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CHAPITRE IV

Léopoldville. — Les Batéké.

Quand on arrive du bas-fleuve à Léopoldville, on éprouve une sensation nouvelle. Tout un ensemble de causes : la vue du fleuve libre en amont, la fertilité du sol, l'attitude déjà fière et originale des populations indigènes, la rusticité des constructions européennes, l'activité rude des blancs, tout cela imprime un caractère nouveau à la contrée et laisse une impression de confiance naissante contrastant avec les idées de tristesse et de désolation qu'inspire la région des cataractes inférieures.

L'emplacement de la station de Léopoldville est admirablement choisi au double point de vue défensif et politique.

Le terrain acquis est indépendant du village voisin Kintamo et de son chef, l'ancien esclave N'Ga-Liéma, homme fourbe et avide; il a été concédé par les paisibles chefs wamboundou qui habitent à plusieurs lieues en arrière, sur la route de nos caravanes vers la côte.

Il domine toute l'agglomération des populations de Kintamo, ainsi que le fleuve. Mais il laisse à désirer par l'absence d'un terrain plat à moyenne hauteur. Pour obvier à cet inconvénient, Stanley a entaillé le flanc delà colline de manière à y créer un gradin, formant une terrasse large de vingt mètres et élevée de vingt-cinq mètres 'environ au-dessus de la nappe du fleuve. Sur ce terre-plein se

dressent deux bâtiments aux murs d'argile et aux toits de chaume; ce sont : la maison principale, à étage, servant d'habitation et de magasin, appropriée comme réduit de défense et mise à l'abri de l'incendie par une forte couche de terre recouvrant les plafonds ; et un pavillon pour les employés blancs, mécaniciens, charpentiers, jardiniers et capitaines de bateaux. A gauche, un hangar pour la scierie. En arrière, à une trentaine de mètres sur la pente de la colline, sont disposés la cuisine, l'étable (vide) et le poulailler.

Devant la grande maison des Européens, s'élève une agréable vérandah servant le jour aux assemblées avec les chefs indigènes et le soir aux causeries des blancs fatigués par le travail de la journée.

Un escalier de bois situé immédiateinent en face, conduit à une large avenue descendant droit au port et bordée des deux côtés par les maisonnettes des cinquante nègres de la garnison. Derrière ces cases sont enclos des jardins ombragés de bananiers.

Le port est une simple crique creusée de main d'homme, où se balance mélancoliquement le canot à vapeur à aubes VEn avant, immobilisé là par la perte d'une pièce essentielle, introuvable depuis le départ de Stanley pour l'Europe (1).

L'allège en acier est partie pour l'amont depuis le 13 octobre, avec le capitaine Hanssens et M. Boulanger.

Contre le port s'étend un champ de manioc de quatre hectares.

Sur la route de N'Goma, M. Teuz, l'infatigable et dévoué agronome allemand, a commencé de grandes plantations s'étendant sur dix hectares.

Il a aussi semé un petit champ de maïs. Entin, il fait planter le plus de bananiers et de plants d'ananas qu'il peut se procurer. C'est là une sage mesure de prévoyance, car Léopoldville est dans de mauvaises conditions pour son ravitaillement. En effet N'Ga-Liéma et son peuple, qui peut être évalué à 3,000 âmes au moins, ne cultivent guère, adonnés qu'ils sont au commerce d'ivoire dont les bénéfices leur permettent d'acheter leurs vivres au lieu de les produire euxmêmes. Ils sont donc nos concurrents pour l'achat du manioc. Cett«î racine est cultivée par la tribu des Wamboundou, éparpillée à quelques lieues au sud de Léopoldville. Par ses intrigues et par ses

( 1 ) Nous avons su depuis que cette pièce avait été jetée dans les cataractes par un employé inférieur, désireux de s'éviter de nouveaux voyages sur le fleuve.

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menaces secrètes, N'Ga-Liéma entrave l'arrivée des marchands wamboundou à la station même.

