CHAPITRE II
L'Œuvre du Comité d'études du haut-Congo.
Avant de poursuivre ce récit, il me paraît nécessaire de résumer le but de l'entreprise à laquelle nous allions coopérer au Congo, et d'exposer l'état dans lequel elle se trouvait quand nous débarquâmes à Banana-Point,
Diverses publications et des conférences suivies ayant depuis quelque temps vulgarisé cette œuvre, je me bornerai à une esquisse sonnnaire.
Le 12 septembre 1876, la Conférence géographique réunie au Palais de Bruxelles par le roi Léopold II, avait jeté, dans un but scientifique et civilisateur, les bases de VAssociation internationale africaine; cette société avait choisi pour objectif principal et premier, la région orientale de l'Afrique, comprise entre la côte en face de Zanzibar et le lac Tanganika. Elle voulait établir sur cette ligne une chaîne de stations hospitalières et scientifiques, et elle espérait pouvoir la prolonger, plus tard, jusqu'à la côte occidentale du continent. Mais quelle direction prendrait cette route nouvelle au delà du grand lac? Quel serait son point d'aboutissement sur l'Océan Atlantique?
Ces questions restaient réservées jusqu'à ce que de nouvelles explorations eussent fourni les éléments d'une solution rationnelle. Vers
la fin de l'année 1877, se rendit à Zanzibar une première expédition composée du capitaine Crespel, du lieutenant Cambier, tous deux adjoints d'état-major, et de M. Maes, trois Belges auxquels s'adjoignit le voyageur autrichien Marno.
Elle avait pour tâche de fonder une station sur la rive orientale du lac Tanganika. Le lieutenant J. Becker, dans son remarquable ouvrage : La Vie en Afrique, a décrit les travaux de cette expédition et de celles qui la suivirent dans cette partie de l'Afrique centrale.
La main venait à peine d'être mise à l'œuvre de ce côté, quand l'Europe apprit l'arrivée à la bouche du Congo, de Stanley, le grand voyageur américain, qui depuis trois ans s'était enfoncé dans l'intérieur du continent, précisément à Bagamoyo, devant Zanzibar.
Stanley, reporter du New-York Herald, doué d'une grande intrépidité et d'un coup d'œil remarquable, s'était révélé explorateur accompli en retrouvant, en 1871, à Oudjiji, le docteur Livingstone, ce noble type du pionnier de la religion et de la science. A son retour en Angleterre, Stanley fut accueilli par des doutes, bientôt dissipés, qui lui laissèrent néanmoins une profonde amertume. Mais sa philosophie prenant le dessus, il résolut simplement de se soumettre à une seconde épreuve, destinée à prouver au plus incrédule ses qualités et. sa sincérité d'explorateur. D'ailleurs, l'enthousiasme de l'Afrique le possédait, et ayant réussi à le faire partager aux directeurs du Daily Telegraph et "du New-York Herald, il fut chargé par ces deux grands journaux d'une nouvelle entreprise. Il se promit bien cette fois de ne plus revenir sur ses pas, mais d'aller de l'Océan Indien à l'Océan Atlantique, de manière à faire éclater, enfin, l'évidence sur ses exploits (1). D'énormes lacunes existaient dans la géographie du centre de l'Afrique, et offraient un vaste champ à l'investigation. En ce qui concerne notanunent le Congo, on n'en connaissait le cours que depuis son embouchure jusqu'à Isangila, à deux cent cinquante kilomètres seulement de la mer, dans laquelle pourtant on le voyait déverser un énorme volume d'eau.
Une contrée désolée et de formidables obstacles naturels, cataractes
({) Cette appréciation de l'un des mobiles de Stanley dans sa mémorable traversée de l'Afriaue, résulte pour moi de longues conversations que j'eus avec lui, à Téquateur et chez les Ba-Ngaia, en octobre 1883 et en janvier 188i.
JUSQUA L EQUATEUR 25
et montagnes, avaient jusqu'alors rebuté toute tentative de pousser plus avant.
Stanley quitte Bagamoyo, le 17 novembre 1874, à la tête de plus de trois cents Zanzibarites ; il dépasse M'Pouapoua ; oblique vers le nord-ouest ; découvre la source la plus méridionale du Nil ; relève avec précision le tracé de l'énorme lac Victoria-Nyanza ; visite le puissant M'Teza, roi d'Ouganda ; touche à l'est le lac jusqu'alors inconnu du Mouta-N'Zigé ; se porte chez le roi Roumanika, dans le Karagoué; revoit leTanganika, le « circumnavigue », le traverse; et franchissant la ligne de faîte qui sépare ce bassin de celui du fleuve Loualaba, se dirige au couchant vers ce dernier cours d'eau. Là, il s'arrête à Nyangoué, centre d'établissement des Arabes originaires de Zanzibar. Et un problème plein de mystère surgit. Où va ce cours d'eau déjà puissant (1), et cependant si distant des Océans?
Livingstone a déjà révélé qu'il vient du lac Benguelo, situé à près de deux cents lieues au sud-est.
