, mais avec parcimonie; car elle affecte surtout les pièces de tissus achetées à la station à la revente, avec un bénéfice énorme, à des populations lointaines et effarouchées, auxquelles les contes les plus affreux sont faits sur notre nature extraordinaire et sur les dangers de notre société.

jusqu'à l'équateur loo

Néanmoins, dans six mois, le gandin qui se respecte ne se montrera plus que vêtu d'un pagne en flanelle bleue recouvert d'un jupon en cotonnade indigo bordé de rouge, et coiffé d'un bonnet de laine orné de petits miroirs ronds. Et les femmes comme il faut porteront le jupon bleu avec la large ceinture de flanelle dite pfono. A leurs poignets et à leurs chevilles brilleront des paires de nos anneaux dorés et creux, produisant un doux cliquetis à chaque mouvement ; sur leurs hanches se balancera une grappe de nos sonnettes de table.

Les armes complètent l'équipement des hommes. Les hommes libres, les chefs et les notables ne sortent jamais sans une lance et sans leur grand coutelas, enfermé dans un fourreau en bois recouvert de laiton, suspendu à un baudrier en peau de buffle rouge. S'ils se l'endent dans un autre village, ils se munissent, en outre, de cinq à six sagaies, qui sont surtout des armes de jet. Le bois en est léger et flexible, et long d'un mètre cinquante centimètres environ ; le fer, très mince, est long de vingt-cinq centimètres, et dentelé sur les deux tranchants par quatre ou cinq larges échancrures. C'est une arme terrible et ils la manient bien. Le faisceau de sagaies est tenu dans la main gauche, qui embrasse en môme temps la poignée en bois du bouclier. Ce dernier, en fibres de jonc tressées, est, par sa forme, un petit chef-d'œuvre d'élégance. Il a un mètre dix centimètres de longueur et seulement vingt-cinq centimètres de largeur; les extrémités sont arrondies ; l'ensemble est bombé vers l'extérieur. De jolis dessins agrémentent le centre et les bords; ceux-ci sont souvent revêtus d'une bordure en peau de chèvre formée de pièces alternativement blanches et noires.

Au bord du fleuve, les arcs et les flèches sont rares; chez les peuplades de la forêt, ils abondent, mais les fusils manquent. Le fusil à pierre existe en nombre assez restreint chez les riverains. Les flèches des forestiers sont assez longues, munies de barbes en plume et terminées par des pomtes en fer à crochets, souvent empoisonnées.

Les natifs de l'Equateur, peuple un peu dégénéré, ne mangent pas énormément. Ils font généralement deux repas, un le matin et un vers le soir. Un peu de poisson étuvé à l'huile de palme avec quelques légumes ou une banane bouillie ou grillée, un gobelet de vin de palme et un morceau de chikwanga, constituent leur ordinaire. Dans le courant de la journée, ils mâchent un épis de mais ou un fruit quelconque.

lîiG PREMIÈRE PARTIE

Lors des grandes fêtes, telles que les funérailles d'un personnage de marque, ils tuent une chèvre et des poules. Ils sont très friands du sel marin, qui ne leur arrive de la côte qu'en très petite quantité. Généralement, ils doivent se contenter du piment et de la potasse obtenue par l'incinération des cendres de quelques plantes aquatiques. On les voit parfois se précipiter en pirogue à la rencontre d'un îlot flottant, détaché des rives par un orage, pour y recueillir la précieuse herbe à sel.

Ils adorent la viande et il faut les voir s'empiffrer, quand une chasse heureuse ou une prise au piège leur a livré un porc sauvage, une antilope, un crocodile, un serpent ou un hippopotame. Hors les jours de ripaille et de libations, les danses ont lieu le soir au clair de la lune. Elles sont essentiellement lascives. Un chant monotone en chœur les accompagne, scandé par le battement des mains et les sons du tambour.

MM. Grenfell et Combcr, de la mission baptiste anglaise, qui, une année plus tard, passèrent quelques jours à l'Equateur, croyent y avoir remarqué 'la preuve d'un certain art dramatique. Ils racontent comme suit une « représentation » qu'ils déclarent fort agréable et qui dura plusieurs heures :

(( Le spectacle commença par des danses agiles auxquelles succéda un acte évoquant le style grec ; le « chœur » était gracieusement représenté par des petites filles de huit à douze ans. Un brancard d'étrange aspect était porté sur les épaules de quatre honmies. Il supportait, caché sous une couverture en flanelle rouge, un corps ou un objet invicible. Assise à l'une de ses extrémités, une gentille fdlette regardait grave et triste. Ce brancard, qui était fait de bambous, fut déposé à terre et entouré par le chœur. Un air plaintif fut chanté par une feimne qui se plaça sur le côté de la civière. Nous ne pûmes comprendre grand'chose à ses paroles, mais nous saisîmes ce fréquent refrain : Kawa-Ka, « Il n'est pas mort ». Au bout d'un certain temps, les charmes de l'incantation furent considérés comme ayant opéré, et le drap rouge se prit à onduler. On le releva et l'on mit à jour une jeune lille toute tremblante, comme si elle se trouvait dans un état aigu d'épilepsie. Deux personnes s'approchèrent et, la prenant par le bras, ils la remirent sur ses pieds. Cette représentation avait été donnée pour être agréable aux blancs. »

jusqu'à l'équateur 157

Je suis un peu tenté de croire que, dans cette occurence, les indigènes ont simplement imité une de leurs nombreuses cérémonies de superstition.

Ce qui est bien acquis, c'est l'usage des jeux de hasard. On jette des cauries ( 1 ) et le côté sur lequel ils tombent marque la valeur des coups. Cela s'appelle lobesi.

Dans tous les actes de la vie courante, il est difficile de distinguer le seigneur et l'homme libre de l'esclave. Ce dernier partage les repas de la famille et participe à ses réjouissances. Le travail que l'on exige de , lui n'est pas fatigant. Jamais il n'est battu. Mais il est exposé à avoir la tête tranchée, lors des premières funérailles. Les esclaves mâles sont d'ailleurs peu nombreux. Les femmes esclaves sont traitées sur le pied des épouses de leur seigneur, à moins d'être trop avancées en âge, et les unes conmie les autres travaillent. Cela n'est pas étonnant, le mariage de la fille d'un honmie libre étant la suite d'une véritable vente.

Les indigènes de l'Equateur ont-ils un culte positif ou tout au moins des idées religieuses? Cela me paraît douteux, à moins qu'ils ne cachent leurs croyances. Ils semblent redouter des esprits malfaisants, et surtout les mauvais sorts que pourraient leur jeter leurs ennemis. Ainsi, un chef ne boit pas sans faire un certain nombre de gestes préservateurs; j'en ai vu un qui, dans ce but, poignardait l'air de son couteau et faisait couvrir les seins de ses femmes. Les funérailles indiquent l'idée d'une vie future.

Mais les Équatoriaux paraissent ne se former qu'une idée très vague de ce qu'elle peut être. Chacun a son ou ses fétiches, objets bizarres, poils d'éléphant, collier de baies sèches, peaux de serpents, chaînes et bâtonnets en fils de laiton, etc., etc. Mais on n'hésite pas, éventuellement, à en changer. Il n'y a pas d'idoles proprement dites. Un jour, j'ai vu une femme, semblant en prière, à genoux devant une espèce d'autel composé de deux hauts montants verticaux, précédés d'un siège très bas. Je n'ai pu obtenir pour toute explication que le mot : monganga, « fétiche ».

