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CHAPITRE PREMIER De Bruxelles à l'entrée du Congo

« C'est la passion de l'inconnu et de la nouveauté qui amena les jeunes lieutenants Vangele et Coquilhat en Afrique. « Ainsi s'exprime M. Stanley, dans son livre : Cinq années au Congo, et il dit vrai.

Je me permettrai d'ajouter : ce fut aussi l'enthousiasme pour la grande ceuvre humanitaire et utilitaire conçue par Sa Majesté Léopold II qui nous détermina à aller au Congo.

Nous étions tout un groupe d'officiers, dont beaucoup sortaient de l'École de guerre, et c^ui, d'une conmume ardeur, se préparaient à briguer du service dans l'entreprise africaine. Hanssens, notre doyen à tous les égards, Nilis, Grang, Storms, Van de Velde, Destrain, Âvaert, Vangele, Van Kerckhoven et moi, tous nous brûlions du désir d'imiter l'exemple de nos camarades Cambier, Popelin, Ramaeckers, Becker, De Leu, Braconnier, Harou et Janssen.

Nous n'étions ni misanthropes, ni fatigués du métier des armes. Nous goûtions- fort les bienfaits de la civilisation et nous n'avions aucun penchant vers la mélancolie. Mais nous croyions pouvoir trouver de nouvelles sources de satisfaction et d'instruction dans un travail

nouveau, ardu, dans la lutte contre les difficultés et l'imprévu; et nous espérions tremper nos caractères. Enfin, nous voulions éprouver nos forces et apprendre si nous pourrions apporter, nous aussi, notre pierre à l'édifice. Je dois bien le dire parce que cela a été contesté : si nous nous exagérions peut-être notre capacité de résistance, nous ne nous faisions pas trop d'illusions sur les conditions de la vie qui nous attendait en Afrique. Nous n'étions pas en 1877, mais en 1881. Cette année-là, bien des informations nous avaient déjà mis en garde, et contre les perspectives poétiques de notre expédition, et contre les espérances d'un confort relatif.

Nous savions que M. Stanley ne donnait pas à ses lieutenants beaucoup de temps pour rêver devant les beautés ou la grandeur sauvage des paysages : il avait raison. Nous n'ignorions pas que la nourriture était habituellement grossière, que le logement était douteux et que les soins médicaux étaient nuls. Le climat ne nous inspirait qu'une confiance modérée. Ramènerions-nous nos os en Europe? Ce n'était pas certain, mais nous fondions un grand espoir sur notre énergie morale et physique et sur notre bonne humeur.

Je dois rendre justice à la sage prévoyance et à la sollicitude du président du Comité d'études du haut-Congo, M. l'intendant-colonel Strauch, Il avait soin de nous prémunir contre les entraînements irréfléchis; il nous prévenait des déceptions qui nous attendaient; et il avait l'excellente habitude de nous renvoyer, après une première audience, jusqu'à une époque éloignée, en nous invitant à bien mûrir notre décision ou plutôt à tâcher d'oublier cette idée d'aller en Afrique.

Bien que raillés ou plaints par nos amis, qui nous croyaient un peu fous ou las de l'existence, nous revenions bientôt tous à la charge. Ce résultat était connu d'avance.

Beaucoup de mes camarades me précédèrent au Congo. Je voulais terminer un stage que je faisais au 1^^ régiment de guides, ce qui ne devait me rendre libre qu'au commencement de 1883.

Mais un beau jour, vers la fin du mois de juin 188^2, je reçus à la caserne d'Etterbeek un billet — par exprès, — m'invitant à passer ùumédiatement dans les bureaux de M. le colonel Strauch. Le président (lu Comité d'études du haut-Congo désirait savoir si je consentirais à partir dans un ou deux mois, pour rejoindre l'Expédition Stanley.

Je demandai huit jours pour répondre; il s'agissait de préparer

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mon vieux père à ce départ hâté. Ce temps écoulé, je me déclarai prêt. Le 15 août 1882, vers deux heures de l'après-dîner, le vapeur Falcon, delà General stecim navigation Cowj^û/??/, quittait Anvers, à la Tète de grue, pour se rendre à Londres. A son bord, le lieutenant Avaert, du o'' de ligne, le sous-lieutenant Parfonry, du 10« de ligne, M. Brunfaut, agent comptable, et pioi, nous envoyions un dernier adieu à nos amis agitant leurs mouchoirs sur le quai.

