Vase ba-ngala
contre les porcs sauvages. Enfin, la haute forôt se montre à une lieue; on la pi'étend pou habitée et semée de marais et de fondrières. Dans la région des champs vit, dispersée en petites fermes, la tiibu agricole de Mokolo, dont les MabaU sont originaires.
L'aspect des villages est fort beau, grâce à l'admirable végétation qui les encadre.
Les produits naturels sont les mêmes qu'à l'Equateur, sauf le bois de teinture nkoula, qui n'existe pas sur cette rive; le maïs est aussi plus petit; entin, les moutons sont très rares.
Les Ba-Ngala fabriquent une na^te particulière très utile, longue de deux à trois mètres, large de deux, en écorce de palmier, d'un tissu non tressé.
Leurs poteries sont mauvaises. Le fer, abondant, n'est pas travaillé à Iboko, mais chez les voisins. Mabali a la spécialité des pirogues. N'Gombé travaille les boucliers et les peaux.
Ces trois groupes sont remarquablement constitués au physique. Leurs tailles m'ont paru distribuées à peu près comme en Belgique, bien que les hommes très petits soient rares. Les N'Gombé se distinguent par leur plus haute stature.
La tète est intelligente et énergique.
Les épaules sont carrées; la poitrine est très développée. Le pied et la main sont assez petits.
Les femmes, bien faites à quinze ans, vieillissent rapidement.
La couleur de la peau est généralement le brun foncé ; on remarque pourtant quelques hommes de teint franchement noir, et d'autres de couleur claire comme le café au lait.
Je ne vois pas ici cette espèce de lèpre sèche si répandue à l'Equateur; en revanche, l'éléphantiasis paraît plus développée.
Hommes et femmes disposent leur chevelure crépue en coiffures savantes à dessins compliqués et variés, dans lesquelles entrent surtout des tresses en forme de cornes. L'huile de palme est leur pommade : ils Y ajoutent parfois, les N'Gombé surtout, un enduit noir d'argile graisseuse mélangée de charbon de bois, formant d'énormes plaques ou des boules de la grosseur d'une noisette.
Les dents sont limées en pointe et complètement séparées. Les cils et les sourcils sont épilés.
Le costume est primitif. Les hommes se couvrent d'une simple bande d'étoffe comme ceux de l'Equateur. Les femmes ont un
costiime plus gracieux. C'est une triple ou quadruple frange, longue ou plutôt courte d'un pied, qui leur entoure les hanches. Cet élégant jupon dessine tous les mouvements et fait vaguement penser à nos danseuses du corps de ballet. L'habillement se complète par des bracelets plats en fer, en laiton ou en cuivre rouge, qui n'ont rien du poids exagéré des ornements des dames de l'Equateur. Les N'Gombé s'ornent aussi le cou de colliers de dents d'homme ou de sanglier, ou encore de petits morceaux de bois et de boules de caoutchouc ; aux bras, ils portent des bracelets à pendeloques ; celles-ci sont les baies séchées de certains fruits. J'en ai môme vu ayant pour breloques les cinq doigts desséchés d'une main humaine. Enfin, n'oublions pas l'inévitable poudre de nkoula qui est frottée sur tout le corps, lors des grands jours.
L'armement des Ba-Ngala est particulier. Les couteaux sont de diftérents types. Le plus connu est le mbouloii en forme de large serpe, employé aux exécutions; il est assez répandu. Un autre coutelas à double corne émane d'Ibinza, centre de l'intérieur ; celui de Moutembo est en fer de lance; d'autres formes encore proviennent de peuplades à moi inconnues. Le monguanga, espèce de trombache venant du nord-est et rappelant l'arme signalée par Schweinfurt chez les Mombouttou, est attribuée aux Bosoyapos, dont j'ignore actuellement l'emplacement.
La pique ou lance de la tribu est reconnaissable au long col de son fer, qui occupe du quart au tiers de la longueur totale, et au renflement ciselé du bois vers le bas. La sagaie est un tout petit fer de dix à douze centhnètres au bout d'un long bois léger de un mètre quatre-vingts centimètres à deux mètres. Le bouclier en jonc est plus large, plus lourd et plus bombé que celui de l'Equateur.