Nous n'avons pu établir si la contrée possède des féticheurs de profession. Nous avons cependant connu un nonmié Monkessi, qui s'attribuait une certaine science médicale ; et ces connaissances, dans

(1 ) Les cauries sont de petits coquillages de la mer des Indes.

lo8 PREMIÈRE PARTIE

l'esprit des natifs, sont toujours mélangées de sorcellerie. Une aprèsdîner, nous assistâmes à l'exorcisme d'une jeune fille, mais de loin seulement ; car on nous avait priés de ne pas nous montrer, pour ne pas rendre l'acte inopérant. La malheureuse fut astreinte à des danses fantastiques, durant plusieurs heures, au bruit assourdissant du tambour. Finalement, elle fut déclarée débarrassée.

— Qu'avait-elle dans le corps? demandai-je.

— Un cochon sauvage.

Revenons à des sujets plus positifs.

La pèche à la ligne n'est guère pratiquée : on prend principalement le poisson dans des nasses placées à des endroits de passage plus ou moins obligés. La chasse est presque nulle. En revanche, de nombreux pièges sont dressés dans la forêt. Ils consistent en un pieu de bois dur parfaitement pointu, enchâssé dans un lourd tronçon d'arbre destiné à lui donner du poids. Cet appareil est fixé dans les voûtes de feuillage et retenu par une ficelle allant jusqu'au sol et dissimulée dans le réseau naturel des lianes. Qu'un fauve ou que toute autre grosse bête heurte ce lien fragile, celui-ci se rompt et rend libre le pieu qui, en tombant, transperce l'animal. C'est en partie le principe de la guillotine.

On ne peut dénier à ces peuplades une certaine ingéniosité pour subvenir aux besoins de leur existence.

En fait d'industrie, le travail du fer est vraiment remarquable. Mais il n'est pas propre aux districts immédiatement voisins. Nous ne connaissons, à plusieurs lieues à la ronde, qu'un seul forgeron et c'est un natif de l'Ikélemmba. Bien que l'on constate sa présence partout, le fer provient, semble-t-il, le plus souvent de l'Irébou et de l'Ikélemmba. Il est obtenu par le procédé dit « des Catalans ». Les forges sont semblables à celles vues par Schweinfurt chez les Monbouttou et par Livinsgtone au sud du lac Tanganika.

Le marteau est une simple masse conique à tète renflée et arrondie. Le ciseau ressemble beaucoup au nôtre. La tenaille n'existe pas; on pince le fer rouge entre deux baguettes de bois, ou bien on en emmanche l'extrémité dans le cœur spongieux d'une branche de palmier. Les produits de cette fabrication élémentaire sont vraiment admirables; c'est elle qui pourvoit le pays de haches, de houes, de coutelas pour l'agriculture, de rasoirs et d'épingles pour la toilette et d'armes pour la guerre.

Les populations de ces districts sont aussi plus douces que ne le feraient supposer quelques-unes de leurs coutumes barbares. Mais, comme tous les Congolais, elles sont rusées, cupides et menteuses.

J'ai dit plus haut que le grand commerce, celui de l'ivoire et des esclaves, est concentré à Makouli et à Boroukwasamba. Encore n'y est-il pas important. Les pirogues des négociants indigènes de Bolobo, N'Goriibi et Irébou dépassent habituellement l'Oukouti et vont faire leurs achats à Loulanga et chez les Ba-Ngala. Parfois même elles vont plus loin. Ici même l'objet principal du trafic est la poudre du bois rouge nkoula. Elle vient en petits paquets du Rouki et se revend aux gens d'aval avec cent pour cent de bénéfice. On lui attribue des propriétés médicales. Les gens de Borouki en font un actif échange avec rOu-Bangi. Ce dernier district, ainsi que l'Irébou, fournit l'Equateur des minkata, monnaie représentée par de petites bagues de cuivre rouge. Ce métal viendrait de Manyanga au Stanley-Pool et, de là, arriverait en lingots dans les pays que je viens de citer, où il recevrait la forme de minkata. Les indigènes de l'Equateur emploient aussi depuis longtemps conune monnaie les fils de laiton ou mitakou; mais, avant notre arrivée, ceux-ci étaient par leur rareté l'équivalent de notre monnaie d'or. Répandus par nous en nombre considérable, les mitakou ont fortement déprécié les minkata.

Bien que l'ivoire se vende peu, du moins en ce moment (à moins que les natifs, très défiants, ne nous cachent leurs transactions), l'éléphant est répandu dans le pays ; il s'approche même des villages et dévaste parfois les plantations. Vangele en vit un jour un à vingt mètres de la station.

Nous avons aussi reconnu l'existence du buffle, du léopard, de petits serpents variés — dont plusieurs venimeux, — du python, de légions de fourmis rouges qui parfois nous tuent des poules et des chevreaux, de fourmis noires, de termites, de sauterelles vertes peu nombreuses, de milans, de grands-ducs, de calaos noirs et blancs, de pintades, de singes divers, etc., etc.

Pour les poissons, je renvoie aux dessins de ce volume. Le type, armé d'espèces de tentacules, atteint une très grande taille; nous en avons mesuré un de six pieds de longueur, pesant quarante-deux kilogrammes. C'était, nous disaient les natifs, un des patriarches du fleuve.

Cette description sommaire de la contrée terminée, je reprends la chronologie des faits les plus intéressants de mon séjour à Wangata.

En juillet, les Borouki ont attaqué les Ou-Bangi sur le fleuve, à quelques lieues au nord de la station. Nous ignorons le résultat de l'action.

Le 9 août, Wangata et Inganda se réunissent en palabre de guerre. Notre concours est demandé et refusé.

Le 18 août, outre la grande maison centrale, qui a reçu la dernière retouche, Vangele a terminé le quartier des Zanzibarites et un pittoresque pavillon avec balcon et toit en pointe, élevé sur un monticule de termites et dominant les alentours de trente pieds. Ce charmant observatoire est surtout destiné à la défense de la station.

Un débarcadère en pente douce a été taillé dans la berge.

Vangele a tous les quinze jours la fièvre ; c'est la suite de celle qu'il avait régulièrement aux mêmes périodes dans le bas-Congo. Vers le 26 août, il se plaint d'un violent mal de gorge. Le 29, il s'alite ; son mal s'est dessiné : c'est une angine aiguë. Le lendemain, lui trouvant la gorge presque complètement obstruée, je lui administre une haute dose d'émétique. Mais l'effet dépasse le but, et je suis obligé de rechercher et de donner au malade un contrepoison. Le soir, Vangele est hors de danger ; l'angine est vaincue, l'émétique est neutralisé. Mon pauvre ami, revenu de loin, est d'une humeur exécrable. Quarante-huit heures suffisent pour le rendre à la gaieté et au travail.

Nous sommes au 4 septembre; Stanley est parti depuis soixantequatorze jours, et il avait annoncé son retour au bout de six à huit semaines. Sans être inquiets, nous commençons à prendre l'habitude de porter, plusieurs fois par jour, notre regard sur le fleuve pour y découvrir la silhouette lointaine de la flottille attendue. Mauvaise habitude, qui fait inutilement paraître le temps long et qui pousse à l'impatience. Précisément, la pointe de Motsirando est doublée par une grande pirogue de commerce. Elle aborde à la station. Son propriétaire prétend venir de chez Tchoimibiri. Il nous donne de mauvaises nouvelles : notre établissement de Bolobo aurait été incendié ; Stanley y aurait fait la guerre et serait occupé à la reconstruction du poste. Faut-il ajouter foi au récit de cet homme? Les natifs sont si dissimulés que nous ne savons que croire.

