‹ Sur le Haut-CongoChapitre 4 sur 29 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De Banana à Stanley-Pool.

Nous attendîmes trois jours à Banana, l'arrivée du bateau qui devait nous conduire à Vivi. Pour employer le temps, nous parcourions la plage et nous visitions les factoreries.

La maison hollandaise de VHandels Venootschap, dont M. de Bloeme nous fit gracieusement les honneurs, se faisait remarquer par le développement considérable de ses bâtiments, par cette propreté qui accompagne partout l'homme des Pays-Bas, par une certaine élégance et le souci de l'avenir. Cette dernière préoccupation se trahissait par des plantations de cocotiers et des commencements d'endiguemeiit de la pointe sablonneuse du côté de la mer. L'air était chaud et lourd et l'on attendait en languissant la brise de mer de l'avant-soirée. Le soir, assis sous les vérandahs aux planchers échauffés, nous nous entretenions avec les négociants au sujet du commerce du bas-fleuve et des chances d'avenir du trafic avec les pays d'amont. En général, le langage des négociants dénotait une certaine défiance à l'égard de notre entreprise, malgré les procédés courtois dont nous étions l'objet.

On ne nous cachait pas que le commerce africain, si lémunérateur jadis, subissait les effets désastreux de la concurrence à outrance, et l'on se demandait si nos agissements n'avaient pas en vue la monopoli.sation de l'achat des produits du haut-fleuve.

JUSQIJ A l'équateur 31

Le 25 septembre, vers cinq heures du soir, on signala au sud l'arrivée de la Belgique, le steamer du Comité d-étude^ diL haut- Congo, et nous aperçûmes la silhouette sombre de ce petit bateau, à l'arrière duquel flottait un drapeau belge noirci par la fumée.

Le lendemain, à huit heures du matin, nos bagages ayant été mis à bord, nous nous embarquions sur la Belgique.

Adieu aux grands steamers de la mer! Le Benguela, qui nous avait paru un sabot médiocre, nous semblait un palais comparé à l'afîreux et sale petit vapeur qui nous emportait.

Aussi quel entassement d'hommes et de colis sous la tente souillée et trouée qui devait nous protéger contre le soleil !

Décidément, la vie s'annonce dure et primitive. La machine, plus ou moins détraquée, fait un bruit d'enfer ; et dans la chambre du foyer, l'aspect des deux chauffeurs noirs, nus et ruisselants de sueur, nous dit assez la température fantastique qui y règne.

Si quelques mois plus tard j'avais vu un pareil l)ateau au Stanley- Pool, je l'aurais trouvé magnifique et plein de confort.

Pourquoi, aussi, l'hoimiie est-il doué de cette malheureuse tendance à toujours considérer ce qui est mieux que ce dont il jouit, et non ce qui est pire?

Nous doublons la pointe de Boulabemba et nous ne tardons pas à perdre la mer de vue. Le ciel est gris; une petite pluie couvre la nature d'un léger voile.

Les terres sont basses et noires et composées de fertiles alluvions, vrais laboratoires de malaria. La vase y est criblée de grands crabes bleuâtres. Vers dix heures, le soleil apparaît et vient donner un charme étrange à ces enchevêtrements de frondaisons.

Sur les bords boueux des îles croissent des groupes de palmiersnains, phœnix-spinosa, tandis que sur les bandes sablonneuses rampent des papilionacées et se dressent de dures graminées. Le long des rives du fleuve, là où le courant se ralentit, les eaux sont couvertes de pistia et d'azolla ; le sol même est rendu inaccessible par d'énormes barrières de palétuviers (mangliers), aux racines enlacées dépassant le niveau des flots. Le phœnix-spinosa et certaines fougères entremêlent leurs brillantes ramures dans celles plus ternes des mangliers.

Derrière cet avant-plan, surgissent les pahuiers oléifères au stipe

élancé et les pandanus aux grandes feuilles retombantes. Une espèce d'orchidée haute de six pieds éclaire ces masses sombres par ses bouquets éclatants, aux tètes d'un rouge-mauve, aux fleurs dorées vers le centre.

Les bas-fonds sont revêtus dé hautes herbes d'où s'élancent de gracieux hyphœnés. Le paysage est animé par le vol d'oiseaux nombreux : martins-pècheurs — les uns gris, les autres au bec rouge, — aigrettes blanches, orabrettes brunes, oies éperonnées, vautours, mangeurs de bananes violets, coucous dorés, pigeons-nains verts, perroquets — les uns gris cendré à queue rouge, les autres gris et bleus aux ailes tachetées de rouge, d'autres encore vert panaché de' rouge comme ceux du fleuve des Amazones, — tisserins jauneverdàtre, etc., etc.

Puis, ce sont, très près de l'eau, les grands insectes, demoiselles aux longues jambes et mouches de toutes les dimensions.

Le hasard fait apercevoir quelque singe à la face plombée, gambadant sur les branches, ou un lemur grimpant prudemment sur un tronc au bas duquel des lézards bleus et rouge-brique semblent immobilisés dans une attitude extatique.

Invisibles dans la profondeur des bois et des hautes herbes, les antilopes et les civettes cherchent leur nourriture, tandis que, sans doute, les léopards se reposent de leur chasse nocturne.

Nous passons à hauteur de Kissanga, factorerie portugaise de la rive gauche et, vers une heure, nous nous arrêtons un instant à Punta da Lenha, île marécageuse dont le fragile sous-sol est constanmient miné par le courant ; là, sont deux factoreries. Au delà de ce point, les bois font place à la savane, précédée sur les rives par des papyrus et des roseaux.