Comme vêtement défensif, il faut mentionner une ceinture large de quatre doigts en fibre végétal, chef-d'œuvre de tissage, faisant deux fois le tour du ventre.
La coiffure est presque toujours en plumes blanches ou noires; rares sont les bonnets en peau de buffle ou de chèvre. La peau de léopard est réservée à Mata-Buiké qui s'en est fait une sorte de tiare, la queue pendant sur le dos.
Les natifs d'Iboko et de Mabali sont peu marcheurs, mais essentiellement canotiers : l'eau est leur véritable élément. Ils manœuvrent leurs élégantes pirogues avec une aisance remarquable. Le
Congo est la grande rue de passage de l'agglomération et les pirogues en sont les voitures. C'est un va-et-vient continuel de ces légères embarcations, les unes chargées de vivres à vendre (maïs, manioc, huile de palme, chèvres et poules, bière, etc. ), les autres menant en course ou en visite des notables gravement assis sur un tabouret vers le milieu du canot, tandis que leurs femmes et leurs suivants pagayent devant et derrière eux.
Le tintement d'un gonga, sorte de grande cloche en fer à battoir en caoutchouc, ou le tap-tap du tambour annonce le passage d'un grand personnage. Puis ce sont des femmes et des enfants, allant dans les îles chercher le bois de chauffage et qui traversent le fleuve en chantant. Ailleurs ce sont des pêcheurs sortis pour le relèvement de leurs nasses. A un autre moment, c'est un convoi funèbre : le corps du défunt est recouvert de nattes en écorce de jeune palmier, et les pleurs d'un rythme traînard et invariable, psalmodiés par les siens, font tourner la tète aux passants.
A tout passage un peu intéressant, les villageois se précipitent au bord de l'eau pour voir et jaser, ou interpeller les mariniers.
Les Ba-Ngala et les N'Gombé parlent couramment le kibangi, mais ce n'est pas leur langue. Iboko, Mabali et N'Gombé ont chacun leur dialecte distinct dont ils se servent dans leurs réunions particulières, et môme devant moi quand ils ne veulent pas être entendus.
La pluie a fortement entravé mes travaux depuis le début. Voulant toujours garder par précaution huit à dix hommes à la station, je n'ai pu envoyer tout le monde que j'aurais voulu à la recherche des arbres de chai'pente dans la forêt. En attendant que j'en aie un nombre suffisant pour entamer l'édification de mon réduit, j'ai fait combler la moitié des trous à manioc des bords du fleuve, vraies sources pestilentielles, et j'ai fait faire de grands feux au-dessus pour les assainir. J'ai laissé subsister les puits qui me gênent le moins, en partie pour plaire aux ménagères indigènes, en partie pour conserver toujours à portée de la main une réserve de vivres dont je m'emparerais en cas de guerre. De môme, l'échouement des pirogues sur la plage a été autorisé.
Le 3 juin, nous posâmes les premiers montants de la charpente de la maison. L'emplacement choisi était aussi près de l'eau que possible, afin de gagner un peu d'air en arrière ; il touchait à l'extrémité
d'aval de mon terrain, — que j'espérais bien agrandir, par la suite, de ce côté.
Tous les expédients de construction dont Vangele s'était servi à l'Equateur étaient requis chez les Ba-Ngala, car j'étais tout aussi pauvre. J'avais, il est vrai, la fameuse caisse d'outils pour boîtes à cigares ; mais son emploi devait être réservé pour une période ultérieure que je ne connaîtrais probablement pas, celle de la confection d'étagères et de meubles délicats.
Un problème nouveau se posait : Iboko n'ayant aucune herbe fine pouvant servir de chaume pour les toits, la nécessité s'imposait d'employer, comme les Ba-Ngala, les branches de palmier. Mes hommes ignoraient l'art de les tresser et de les placer. L'idée me vint naturellement de demander le concours des indigènes. Il y avait là un écueil à éviter. Si les Ba-Ngala s'apercevaient que je ne pouvais me passer d'eux, ils me feraient des conditions léonines. Rien ne prouvait, au surplus, que ces natifs, peu habitués au travail, consentiraient à couvrir un toit de plus de cinq cents mètres carrés.