Le temps était superbe; l'Escaut roulant ses flots jaunes

Au diable ! je ne vais pas ici rééditer les clichés en usage pour le navire qui, bientôt, se perd à l'horizon, etc., etc.

Un moment d'émotion, un dernier coup d'œil lancé, à hauteur de la citadelle du Nord, sur Anvers déroulant les tons gris et ensoleillés de son panorama pittoresque, — et nous tournons résolument le dos au pays. •

Un doigt de Champagne nous a vite rendus à la gaieté ; nous ne pensons plus qu'à l'existence large qui nous attend. Adieu à la vie en pantoufles des Belges immobiles dans leur bien-être !

Nous allons tâcher de procurer à nos compatriotes des débouchés pour leur conmierce et des matières premières pour leur industrie.

Le 19 août, nous nous embarquions à Liverpool à bord du Bcn- (juela, steamer de la Britisk and African navigation Company.

M. Willie Van de Velde, officier de notre marine marchande, accompagné d'un matelot autrichien et d'un mécanicien suédois, nous avait rejoints et devait conmie nous se mettre aux ordres de M. Stanley.

A une heure, le bateau levait l'ancre, et nous descendions vers le canal Saint-Georges. La Mersey était calme et belle. Nous ne tardâmes pas à apercevoir à notre gauche les jolies montagnes du pays de Galles.

Le lecteur serait certainement désappointé, si j'allais, sous prétexte de voyage au Congo, lui décrire en détail la route maritime depuis Liverpool jusqu'à l'embouchure du grand fleuve africain.

Cette voie est battue et rebattue depuis longtemps. Je m'en tiendrai donc aux points essentiels.

Le lendemain 20, nous passâmes vers midi à hauteur de l'île d'Ouessant ; un point vague dans la brume.

Le 21 , Avaort })rit In mal do mei' ; il le garda pendant plusieurs semaines. Le 22, une aimable bande de marsouins vint jeter quelques distractions sur la plaine uniforme et circulaire de la mer. C'était plaisir de les voir bondir hors de l'eau dans leur course vei'tigineuse sur les flancs du navire.

Le golfe de Gascogne nous fut clément, et c'est par un temps superbe que nous apparurent, le 25, les pittoresques rochers de Porto-Santo. Peu d'heures après, nous débouchions devant l'île de Madère, admirable montagne entourée des flots bleus de l'Océan, au climat doux, au printemps presque éternel.

Au bas, Funchal, une ville riante et blanche, s'étage en amphithéâtre avec un fort semblant en carton-pàte et qui étale de paisibles canons baillant au soleil. Une verdui'e superbe couvre les versants, piqués de points blancs disséminés formés par les quintas des gens riches et les habitations des campagnards. Les cimes rugueuses et brunes du sommet sont estompées par des nuages blancs et gris d'ardoise.

La visite sanitaire terminée, le steamer est entouré d'embarcations aux couleurs voyantes. Les canotiers nous offrent le transport à terre, tandis que des essaims de gamins, à la peau jaune et brunie, nous supplient de jeter quelques piécettes d'argent à la mer, pour leur permettre de montrer leurs talents de nageurs. De fait, ils sont très adroits.

De midi à cinq heures, nous parcourons Funchal, poursuivis par une tourbe pleurarde de mendiants et de professeurs de géographie locale. J'arrive à d'étonnants ett'ets en les apostrophant en un portugais de fantaisie, mâtiné de douteux souvenirs latins.

Puis le Bengnela reprend la route du sud-ouest. Le 27, vers trois heures et demie de l'après-midi, apparaît ïénérifFe. Malheureusement, le pic est entouré d'une forte brume. Nous passons à peu de distance à l'ouest; nous voyons les pentes rocheuses des pieds du colosse, et la petite ville de Gomeii-a avec ses façades incendiées par le soleil couchant.

Vers huit heures du soir, à la clarté de la lune, le pic émerge triomphant des nuages. C'est grandiose.