A Nyangoué, le Loualaba se dirige à peu près vers le nord, et en réponse à toutes les question relatives à la direction du fleuve, les naturels montrent le septentrion. Malgré ces indices décourageants, Stanley a le pressentiment que cette eau, coulant à ses pieds, est le Congo. Sa caravane a perdu les deux tiers de son eff'ectif; tous ses compagnons blancs, sauf un, sont morts. Il s'abouche avec le fameux marchand arabe Tippo-Tip, et le décide à lui donner avec une forte escorte un pas de conduite de plusieurs semaines, de manière à entraîner sa propre troupe, abattue autant qu'affaiblie. Remis en route le 5 novembre 1876, le voilà descendant le Loualaba. Il n'a avec lui qu'une petite embai-cation en acier, mais il construit ou achète des pirogues à ses amis, et en prend d'autres en représailles aux ennemis qui l'assaillent tout le long de la route. Tippo-Tip l'a quitté depuis Noël. Près de l'équateur, qu'il atteint en janvier 1877, des cataractes, se succédant à des intervalles inégaux et baptisées depuis Stanley- Falls, s'opposent à la navigation. Le voyageur les contourne; il a déjà parcouru près de deux cents lieues depuis Nyangoué. Maintenant, le fleuve inconnu commence à s'infléchir v(?rs l'ouest; arrivé, après cent soixante nouvelles lieues, à hauteur du pays desBa-Ngala, il descend l)rusquement vers le sud-ouest, direction qu'il conserve désormais.
(1) A Nynngoué. le Loualaba a douze cents mètres de largeur et ciuq mètres soixante-dix centimètres de profondeur moyenne à Féiioque des basses eaux.
.Insfpi'alors, Stanley a dû coinbattro pour protéger la vie de ses compagnons. En-dessous des distri<;ts Ba-Ngala, les populations deviennent plus pacifiques; un seul combat vient encore troubler son voyage. L'orientation générale prise par le fleuve et de nombreux indices, tels (juc la présence de mousquets à Oupoto, et d'étoifes et de fils de laiton d'origine européenne un peu plus bas, ont déjà indiqué au courageux explorateur qu'il est bien sur le fleuve dont il a deviné l'identité : le Congo. Le 12 mars suivant, l'expédition débouche dans une énorme expansion d'eau qu'elle appelle l'Étang de Stanley (Stanley-Pool).
Mais le fleuve se contracte de nouveau, pénètre dans une étroite gorge rocheuse et s'y précipite maintenant par une série de trentedeux cataractes jusque Yellala. Stanley emploie près de cinq mois à franchir ces obstacles et à les relever. Enfin le 9 août 1877, il est à Bonia et trois jours plus tard il atteint « l'eau salée », la mer Atlantique, à la pointe de Banana.
Cette grandiose exploration, qui immortalisera le nom de Stanley, révèle au roi Léopold II une voie naturelle reliant la région des grands lacs et l'Afi-ique orientale à l'Océan Atlantique. Le grand voyageur américain ne prend que le temps de se remettre de ses fatigues et d'écrire son récit : A travers le continent mystérieux. Puis, s'étant mis d'accord avec la nouvelle société fondée par le Roi des Belges, le Comité d'études du haut-Congo, sur le programme de l'exploration et de l'occupation du fleuve qu'il vient de découvrir, il j-epart pour Zanzibar, y enrôle une troupe comprenant surtout ses plus fidèles conq^agnons d'autrefois ; et le 14 août 1879, il reparaît par mer à Banana, avec une flotille comprenant 4 canots à vapeur et (juelques allèges en acier. Le 26 septembre, Stanley prend pied à la rive droite du fleuve sur l'éperon rocheux de Vivi, au point extrême jiavigable du bas-Congo, à quelques kilomètres en aval de la chute de Yellala et à 180 kilomètres de la mer. Cinq mois y sont enqiloyés à la construction d'une première station, base et dépôt pour les établissements à créer au delà. Le 21 février 1880, commence la reconnaissance de la route à créer pour tourner les cataractes qui, sur une étendue en ligne droite de 52 kilomètres, obstruent le cours du fleuve jusqu'à Isangila (1 ). Un an après, jour pour jour, Stanley arrive
(1) Les méandres du fleuve occureut 73 kilouiètrcs.
jusqu'à l'équateur 27
enûn à Isangila avec deux petits bateaux à vapeur, Y En avant et h Royal, et deux allèges, ainsi que le matériel pour deux stations : embarcations et charges ont franchi monts et vaux, traînées sur des chariots ou portées à dos d'hommes. En ce point, où a été élevée une deuxième station, le fleuve redevient navigable jusqu'à Manyanga, distant de 82 kilomètres. Les embarcations sont mises à flot. Le 29 avril 4881, elles atteignent Manyanga, Là, est créé un troisième poste, qui est placé sous les ordres du lieutenant Harou. Une nouvelle série de cataractes arrête de nouveau la navigation jusqu'au Stanley- Pool (1). Tandis que le Roijal et une allège sont laissés à Manyanga pour assurer les communications avec Isangila, VEn avant et l'autre allège sont hissés une deuxième fois sur des chariots et ti-aînés le long de la rive nord. Le travail titanesque du traînage de ce lourd matériel sur les pentes raides et à travers les torrents, est recommencé pour amener ces deux bateaux sur le haut-Congo.