Un ouragan violent se déchaîne le o, dans l'après-dîner, et amène

une pluie diluvienne. Depuis notre arrivée à Wangata, il pleut tous les quatre à huit jours, et quelquefois pendant plusieurs jours de suite. La pluie dure quelques heures et est presque toujours accompagnée d'un orage. Même les jours où il fait beau, nous entendons habituellement le tonnerre à plusieurs lieues de distance.

Nous sommes ici comme emprisonnés, tant il nous est difficile de faire des excursions un peu lointaines. Le travail nous retient. Nous n'avons pas de pirogues, et derrière nous est la forêt immense.

Le 11 septembre, Vangele se rend à Bandaka, à l'embouchure du Rouki, et y conclut un traité. Au cours de la discussion préliminaire, qui a eu lieu devant un grand concours de peuple, une question bizarre lui a été posée :

— Pourquoi votre peau est-elle blanche ?

Vangele cherchait encore sa réponse, quand un gamin s'écria :

— C'est parce qu'il se lave à chaque instant.

Ikenge poursuit ses tentatives de violation de son contrat, à propos des plus minimes affaires. L'influence de ses femmes et de sa mère sur lui est mauvaise ; elles lui montent la tête. Ce sont des harpies. Il faut y joindre sa vieille tante, la hargneuse Kongourou, une vraie sorcière. Comme cette aimable famille a ses cases dans une enclave à vingt pas de notre maison, nous entendons tout le long du jour ses cris perçants et ses invectives poissardes à notre adresse. Le clan d'Ikenge continue ses agissements pour s'arroger le droit de contrôler et de taxer les étrangers qui nous fournissent des vivres.

La paix est bien près d'être troublée dans la journée du 13 septembre. Trois de nos Zanzibarites étant allés au village, sont roués de coups de bâton à la suite d'une discussion. Ils rentrent au camp ensanglantés. C'est l'heure du repos. Un bruit insolite nous attire au dehors et nous voyons la garnison exaspérée se jeter sur ses fusils et courir sur le village. Nous n'avons que le temps de nous précipiter au devant des Zanzibarites, le revolver au poing, pour leur barrer le passage. Déjà quelques coups de feu sont partis. De leur côté, les Wangata ont pris les armes. Heureusement, Ikenge comprend en cet instant la gravité de la' situation. Il arrête les siens et nous crie : Sapi! « Attendez, du calme. » Sous la menace de nos propres balles, nos hommes mettent l'arme au pied. Les lances des indigènes sont en même temps abaissées. Vangele ouvre une courte conférence, et

jusqu'à l'équateur 163

pour apaiser les esprits il renvoie la discussion au lendemain. Il n'a pas de peine au réveil à régler l'incident à son entière satisfaction.

On dirait qu'un vent de querelle souffle sur le pays, car, ce môme jour, à propos d'un différend avec Ikenge, les chefs de Makouli ont fait enlever deux de ses femmes; mais, avant le jour, Ikenge est allé les dénicher dans l'île où elles étaient cachées et il les a ramenées triomphalement chez lui. Vangele, flairant la poudre, se rend précipitamment chez son ami Molira, premier chef de Makouli, Il lui renouvelle ses témoignages d'amitié et l'assure de notre neutralité, s'il ne porte pas la lutte chez Ikenge lui-même, car nous sommes tenus de défendre son quartier. En sortant de Makouli pour rentrer à la station, Vangele rencontre Ikenge et sa bande en embuscade. Quelques minutes plus tard, c'est-à-dire vers neuf heures, une fusillade éclate et une épaisse colonne de fumée s'élève dans le ciel. Un quartier de Makouli est en feu. La mousqueterie diminue vers onze heures et reprend plus vigoureusement dans l'après-dîner. Ipéko et Wangata-des-bois sont accourus au secours d'Ikenge; Makouli prend alors l'otfensive et refoule définitivement les ennemis.

Bientôt, par terre et par eau, on amène les blessés des deux partis à la station pour être soignés. Mokabou, chef de Wangata-des-bois, a reçu deux coups de lance, l'un dans le côté droit, l'autre au genou gauche. Dix individus ont des projectiles dans les chairs; ce sont de petits lingots dentelés en cuivre rouge. Nous nous transformons en chirurgiens et en infirmiers pour panser tout ce monde, tout en faisant des remontrances aux ennemis. Ces sauvages apprécient fort bien en ce moment l'avantage d'un village neutre où commande un chef sage et éclairé. C'est chez nous que se conclura la paix.

Les orages deviennent de plus en plus fréquents et semblent coïncider avec le passage du soleil sur l'équateur. Du 26 au 28, il y a eu chaque nuit un orage.

La cuisine vient d'être achevée.

Le 29 septembre, à deux heures de l'après-dîner, VFn avant, remorquant Y Éclair eur, est signalé à l'horizon.

Il y a exactement cent jours que Stanley nous a quittés.

Vite, on pare la station. Les matériaux de construction sont garés et l'on donne un bon coup de balai. Le drapeau est hissé. Le chef

de l'expédition débarque à trois heures, radieux et bien portant. En route, on lui avait annoncé de sinistres événements à l'Equateur. Attaqué par les Ba-Ngala, le personnel de la station avait, lui disait-on, été massacré et les blancs étaient captifs. Au lieu de cela, Stanley trouve la station tranquille et un grand rassemblement d'indigènes fraternellement mêlés à nos soldats pour le recevoir. Malgré son flegme, le grand explorateur montre sa joie et félicite vivement Vangele. Dans son livre : Cinq années au Congo (1), il écrit ces lignes dont nous avons été fiers et que l'on m'excusera de reproduire : « Le spectacle qu'offrait la station était un vivant exemple de ce que peut l'activité humaine quand elle est secondée par la bonne volonté. A l'époque où nous l'avions quittée, c'était un amas informe de jungles dont il semblait impossible de tirer un parti quelconque. Maintenant, nous apercevions à la place des jungles un vaste hôtel construit si solidement que ni la pluie, ni les balles, ni les voleurs n'eussent été capables d'y pénétrer. A l'intérieur, l'ornementation des salles trahissait tant de goût qu'on eût dit l'œuvre d'une femme. Après avoir bâti la maison, les deux jeunes lieutenants qui coimnandaient la station avaient confectionné des châssis de fenêtre, des tables, des chaises et tapissé le parquet de nattes ; puis, n'ayant pas de quoi peindre les mobiliers et les murs, ils avaient tendu le tout de serge bleue et rouge, et de toile blanche, ce qui donnait à l'ensemble fini et gaieté. Sur un monticule, ils avaient établi un petit casino ou observatoire, où ils pouvaient se livrer à la méditation ou contempler le fruit de leurs labeurs. C'est dans ce refuge qu'ils avaient rédigé le code de lois morales qui devaient présider au gouvernement de la station et à la civilisation des sauvages Bakoutis ; c'est là aussi qu'ils se réunissaient, le dimanche ou les jours de pluie, pour discuter, comme un véritable petit conseil de travaux publics, les améliorations à apporter à la petite ville. Gagnés par la contagion de l'exemple, nos employés noirs avaient révélé des talents et des qualités ignorés jusqu'alors. Chacun d'eux s'était construit une hutte au milieu d'un jardin où les tiges de maïs atteignaient déjà une hauteur de près de deux mètres, où la canne à sucre abondait, où les plants de patates, de citrouilles, les concombres exhibaieht une prodigieuse vitalité.