Le chef du poste, M. Grang, a l'ordre formel d'éviter le plus possible les conflits armés ; il doit donc patienter ; sa garnison compte d'ailleurs 31 Zanzibarites et 19 Kabinda, esclaves libérés, dont beaucoup sont très mous. Ces Kabinda sont envoyés régulièrement chez les Wamboundou pour y échanger des tissus contre la chikwanga ou pain de manioc. Ils s'acquittent très négligemment de ces fonctions, mais il est difficile de les conti'ôler, parce que le personnel blanc est trop peu nombreux, et que parmi les noirs il n'y a pas un cadre suffisant d'honmies de confiance.

La caravane de Valcke étant arrivée au Stanley-Pool, un certain nombre de ses hommes séjournèrent quelque temps dans la station et purent donner un vigoureux coup de main à l'extension des cultures.

Quand Braconnier revint prendre la direction de Léopoldville au mois de janvier suivant, il continua le travail des champs de manioc. Ils exigeaient des soins énormes d'entretien, car en cette saison de pluies diluviennes, la végétation herbue envahissait constaimnent à nouveau les plantations. Valcke reçut ensuite le commandement de la station et développa surtout les bananeraies. Le bananier a l'avantage de demander fort peu de soins et de varier agréablement la nourriture.

Je n'ai jamais pu savoir exactement pourquoi, quand je redescendis à Léopoldville en 1885, les champs de manioc avaient complètement disparu. Mais n'anticipons pas. Pour l'instant, l'actif et aimable sous-lieutenant Grang est occupé à nous faire visiter son établissement.

Il nous présente ses adjoints, M. Teuz, l'agronome, et M. Drees, le mécanicien — un gentleman en blouse, comme l'a si bien dit Stanley.

Enfin, nous allons visiter M. Comber, un missionnaire anglais de la Baptist-Missioji, qui reçoit l'hospitalité à la station. M. Comber est gravement malade de la fièvre bilieuse. En regardant sa face jaune, maigre et étirée, aux yeux profondément renfoncés, on se croirait en présence d'un cadavre.

Nous gagnons le sommet de la colline, et un superbe panorama se déroule à nos pieds. Nous sommes à 430 mètres au-dessus du niveau de la mer et nous dominons la nappe du fleuve de 160 mètres.

Notre regard est d'abord attiré droit au nord, au pied de la hauteur, par le grondement formidable qui s élève des cataractes du Djué et de celles du Congo. Nous voyons d énormes masses d'eau, enserrées ou embarrassées dans des rochers sauvages et bruns, se précipiter en bonds furieux, en formant des chutes d'un blanc de neige d'où s'élève un fin nuage d'eau pulvérisée ; des tourbillons tournent en tous sens ; des vagues désordonnées se heurtent ; et par-ci, par-là, entre toutes ces masses en lutte, existent des surfaces d'eaux d'apparence tranquille, bronzées par le soleil. La berge de la rive droite forme une haute bordure forestière, au-dessus de laquelle apparaissent les plateaux mamelonnés du nord, où les savanes se prolongent à perte de vue, coupées par de sombres ravins et par les bouquets de palmiers des villages indigènes.

En amont, le village de M'Foua, la future Brazzaville, croupit dans un marais dominé par les cônes bruns du plateau. Tout au fond vers le nord-est, éclatent en vive lumière les blanches falaises « dites de Douvres ; n puis, à droite entre deux hautes collines, s'aperçoit une percée dans la chaîne, perspective fuyante dans le vague ; c'est le débouché du haut-Congo dans le Stanley-Pool.

De là jusqu'à notre orient, s'étend en un vaste demi-cercle la plate bande des terres basses de la rive gauche, bordée à une lieue en arrièi-e par une chaîne de hautes collines boisées dominées par le pic de Manguélé (1) et se raccordant par le sud-est à Léopoldville.

Dans cette grande plaine marginale, nous ne pouvons apercevoir Kimpoko qui est trop loin; mais à leurs grands massifs de baobabs, nous reconnaissons Rindolo et Kinschascha.

La surface de l'eau, brillant miroir aux effets trompeurs, est divisée par la grande île boisée de Bamou et par quelques îles secondaires ; elle se rétrécit au rocher à pic qui, entre Kinschascha et Kintamo,fait face à Brazzaville.