Pendant que le navire file ses dix nœuds à l'heure, examinons les passagers. A part deux missionnaires méthodistes anglais, de la B(q)tist-Con(jo-Mission, et nous, tous les voyageurs sont des négo-

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ciants et des agents des maisons anglaises ; la plupart vont aux bouches du Niger, un seul se rend au Congo. Tout ce monde s'observe d'un air enjoué et bon enfant. On sent un courant occulte de rivalité commerciale. Les missionnaires sont d'aimables jeunes gens pleins de tolérance et d'atïabilité, avec lesquels nous sommes bientôt liés. L'un d'eux me montre le portrait de sa fiancée qu'il doit retrouver dans trois ans ! Eux aussi craignent la concurrence. Figurez- vous qu'ils ne m'ont pi'èté un dictionnaire du langage bas-Congo, en anglais, qu'après avoir soigneusement enlevé le nom de l'éditeur. Je l'ai néanmoins découvert.

C'était, d'ailleurs, un moment d'unanime mystère pour tout ce qui concernait l'Afrique intertropicale. Stanley a parfaitement expliqué dans son récent livre les raisons du secret qu'il fallait observer dans notre entreprise du Congo. Une indiscrétion pouvait nous faire devancer par des expéditions rivales, en des points essentiels au développement de notre œuvre. Il n'y avait là aucune défiance à l'égard de nos compatriotes.

Pour nous personnellement, il était facile d'observer le silence. Nous avions pour instruction de nous rendre au Stanley-Pool, à Léopold ville, et d'y prendre les ordres que le chef de notre expédition jugerait bon de nous donner.

L'événement — bien minime — du 29 fut la chute sur le pont d'un poisson volant. Le lendemain, je fus réveillé à six heures par le garçon de cabine, qui vint me signaler le cap Vert. Je me précipitai vers le pont, impatient de voir pour la première fois la terre d'Afrique. J'aperçus, à distance, une chétive colline qui donnait la sensation pénible d'un pays stérile et surchauffé.

Jusqu'ici la température avait été très agréable; ce jour-là, la proximité de la Sénégambie fit sentir ses effets : le thermomètre marquait quarante degrés centigrades. Un violent orage éclata à l'ouest et nous eûmes de la pluie. Le 31, au soir, une véritable ondée inonda le pont.

Sierra-Leone se montra le 1^'" septembre, vers neuf heures du matin. L'ancre fut jetée à deux milles en face du cap, entouré de récifs et surmonté d'un phare, qui précède la baie au fond de laquelle est bâtie Free-Town. Des chaloupes furent mises à la mer ; nous prîmes place dans l'une d'elles ; elle se dirigea au milieu des rochers vers une petite anse remplie de requins. Un dernier coup de rame nous jeta sur le sable, et nous foulâmes le sol africain.

Ce site est plat et couvert de hautes herbes que dominent des cocotiei's épars. Un village nègre était située à un demi-mille de là ; nous y allâmes.

Les cases en feuilles de cocotiers étaient assez bien alignées en rues régulières. Un des nôtres découvrit un cabaret. Cette trouvaille gâtait bien un peu la couleur locale avidement recherchée, mais nous avions si soif que nous entrâmes. Horreur! le patron parlait anglais et vendait de la bière de Norwège. Nous en bûmes, dans une pensée de sacrifice du pittoresque à l'introduction de la civilisation européenne.

Une modeste église s'élevait sur une place herbue. Les nègres étaient vêtus — à moitié — de tissus d'Europe, et parfaitement paisibles.

Revenus au bord de la mer, il nous fiillut attendre le retour de la chaloupe. On engageait des noirs pour le service de la cargaison; quatorze ou quinze furent enrôlés. Pour charmer nos loisirs forcés, les plus agiles gentlemen se mirent à imiter un nègre qui était monté sur un cocotier pour abattre des fruits. Le procédé d'ascension est le même que celui usité au Congo pour gagner le haut des palmiers-élaïs. L'homme boucle mie ceinture de fibres très large, de manière à entourer l'arbre et lui-môme. Il s'arc-boute en arrière, les pieds contre l'arbre, le dos sur la ceinture ; puis, par une série de saccades, il déplace son buste en hauteur et suit des pieds le mouvement.