( 1 ) Traduction par Gérard Harry.

JUSQUA L EQUATEUR

» Les lieutenants Vangele et Coquilhat avaient, de plus, créé un potager spécial pour la culture des légumes européens : oignons, carottes, fèves, pois, choux, etc. Il y avait enfin un parc à chèvres, un poulailler, une grande cuisine ; rien ne manquait.

» Voilà enfin, sur le Congo, inie station qui répond à mon idéal, une comnmnauté de soldats-ouvriers où la discipline est parfaite, où les efforts sont réciproques, où les chefs doués de sang-froid, de zèle et de prudence, savent mettre assez de bonhomie dans leur

Jarreà masffnyff. Poêle pour pirogue. Pot pour boisson.

Poteries. Équnteur et Ba-Ngala.

(D'après des dessins de M. Glave et de l'auteur.)

manière d'être pour se concilier les aborigènes et les employés noirs, et assez de dignité pour empêcher toute familiarité vulgaire, tout oubli de ces distinctions sociales qui existent, forcément, entre des gens intelligents et instruits et des barbares. »

En enregistrant cet éloge, j'exprime de nouveau mon sentiment qu'il doit revenir presque entier à Vangele.

Nous recevons un volumineux courrier ; nos dernières nouvelles d'Europe étaient du commencement de février : jugez de notre fièvre de lecture! Les lettres des proches et des amis parcourues, nous

écoutons les détails que nous donne Stanley sur l'état de notre Expédition.

En nous quittant en juin, le grand voyageur a remonté la Mantoumba et a découvert le lac dont elle est l'émissaire. Les capitaines Hanssens et Elliot et le lieutenant Harou ont réussi à acquérir la ligne du Quillou-Niari-Manyanga. Kimpoko est abandonné. M'Suata n'a plus que quelques Zanzibarites; cette station a été portée à l'embouchure de l'Ibari-N'Koutou ou Kwa et s'appelle Kwa-Mouth. Le souslieutenant Janssen, son chef si dévoué, s'est noyé avec l'abbé Guyot.

A Bolobo, la maison principale a brûlé par accident, mais Stanley y a été attaqué à bord de son bateau. Il a dû sévir. Le sous-lieutenant Liebrechts a été chargé de la direction militaire de la station et y a amené un canon.

L'Expédition de Brazza est au Loango et sur le haut-Ogoué ; elle n'a pas encore été signalée sur le Congo. A Lokoléla, Stanley a jeté les bases d'une nouvelle station. Il y a laissé un jeune Anglais, M. Glave.

Le Roijal et l'A. I. A. sont retournés de là à Bolobo, et Stanley va les reprendre à Lokoléla ainsi que le voyageur belge Roger, qui fut le digne compagnon du capitaine Popelin sur le lac Tanganika. Roger est désigné pour conunander la station extrême à créer aussi près que possible de la septième cataracte des Stanley-Falls ; et, mauvaise nouvelle pour moi, la fondation , de cette station va être tentée avant toute autre, par ordre supérieur. On craint sans doute les progrès des Arabes de ce côté.

Cette mesure, si rationnelle qu'elle soit, me navre, car elle ajourne encore ma mise en œuvre chez les Ba-Ngala. C'est dur.

Stanley, prévoyant l'hostilité des Ba-Ngala et des peuples d'amont, ordonne à Vangele de réunir douze cents livres de manioc et de les réduire en farine sèche, afin de constituer à son convoi un approvisionnement de réserve, le dispensant d'entrer en contact avec les tribus animées d'intentions guerrières. Notre conmiandant en chef redescend vers Lokoléla, le l"*" octobre.

La station est transformée en meunerie, moins le moulin. On creuse des mortiers, on coud des sacs, on achète et l'on écrase le maïs et le manioc. Stanley reparaît le 8, cette fois avec toute sa flottille. Avec lui sont Roger, les mécaniciens Brown, Binnie, Drees et le capitaine de bateau Nicholls. Notre chef nous remet un ravitaillement nouveau. Dieu soit loué! nous recevons chacun trois livres de

beurre pour six mois. Mais aussi, nous tenons une caisse personnelle (le vin, envoyée par nos parents. Il y a plus d'un an que nous n'en avons vu ni bu. C'est à peine si nous osons nous en verser un doigt. Stanley y joint généreusement une dame-jeanne contenant douze litres de vin commun portugais.

Une nouvelle catégorie de soldats-travailleurs a été enrôlée, pour concourir avec les Zanzibarites au service de l'expédition. Ce sont des sujets anglais recrutés à Lagos, sur la Côte d'or, et dénommés Haoussa, du nom d'un peuple puissant qui occupe un grand territoire entre le Niger et le lac Tchad. En réalité, beaucoup de Yorruba font partie des engagés. Quarante-cinq de ceux-ci sont arrivés ù l'Equateur, dont sept sont pour Vangele et huit pour moi. Les autres formeront la garnison de la station de Roger. Ces honmies sont parfaitement découplés et paraissent énergiques. Ils marquent bien la différence du type nigritien avec les Bantou (1). De nombreux officiers anglais sont également attachés à notre entreprise dans le bas-fleuve. Cette invasion de l'élément anglais au moment le plus aigu des attaques dirigées en Europe contre l'Association internationale du Congo nous rend perplexe. Faudra-t-il que le fleuve devienne anglais pour ne pas tomber en d'autres mains? On comprend combien l'incertitude sur le sort de notre œuvre doit nous peser.

Il a bien fallu mettre Stanley au fait des manœuvres d'Ikenge. Au surplus, cet audacieux roitelet a, sous les yeux mômes de notre chef, répété ses procédés tyranniques à l'égard des vendeurs étrangers. Pour intimider Ikenge sans violence, et pour le décider à augmenter notre terrain qui devient insuffisant, Stanley profite des bonnes relations de Vangele avec Molira, le seigneur de Makouli, et de la cession que ce dernier nous a faite d'un beau plateau dominant son village. Il annonce à Ikenge que sa conduite envers nous nous décide à porter notre établissement à Makouli. Et pour donner un semblant de sérieux à cette déclaration, Vangele va couper les herbes de la nouvelle concession et y établit une baraque en paille. A peine informé de ce fait, notre désagréable voisin, craignant de perdre les bénéfices qu'il doit à notre présence, s'empresse de faire amende honorable pour ses infractions passées. Il fait les plus solennelles promesses de fidélité et nous concède un agrandissement de propriété, dont

( 1 ) Les Congolais comme les Zanzibarites sont des Bantou.

l'effet premier sera de nous débarrasser de la trop grande proximité de ses bruyantes épouses. Afin de prévenir de nouvelles contestations de limites, un enclos en clayonnage est inunédiatement construit sur la nouvelle ligne de séparation.