Prenant le chenal central du fleuve, la Belgique longe au sud une série de grandes îles plates, dont celle de Matebba, et passe, vers quatre heures, dans l'étranglement de la Roche fétiche. Le terrain se relève; la roche apparaît : c'est la limite de la zone maritime et la véritable entrée de la gorgé des cataractes produite par les bouleversements du haut plateau qui s'étend dans l'intérieur jusqu'à Tchoumbiri.

Voici maintenant devant nous, sur la gauche, le mont Bembandeka, couronné d'une aiguille monolithe. Et Boma nous apparaît vers cinq heures et demie, avec ses blanches fiictoreries et ses grands baobabs, au tronc énorme, aux branches peu garnies.

A six heures, nous y débarquons devant une gentille maisonnette à étage, dans le style des chalets suisses; c'est la factorerie belge delà maison Gilis, résultat d'une généreuse tentative qui échouera plus tard.

M. Gilis est absent ; il est allé conduire à Sainte-Hélène, à bord du Héron, un contingent de Zanzibarites à rapatrier. Nous sommes l'eçus par son suppléant, M. de Cuyper, un Hollandais habitant le bas- Congo depuis quinze ans, et qui est rompu à toutes les roueries des noirs et des blancs d'ici. Son chalet étant trop petit pour héberger notre nombre trop considérable de blancs (nous sonmies huit), nous nous partageons entre les différentes factoreries. Avec Avaert, j'ai la bonne fortune d'être logé à la maison française, ce qui m'évite d'avoir pour matelas des sacs d'arachides comme chez M. Gilis ; en outre, je fais la connaissance du gérant, le Belge M. Delcoramune, qui a pour nous les plus délicates attentions, y compris bon souper et bon lit. Le 27, après un déjeuner substantiel, nous nous remettons en route vers huit heures. Au-dessus de l'île des Princes, le fleuve se resserre entre de hautes collines et ne forme plus qu'une nappe, sans îles : le courant s'accélère.

Le comte de Pourtalès qui fit ce voyage deux ans après, mais à la même époque de l'année, a fort bien rendu l'impression que donne ce pays à l'Européen, dans une lettre publiée pur ï Afrique explorée et civilisée :

(( Du bateau la vue de Boma est charmante. Mais à mesure qu'on » remonte le Congo, ses rives montagneuses rappellent le Rhin, avec » cette différence que leur aspect est celui de la désolation, par suite » de la coutume des indigènes de mettre le feu, en cette saison (1), aux » graminées de près de quatre mètres de hauteur

» Figurez-vous tout un pays de montagnes noircies par le feu, des » rochers énormes calcinés, et vous comprendrez l'effrayante beauté » de ce pays

» Une atmosphère de plomb vous enveloppe, rendue plus accablante » encore par la chaleur qui rayonne de la chaudière de notre petit » vapeur. Dans le tleuve, deux ou trois îlots de rochers sans végéta- » tion aucune, hors un ou deux troncs d'arbres morts dirigeant vers

(!) La grande saison sèclip, aui dans le bas-Congo dure de la mi-mai à la fin de septembre. CeUe région a aussi sa petite saison sèche, de la nii-janvier à la lin de février.

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») le ciel une branche nue, comme tordue par la souffrance et le )> désespoir. Sur la berge, de monstrueux crocodiles, et parfois, sur » l'arête d'un rocher, la silhouette d'un nègre accroupi et immobile, » regardant notre bateau sans faire un mouvement et connue pétrifié. » Sur tout cela est répandu ce quelque chose d'indéfinissable et de » mystérieux qui caractérise l'Afrique.

» L'Européen n'est pas habitué à voir un fleuve iimuense sans navi- » gation et sans locahté sur ses bords. Ici, rien que le bruit des tour- » billons produits par un courant d'une puissance si énorme que notre » bateau, en certains endroits, n'a plus l'air d'avancer, et qu'il est » roulé comme par une houle inunense. Cependant, ce spectacle » lugubre, ce silence, cette immobilité dans la création sont d'une » sévérité et d'un grandiose étonnants » .

Sur le rocher de Scylla, un énorme crocodile dort au soleil; un coup de fusil maladroit le réveille : il se retourne avec une vitesse incroyable et plonge dans le fleuve.

^ La pointe de Makoula doublée, les parois ravinées et tristes des collines se relèvent de plus en plus.

Voici Moussouko, animé par quelques bâtiments de factoreries.

La rive gauche abaisse ses sommets ; des palmiers se montrent près de leur base. Nous doublons une nouvelle pointe sur la rive sud, devant le rocher du Diamant. Les établissements de Nokki se démasquent au fond d'un nouveau coude déterminé par le promontoire d'Ikongoulou, Après quelques instants d'arrêt à Nokki pour y donner la correspondance, nous pénétrons dans un défilé de plus en plus étroit ; la rive septentrionale ne forme plus qu'une énorme falaise de deux à trois cents mètres de hauteur, aux parois rouge sombre, striées de gris. Par-ci, par-là, un arbre pousse dans la fente des énormes rochers.

La rive sud s'abaisse vers la jolie colline de Toundoua. Au delà, quelques maisonnettes en bambou et en chaume constituent de nouvelles installations des agents blancs des sociétés coimnerciales hollandaise et portugaise.

Puis, tout au bout de l'horizon fermé par les montagnes dont les perspectives se recroisent, à la rive nord, sur un petit éperon raide du mont Léopold, se dessinent, en une ligne régulière, les pavillons éblouissants de blancheur de la station de Vivi, le premier poste du Comité d'études depuis la mer.

Nous laissons derrière nous Belgique-Creek, petite anse propice au débarquement; nous franchissons quelques violents rapides dans lescjuols la Belgique est ballottée comme une coquille de noix ; et, vei's trois heures, nous amarrons au pied de Vivi.