Mais mon système de relations avec eux devait me servir. Outre mes rapports, que j'appellerai officiels, avec les chefs et les seigneurs importants, j'avais distingué dans la foule quelques jeunes gens de quinze à dix-huit ans qui me paraissaient éveillés, curieux et aimables. Leur âge est celui où l'homme n'a pas encore pris des mœurs définitives et est encore susceptible d'une nouvelle éducation. Par quelques marques de bienveillance, j'avais encouragé leur approche, dans les moments oix les grands personnages étaient absents.
Je m'étais ainsi formé une petite cour, assistant à presque tous mes repas, s'asseyant à mes pieds pendant les heures consacrées au repos par mes travailleurs, et par moi aux informations. L'honneur considérable de converser avec le blanc, alors que la masse était tenue à distance, flattait singulièrement ces jeunes hommes. J'y joignais, de temps à autre, une pipe de tabac et un gobelet de bière de canne à sucre.
J'interrogeai négligemment mes amis sur la manière dont on confectionnait les toits du pays. Ils me répondirent que l'on s'y mettait à dix ou vingt, et que cela marchait très vite.
— Je comprends cela, observai-je, pour vos petites maisons, mais
I21i DEUXIÈME PARTIE
pour revêtir la mienne de feuilles de palmier, vous ne réussiriez pas. Elle est trop grande.
— Et pourquoi pas? dit l'un ; nous sommes des gens forts, et je veux bien, avec dix de mes amis, m'engager à finir ce travail en (juinze jours.
Je le plaisantai, et il fut piqué au vif. Il revint, les jours suivants, examiner la surface de mon toit, et me confessa qu'il feindrait bien vingt-cinq hommes et dix jours. Sur ma remarque que ce temps était beaucoup trop long, il me dit de prendre soixante hommes et que j'aurais fini en quatre jours. Il m'aftirma que j'en trouverais autant que je voudrais.
L'achat de branches de palmier séchées fut commencé sans délai. Il en fallait plus de vingt-cinq mille et environ trois mille cordes de jonc. Le tout fut réuni en temps utile.
Entretemps, deux faits étaient venus troubler un peu la sérénité de nos relations. D'abord, les Ba-Ngala avaient appris qu'en remontant le fleuve le capitaine Hanssens avait fait l'échange du sang avec le chef de leurs ennemis mortels à Mobéka. Je soutins qu'ils devaient être mal informés, et qu'en tout cas il fallait attendre le retour de N'Sassi pour être édifié.
Le second fait fut dû à la malhonnêteté d'un de mes hommes. Attiré dans un champ par une aimable indigène n'gombé, il avait refusé de solder le prix de ses caresses. Les N'Gombé furieux vinrent me demander de le leur livrer. Je me bornai naturellement à promettre une indemnité et le châtiment du coupable. Et voyez l'inconséquence de ces sauvages! Si je leur avais remis le délinquant, ils l'eussent peut-être mangé sans scrupule, tandis qu'en le voyant recevoir publiquement les verges, ils implorèrent sa grâce. Le règlement de l'amende donna lieu à un débat des plus violents. Finalement, je fis payer cinq mitakou au compte du coupable. Mata-Buiké sermonna vigoureusement les N'Gombé au sujet de leur esprit peu conciliant, et tout rentra dans le calme.
La veille, une députation m'avait demandé audience, à l'effet d'obtenir, de ma puissante magie, la cessation des pluies. Mon aveu d'impuissance n'ayant pas été pris au sérieux, je me fis professeur de météorologie à l'usage du vulgaire.
— Si je suspendais la pluie, m'écriai-je d'un air inspiré, les plantes,
CHEZ LES BA-NGALA 2'lo
les arbres se dessécheraient ; la nourriture ferait défaut et le grand fleuve, votre route principale, serait bientôt vide d'eau. Cette leçon fut parfaitement accueillie.