Stanley, avec tout son persoiniel, s'embarque le 16 octobre pour le haut du fleuve. Malgré mes instances, il a refusé de m'emmener dans ce voyage, pour lequel je lui avais offert de servir d'agent de réserve, et ce, en raison de l'exiguïté des bateaux qui sont bondés d'hommes et de colis. L'Equateur lui a fourni deux mille deux cents livres de farine de manioc, deux cents livres de maïs et cinq cents poissons fumés.

Huit jours s'étaient écoulés depuis son départ, quand des indigènes arrivés de Loulanga nous dirent que l'expédition y avait été bien reçue, mais qu'il y avait des doutes sur l'accueil que lui avaient fait les Ba-Ngala. Les relations sont si rares entre les diverses contrées et les racontars sont si exagérés, que jusqu'au retour de Stanley nous n'aurons plus aucune information précise.

Nous avons l'occasion quelque peu forcée d'assister, le 30 octobre, à l'épouvantable spectacle d'une des cérémonies sanglantes qui marquent les funérailles d'un chef. Dans la matinée de la veille, nous avons entendu soudain des rumeurs violentes éclater dans le quartier du grand chef de Wangata. Nous avons bientôt distingué des chants et des cris de désolation. Soka-Toungi, le roi fou, vient de mourir. Aussitôt une procession de ses fenmies s'organise; elles se sont dépouillées de leurs courts vêtements et y ont substitué quelques morceaux de feuilles de bananier, disposés de bizarre façon. Elles portent des objets appartenant au défunt, bouteilles, gobelets, baguettes de laiton, et parcourent l'unique rue du village dans un va-et-vient continuel, accompagnant leurs chants plaintifs de déhanchements lascivement cadencés.

Pendant ce temps, les principaux du village s'emparent de la poudre du défunt, chargent leurs fusils et commencent une pétarade décousue et prolongée. Le soir, tous les gongs et les tambours sont réunis près de l'habitation du mort. On chante, on danse, on tire jusque bien avant dans la nuit. A l'aube, une députation vient demander à Vangele de bien vouloir faire exécuter quelques salves par la garnison. Vangele y consent. On lui désigne un grand bananier portant fruit,

qu'il s'agit d'abattre. Sa chute est le signal d'une joie délirante. Les mauvais esprits sont, paraît-il, vaincus. On remercie vivement le chef de la station, et nous sommes invités à assister aux cérémonies ultérieures.

Car ceci n'est que la préface du drame. En effet, nous apprenons que la famille en deuil achète dans les districts voisins des esclaves mâles pour les sacrifier. Six des femmes du défunt doivent compléter l'hécatombe. Vangele, très ému, fait de vives remontrances au sujet dé ces préparatifs d'exécution. Elles sont accueillies avec le plus grand étonnement.

— Chez vous où les chefs sont bien plus riches que les nôtres, vous devez certainement tuer beaucoup d'esclaves.

Telle est la réponse de ces inconscients.

Peut-il être question d'employer la force pour empêcher, quelques mois à peine après notre arrivée dans le pays, l'application de ces rites sanglants qui constituent l'unique religion de ces peuples ignorants? Avec nos cinquante fusils à tir rapide nous aurions vite fait de disperser les quelques centaines d'habitants qui prennent part à la fête. Mais toute la contrée s'insurgerait contre nous et prendrait fait et cause pour ses coreligionnaires contre l'étranger sacrilège. En admettant que nous pussions vaincre cette confédération et nous procurer des vivres, le maximum de résultat obtenu serait l'abandon des villages situés dans nos environs et l'installation des fuyards à plusieurs lieues dans la forêt protectrice, où, sans aucun doute, ils reprendraient, hors d'atteinte, la pratique de leurs coutumes féroces.

Dès lors, isolés de toute population, nous perdrions toute chance de gagnei" petit à petit de l'influence sur les mœurs des indigènes. Quelque horreur que nous inspire l'usage barbare des sacrifices humains, nous ne nous croyons pas en droit de compromettre l'avenir de notre œuvre par une pression intempestive ; mais nous témoignons hautement notre répulsion.

Ne pourrions-nous pas au moins sauver les victimes en les rachetant?

L'achat est le jeu de l'offre et de la demande; les indigènes, nos renseignements nous l'ont prouvé, nous demanderaient un prix élevé et très supérieur à la valeur marchande du pays. Si donc nous payions à ce taux, nous leur fournirions les moyens d'acheter un nombre au moins double d'esclaves destinés au supplice. Le chef de la

Station de l'Equateur apprécie ainsi la situation et, la rage dans son âme d'homme civilisé, il renonce à intervenir. La première exécution doit avoir lieu le 30 octobre à midi. Vangele n'a pas cru pouvoir décliner le pénible honneur d'y assister; il désire se rendre compte de visu de la réalité des descriptions qui nous ont été faites à ce sujet, et être à même d'avertir en toute certitude le monde civilisé de ces horreurs.

Je l'accompagne au lieu du supplice. Un indéfinissable malaise nous étreint ; nous faisons des effort inouïs pour le dissimuler sous l'expression de la pitié que nous ressentons pour ces sauvages. Après quinze minutes de marche à travers les premiers quartiers du village, au détour du sentier, la scène se présente à nous dans son ensemble. C'est la rue large de vingt mètres devant la case du défunt. A gauche sont réunis les tambours en bois, tous verticaux sauf un, les gongs en fer et les trompes d'ivoire ; les sons variés de tous ces instruments se mêlent en une cacophonie violente. A droite se pressent, en rangs multiples, et se trémoussent de joie, les spectateurs ornés de leurs plus beaux atours, plumets, bonnets en peau de singe, peintures de fête, pagnes de grand gala. Les musiciens et la foule dessinent un cercle elliptique formant le lieu du sacrifice. Les bouquets de bananiers et les palmiers oléifères entourent le tableau d'un cadre poétique. Au milieu de l'ellipse et placé dans l'axe de la rue, seul, le malheureux destiné au trépas est assis, complètement nu et noirci, sur trois petits rondins de bois à dix centimètres du sol, les jambes étendues. Il paraît vingt ans, est gras et plein de santé. N'étant pas encore complètement attaché, il promène sur l'assistance un regard tranquille. Aux mouvements de sa poitrine, on voit que sa respiration est régulière.

Les apprêts sont longs, et tandis que quelques hommes les poursuivent avec un calme méthodique, une danse folle agite les masses en délire, et les tambourinaires battent leurs instruments avec frénésie. Un pieu, remontant jusqu'à ses épaules, est placé derrière le dos du patient; on y fixe son buste et le haut des bras. Les mains, tombant un peu en arrière du corps, sont attachées au sol par de petits piquets. Un second pieu est enfoncé en terre le long de la poitrine. Les pieds sont maintenus de la même manière que les mains. Puis, à quatre mètres en avant, une grande perche très flexible, ayant au moins deux hauteurs d'homme, est enchâssée verticalement

jusqu'à l'équateur 171

dans le terrain, dans le prolongement du misérable. Un homme grimpe à son sommet et s'y laisse pendre de façon à la plier vers la tète à couper. Celle-ci est prise dans un filet en fibres de jonc, terminé en haut par une ganse que l'on passe sur l'extrémité de la perche recourbée. Nous comprenons : rendu libre par la décollation, l'arbuste se redressera comme un ressort et enverra la tète tomber au loin.