Par la diversité de ses lignes et de ses couleurs conmie par son énorme étendue de vue, le paysage pris du haut de la colline de Léopoldville est réellement d'une beauté grandiose et inoubliable. Mais, en même temps, je ne sais quelle rêverie triste s'empare du spectateur. Dans ce beau décor, sauf l'eau qui bondit dans d'affreux

(1) Appelé plus tard le pic Meuse, en souvenir de l'ascension qu'eu fit le docteur de ce nom avec le baron voa Schwerin et des soins éclaires et dévoués dont ce médecin entoura nos malades.

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défilés, tout semble frappé d'immobilité et rien ne révèle l'activité humaine, la vie. Qu'est-ce, en effet, dans ce cadre gigantesque que le passage de rares pirogues, points noirs à peine perceptibles, ou la montée de maigres rubans de fumée de quelques villages, spirales dont le bleu pâle s'efface bientôt dans le bleu plus intense du ciel?

C'est cependant là la porte unique du haut-Congo, le goulot où aboutissent toutes les eaux du grand réseau du fleuve et des affluents qui s'épanouissent en amont.

Que notre entreprise réussisse et le commerce européen viendra peupler ces rives de ses blanches factoreries et sillonner ces flots de ses joyeux bateaux à vapeur.

Je comptais trouver à Léopoldville des instructions du capitaine Hanssens, représentant le chef de l'expédition dans le haut-Congo ; ignorant complètement mon arrivée, il n'avait laissé aucun mot pour moi .

Je devais donc attendre une occasion pour lui faire savoir que j'étais à sa disposition. Valcke, pour remplir une mission politique, avait à se transporter avec 50 Zanzibarites dans le pays de M'Suata et de N'Ga-Ntchou, à 150 kilomètres en amont de Léopoldville.

Ne trouvant aucune embarcation disponible à la station, il alla voir N'Ga-Liéma pour lui louer des pirogues indigènes. N'Ga-Liéma promit de venir négocier cette affaire le lendemain.

J'avais accompagné Valcke dans cette visite, et je pus me faire une idée première de Kintamo ; c'est, comme Rinschascha, une colonie de Batéké venus de la rive nord, et qui, petit à petit, ont gagné du terrain et de l'arrogance et ont substitué complètement au bord de l'eau leur pouvoir à celui des chefs wamboundou, les vrais propriétaires du sol.

Les peuples batéké s'étendent du nord (près des sources de rOgoué, du Niari-Lalli et du Léfini), vers le sud et l'est, le long de la rive septentrionale du Congo, du Djué jusque près de l'Alima; ils occupent aussi le pays à l'est du Stanley-Pool jusqu'au bas-Kassaï. Enfin, ils ont également des colonies derrière Bolobo. D'après M. P. de Brazza, les Batéké reconnaissent pour chef le Makoko du pays de M'Bé. Il existe un assez grand nombre de chefs prenant le titre de Makoko même sur la rive méridionale du fleuve. Dans le haut-fleuve, chez les Ba-Ngala, N'Kokû veut dire l'ancien; étant donnée l'aftînité

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(les divers dialectes du Congo, on pourrait peut-être en conclure que Makoko veut dire le patriarche de la tribu. Cette interprétation correspondrait assez bien à l'état politique de ces peuplades, qui n'ont pas de rois autocrates, mais un régime doux, dans lequel le plus vieux du village a souvent une influence prépondérante au conseil des seigneurs ou notables.

Les Batéké ont eu, comme d'autres tribus, des révolutions, des guerres, des rapts; et parmi les vaincus ou simplement les ambitieux, un certain nombre ont abandonnés leur patrie plus ou moins ingrate, pour passer sur la rive gauche du Congo et y fonder une série de petits établissements dont plusieurs se sont développés. Tels Kintamo, Kinschascha, un des quartiers de Kimpoko et M'Suata.

Quant à N'Ga-Liéma lui-même, c'est un ancien esclave batéké qui, à la mort de son maître, s'est émancipé, s'est enrichi, et, après diverses tribulations, a groupé autour de lui un certain nombre de notables et s'est acquis à Kintaino une véritable autorité.