A midi et demie, tout le monde était rentré à bord, et nous repartîmes vers le sud. Le cap 3Iount se montra vaguement le 2 dans l'après-dîner. La côte était généralement basse et boisée. Le 3, nous arrivâmes vers trois heures à hauteur du cap Palmas ; nous nous en aperçûmes à la vue de nombreuses pirogues, vraies coquilles de noix aux extrémités fendues et recousues par des lianes, au fond rapiécé, et hardiment montées par des équipes de deux à quatre nègres, d'une habileté remarquable.

C'étaient des gens de la côte du Krou, dits Krou-boys. Leurs frêles embarcations semblaient à chaque instant près de disparaître dans les flots. Cela ne les gênait guère d'ailleurs, car le canot chaviré, ils le remettaient droit et y rentraient sans ])lus de façon.

De ces pauvres diables presque nus, mais d'une belle stature, les uns étaient occupés à la pêche ; les autres, de beaucoup plus nombreux, venaient offrir des camarades pour l'enrôlement dans l'équipage.

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Généralement, un head-man répond des engagés. Quelques bouteilles de rhimi de traite, de vieux vêtements, quelques pagnes et des débris immondes de viande font les frais des avances sur la paye.

Ces braves gens prennent du service pour la durée du voyage jusqu'à Mossamedès et retour à Palmas. Ils travaillent le moins possible ; mais surveillés, ils sont très durs à la besogne. Les capitaines de navire font par leur aide une véritable économie dans la solde de l'équipage et obtiennent des gens plus aptes que les Européens au travail manuel dans les régions tropicales. Le navire, qui s'était arrêté un peu plus d'une heure, avait embarqué une vingtaine de Krou-boys.

Durant trois jours, nous ne voyons plus la terre. Nous passons au large de la Côte d'or et de la baie de Bénin.

Le 7 septembre au matin, nous pénétrons dans l'une des branches orientales du delta du Niger, et à dix heures nous arrêtons devant Bonny, ville indigène située sur la rive droite, derrière des factoreries et une chapelle. Tous les établissements européens sur cette côte d'Afrique sont lavés à la chaux, et d'une blancheur éclatante du toit au sol. Ces bâtiments sont dressés au-dessus du sol sur des piliers en maçonnerie de l™oO à 2"^ de hauteur, couronnés chacun d'une large pierre ronde qui déborde, afin, dit-on, d'empêcher les rats et d'autres animaux désagréables de pénétrer dans les constructions. Le terrain est bas.

Nous allâmes voir la ville indigène. Ce qui la distingue, c'est un grand nombre de canons lisses de tous modèles couchés çà et là sur la terre. Il y eut autrefois des guerres formidables dans ces parages.

On remarque aussi une maison indigène consacrée aux sortilèges et aux fétiches. Ce pays, malgré la présence déjà ancienne de missionnaires, est infecté de superstitions païennes.

On nous avait signalé l'amabilité du chef indigène de Bonny ; nous lui rendmies visite. Il nous reçut sous une vérandah précédant sa maison et nous otfrit galamment du rhum et du Champagne.

Cet honnête vieillard, qui paraissait soixante ans au moins, se mit à nous entretenir du bon temps jadis; c'est alors que les affaires marchaient ! Il nous parla de dix mille esclaves qu'il avait vendus à des Européens! Depuis, hélas! tout avait changé.

Les deux jours suivants, notre capitaine, M. Porter, homme d'une

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grande affabilité, mit à la disposition do la mission belge un canot et quatre Krou-boys, ce qui nous permit de chasser dans les criques et sur les bancs de sable. Ce fut une très agréable récréation, au milieu de légions de crabes et d'oiseaux aquatiques, et accompagnée déchûtes dans la vase et de coups de fusil souvent malheureux.

Nous allâmes aussi saluer un évèque nègre protestant, honmie très bien élevé.

Le 10 septembre, nous restànjes à bord; on tua un requin et l'on captura une énoi'jue tortue.

Le Benguela partit le lendemain pour l'Old-Calabar, et la nuit il s'arrêta à l'entrée de ce fleuve. Nous avions vu en passant le magnifique massif de l'île Fernando-Po, dont le sonmiet atteint trois mille mètres de hauteur, et le gigantesque mont Cameroun, actuellement compris dans les colonies allemandes, et dont la cime neigeuse dépasse le niveau de l'Océan de pins de quatre mille mètres. Au lever du jour, nous remontâmes dans le Calabar.