A partir d'ici, je suivrai mon journal, au lieu de grouper à part les éléments de chaque sujet. Les notes journalières ont l'avantage de faire vivre le lecteur avec l'auteur, car il voit se dérouler, non seulement la chronologie des événements, mais aussi la succession des tâtonnements et des progrès du pionnier dans ses travaux et dans ses informations.
6 juin 1884. Des natifs soutiennent que je tire les cauries, les perles et les mitakou du sein delà terre. D'autres prétendent que ces belles marchandises viennent du fond de l'eau ; le blanc est pour eux l'homme aquatique et moi-même je dors sous le fleuve. Mais tous sont d'accord pour me reconnaître une parenté avec Ibanza, un dieu ou un diable dont ils parlent souvent. Plus je nie cette filiation surnaturelle, plus on y croit.
8 juin. Mata-Buiké se rend à Bolombo. Sa pirogue brillanmient décorée porte à l'arrière un petit panier fétiche. Il a revêtu son costume rouge, un présent du capitaine Hanssens qui lui donne l'air d'un cardinal exotique. C'est la seule fois qu'il s'habillera à l'européenne. Aujourd'hui il en tire vanité, mais demain il en prendra honte et reviendra au pagne de ses pères. Le vieillard entreprend ce voyage pour aller consulter un devin fameux, sur les conséquences de son alliance avec l'homme blanc.
9 juin. Les marchands d'Irébou ont déclaré, afiîrme-t-on, qu'ils ne viendront plus acheter l'ivoire à Iboko, parce que l'homme blanc y est établi. On me demande si je ferai ce commerce. Je m'y engage, en réclamant quelques mois de temps pour achever mes travaux et pour faire venir du bas-fleuve de nouveaux articles et des fusils de traite. Ma réponse est la conséquence forcée des déclarations antérieures de Stanley et de Hanssens. Ces sauvîiges ne comprendraient pas nos agissements, si nous ne leur attribuions pas un but intéressé. Nous n'aurions aucune chance de succès, si nous déclarions venir dans leur pays pour réformer leurs mœurs vicieuses.
14 juin. Une couleuvre verte de palmier, dite loukounga, se glisse près de ma case ; je veux la tuer. Les natifs me disent : « C'est un devin ; il ne fait pas de mal. »
15 juin. On annonce que Boukoumbi, district à deux jours de pirogue en amont, va attaquer Mobounga, situé à quelques heures à l'est de chez nous. Ces deux points sont sur la rive gauche. Imbembc me demande de prendre part à la lutte en faveur des Boukoumbi. Il y a quelques jours on est venu me solliciter contre Mobéka. On invoque toujours dans ce but notre alliance de sang. Je répond inval'iablement n'avoir pas actuellement le temps de m'occuper d'autre chose que de bâtir. Remarquons que Mata-Buiké a fait un pacte de fraternité avec le chef de Mobounga et que cela n'empêche pas ses neveux de me demander de coopérer à vaincre celui-ci. Mon abstention décide celle des proches du vieux chef absent, mais quelques partis se sont formés, ont armé leurs pirogues, et naviguent devant les autres villages en faisant de la propagande contre Mobounga. Les griefs d'Iboko et de Mabali sont nuls ; il s'agit simplement de profiter d'une querelle étrangère et de se mettre d'un côté pour piller l'autre.
L'embauchage a du succès. Sans palabre, sans intervention des chefs, des contingents s'embarquent de toutes parts.
16 juin. Dans l'aprôs-dîner, départ de l'expédition guerrière vers Mobounga. Les canots de Mabali nous dérobent leur marche derrière les îles. J'ai compté une trentaine de pirogues.
La nuit dernière, un léopard s'est introduit chez Buiké à vingt mètres de la station, s'est attaqué à une chèvre et l'a tuée. On a pu accourir au bruit et le mettre en fuite.
Mon toit est commencé. Au lieu d'une pénurie de travailleurs indigènes, j'en ai eu surabondance; il a fallu en chasser. Les échafaudages étaient pris d'assaut. Puis, l'on s'est mis à chanter; un obligeant spectateur a été chercher un tambour pour l'accompagnement. Le travail a marché très vite.