Un large chemin, dont la raideur annonce bien les montées qui nous attendent au delà, conduit au plateau éti'oit de la station. Destrain, notre brave compatriote, se précipite à notre rencontre?. Ouf! nous sommes arrivés.

En entrant dans Vivi par le nord, nous nous trouvons au milieu d'une large rue, au sol rouge et battu, bordée, des deux côtés, par des maisonnettes sans étage eu bois et en fer, lavées à la chaux et servant de magasins et d'habitations. Au fond se trouve un chalet plus grand, surmonté d'un étage en retraite et précédé d'une large vérandah. C'est le pavillon dit « de Stanley. » En tout, il y a dix à dou7.e constructions.

Le milieu de la rue est tenu par un jardinet misérable, où l'ôtissent de pauvres plantes sans aucune ombre protectrice.

Du côté est du pavillon de Stanley, une terrasse, au talus revêtu d'un mur de pierres, coupé d'un large escalier, porte, outre la « paillote » qui sert d'observatoire météorologique au docteur von Danckelman, le mât du drapeau et un magasin inachevé.

De cette terrasse, la vue du fleuve, qui coule à quatre-vingt-quinze mètres sous nos pieds, ruban métallique moiré par les rapides et serpentant entre les chauves et rousses déclivités, inspire un sentiment inexprimable. Toute cette nature désolée semble comme stupéfiée dans un soleimel silence, sous un soleil hypnotisant.

En nous retournant vers le nord, nous nous voyons enfermés dans un horizon de hauteurs brunes en fer à cheval, que traverse seule la bande rose de la route d'Isangila, régulièrement large de quatre mètres. Quelques bouquets d'arbres indiquent sur les sommets les villages de Vivi-Mavoungou,Mamboukou etBanza-Sombo. M. Lindneinous a accompagnés pour organiser notre caravane. Il nous installe dans des baraques en bois. Celles-ci avaient précédenmient une deuxième paroi un peu éloignée de la première, ce qui les protégeait contre la chaleur. Mais l'espace intermédiaire était devenu le lieu de refuge de rats innombrables auxquels les serpents faisaient, la nuit, une chasse effrénée qui donnait lieu à un vacarme inouï. On

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a bien feit de le supprimer. Le dressage de nos lits, l'ouverture de nos malles et le bain nous conduisirent à la chute du jour.

Le baron von Danckelman, homme aussi savant que modeste et aimable, battit le gong, signal de la fin du travail. Les Kabinda, les Zanzibarites et les Krou-boys rentrèrent au camp en poussant des cris de joie. La nuit tomba, et dans l'obscurité profonde on ne distinguait que l'immense incendie des herbes desséchées, serpentant sur les hauteurs de la rive opposée.

Les Européens se mirent à table sous la vérandah : il fallut se serrer ; nous étions onze. On nous servit un énorme dîner, malheureusement composé uniquement de conserves. Après le dîner, nous allumâmes les pipes et nous causâmes. Puis, nous nous rendîmes chez Destrain, qui avait une petite fièvre et qui, pour la faire passer, se mit à tourner à tour de bras la manivelle d'un vieil orgue de Barbarie, dans lequel il avait réparé de ses mains les outrages des rats et de l'humidité.

Et les sons de cet instrument, qui, en Europe, avaient le don de nous faire enrager, nous parurent ravissants, après un mois et demi d'abstinence musicale.

Chacun s'en fut coucher et bientôt l'on n'entendit plus, dans Vivi endormi, que les bruits des signaux de veille produits par les sentinelles de nuit, battant avec une baguette de vieilles boîtes à conserves.

Les journées des 28 et 29 septembre furent employées à refaire nos malles et à emballer nos provisions, en charges de soixante-cinq livres anglaises.

Ce dernier jour, vers le soir, arriva une bande de soixante porteurs indigènes, engagés par M. Lindner dans les environs.

Le 30, au matin, chacun des engagés reçut sa charge; ce qui donna lieu à des discussions énormes auxquelles nous n'apportâmes un terme qu'en mettant lestement nous-mêmes la charge sur la tète du porteur. Il fallait, en enlevant le fardeau du sol, affecter de lui trouver la légèreté d'une plume et rire de la répugnance de l'indigène à se charger d'un poids aussi insignifiant.

Enfin, à huit heures et demie, la colonne se mit en marche, en file indienne. C'est beaucoup trop tard; en temps normal, il faut toujours être en route dès six heures, au lever du soleil,

Avaert, Destrain, Parfonry, Amelot, W. Van de Velde, Kallina,

Martin et moi (1), nous voilà sur lo chemin d'Isangila, suivis de soixante porteurs.

Nous sommes tous joyeux et pleins d'entrain. Mais, en descendant dans le ravin du Koussou, nous apercevons la tombe du sous-lieutenant d'artillerie Van de Velde, et nous l'endons un muet hommage à ce brave.

Le chemin remonte durant plus d'une heure jusqu'au village de Banza-Sombo, à trois cents mètres au-dessus de Vivi. Nous nous arrêtons vingt minutes dans cette verdoyante localité; Destrain, repris de fièvres, est renvoyé en hamac à Vivi.

Le pauvre garçon pleure de rage de ne pouvoir nous accompagner plus loin. Remis en marche, nous nous dirigeons vers Momboukou.

Or, voici ce qui est curieux : la l'oute qui avait jusqu'ici une bonne largeur de quatre mètres et un sol bien battu, se réduit subitement à un pied. Ce n'est plus qu'un pauvre sentier d'indigènes, et précisément cette transformation a lieu au moment où la « route » soi't de l'horizon de Vivi. — « Ah, çà ! s'écrie Parfonry, cette route n'est qu'un décor d'opéra-comique, destiné à tromper le voyageur qui ne dépasse pas Vivi. )> — Erreur ! il y a peu de temps que les chariots de Stanley, portant ses bateaux, ont passé là où est le sentier actuel; mais la végétation a tout reconquis, et il faut croire que le personnel de Vivi ne peut enti-etenir que l'amorce de la station ! — « Oui ; c'est bien l'amorce, » dit Kallina.