L'innocent condamné suit sans sourciller tous les détails de ces lents préparatifs. De temps à autre, un des danseurs se détache et vient gambader devant lui. Le bourreau, qui n'est autre que le paisible Ipambi, parcourt la place en brandissant son énorme couteau ba-ngala, à la lame courbée, faite, dirait-on, au moule du cou humain. Plusieurs fois, il se place sur le flanc du malheureux et fait mine d'essayer son arme. Vingt fois la tète est tendue dans le filet, et des mains sont placées à l'endroit choisi pour le coup fatal. Finalement, on y ti'ace une ligne blanche. Le martyr reste impassible. Un instant, il échange quelques mots avec l'un des aides. Le moment décisif approche. On bande les yeux de cet . homme, devenu inerte, tant il est étroitement ficelé. Son corps est maintenant saupoudré de sable blanc.

Les vassaux et les esclaves du chef mort défilent plusieurs fois en appareil de guerre, la lance levée, le bouclier dressé, le couteau au vent.

Ce cortège est suivi d'une procession dansante de femmes. Enfin, le bourreau, qui vient de revêtir un grand jupon bleu et un brillant manteau pourpre et de s'orner la tète d'une magnifique coiffure de plumes noires, le bourreau s'avance, précédé de son épouse et entouré d'une bande considérable de gens des deux sexes, exécutant, comme lui, une marche dansée, plusieurs fois répétée, autour de l'échafaud.

Le fils du défunt, Lossala-Djoum, adresse à mi-voix au patient un court discours avec formules, dans lequel nous entendons prononcer le nom du mort; et, à deux reprises, l'exécuteur lui passe sous la jambe.

La bande reprend rang sur le périmètre. Le bourreau se débarrasse de son manteau, s'arcboute sur le flanc gauche de l'esclave, face à lui, la main droite appuyée à terre. Il se frotte la joue avec un peu d'argile, se redresse, fait un mouvement d'essai et, d'un coup brusque, frappe. La tète, violemment enlevée par la perche, déci'it

une fi-ajcctoirc sanglante et vole au loin. Aussitôt le peuple se rue, couteaux levés, sur le tronc décapité d'où le sang jaillit en fontaine, et la chair, enc()i-(> palpitante, est tailladée en tous sens. Saisis d'horreur, nous quittons précipitannnent le champ d'exécution.

Nous avons recueilli deux versions concernant le sort du cadavre de la victime. D'après les uns, les viscères, le foie et le cœur furent emportés dans un village d'amont, dont les habitants les mangèrent. Nous serions, si c'était vrai, à la frontière du cannibalisme. Mais la majorité des indigènes soutient que le corps a été jeté à l'eau. Quant au crâne, il est toujours vidé et placé sur la case du mort pour y rester.

Notre départ, est-il besoin de le dire? n'a nullement arrêté la fête. Les danses et les libations continuent de plus belle.

Le lendemain, nouveau sacrifice d'un homme. Le septième jour, promenade du cercueil pai- le village. Ici, les cadavres ne sont pas desséchés et fumés comme chez les Bayanzi. La bière ressemble beaucoup à la nôtre, mais elle est terminée par des appendices cornus et par divers ornements; des bois sculptés imitant des fusils sont fixés aux parois peintes en rouge et mouchetées de blanc.

A l'occasion de la mise en bière, une femme est décapitée. Elle n'a pas, paraît-il, accepté son sort avec résignation ; la scène a été d'autant plus atroce : on n'a pas même respecté son sexe.

L'enterrement définitif du chef a lieu dans la matinée suivante, en un coin mystérieux de forêt. Quatre victimes, toutes du sexe féminin, ont été étranglées sur la tombe; c'étaient une enfant de quatre ans, une tillette de douze ans, une jeune fille et une femme d'âge mûr. Leur tristesse était navrante, mais elles n'essayèrent aucun mouvement de révolte, à ce que me dit Vangele, qui a vu accidentellement faire leur toilette. Ces malheureuses une fois mortes, leurs cadavres ont été jetés dans la fosse et, avec des étotfes, des fils de laiton et d'autres richesses, elles ont servi de litière au cercueil.

Les massacres ne sont pas encore terminés. Un jour supplémentaire est consacré à un simulacre de guerre ; tous les Wangata exécutent une danse de combat, puis se jettent sur l'ennemi, lequel est figuré par une femme. Mais la fête n'a pas présenté tout l'intérêt qu'elle aurait pu comporter, car la victime n'a pas usé de son droit d'essayer de fuir. Il n'y a pas eu de « chasse » ; elle s'est laissé larder de sagaies, sans faire un mouvement. Enfin, pour clore la série, une dernière femme a eu la tête tranchée.

ITi PIŒMIKKK l'AKTIE

Ainsi, neuf victimes pour un chef décédé! Quelle cause de dépopulation! '-' '^^-

Quand les indigènes se furent convaincus de la réalité de notre' répulsion pour les sacritices, ils nous prirent en pitié. Mais secrètement des femmes dirent à Vangele : Ma-bi; « C'est mal. »

Du \o septembre jusqu'à la mi-novembre, la pluie est tombée tous les trois jours environ, et assez souvent la nuit. La période suivante allant jusqu'au 15 janvier sera caractérisée par des pluies fréquemment nocturnes, tombant environ tous les cinq ou six jours. La température est, dans notre maison, de 28° à 32** centigrades. Un jour, nous avons eu 44° au soleil. Nous supportons fort J)ien la chaleur quand le ciel n'est pas couvert et que l'air circule.

Le Congo, qui s'était gonflé de six pieds en mai, est redescendu assez bas en juillet. Vers le 5 décembre, il est au plus haut ; la crue atteint près de dix pieds. Le 6, le fleuve commence à redescendre.

Une nouvelle maison pour Européens a été construite sur le côté nord de la station. Le jardin a été doublé. Le quartier de nos soldats a été remanié et agrandi. Cinquante mètres de forêt ont été abattus sur tout le pourtour de la station. Le troupeau et les plantations ont été augmentés.

Quant aux relations avec Ikenge, elles lie font qu'empirer. C'est de la démence de sa part, car l'influence de Vangele a tellement grandi qu'après les funérailles de Soka-ïoungi, il a été proclamé chef de Wangata et arbitre de la contrée.

Ikenge a à sa charge, outre bien des méfaits de détail, les faits : suivants :

1° Au départ de Stanley, il a voulu reprendre possession du nouveau terrain qu'il venait de vendre ;

2° Ses gens ont tué deux de nos chèvres ;

3° Ils ont détruit une partie de notre enclos.

Vei's le 8 décembre, les vivres deviennent rares. Ikenge a installé des petits postes à distance autour de la station pour renvoyer les marchands, et ceux-ci n'osent pas encore se plaindre.

Le 11, des indigènes d'aval nous apportent clandestinement un petit chai'gement de manioc ; ils nous avertissent que ce sera le dernier, si nous n'agissons pas contre Ikenge, qui menace tous les ven-

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(leurs de mort violente ou de mauvais sort. Et, de fait, il n'arrive absolument plus de vivres.

Ikenge se remue énormément ; il cherche des alliances à Inganda, à Ipéko et ailleurs. Mandé plusieurs fois à la station, il proteste toujours de son innocence. Vangele le prévient que le blanc ne laissera pas mourir ses serviteurs de faim et l'avertit que par le blocus de la station, il a rompu la paix et commencé des hostilités plus graves que la lutte à main armée.

La rougeole, qui a éclaté parmi nos Zanzibarites, ne simplifie pas la situation.