Stanley, accompagné de Braconnier et de Valcke, deux ofticiers belges qui l'assistent depuis près d'un an, précède le gros matériel pour aller négocier une concession de terrain au Stanley-Pool.
Le 27 juillet, à une journée de marche seulement du but, il rencontre chez Bouaboua-Njali le sergent sénégalien Malamine, qui (exhibe le fameux traité de Makoko, par lefpiel ce potentat indigèn(; cède des droits souverains à la France représentée par M. de Brazza, enseigne de vaisseau.
Que s'était-il passé?
Tandis que Stanley remontait péniblement le cours du Congo avec un énorme matériel, construisait une série de stations, et les reliait eff'ectivement par des chemins et par des bateaux, M. de Brazza, officier de marine, Italien de naissance et naturalisé Français, utiUsait le fleuve Ogoué, près du Gabon, pour s'élever sans bagages, avec une caravane légère, sur le plateau qui sépare ce bassin de celui du Congo, et gagnait ainsi un point du haut-fleuve à peu près en face du confluent du Kassaï-Kwa (appelé encore alors Ibari-N'Koutou); il y voyait Makoko, prince des Batéké, riverains du nord, obtenait de lui un traité et laissait à M'Foua (2), pour faire respecter cet acte de prise de possession, le sergent Mtdamine et trois laptots sénégalais; il
(1) Éloigné d'environ iOO kilomètres; toutes ces distances sont prises à vol d'oiseau et doivent être allongées par les détours d'au moins I/o. &) Sur le Stanley-Pool.
(Ipscendait ensuite le Congo et rencontrait Stanley près d'Isangila, mais ne lui disait rien du bon tour diplomatique qu'il lui avait joué.
Le chef de l'expédition du Comité iVétudes du haut-Congo, mis enfin au fait par Malamine, se rend néanmoins à M'Foua, y est mal reçu, refuse la lutte, mais réussit à obtenir le 11 août de N'Ga-Liéma, chef de Kintamo, sur la rive opposée, la promesse d'un terrain. Il l'ctourne alors sur ses pas jusqu'à M'Pakambendi, tait passer ses i)aleaux et ses charges sur la rive gauche du Congo et reçoit des vrais maîtres du pays, les chefs wamboundou, une concession de terre. Le "d décembre 1881, il est installé au Stanley-Pool sur un contrefort situé immédiatement au dessus de la dernière des trente-deux cataractes du bas-fleuve. Le nouvel établissement créé est placé sous les ordres de Braconnier- et reçoit le nom de Léopoldville. h' Lu avant se balance sur l'eau calme du Pool. Des traités sont conclus avec les trois chefs du pays.
Maintenant, l'immense perspective du haut-Congo s'ouvre devant notre expédition. Pendant des milliers de kilomètres, plus de cataractes, plus de gorges abruptes, mais une énorme voie navigable et une terre fertile à conquérir.
Léopoldville ayant été sutfisanuuent développée, au moins pour ses ])esoins du moment, le 19 avril 1882 Stanley s'embarque à bord de VEn avant pour le haut-fleuve.
Le 26, il fonde la nouvelle station de M'Suata, à quelques heures en aval de l'Ibari-N'Koutou. Le sous-lieutenant belge Janssen en pi'end le coimuandement. Stanley explore ensuite le Kwa, puis découvre et circumnavigue le lac Léopold IL
Une fièvre violente le saisit le 31 mai; son corps épuisé par trois ans d'un travail opiniâtre et d'une vie sans confort et pleine de soucis, demande le repos. Le chef de l'expédition retourne à Léopoldville et de là à la côte. II quitte le Congo le 15 juillet, laissant le conunandement intérimaire au docteur allemand Peschuel-Loesche.
En général, les rapports avec les populations indigènes ont toujours été bons. Telle est la situation au moment où, deux mois plus tard, nous arrivons au Congo.
M. Amelot nous donne quelques détails :
M. Lindner dirige le bas-Congo, tandis que le capitaine Hanssens, qui doit èti'e actuellement à Léopoldville, a le commandement supérieur du haut-tleuve.
jusqu'à l'équateur 29
En outre, M. Vaicke conduit av(îc le lieutenant Vangele luie expédition spéciale, chargée de transporter à Léopoldville les pièces démontées dn nouveau petit vapeur A. I. A. (1), et de construire une route sur la rive gauche.
Le docteur Peschuel est vers Manyanga; il a, paraît-il, été très légèrement blessé à Mohoua dans une attaque des indigènes, alors qu'il revenait du Stanley-Pool.
Le lieutenant Van de Velde est avec lui; le lieutenant Harou est rentré en Europe et remplacé à Manyanga par le lieutenant Nilis. Le sous-lieutenant Grang est adjoint au lieutenant Braconnier, à Léopoldville. Enfin, Destrain est à Vivi (2).
(1) Abrégé (le : Association internationale africaine. ( tî) Tous ces officiers sont Belges.