Et l'on n'en finit pas de plaisanter, ce qui rend la fatigue moinspénible.

Le chemin redescend de trois cents mètres pour atteindre le petit ruisseau du Loua. Nous remontons par une rampe plus douce à cent cinquante mètres de hauteur, à Banza-Ouvana.

Enfin, à deux heures, nous sommes au but de cette première étape, dans le village de Lousaala-Kindongo. A part les ravins fortement boisés et les bosquets qui entourent les hameaux peu peuplés que nous avons traversés, tout le sol depuis Vivi est noirci par l'incendie des grands herbes, dont quelques tiges isolées seules ont échappé au feu. Les misérables coteaux sont pointillés de vilains arbustes, noueux et tortus, portant un fruit laid et acide, de couleur rouge terni.

Comme unique diversion, nous avons dans les gorges du Loua

(1) M. Brunfaut resta à Vivi, sou lieu de destinatioii.

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admiré de jolies fleurs pendantes, d'un blanc crème, au centre doré, et bordées de brun foncé. Elles répandent une odeur de girofle. Les tentes sont dressées à l'entrée de la localité, et bientôt les trois poules que nous avons achetées .en route mijotent dans la marmite. Parfonry est proclamé chef des fourneaux ; Kallina négocie des achats ; Avaert déballe et remballe ses innombrables petites boîtes et frotte ses ciseaux et ses couteaux.

Novices et très défiants, d'autant plus qu'il circule des bruits concernant une guerre dans la région de Manyanga, nous voulons organiser un service de sentinelles.

Amelot, déjà au courant des mœurs locales, nous en dissuade en riant. Oh ! le noviciat, que de sujets de ridicule! Et d'abord, jetez uu coup d'œil sur l'accoutrement du nouveau voyageur; admirez ces belles guêtres inutiles, cet arsenal d'armes pesantes que l'ancien — plus pratique — fait porter par son domestique, ce voile étouff'ant autour du casque, cet enchevêtrement de courroies portant jumelles, gourde, boussole, baromètre. Remarquez l'air à la fois conquérant et farouche du néophyte. Pour lui, tout buisson cache évidemment d'innombrables sauvages, munis des armes les plus perfides et ourdissant les projets les plus noirs; tout fourré recèle de hideux tas de serpents prêts à s'enrouler sur le futur explorateur. Mais il a foi dans son étoile et dans sa force. Il triomphera de tous les obstacles; traverser l'Afrique ne sera qu'un jeu pour lui. Il a soif d'aventures, et les travaux de ses devanciers lui inspirent une profonde pitié... Mais, patience! le climat, les déceptions, les échecs viendront; et s'il a le sens commun, ils mettront son esprit au point dans son nouveau milieu. Ce qu'il lui faut, c'est une compréhension supérieure et pleine d'indulgence pour l'humanité, et une douce philosophie empreinte d'un peu de scepticisme et d'une b^nne humeur persistante. Alors, vive la vie des camps, avec ses repas primitifs, ses installations bâclées, ses marches stiiuulantes et ses incidents imprévus!

Nous sonmies sur le plateau relativement fertile de N'Sanda. Il est, dit-on, fort peuplé à l'intérieur; on ne s'en aperçoit guère aux abords du sentier.

Le l*^"" octobre, la marche est reprise à sept heures du matin.

Je ne vais pas fatiguer le lecteur par le récit détaillé de nos diverses étapes dans, la région des cataractes ; le but de ce livre est le haut-

Types (in bas-Congo.

{D'apiL's une photographie du docteur Allart.

Congo, et la description du voyage qui y conduit doit être sommaire. Je copie simplement mon carnet de notes.

i^"" octobre 1882. Succession de contreforts aussi tristes que ceux de la veille, larges de cinq à dix kilomètres et séparés par des ravins profonds bien boisés. Les plateaux sont toujours parsemés des arbres rabougris remarqués hier. Croisés par un « féticheur » en costmne grotesque, tout le corps peint en blanc.

Passé à Gangila, puis à Sadika-Banzi ; ce dernier est un grand village. Le pays devient tout à fait stérile ; c'est un champ de menus débris rocailleux. A deux heures et trois quarts, campé près du bord de la M'Vouzi, sur un tertre rocheux. Nos porteurs réclament une ration supplémentaire de riz; envoyés au diable.

2 octobre. Partis à sept heures ; grhnpé un contrefort ; entrés dans le bassin de la Boundi, large vallée remplie de hautes herbes aux pointes barbelées et aiguës : un vrai four marécageux. Entrevu le Congo qui franchit en bouillonnant une énorme cataracte, avec un roulement de tonnerre.

Traversé et longé le lit desséché de la Boundi. Vu une petite antilope et des traces de buffles. Remonté un sous-affluent; gorge abrupte. A trois heures, après une dernière descente, arrivés au camp boisé de M'Pama-N'Goulou, au bord du Congo. Bruit assourdissant des cataractes. Aff'ùt aux crocodiles sans succès. Rencontré une caravane chargée d'ivoire, venant d'Isangila, et conduisant deux chefs indigènes de Manyanga, enchaînés pour trahison. Un simple Kabinda avec un fusil forme l'escorte.

3 octobre. Départ à sept heures et trois quarts. Traversé la Loulou, jolie rivière de six mètres. Campé à onze heures au bord du Congo. Traces de crocodiles.