Mon domestique va, le 14, chez Ikenge, afm d'essayer d'acheter du maïs. Au lieu de cela, l'esclave principal de ce chef, un nommé Éloua, le blesse à la tète d'un coup de lance. Réparation est refusée. Vangele fait brûler la case de cet homme.

L'abstention des indigènes persiste; il est inouï de les voir se laisser intimider par Ikenge, d'autant plus que les différents chefs sont venus nuitamment nous déclarer abandonner Ikenge à notre justice.

Le 17 décembre, au matin, les sergents préviennent que les réserves de manioc sont épuisées. Vangele les engage à patienter trois jours; il appelle notre imprudent voisin et lui notifie que, ce délai passé, nous prendrons les armes. Nouvelles protestations d'innocence d'Ikenge.

Le 18, tandis que la plus grande partie de la garnison est allée avec Vangele couper de l'herbe à une demi-lieue de la station, Ikenge envoie ses femmes compter les hommes restés au poste. J'aperçois ce manège et je me mets sur mes gardes. Vangele rentre avant l'heure habituelle. Il a appris, à n'en pas douter, tout un plan conçu par Ikenge. Escomptant l'absence journalière des quatre cinquièmes de nos honunes, employés sans armes à la corvée des herbes, il veut en profiter pour s'emparer de nos fusils et piller la station. Il espère que l'appât du butin lui vaudra l'aide d'Inganda, d'Ipéko et de tout Wangata. La tentative doit avoir lieu le 20 ou le 21.

Le commandant de la station m'invite à délibérer sur le parti à prendre. Stanley lui a dit : « Si Ikenge poursuit ses agissements, emparez-vous de lui et faites-lui payer sa liberté par une amende élevée et par des conditions nouvelles. » Mais si cet avis a pour but d'éviter l'emploi de la force, il n'est point pi^atique, car Ikenge, en

conspirateur soupçonneux, ne se laissera pas prendre sans lutte; il est toujours sur ses gardes. Ce sauvage est incorrigible; notre droit est évident ; il le connaît et il a reçu un ultimatum régulier. Dans la nuit du 19, Vangele ayant recueilli mon opinion conforme à la sienne, fixe l'action au lendemain, pour prévenir l'agression d'Ikenge. Nos employés meurent littéralement de faim.

Le 20 décembre, à l'heure habituelle du rassemblement, l'appel aux armes est osUînsiblemcnt sonné. Chacun reçoit ses instructions. Tandis que Vangele et moi, nous pénétrerons dans le village à la tête du gros de notre troupe, un détachement occupera le derrière de la localité pour couper toute retraite vers la forêt. On essayera de se rendre maître du chef.

Jusqu'au dernier moment, Ikenge, abusé par notre longanimité, a refusé de croire au sérieux de notre ultimatum. Cette fois, il est convaincu. Dès notre apparition dans le village, une lutte acharnée s'engage en pleine rue ; Ikenge y déploie une grande valeur, tuant un Zanzibarite de sa propre lance. Il n'y a plus de raisons pour le ménager. Atteint de trois balles, il va tomber sur notre détachement de droite et meurt bravement, la face à l'ennemi. Après une courte fusillade, le clan, ne voyant plus son chef, prend la fuite, et nous incendions son quartier pour dégager le champ de tir.

Au bruit de la lutte, les Wangata de Lossala-Djoum et d'Ipambi accourent, portant le signe de paix. Nous répondons n'avoir voulu que le châtiment d'Ikenge et ne pas confondre nos bons amis de Wangata avec ce brouillon. L'on fraternise, tout en fouillant les ruines fumantes. Je rentre pour soigner un blessé quand, tout à coup, de la forêt en arrière et en aval, et du village en amont, part une fusillade nouvelle. Ce sont les clans éloignés entrés dans le complot contre nous, qui, s'imaginant l'attaque commencée par Ikenge, se pressent pour avoir leur part de rapine.

Nous taisons face de toutes parts. Vangele surveille le côté des bois, du haut du petit pavillon des Termites; je suis chargé de maintenir l'assaillant dans la direction de Wangata. L'ennemi réussit à démolir une partie de la palissade au sud. Les projectiles pleuvent dans la station; les sauvages, tirailleurs innés, se dissimulent admirablement. Toute notre préoccupation consiste à ne pas épuiser nos munitions, dont nous sommes très pauvres.

— Tirez lentement, est notre commandement habituel.

jusqu'à l'équateur 177

Sur le fleuve, trois pirogues montées en guerre veulent approcher, en poussant le cri de combat. Mais quelques balles, envoyées de cinq cents mètres jusque très près de leur bordage, refroidissent leur enthousiasme. Vers midi, le feu de l'ennemi devient très languissant; bientôt il cesse complètement. Les assaillants battent en retraite.

Le clan d'Ikenge a cinq morts et un blessé ; il laisse entre nos mains deux prisonniers, trois pirogues, des tambours, des lances, des couteaux, etc., etc.

La question sera maintenant de connaître l'attitude des indigènes à notre égard. ïl importe grandement que la confiance renaisse au plus tôt et que l'effet voulu ne soit pas dépassé. Molira, de Makouli, se charge de ce soin. Le premier et malgré les injures que lui lancent les proches d'Ikenge, il se rend à la station avec une pirogue chargée de poissons. Ce fait décisif détermine l'arrivée de nombreux vendeurs et chacun se déclare soulagé par la disparition de ce tyranneau d'Ikenge. Molira nous amène Ipambi et Mokabou, ce dernier parent d'Ikenge au premier degré. Vangele donne des indemnités aux familles des tués, suivant la coutume du pays'.

Le calme renaîtrait complètement si des amis du chef mort ne criaient vengeance dans Inganda et ne cherchaient à créer une confédération contre nous.

Pour être prêts à toute éventualité, nous fortifions la station, dégageant les abords, faisant des abattis épineux et dressant des abris pour tireurs. J'ai fait, le lendemain du combat, une grande razzia de manioc dans la mare de forêt où Ikenge mettait ses racines à fermenter. Vangele achète force vivres pour se créer un approvisionnement de siège.

En attendant, la paix est solennellement confirmée avec tout Wangata. A cet effet, on sépare en deux touffes les ramures d'une jeune pousse de pabnier et, tout en prononçant les formules de paix, l'on fend le plant en deux ; chaque parti emporte sa touffe et la pend à un mât élevé.

Le 30 décembre, Stanley et ses bateaux reviennent du haut-fleuve. Le voyage a admirablement réussi. En aucun point, les indigènes n'ont manifesté de l'hostilité. Même chez les Ba-Ngala, Stanley a été l'objet de marques d'amitié.

178 PUEMIKRE PARTIE

Deux affluents nouveaux ont été découverts, l'un, le Loulongo, à trente-cinq milles d'ici, à Loulanga; l'autre, le Lolami ou Loubii'an/.e, à cent kilomètres en amont de l'Ai'ouwimi. En revanche, il est reconiui que le Sankourou ne débouche pas dans le Congo comme Stanley l'avait supposé en 1877.

Près des Stanley-Falls, la situation est grave': l'expédition a rencontré les Arabes à plusieurs jours en aval de la septième cataracte, en grandes bandes dévastant le pays, massacrant les habitants, et faisant des razzias d'esclaves. Néanmoins, l'expérience de notre chef a évité un conflit et il a pu négocier avec les chefs indigènes Wagénia la cession d'une île située inunédiatement en aval de la chute. Une station y est commencée avec trente Haoussa.