C'est un tableau bizarre que celui de ces innombrables îles, couvertes de palétuviers dont les racines sortent de l'eau. Le sol est invisible. Les arcades enchevêtrées du pied des arbres sont recouvertes d'une vase gluante, réceptacle de tout un monde d'animaux rampants, visqueux et crochus, tandis qu'au-dessus s'étale leur parure luxuriante dans laquelle gambadent les singes et jasent les perroquets. Les flots jaunes du fleuve sont encombrés d'épaves. D'énormes crocodiles montrent de temps à autre leur hideuse tête verdâtre.

A neuf heures du matin, nous ancrons en face de Duke-Town. Cette ville indigène, bâtie sur la rive gauche, est beaucoup plus pittoresque que Bonny. Les rives s'élèvent par endroits jusqu'à cinquante pieds ; par places, le terrain montre des escarpements d'argile rougeâtre formant de larges taches sur le fond général de la végétation aux vives couleurs. Des palmiers dressent leur superbe tête dans l'océan de verdure; la forêt commence, mystérieuse, à l'arriôre-plan.

De belles constructions en pisé, précédées de colonnades en bois, forment des rues très décentes. Au bord de l'eau se succèdent, largement espacées, les élégantes foctoreries des traitants blancs. Sur la colline se détachent les pavillons de la mission protestante anglaise.

Nous restons trois jours à Duke-Town, parcourant la localité et visitant nolanmient le chef boiteux — qui nous oftVe à dîner.

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La plupart des personnages nègres de marque de cette ville constituent leur habitation en un vaste rectangle qu'entourent les bâtiments. Si vous pénétrez dans la cour, le maître de la maison vous montre les cellules de ses fenmies. L'intérieur de ces chambrettes est bariolé de couleurs voyantes, évoquant plus ou moins le goût oriental.

H. M. Stauley.

Il y a aussi un salon. J'y remarque de nombreux objets, glaces, serrures, tables, qui proviennent évidemment de navires naufragés.

Plusieurs de ces notables ont fait venir d'Europe un chalet en fer ou en bois, de toutes pièces. Ils ont tous un canot européen, que monte une charmante équipe de négrillons, vêtus d'une livrée blanche, avec un bonnet et une ceinture aux tons tranchants. Ces canotiers minus-

Cilles manœuvrent a(lmiral)lement l'élégante nacelle, en cadençant leurs mouvements par un chant vit' et uniforme.

Malgré toutes ces apparences brillantes de civilisation naissante, des coutumes barbares persistent dans le pays. On vient encore récemment d'infliger un supplice atroce au meurtrier d'un chef.

Le principal commerce de cette région porte, comme à Bonny, sur l'huile de palme.

Remis en marche le 15, au petit jour, le Benguela sort de l'Old- Calabar vers dix heures et demie et, passant entre l'île de Fernando-Po et le continent, il entre dans la baie de Biaffra. Dans l'après-midi, d'énormes baleines se montrent à un mille de distance.

L'étape du 16 nousfiiit passer successivement devant le cap Saint- John et l'île basse et boisée de Corisco ; à une heure, ayant pénétré dans l'estuaire du Gabon, nous faisons escale devant Libreville, la capitale de la possession française. La rive est bordée de récifs, roches brunes d'une texture de scories, remplies de fer. Depuis Madère, c'est la première fois que reparaît l'appareil gouvernemental régulier : casernes, bâtiments d'administration, canonnières, pontons, bureau de douane. Nous éprouvons un vif plaisir à entendre parler le français.

L'aspect de Libreville est propre; en traversant une assez belle place encadrée de bâtiments ofiîciels et ombragée de manguiers, nous gagnons la Mission des Sœurs françaises, remarquablement tenue. La vénérable mère supéiieure habite, dit-on, le Gabon depuis trente-cinq ans.

Les articles de trafic sont surtout le bois, le caoutchouc, la gonuue, la cire d'abeille, etc.

On parle peu de l'expédition française de l'Ogoué; M. de Brazza est en Europe. M, Mizon est venu ici récemment et est reparti pour Franceville. Il y paraît très heureux.

Le soir, ne trouvant pas de chaloupe, Avacrt et moi nous retournons à boid dans une vaste pirogue indigène; c'est une navigation pleine de mouvement pour des novices conuue nous. Une grave nouvelle nous est communiquée : Stanley, malade, a quitté le Congo, en juilk't, et est retourné en Europe. Qui le remplace?