4 octobre. En trois heures de marche, arrivés à Isangila, après avoir passé au pied du mont N'Goma (où un tronçon de chemin a été ouvert par la mine) et opéré la descente d'une dernière montagne, d'une raideur invraisemblable. Rencontré des laisses d'éléphant. Isangila est une petite station avenante, plantée sur un froncement du coteau, en face d'une des grandes cataractes du Congo. En aval, s'étend un excellent terrain pour la culture.

Le poste comprend deux magasins et une maison d'habitation, le tout en paiUe et assez malpropre. Nous sommes reçus par le chef,

un jeune Anglais, M. Swinburne, l'enfant gâté de M. Stanley. Il est en conférence avec un aréopage rococo de chefs indigènes, pieds et mollets nus, mais vêtus de tuniques écarlates de l'armée anglaise et coiffés de shakos démodés.

M. Swinburne interrompit obligeamment sa « palabre » pour me prêter des vêtements de rechange. Nos tentes étaient à peine sur pied que le coquet canot à vapeur Le Royal apparaissait à l'horizon, venant de Manyanga. Il nous amenait le docteur Peschuel-Loesche, commandant en chef de l'expédition, le lieutenant Liévin Van de Velde et les ouvriers Schran et Mahoney ; ces deux derniers étaient malades.

M. Peschuel nous accueillit fort courtoisement. Il nous fit un tableau très décourageant de la situation en amont ; la guerre était partout, les vivres manquaient : ni thé, ni café ; bref, il n'y avait rien à faire en ce moment en amont, pour notre groupe si nombreux d'Européens. Avaert, Parfonry et moi, nous exhibâmes les instructions de Bruxelles, qui nous donnaient Léopoldville comme premier but à atteindre.

M. Peschuel répondit : « Je vous laisse libres d'aller ou non au Stanley-Pool ; mais vous n'y aurez rien à faire, sauf la chasse. Tout est à réorganiser. M. Parfonry restera à Isangila pour relever M. Swinburne qui doit rentrer en Europe. »

Kallina reçut l'ordre de retourner à Vivi.

La nécessité de placer dans le Rotjal une nouvelle chaudière, nous créa un séjour forcé de six jours à Isangila, — où nous reçûmes une nourriture absolument insuffisante, malgré les ressources de l'endroit.

Nous quittâmes Isangila le 11 octobre, à midi. Nous étions cinq, Avaert, W. Van de Velde, Martin, Amelot et moi, embarqués à bord du Royal, commandé par le capitaine suédois Anderson. Une allège en acier était remorquée par le petit vapeur ; elle portait une équipe de douze Zanzibarites en longues robes blanches et coiffés du fez rouge, gais et railleurs, mais pleins d'entrain et d'intelligence. Le. grondement formidable de la cataracte que nous laissons derrière nous va en s'affaiblissant. Bientôt les roches qui, sur la rive droite, s'étendent jusqu'au ravin de N'Tombi sont dépassées; notre regard enfile une branche étendue du fleuve, dite Long Reach.

Le Congo, entre Isangila et Manyanga, est excessivement pittoresque

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dans sa désolation ; il se rue dans une profonde échancrure des hauts plateaux qui le dominent à des altitudes variant de cent à quatre cents mètres.

Les rives présentent une série de «contreforts roux, tachetés de rochers gris et blancs, descendant relativement doucement vers le fleuve et séparés par de petites rivières aux gorges boisées; mais à ces versants arrondis succèdent d'énormes murs, véritables falaises à pic aux strates d'un rouge sombre. C'est à peine si, dans les crevasses et sur les ressauts de ces masses de pierre, apparaît un peu de végétation. Au bord même de l'eau, une mince bande de bois émaillée de fleurs jaunes ou mauves et cramoisies et encombrée de plantes grimpantes, repose un peu l'œil. Des fouillis de roseaux succèdent à de petites plages au sable éclatant. Au milieu s'étale la nappe éblouissante du fleuve, que coupent, par endroits, les rapides et les chutes, et que rident les courants et les tourbillons. Ce tableau, inondé d'une lumière crue, violente, se développe en une série de perspectives droites, suivies de coudes aigus et de replis tortueux des rives.

A quatre heures et quart, nous amarrons à la rive droite dans une anse paisible, en face de la pointe de Kilolo. Le sable fin nous tentant, nous commettons l'imprudence de ne pas dresser nos lits de camp et de nous coucher sur le sol même, protégés par de sûnples couvertures. Cette faute, due à notre présomptueuse inexpérience, devait naturellement amener la fièvre. Mais cette nuit même, je n'en ressens que du malaise et j'ai une insomnie. C'est un prélude. Le lendemain nous naviguons de six heures à trois heures et demie, avec une interruption d'une heure pour le déjeuner à Baynesîon, station de la Baptist- Mission. Les rapides de Kilolo, puis ceux de Bayneston sont franchis sans trop de difficultés. En ces endroits, l'allège est détachée et halée. Le camp est établi sur la rive gauche à l'embouchure du Kwillou.

Le peu de lignes que je consacre à la navigation dans le bief Isangila-Manyanga, ne sauraient donner une idée des difficultés et des émotions de ce voyage, dans ce courant violent, où les eaux de l'inmiense fleuve, contractées dans un étroit couloir, sautent de rapide en rapide sur un lit inégal semé d'écueils rocheux, tantôt renflées et bondissant avec fureur par dessus les obstacles, tantôt se creusant et se tordant en tourbillons serrés aux mouvements contraires .