Que de cris, que de discussions pour le payement! J'avais au début pris note des noms des engagés. Ils ont été très étonnés de me les entendre répéter quelques heures plus tard. C'est la première fois qu'ils comprennent nettement le but de l'écriture, bien que je leur aie dit souvent : « C'est le gardien des paroles. »
Ils continuent néanmoins à lui attribuer des vertus extraordinaires, telles que ma communication instantanée à des distances énormes avec N'Sassi et Boula Matari,la production des étoffes, etc. — Le quart du toit a été couvert. La reprise a duré de six à dix heures du matin. Les Ba-Ngala ne travaillent pas au fort soleil ; il y avait cinquante
hommes, six femmes et vingt-deux gamins à l'œuvre. Le concours des enfants ouvre toute une perspective d'espoir pour l'éducation de ce peuple.
17 juin. Le deuxième quart de mon toit est placé. Il règne déjà plus d'ordre dans l'enrôlement et dans le règlement.
Aux premières lueurs du jour, nous avons entendu très faiblement une fusillade lointaine vers l'autre rive. Mobounga était attaqué. A midi les premières pirogues de guerre rentrèrent. La bataille avait été une surprise victorieuse. Des morts et des prisonniers étaient ramenés. Dans un canot qui aborda à quelques mètres de la station, je remarquai un corps décapité et mutilé. A cet instant, une autre embarcation l'accosta vivement; en un rien de temps, un des hommes qui la montaient eût coupé un bras de ce cadavre et l'emporta en riant. A deux heures, le mort, un prisonnier capturé pendant la lutte, fut dépecé sur la plage et partagé entre les Ba-Ngala. Nous en avons vu passer devant nous, emportant leur morceau bien dressé dans une feuille de bananier. Mes hommes n'ont pu retenir un cri d'horreur. Le soir, il y a eu grande danse et festin. La preuve du cannibalisme de nos voisins est faite. Il serait inefficace et inopportun d'essayer de les en détourner dans cette période initiale.
19 juin. Mon toit est terminé.
20 juin. Commencement de la maçonnerie de la maison. Il a fallu creuser des trous pour trouver l'argile nécessaire. Ces excavations, faites non loin de la rive, ont révélé la structure du terrain sur quelques mètres de profondeur. On trouve d'abord l'humus mélangé de sable fin sur une épaisseur de vingt à quarante centimètres, puis une couche d'argile d'un gris foncé, souvent mêlée à des rochers ferrugineux mamelonnés à la surface, celluleux à l'intérieur et dont la consistance varie de la dureté métallique à une grande friabilité. Ces rochers sont de même nature (1) que ceux de l'Equateur et d'Oussindi. Vers un mètre cinquante à deux mètres de profondeur, apparaît l'argile jaune. Dans l'argile grise, on rencontre souvent une couche de dix à vingt centimètres de gros gravier quartzeux. L'épaisseur des couches n'est pas toujours uniforme; en certains points, le rocher affleure; en d'autres, le sable est plus épais. Dans les champs, le sable presque pur est à la surface.
(1) Le docteur Griffon da Bellay eu siguale de semblables sur les rives de l'Ogoué.
218 DELXIKME l'AHTIE
21 juin. Visite à Mankanza d'un certain M'Boka, un prétondu sorcier de Mabali. Il est vêtu presque comme une femme, mais avec une surcharge d'ornements à breloques sonores. Trois tambours l'accompagnent. Il a, paraît-il, tranché d'un coup une tète à Mobounga, ce qui le rend très intéressant et a décidé sa tournée. Il exécute de place en place des danses extraordinaires, moyennant payement. Ses mollets excessivement développés dénotent une habitude très grande de cet exercice lucratif mais fatigant.
22 juin. Depuis deux jours, de fortes députations de plus haut sont au village et y donnent lieu à des discussions bruyantes. Leur but est de me faire inciter à la guerre contre 3Iobéka. Les Mankanza leur répètent ma réponse ordinaire à ce genre de propositions.