Partis du Gabon le dimanche 17, à quatre heures, nous traversons

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l'équateiir dans la soirée sans la moindre cérémonie. Puis, nous dépassons le cap Lopez et l'Ogoué et le lendemain nous atteignons la fectorerie d'Empando. Là, réside un jeune et courageux Anglais, seul au milieu des noirs; il tait le commerce d'ébène. Son habitation vient d'être complètement brûlée; il est privé de conserves et de vêtements. On lui vend un peu de provisions.

Au Gabon, à Empando et en plusieurs autres points où l'on ne trouve que peu de légumes, notre cuisinier en vend avec un énorme bénéfice, ainsi que des pommes de terre. Au reste, tout l'équipage fait ici son petit conmierce ; les matelots eux-mêmes échangent des accordéons violenmient peinturlurés, des bouteilles vides, des flûtes en fer-blanc contre des nattes, des perroquefs, des singes, des peaux de léopard et de civette, etc., qu'ils revendront en Angleterre.

Le 19, nous gagnons Setta-Camma, factorerie anglaise qui trafique surtout du caoutchouc. Nous en embarquons vingt-quatre tonnes.

Le sol du Gabon était légèrement surélevé et onduleux; mais depuis, toute la côte jusqu'à Majamiba est plate et longée par un bois touffu.

Nous commençons à être las de la mer et nous aspirons vivement au jour de notre entrée au Congo.

Nous voici, le 20 au matin, devant Loango. Ici, apparaissent des escarpements très raides, mettant à nu des strates rougeàtres striés de blanc; le plateau supérieur paraît pelé, couvert d'une pauvre herbe et de petits bouquets d'arbres rabougris; cette vue annonce tristement l'approche de la région des cataractes inférieures du Congo. A Loango, la traite a pour objectifs principaux le caoutchouc, l'huile et le noyau de pabiie.

Nous perdons presque toute la journée au déchargement, en sorte que le soir nous avons à peine atteint Black-Point ( la Pointe Noire), où nous couchons.

Le lendemain, à midi, nous soimues à Landana, située à l'extrémité méridionale d'une fort jolie baie. Près de la plage se groupent de coquettes factoreries. En arrière, sur une pente verdoyante, est la Mission française des Pères du Saint-Esprit; enfin, sur la colline extrême, les blancs pavillons du sanatorium du docteur Lucan brillent au soleil. Le docteur, un aimable Français pour qui j'avais une lettre, nous engage à dîner.

Nous allons d'abord rendre nos devoirs à sa gracieuse compagne,

une courageuse Française qui assiste là son mari depuis nombre d'années.

Ensuite, c'est une visite à l'établissement des Pères du Saint- Esprit, qui nous prend deux heures, charmantes et instructives. Le Père Carrie, le supérieur de la Mission, est absent et ce sont les pères JoUy et Kraft qui nous font les honneurs de leur maison d'éducation. Des centaines d'enfants nègres rangés en ordre parfait, nous saluent d'un : « Bonjour, messieurs, » qui va droit au cœur. Nous visitons successivement l'école, les ateliers et le jardin, merveille de culture potagère; les enfants nous chantent des chœurs accompagnés sur l'harmonium par un noir virtuose de dix ans.

Le temps des jeuhes élèves est partagé entre la culture, l'apprentissage des métiers, l'école, la prière et l'instruction morale.

C'est surtout au travail que les Pères demandent la régénération de la race nègre. Pleins de patience, tolérants et charitables, ils font une belle et bonne œuvre à laquelle tous, sans distinction de croyance, nous devons applaudir. Un fastueux repas de gibier nous réunit, à la nuit, chez le docteur Lucan,

Pour peu on se croirait en Europe. Propos vifs, traits et chansons nous mènent bien avant dans la nuit. Grâce à l'extrême obligeance des religieux, leur baleinière, entraînée par les bras vigoureux de leurs enfants, nous reconduit à bord à une heure du matin ; deux heures plus tard, le steamer part. A l'aurore, nous sommes à Kabinda; nous y restons jusqu'à midi. Encore quelques heures et nous serons au terme de cette navigation de quarante-cinq jours.