44 PREMIÈRE PARTlIv

Il y avait des moments où le pauvre petit vapeur restait immobile, entre deux courants inverses. Il fallait toute l'énergie, le sang-froid et la fermeté de main du capitaine Anderson, pour gouverner dans ces tlots désordonnés et pour empêcher le bateau d'être précipité du sommet d'un rapide ou entraîné dans un tourbillon fatal. — Le jour suivant, nous passons les chutes d'Itounzima et nous couchons dans l'île de Kimbanza. Le chant monotone mais plein de couleur des rameurs zanzibarites, se répercutant sur ces bords solitaires, donne quelque animation à ces interminables halages d'allège.

L'étape du 14 octobre nous conduit un peu en aval de la Mata. En chemin, nous réussissons à acheter quelques poules, des bananes et du vin de palme, sève du palmier-élaïs. Quoi qu'en aient pu écrire quelques voyageurs pressés et superficiels, l'on trouverait aisément de quoi se nourrir, de Vivi au Stanley-Pool, si l'on mettait aux achats le temps et la patience nécessaires. A partir d'ici, nous rencontrons de nombreux pêcheurs à l'affût sur les rochers.

Enfin le 15 vers midi, nous apercevons la station de Manyanga, perchée sur la rive septentrionale au sommet d'un promontoire compris entre deux ravins boisés. C'est depuis la mer le troisième poste du Comité d'études du haut-Congo.

On distingue nettement les bâthnents en pisé jaune aux toits de chaume.

La station semble endormie sous le soleil accablant, dans la sieste de midi. Pas un être vivant à voir, et le mât du drapeau s'élève nu dans le ciel.

Mais le Roijal a sifflé ; des nègres se précipitent hors des habitations ; le drapeau bleu à étoile d'or est hissé et flotte gaiement ; un groupe descend vers le débarcadère : nous y remarquons le lieutenant Nilis, chef de la station, et son adjoint le charpentier Schnur. Nous sautons à terre, et notre cordiale étreinte trahit le plaisir qu'éprouve chacun à retrouver des amis, des compatriotes, des frères d'armes. Nous saluons en passant M. Bentley, le dévoué missionnaire méthodiste anglais (1), dont l'établissement (quelques paillotes) est situé à mi-côte.

La station de Manyanga, bâtie sur un étroit plateau, présente une

(1) De la Baptisl-Mission.

JUSQIJA L EQUATEUR

cour plus ou moins régulière, entourée de constructions espacées. Le pavillon principal, habitation du commandant, est précédé d'une vérandah fraîche et commode, servant de salle à manger. En face s'ouvre le magasin. Perpendicidairement à ces deux bâtiments, s'élèvent des deux côtés deux maisonnettes, l'une attribuée au personnel des bateaux, l'autre réservée aux étrangers de passage. Derrière sont les dépendances, cuisines, parcs aux chèvres, etc.

La station possède un magnifique troupeau de chèvres, de moutons et de porcs noirs et un poulailler bien fourni.

Le Congo a Bayneston.

(D'après un dessin de The Life on tfie Congo du révérend Bentley.)

Un grand marché situé à 8 kilomètres du poste et de petits marchés périodiques tenus en des lieux moins éloignés, lui permettent de s'approvisionner facilement. Malheureusement, l'endroit, balayé par les vents du sud-ouest, qui sont très violents dans cette partie resserrée de la vallée, est fort malsain.

Les indigènes, qui s'étaient remués il y a quelques semaines, sont redevenus amicaux depuis qu'une courte répression les a ramenés au respect de la foi jurée.

Nilis nous donne des nouvelles de la contrée en amont. Sur la rive droite (nord), la caravane du docteur Peschuel avait été attaquée près de Mohoua. Le capitaine Hanssens, en se rendant à Léopoldville en septembre, a châtié les coupables. Depuis lors, les populations sont

rentrées dans le calme; mais on évite provisoirement cette voie, povn* faire renaître plus promptement la confiance. La rive méridionale est l'objet d'une tentative intéressante du lieutenant Valcke. Avec le lieutenant Vangele, le sous-lieutenant Ori)an, et une escorte de près de deux cents Zanzibarites, il noue des relations avec les chefs, afin de créer une ligne de communication sûre jusqu'à Léopoldville. Sa caravane est chez Loutété, chef du district de N'Gombé, à deux jours de marche d'ici. Nilis va lui envoyer des couri'iers pour le prévenir de notre arrivée et lui demander des porteurs pour nos bagages.

De Léopoldville, on est sans lettres récentes. Ce fut un grand charme pour nous de passer quelques jours dans un lieu bien approvisionné, et où nous jouissions pour la première fois de l'hospitalité belge.

Le Royal redescendit le fleuve le 13, emmenant Amelot.

Depuis la veille, j'étais indisposé. Avaert,.W. Van de Velde et Martin étaient franchement malades; ils éprouvaient les premières atteintes de la fièvre. Tous les quatre, nous payions l'hnprudence que nous avions commise au bivac de Kilolo, en couchant sur la terre au lieu de nous servir de nos lits. Quand, le lendemain, des coups de fusil tirés de la rive gauche nous avertirent que le courrier envoyé à Valcke revenait avec les porteurs requis, aucun de mes compagnons n'était en état de se mettre en route.

A peu près rétabli, je me résignai à partir seul. Vei's dix heures du matin, le 20 octobre, je passai le fleuve en pirogue et je distribuai les charges aux Zanzibarites porteurs.

A onze heures, la colonne se mit en marclie sur un beau chemin large de trois mètres, œuvre de la caravane de Valcke ; elle monta par une rampe assez forte jusqu'au plateau supérieur.

Nous marchâmes durant trois heures droit au sud, ayant toujours devant nous le sonnnet bizarre du mont Bidi, dont la moitié orientale semble, vue du nord, s'être brusquement effondrée, le versant naturel ayant fait place à une paroi abrupte et verticale. Nous prunes ensuite la direction de l'est, et à trois heures nous couchions dans un ancien camp de Zanzibarites.