Roger est tombé gravement malade en route et il doit rentrer en Europe. Cet accident a forcé Stanley à donner le commandement provisoire de la nouvelle station des Stanley-Falls au mécanicien Binnie. Le bateau de ce dernier, Le Royal, a tailli sombrer pendant le retour, en donnant sur un arbre noyé.

Stanley a appris à Loulanga la « guerre » de l'Equateur ; cela n'a pas empêché les indigènes de lui offrir un emplacement de station. Aussitôt le rapport de Vangele entendu, le commandant en chef de l'expédition m'invite à me mettre en mesure de partir le surlendemain avec lui pour Loulanga ou Ba-Ngala.

J'exulte de joie. Mais hélas! cette joie sera de courte durée. Ayant pris congé le 1"' janvier 1884 de Vangele, je rentre chez lui dès le 11; nous avons échoué auprès des Ba-Ngala. Réservons le récit de cette tentative pour le chapitre suivant.

Stanlj^', fatigué, nous quitte définitivement le 13 janvier; comptant rentrer prochainement en Europe, il nous fait ses adieux.

Singulier caprice de l'esprit : notre insuccès à Ba-Ngala me peine moins que ne l'avait fait, l'ajournement de mon départ en octobre. Pour me donner une distraction et une occupation, je me mets à fabriquer des meubles avec une activité fébrile. Vangele a reçu des outils de menuisier en octobre, mais ils sont si menus qu'on les dirait destinés à la confection de caisses à cigares et de joujoux. Ils valent toujours mieux que rien.

Et tandis que je travaille sur l'établi, le rabot ou le ciseau à la main, le temps passe rapidement.

Notre vie est devenue très calme; les populations affluent de

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plus en plus à la station. Celle-ci se développe au milieu d'une paix -profonde.

Du 45 janvier au 21 février, il n'est pas tombé une goutte d'eau. C'est la seule période de sécheresse de l'année à l'Equateur.

Le 22 février, une petite chaloupe à voile débouche dans la baie par la pointe de Motsirando. C'est un « Ingiesi », disent les natifs, c'est-à-dire un missionnaire anglais — car ces messieurs s'annoncent toujours aux sauvages, non par leur titre religieux," mais par leur nom national. Cet « Iriglesi » est le digne M. Grenfell, de VàBaptist- Mission, qui s'illustrera bientôt par de belles explorations.

Sa petite allège contient sept noirs; il a quitté Léopold ville, il y a près d'un mois.- Nous regrettons beaucoup qu'il n'apporte aucun courrier. M. Grenfell est un religieux absolument dévoué, très intelligent, très observateur, et plein d'aménité. Il a épousé une charmante femme noire de Cameroun et a consacré sa vie à l'Afrique. Son agréable présence est courte parmi nous, car il reprend la route du Stanley-Pool dès le 24.

Le Congo est au plus bas le 29 février.

Vangele n'a plus sa lièvre de quinzaine; elle n'apparaît plus que tous les mois et est devenue très bénigne. • Quant à moi, il y a onze mois que je n'ai plus eu d'accès.

Vers le 20 mars, les pluies redeviennent très fréquentes.

Le 27, vers huit heures du soir, deux canots de commerce de Loulanga passant à Motsirando , essuient sans provocation six coups de feu partis du village. Deux des voyageurs sont tués.

Molira réclame l'appui de Vangele pour faire des remontrances à Motsirando, dont les procédés ne peuvent qu'éloigner le trafic du pays. Cet appui est accordé et exerce une influence très efficace sur les dispositions de nos peu sociables voisins d'aval.

L'autorité de Vangele tend à s'étendre maintenant en aval dans ringanda, jusqu'ici très peu ouvert.

Tous les peuples riverains, sur une longueur de plus de vingt kilomètres, désirent son amitié. Mais au centre de la forêt, Monnsôllé reste en dehors de tout rapprochement. Ses féroces et nombreux archers nous ont plusieurs fois fait menacer de guerre ; mais il faut

rroire que le sort d'Ikcngo les a rendus prudents. Pour se rattraper, ils tombent en avril sur Bandaka. Les femmes et les enfants, les ehèvres et tous les biens de ce village ont été « réfugiés » dans les îles. Les hommes valides seuls ont reçu le choc.

Le 47 avril, nos bateaux sont signalés; \En avant tient la tète. Croyant Stanley en route pour la côte, nous nous demandons avec une certaine inquiétude qui le remplace dans le haut-Congo. La flottille s'est rapprochée, et de la cabine de Y En avant un colosse à barbe blanche nous envoie de chauds saints. C'est le capitaine Hanssens. Une immense acclamation de joie lui répond, car les noirs l'adorent tout coinme les blancs. Séparés de lui depuis près d'un an et demi, nous le revoyons ardent et dispos.

C'est à peine si nous jetons un coup d'œil rapide sur nos lettres ( 1 ), un courrier de six mois et demi pourtant.

Ce soir-là, il y a fête à l'Equateur.

Le capitaine Hanssens a amené avec lui Amelot, le pharmacien Courtois, un garçon plein d'entrain et déjà tout fait à l'Afrique, le lieutenant suédois Wester et MM. Drees, Nicholls et Guérin.

Amelot possède un accordéon et en joue fort bien. Nos oreilles, privées de musique européenne depuis longtemps, sont ravies. Notre virtuose a composé en route L'Hymne de rÉqiLateur, une heureuse mixture de motifs graves et folâtres que nous entonnons en chœur.

Que de choses à se dire après une aussi longue absence ! Le capitaine Hanssens veut s'initier aux choses de l'Equateur; nous désirons connaître sa campagne du Niari. Il nous apprend l'arrivée des Français au Congo, et leur établissement en face de M'Suata, chez N'Ga-Ntchou. Il y a mi M. de Brazza et a noué avec lui d'excellentes relations.

Je lui demande quel est son programme.

— Vous viendrez avec moi tenter une seconde fois la chance chez les Ba-Ngala; si nous échouons, je vous installerai à Oupoto. Mais, au préalable, j'irai visiter l'Ou-Bangi ; je soupçonne qu'il y à là un grand affluent dont il importe de nous assurer le débouché.

Le 19, le capitaine traverse le fleuve vers l'Ou-Bangi avec Vangele, Courtois, Guérin et Amelot. Il revient au bout de six jours, radieux. L'Ou-Bangi est un important district dans l'entrée d'une magnifique

( 1) Le lieutenant Avnert. mon premier compagnon de voyage, qui était devenu chef de la station d'Isangila, m'annonce son départ pour l'Europe. {Voir annexe n" 2.)

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rivière venant du nord-nord-est. Des traités ont été conclus qui nous assurent le protectorat des deux rives.

J'embarque mes charges. Le capitaine nous a donné à chacun cinq caisses de provisions fines ; jamais nous n'avions rêvé ce luxe. Le 2G avril, au matin, je me sépare définitivement de mon excellent ami Vangele, avec lequel je viens de vivre dix mois en frère, et nous remontons le fleuve vers le pays des Ba-Ngala.

Le Roijal, \En avant, YBclaireur et une grande pirogue forment l'escadrille. L'A. I. A., dont le personnel blanc est malade, reste provisoirement à l'Equateur.

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