Déjà, vers trois heures, une eau brune charriant des débris végétaux a pris la place des flots d'habitude limpides et bleus.

A quatre heures, le cri : « Congo » retentit.

Bien en avant et sur notre gauche, nous distinguons quelques points éclatants de blancheur, à ras de la mer. Ce sont les maisons de commerce de Banana-Point. Le soleil, étant déjà vers son couchant, les éclaire vivement.

En contournant cette pointe vers le sud, on aperçoit d'abord une côte basse, sablonneuse, avec un rideau de verdure sombre. A mesure que l'on se rapproche, ce voile s'ouvre, et à droite apparaît une falaise d'argile rouge battue par les brisants. C'est Padraô- Point, le promontoire sur lequel, il y a quatre cents ans, en 1484,

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Diego Cam, navigateur portugais, érigea une croix de pierre en commémoration de la découverte du grand fleuve nommé ISTZadi par les indigènes, par corruption Zaïre par les Portugais, et communément Congo, d'après le nom du pays. Plus loin se trouve Sharks- Point (1), formant, avec Padraô-Point, la baie des Tortues.

A gauche, séparée de Sharks-Point par une nappe d'eau large de douze kilomètres, on découvre la pointe hollandaise, terminaison d'une presqu'île de sable quasi à fleur d'eau, sur laquelle se trouve Banana, un groupe de factoreries blanches bâties sur pilotis.

Ce banc de sable protège une crique étendue, où les navires à l'ancre semblent flotter sur un plan plus élevé que celui de la plate presqu'île de sable jaune (2). C'est le port de Banana. Au centre de l'ouverture, le fond est fermé par l'île de Boulabemba, remarquable par un groupe d'arbres assez élevés.

Le Benguela, en contournant le banc du nord par Sharks-Point, nous ouvre soudain l'immense perspective du fleuve vers l'amont. Je ne le cacherai pas : une réelle émotion s'empare de nous à l'entrée du théâtre futur de nos travaux.

A six heures, nous jetons l'ancre devant la factorerie hollandaise; le port contient sept ou huit grands navires et plusieurs petits vapeurs et voiliers. Nous apercevons avec joie le drapeau belge flottant au grand mât d'un voilier blanc de moyenne dimension. C'est dans ces pays lointains qu'on sent combien le drapeau représente la patrie. Ce voilier est le Lieiitcncmt-Général Briahnont, affrété à Anvers pour les besoins de notre expédition. Le nom qu'il porte nous fait tressaillir d'orgueil, et notre pensée se reporte un instant vers notre brave et laborieuse armée.

Des canots, partant des diverses maisons de commerce, se dirigent vers notre navire; dans l'un d'eux, je remarque un fez rouge, coiffure habituelle du matin et du soir des agents de notre entreprise. Le porteur de ce fez étant arrivé à bord vient nous saluer en français. C'est Louis Amelot, un jeune Bruxellois, rendu au Congo depuis près d'un an.

Il a dû revenir à Banana pour faire soigner des ulcères aux jambes. A part cela, il a fort bonne mine. Au contraire, la plupart

( 1 ) La Pointe des Requins.

(2) Voir sur la région du Congo maritime la conférence donnée par le capitaine L. Vau de Velde, à la Société belge des ingénieurs et des industriels, le 24 février -188G.

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des autres Européens résidant à Banana, tous commerçants s'exposant peu au soleil, ont, comme tous les blancs de la côte depuis Bonny, le teint affreusement pâle et mat. Après un court échange de nouvelles, nous nous présentons à M. Lindner, un Allemand, chargé de nos affaires à Vivi. Il nous préparera notre caravane, nos provisions et notre matériel de cuisine. Nous couchons une dernière nuit ù bord du bon Benguda. Le

23 septembre, à l'aube, nous prenons terre à la tactorerie française, dont le gérant, 31. Sarthou, \\\\ méridional plein d'amabilité, nous offre l'hospitalité.

Ce même jour, ayant rencontré les RR. PP. Carrie et Augouard, de la Mission du Saint-Esprit, nous sonuues, avec eux, l'objet d'une charmante réception, à bord de l'aviso Le Second, par nos camarades de la marine française.

On boit cordialement au succès des deux entreprises émules.

D'après les conversations pourtant, M. de Brazza paraît devoir être abandonné par le gouvernement français.

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