Les Batéké marquent, lorsqu'on remonte le fleuve, une séparation nette avec les tribus de la région des cataractes d'aval. Ici, commence la mode des tatouages accentués et nombreux. Leur figure est striée symétriquement, des deux côtés de la fiice, par des coupures longitudinales de haut en bas, très rapprochées. Conmie les peuples d'amont, ils s'arrachent cils et sourcils.

Leur coiffure, absolument particidière à la peuplade, consiste en un gros chignon planté sur le sommet de la tête, un peu en arrière, et où vont converger, fortement tendus, tous les cheveux, sauf pourtant ceux des tempes. Ces derniers sont portés courts, et rasés de manière à dessiner des pointes vers les yeux.

Ils ornent ceux-ci, les bras et la poitrine de lignes d'argile rouges^ jaunes et blanches.

En général, ils ne portent pas de couvre-chef. Les reins et les jambes sont couverts d'im long pagne, en tissu européen commun; simple morceau d'étoffe noué sur le devant et dont les bouts, très longs, traînent entre les jambes.

Ils aiment les bracelets en laiton et diverses espèces de perles en verre.

Les lances ou piques font leur première apparition au Stanley-Pool, mais les Batéké ne les portent pas aussi habituellement que les gens d'amont. Ils marchent fréquemment armés d'un grand couteau de forme

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très variée, et, quand ils se rendent à longue distance, ils emportent • nn fusil à pierre. Grâce au commerce de l'ivoire, il y a plus d'un inillier de ces fusils dans la contrée. Les Batéké m'ont paru plus souvent grêles que bien membres.

Le village de N'Ga-Liéma, Kintamo ou N'Tamo, est bâti non en rues régulières, mais en groupes séparés de cases. Chaque groupe abrite une famille et les cases y sont placées dans le sens de la longueur sur les divers rayons d'un cercle, leur entrée tournée vers le centre, où est la cour, lieu de réunion de la famille.

La case, en herbes sèches, a la forme d'un rectangle à pignons ; les toits sont couverts d'herbes, et, comme dans la région des cataractes, ils ont les versants arqués de manière à former une espèce d'ogive.

Des bananiers, peu nombreux, et quelques palmiers entourent le village.

MM, Pierre et Jacques de Brazza ont trouvé les Batéké du plateau au nord du Congo sobres et travailleurs. Ceux de Kintamo ont, sans doute, perdu ces qualités en devenant essentiellement conmierçants ; ils sont grands buveurs et ils ne se fatiguent que dans d'interminables discussions d'achat et de vente.

Le cannibalisme régnerait chez certaines de leurs tribus du nord, mais elles ne mangeraient que les prisonniers et les morts pris à l'ennemi. Quelques-uns de nos soldats zanzibarites m'ont soutenu que les Batéké pratiquent clandestinement des sacrifices humains aux fimérailles.

En tous cas, la croyance à la sorcellerie existe chez eux, et les individus accusés d'avoir jeté de mauvais sorts sont soumis à l'épreuve du poison. Cette coutume est répandue dans tout le bas-Congo et bien en amont. Les Batéké sont aussi adonnés à la pratique dégradante du N'Dembo.

Les adeptes de cette idée sont amenés par les magiciens à se croire tombés dans un prétendu état spécial d'accès plus ou moins extravagant. Ils sont alors portés hors du village dans un enclos séparé et sont dits « mourants N'Dembo. » Ils forment ainsi peu à peu tout uji groupe où dominent les garçons et les fillettes, mais où l'on voit aussi souvent des jeunes gens, hommes et femmes. Les uns feignent, naturellement, l'accès; mais d'autres, atteints de contagion, ressentent des attaques d'hystérie : en sorte que le magicien réunit de 20 à 50 sujets.

Bien qu'on les suppose morts, leurs parents et amis fournissent les

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aliments qui leur sont nécessaires, et après une période variant, suivant les. coutumes, de trois mois à trois ans, le magicien se prépare à leur rendre la vie. Les honoraires de ce « docteur » ayant été payés avef un l)ou surplus pour une tête, les gens du N'Denibo sont ramenés à l'existence.