Repartis au lever du soleil, nous vîmes bientôt le large et beau chemin faire place au sentier ordinaire des indigènes, avec ses innombrables zigzags. Vers neuf heures, j'aperçus dans un fond une longue

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file de porteurs, précédée du drapeau rouge à bande blanche de Zanzibar. Nos caravanes se rapprochèrent, et un Européen au teint jaune et marchant péniblement, se détacha vers moi.

Un casque blanc ombrageait sa figure fatiguée. Après un instant d'hésitation, employé à reconstituer mes souvenirs, je l'abordai en lui disant : « Bonjour, monsieur Boulanger » (1).

Le voyageur, profondément étonné, me répondit : « Gomment, mon cher Coquilhat, tu ne remets pas ton camarade Braconnier? » En effet, c'était lui ; mais il m'eût été bien difficile de reconnaître de prune abord, dans cet homme épuisé, bruni, dépenaillé, l'élégant officier de cavalerie, rose et brillant, que j'avais connu à Bruxelles. Après une vigoureuse poignée de main, nous nous assîmes sur un ballot et j'essayai de mon mieux de détruire l'effet désastreux de ma méprise. Braconnier était en Afrique depuis deux ans; exempt de fièvres, il souffrait depuis longtemps des sarnes, douloureuse affection de la peau. Il avait obtenu un congé de trois mois, qu'il allait passer à la côte.

Nous causâmes durant vingt minutes et j'eus la satisfaction de lui offrir un cordial dont il me restait quelques doigts.

Les deux bandes se séparèrent et chacun reprit son chemin.

Depuis Vivi, un temps superbe avait favorisé notre voyage. Une brume légère masquait habituellement le soleil jusqu'à dix heures. Il brillait alors jusqu'à quatre heures.

Vers deux heures, j'étais occupé à établir le camp non loin d'un village où Valcke avait laissé, jusqu'à nouvel ordre, les deux chaudières du canot à vapeur A. /. A., dont il transportait la coque en pièces au Stanley-Pool. J'allais prendre mon bain, quand un courrier m'apporta ce billet au crayon :

« Tu es à une heure et quart de notre camp ; pousse jusqu'à nous

» dès aujourd'hui.

» Vangele. »

Je ne me le fis pas écrire deux fois. La tente fut repliée et, animés d'une ardeur nouvelle, nous reprîmes le sentier. Je ne tardai pas à distinguer dans le lointain, sur un plateau inférieur, le déploiement

(1) M. Boulanger était uu ageut français au service du Comité d'études, envoyé précédemment à Léopold ville.

brillant d'un vaste camp, avec ses tentes blanches et ses étendards multicolores. Vers quatre heures, j'y pénétrais et j'y étais parfaitement accueilli par Valcke, Vangele et Orban, tous trois officiers belges, accompagnés de M. Callewaert, comptable anversois.

Ce fut pour moi un plaisir tout particulier de revoir mon excellent camarade Vangele, toujours doué de sa verve endiablée de l'École de guei're et de cette prodigieuse activité qui, ici, l'avait fait appeler Katchéché, « l'écureuil, « par les Zanzibarites.

Valcke m'offrit de participer au ménage commun, et j'y versai mes provisions. Quel ordinaire, mes amis ! Ce n'était pas seulement l'abondance, mais le luxe, le raffinement produit par l'heureuse alliance des conserves d'Europe et des vivres africains. Les négociations entamées par Valcke avec les chefs du pays entraînaient, de sa part, de grandes libéralités en marchandises, étoffes, perles, etc. Les vivres affluaient par réciprocité. Inutile de dire que les indigènes n'y perdaient pas. C'est, du reste, partout et toujours la même chose dans notre expédition, où il n'est permis de rechercher des résultats politiques que par la persuasion et l'appât des richesses.

Le jour qui suivit mon arrivée fut consacré à la signature du traité par lequel Loutété et Makito, les seigneurs de céans, se plaçaient sous notre protectorat. Valcke avait l'ésolu d'établir un poste chez ces nobles protégés, et Vangele avait consenti à en prendre le commandement. Cette station avait pour but de faire tomber en désuétude le droit de passage que ce district prélevait sur toutes les caravanes. Le résultat fut atteint en ce qui nous concernait, moyennant le payement d'une indemnité mensuelle en étoffes. Mais les indigènes voyaient, eux, dans notre établissement, l'espoir de nous vendre leur ivoire. En cela, ils furent déçus et, si aucun mécontentement ouvert n'en dériva, ce fut grâce à l'habileté de Vangele et à son caractère aimable et conciliant. Mais j'anticipe ici. Pour le moment, nous nous bornâmes à visiter le terrain de la future station, vaste mamelon herbu, bien situé entre deux ruisseaux.

Nous passâmes encore une journée au camp de Loutété, à parcourir le village indigène, qui est fort beau, et à remanier nos colis. En ma qualité de simple hôte dans le convoi de Valcke, j'avais tout le loisir de contempler le pays à mon aise.

Afin d'éviter les redites, je vais essayer de caractériser sommairement la contrée. Le sentier de la rive méridionale du Congo, depuis

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Manyanga jusque non loin du Stanley-Pool, suit la direction du nord-est et coupe successivement toutes les lignes de faîte et toutes les vallées des innombrables torrents et des petites rivières qui se jettent plus ou moins perpendiculairement dans le fleuve. Les contreforts sont, en général, de même aspect que ceux des environs de Vivi ;

Vangele.

seulement ils présentent beaucoup moins de raideur, moins de rochers et pas de cailloux brisés ou autres. Ce sont plutôt des ondulations; mais elles sont parsemées de précipices profonds, vastes effondrements du sol laissant béants d'énormes entonnoirs aux parois d'argile rouge, au fond verdoyant de fougères et de palmiers.

t)0 PREMIÈRE PARTIE

Presque de lieue en lieue, sur les hauteurs, sont perchés au milieu de la mer des hautes herbes brûlées et comme des oasis de fraîcheur et de verdure, des villages entourés d'une ceinture de palmiers et de bananiers, de prnniers du Brésil, de bombax, de citronniers et- de figuiers sauvages. De temps à autre, on aperçoit des champs de haricots, de manioc et d'arachides tracés sur les terrains inférieurs (4).