24 juin. Un étranger blesse N'Doumba, une de mes femmes de service, d'un coup de couteau à la main. Craignant une punition, il lève le pied et retourne dans son pays. Je déclare attendre le retour de Mata-Buiké pour réclamer une indemnité.
Les Ba-Ngala observent la forme de nos murailles en pisé qui s'élèvent, et ils jugent tout de suite que les fenêtres sont destinées à recevoir des fusils en cas d'attaque. Ils n'admettent pas qu'elles puissent surtout servir à donner de l'air et de la lumière aux locaux.
26 juin. Le soir, retour de Mata-Buiké ; il est stupéfait des progrès et des dimensions de ma maison. Sa figure est souriante. Le devin de Bolombo ne m'a pas nui.
28 juin. Fin du gros oeuvre de la maçonnerie de ma maison ; il reste à attendre le séchage, avant de passer au crépissage. Comme il pleut souvent, il faudra du temps. Mais tel quel, le bâtiment ferait déjà un réduit sérieux contre une agression.
30 juin. Envoi de corvées pour couper les arbustes nécessaires à la palissade que je compte élever autour de la maison. Cette clôture aura dix pieds de haut, s'alignera du côté du fleuve sur la façade de la maison et ménagera derrière et sur les côtés une enceinte assez spacieuse pour les chèvres, les poules, la cuisine et les domestiques. En cas d'attaque, la garnison, dont les cases restent en dehors, viendra l'occuper.
iS'aturellement, les natifs ne sont pas prévenus de l'usage futur des ai'bustes. Le dressage de l'enclos devra se faire en quelques heures pour qu'ils se trouvent en présence d'un fait accompli. Une palissade donne toujours lieu chez eux à des commentaires pleins de défiance,
parce qu'Iboko n "étant presque jamais attaqué, ils n'en construisent qu'en vue d'une guerre offensive lointaine.
A cinq heures du soir, arrivée du Royal et d'une grande pirogue venant de Léopoldville.
Le chef de cette station a refusé tout renfort de blancs ou de noirs et il n'envoie pas une caisse de marchandises ou de cartouches (1). C'est-à-dire que pour la première et dernière fois au Congo des bateaux ont fait un voyage à vide ! Une série d'excellentes raisons existent, paraît-il, pour justifier cette manière de concourir au but commun. M. NichoUs, le capitaine du Royal, me dit que le colonel Sir Francis de Winton est nommé administrateur général en remplacement de Stanley retourné en Europe. Aucune notification ne m'est faite de cet important changement. Les stations du haut-fleuve ressentent déjà les effets du départ de Stanley. Le colonel de Winton est retenu dans le bas-fleuve par son travail d'organisation d'une administration un peu régulière.
M, de Brazza est enfin installé à Brazzaville; il a aussi un poste à N'Ga-Ntchou ; s'étant présenté à Kinschascha pour négocier avec les indigènes, ceux-ci l'ont très mal reçu. Souhaitons que cet incident s arrange à l'amiable.
Dans le haut-Congo, le conmiandement, pour notre expédition, appartient, on le sait, au capitaine Hanssens; mais Léopoldville, sa base, est complètement indépendante de lui. Ainsi, le capitaine a une ligne de stations à surveiller et à ravitailler, mais il n'a pas d'action sur le lieu de dépôt des marchandises, des outils et des hommes, lieu qui est aussi le seul port de réparation pour ses bateaux. Cette organisation nous occasionnera, je le crains, encore bien des mécomptes. Le voyage inutile du Royal est un beau début.
Le Royal n'a reçu que sept hommes pour son équipage ; pour la navigation, trois eussent sufti,mais si ce lourd bateau, à la coque non plate mais tranchante, avait donné sur un banc de sable, quinze hommes n'eussent pas été de trop pour le dégager. Ce nombre eût aussi été nécessaire pour lui constituer une garde suffisante. Heureusement, M. Nicholls est un ancien quartier-maître de la marine royale britannique et il navigue avec la plus grande prudence.