Quant aux vallées, ce sont souvent des gorges aux pentes raides, souvent aussi de simples froncements du terrain. Mais toujours les bords de leurs eaux rapides et froides sont garnis d'arbres touffus, dont les frondaisons entremêlées à celles d'une foule de plantes grimpantes se rejoignent parfois au-dessus du courant et forment de vraies galeries; d'énormes buissons d'ananas sauvages rendent le fourré presque impénétrable. Malheur à ceux qui, succombant à la tentation de ces frais ombrages, négligent, dans un repos plein de charmes, les mesures de précaution nécessitées par la transition avec la chaleur torride ressentie sur les versants, où rien n'abrite contre un soleil implacable !

Vangele ayant reçu trente hommes pour élever sa station, nous prenons congé de lui, le 24 octobre. Nos étapes ne sont pas longues, parce que le nombre des charges étant presque double de celui des porteurs, ceux-ci font journellement deux voyages. Nous consacrons aussi parfois un jour entier à l'achat des vivres. Accompagnant les porteurs dans leur première marche du matin, nous arrivons au camp de bonne heure, et nous consacrons l'après-dîner à des courses dans les environs. Le sentier reste habituellement à environ une lieue du tleuve ; et quand nous le suivons avec la caravane, la gorge du Congo et ses diverses cataractes nous sont généralement dérobées. Nous nous rattrappons en allant les visiter un peu avant la soirée. Nous voyons ainsi successivement la chute de M'Bélo, celles de Mowa et de Massessé, le bassin de Pocock, et la prodigieuse cascade de l'Edwin Arnold qui tombe de trois cents pieds dans le Congo, par-^dessus une falaise à pic.

Dans cette région, le fleuve se précipite avec une fureur incroyable à travers une gorge vraiment infernale. Mais si le regard se reporte vers le plateau supérieur de la rive septentrionale, il s'y repose agréablement à la vue d'innombrables villages couronnés de palmiers. Dans

(1) Le caoutchouc est abondant dans les forêts du sud.

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le fond, les lointaines cimes montagneuses sont rendues moins dures pai' les vapeurs en suspens qui les estompent.

Le 26 octobre, il plut abondamment toute la nuit ; la première pluie étant tombée le 16, à Manyanga, la saison sèche est décidément finie.

J'éprouve ce jour-là de violents maux de tète. Une forte fièvre me prend le lendemain, et me garde quatre jours. L'ipécacuanha et la quinine font leur office; le 29, je ne puis marcher, on me porte dans un mauvais hamac improvisé; le 30, je suis convalescent. Nous passons, vingt-quatre heures après, l'Inkissi, rivière encaissée de cent mètres de largeur.

Le 4 novembre, campés dans une jolie plaine couverte depabuiers, nous découvrons à peu de distance du bivac, un curieux tombeau de chef indigène. Bâti dans une cabane à claire-voie, soigneusement entretenue, il a la forme d'un cône d'un mètre et demi de hauteur ; il est en argile séchée et orné de dessins rouges, blancs et noirs, ainsi que de petits miroirs et de bonshonmies en faïence européenne. Deux grossières statues en argile, représentant un homme et une femme nus, le flanquent. Un grillage en bois le protège; ses barreaux supportent de vieilles bouteilles vides et des assiettes coloriées.

Franchissant, le 6 novembre, à midi, le massif d'Yombi, nous avons atteint le village de N'Goma. Nous sonmies dans le pays des Wamboundou, peuple cultivateur. La région devient de plus en plus fertUe ; elle s'abaisse en pente douce vers le bassin du Stanley-Pool, dont on devine déjà la configuration au cirque allongé des collines de l'horizon. A vol d'oiseau, il n'y a plus que quinze kilomètres d'ici à Léopoldville. Il est résolu de laisser le gros des charges en arrière, et de brûler l'étape le même jour, malgré l'orage qui éclate à l'instant. Trempés jusqu'aux os, nous poursuivons miperturbablement notre marche. Vers cinq heures et demie du soir, le sentier se transforme subitement en un beau chemin, large et bien entretenu; et au bout de trois cents mètres, nous rencontrons le sous-lieutenant Grang, le chef intérimaire de Léopoldville. Il est venu au-devant de nous pour nous serrer la main. En quelques minutes, il nous fait déboucher dans sa station, sur la terrasse taillée à mi-côte dans un dernier contrefort dominant le pays plat situé à l'est. Devant nous s'étend l'issue déjà large de l'Étang de Stanley (1 ).

(1) Pool, « étaug » ea anglais.

o2 PREMIÈRE PARTIE

Ce n'(\st pas le momenl d'examiner en détail le panorama nouveau, ni d étudier la disposition des locaux de la station. Nous entrons dans un vaste bâtiment en pisé, où l'on nous assigne des chambres, et nous procédons, sans plus de cérémonie, au changement de nos vêtements trempés de pluie et de sueur. Nous avons parcouru, ce jour-là, plus de trente kilomètres de pays accidenté. Mais, malgré la fatigue, je dissimule mal la joie que j'éprouve ; j'ai atteint mon premier but : l'entrée au haut-Con^o.

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