La nuit môme de son arrivée, un mouvement inusité se produit
( 1 ) Je reçois seulement vingt ciiarges de mitakou.
dans nos cnvii'ons. Biiiké vient de la part de son père prévenir une demande d'explications. Mata-Buiké a appris la présence dans une île, près do Bolonibo, de trente-cinq femmes des N'Gombé de la rive gauche occupées à un défrichement. Il espère doniiei- un magnifique coup de filet dans cette bande et me pi-ie de ne pas m'inquiéter du branle-bas de combat. A inimiit, les pii-ogues indigènes sont parties avec le vieux roi.
2 juillet. L'expédition en l'azzia n'est pas encore revenue; j'engage M. Nicholls à l'éviter par la rive droite, car nous pourrions être trompés sur son objectif réel. Le Royal part de grand matin.
Les deux mille arbustes destinés au borna (palissade ; en kiba-ngala loubala) sont réunis; la tranchée pour recevoir leurs pieds est creusée ; en six heures, le boma est dressé.
Étonnement des indigènes.
— Méditez-vous la guerre?
— Jamais ; je me protège contre les voleurs.
— Que vous a-t-on volé?
— Quatre chèvres, le jour du départ de N'Sassi ; et depuis, un drapeau, un fusil et un manteau. Je n'ai pas voulu réclamer, les discussions m'ennuyent et me font perdre du temps ; mais je me mets à l'abri de nouveaux larcins.
Les natifs, bien qu'ils connaissent ces vols depuis longteiups, restent incrédules et en vo vent des messagers pour rappeler les guerriers partis l'avant- veille.
3 JM///<^/. Retour de Mata-Buiké. Il a échoué dans son projet de capture et a rencontré le Royal, dont le chef lui a dit marcher à vide et a annoncé sa réapparition dans huit jours avec ini plein chargement de marchandises. Evidemment, M. Mcholls lui a fait un conte pour se débarrasser de lui ; le steamer avait été tout à coup entouré par trente-cinq pirogues débouchant d'un canal étroit.
Le roi me demande des explications sur la palissade ; je réédite celles de la veille. Ce qui lui paraît le plus plausible, c'est l'idée du parc aux chèvres clôturé. Je demande une indemnité pour la femme blessée il y a quelques jours. Mata-Bniké me répond : « L'auteur de la blessure s'est sauvé dans son pays; je ne puis le reprendre. Jamais un de mes sujets ne vous fera du mal. »
Je me contente de cette assurance.
5 juil
cortège, les femmes couvertes des étoffes, des perles et des bracelets donnés par le capitaine Hanssens. La procession parcourt les villages en chantant et en buvant. Voici la raison de cette fête. Iboko, jadis grand marché d'ivoire et d'esclaves, a perdu son ancienne activité commerciale, parce qu'ayant acquis beaucoup de fusils, ses habitants sont devenus pirates et bandits, ont intercepté les convois et fait la guerre à tous leurs voisins. L'installation de l'homme blanc dans le pays, avec toutes ses richesses, est considérée comme le signal d'une renaissance inespérée, extraordinaire, merveilleuse même. De là, des réjouissances qui ont, en outre, l'avantage d'exciter le dépit des rivaux.
On chante ceci :
« Longoula likolo
» An nzira ya M'Boula Matari. »
Traduction :
« Otez votre jambe
» Du chemin de Stanley... »
Cela veut dire ': « Faites le chemin large pour le grand chef blanc ; il sème la richesse sur ses pas. » Une autre strophe dit :
« Kira likoko hé !
» 3Iouéfa adjali na bissou. «
« Apprêtez la canne à sucre, hé!
)) Mûuéfa reste chez nous. »
Autrement dit : « Nous pouvons boire à gogo ; nous avons en Mouéfa un ami riche. »
6 juillet. Les pluies sont énormes depuis quelque temps et de terribles orages les accompagnent. Lorsque, réfugié dans ma case basse qu'entourent de hauts palmiers, j'entends la foudre tomber à courte distance, je pense involontairement au sort qui attendrait mes soldats si elle frappait ma hutte, dans laquelle mes marchandises et mon lit sont disposés à côté de trois mille cinq cents cartouches et de vingt mille fils de laiton. Privés de marchandises et de munitions, le passage de mes hommes à la broche ne serait pas douteux.