Ils commencent par soutenir ne reconnaîti-e ni gens ni choses. Mé.iue ils ignorent comment mâcher leurs aliments et leurs amis ont à faire cette besogne pour eux. Ils demandent tout ce qui est beau, parmi les objets appartenant aux non initiés, et battent ceux-ci s'ils refusent. Ils vont même jusqu'à étrangler et tuer des gens. On ne leur fait aucun mal de ce chef, parce qu'ils sont considérés comme inconscients.

Parfois, ils baragouinent un argot et agissent comnie s'ils venaient du monde des esprits. Puis, on leur reconnaît un nom nouveau, spécial à ceux qui sont « morts N'Dembo ». Il semble qu'il n'y a pas d'avantages attachés à l'initiation, et que la licence et l'amour du mystère .sont les seuls mobiles qui y induisent. On rapporta à M. Bentley, le savant et consciencieux missionnaire baptiste anglais, que cette pratique est en vigueur dans le haut-fleuvé comme dans la région des cataractes (1). Quant à moi, je n'en ai jamais entendu parler en amont. — D'après les missionnaires baptistes, les Batéké de N'Tamo ont bien un nom pour Dieu, l'être suprême, mais ils le conçoivent absolument indiflérent au sort des hommes et à leurs misères.

Dès lors, ils ne s'en préoccupent pas et reportent toute leur attention sur la puissance des fétiches et des charmes. Ils ne sont pas non plus idolâtres et les figures qu'on a pu trouver chez eux ne provoquent nullement leur adoration.

Néanmoins, ils croient vaguement à une autre vie, mais sans se faii'e une idée de ce qu'elle peut être.

Habiles conmierçants et détenteurs, jusqu'à l'ai-rivée de notre expédition, d'un vrai monopole d'intermédiaires entre les peuplades du bas et du haut fleuve, les habitants de Kintamo virent d'un œil défiant s'opérer notre installation â côté d'eux. Il n'est pas de mauvais tour dont leur chef N'Ga-Liéma n'ait usé pour nous nuire et nous dégoûter ; et s'il n'emploie pas ouvertement la force, c'est qu'il ne l'ose pas. Ou peut dire qu'il exploita de la manière la plus éhontée les

( 1 ) The Life on ihe Congo, by thc Rev. fV. Holtnam BetHley.

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sentiments généi'eux et pacifiques de Stanley et des divers chefs de Léopoldville. Il était d'autant moins excusable dans cette attitude, qu'il n'était qu'un intrus dans la contrée, ayant jadis imposé son établissement.

Nous avions été reçus avec affabilité par les gens du village : nous étions d'ailleurs guidés par l'héritier du trône de N'Ga-Liéma. Dans ce pays, c'est le neveu, fils aîné de la sœur aînée, qui a le droit d'héritage.

Près du bord du fleuve est un camp de marchands bayanzi, gens des tribus bordant la rive gauche du haut-Congo sur une assez grande étendue. Je remarque leur figure intelligente, leur coiffure, etc.. Mais je compte m'occuper d'eux plus sérieusement quand je serai dans leur propre pays.

Le 9 novembre, une pirogue envoyée de la station de M'Suata nous apporte des nouvelles du haut-Congo. Le capitaine Hanssens, an passant par ce point, en avait emmené le sous-lieutenant Janssen et avait confié provisoirement le poste à M. Boulanger.

Il était parti pour Bolobo et l'on n'avait plus de nouvelles de lui.

Dans la matinée de ce jour, N'Ga-Liéma s'était rendu à la station pour y traiter avec Valcke l'affaire des pirogues que cet officier lui demandait en location. N'Ga-Liéma avait d'abord déclaré n'avoir pas ses embarcations chez lui.

Valcke lui avait alors demandé de s'en procurer d'autres chez ses amis. Le chef indigène avait répondu : « Je ne demande pas mieux, mais c'est impossible. » Sur quoi, Valcke avait pris sa grosse voix pour déclarer : « Je m'appelle Tembo (éléphant), et n'oubliez pas « qu'il vaut mieux être mon ami que mon ennemi ; allez et revenez (c promptement m'annoncer l'arrivée des pirogues. » N'Ga-Liéma, consterné, avait promis toute une flottille ; mais il ne revint plus à la station et n'y envoya ni un message ni un canot.

L'arrivée de la pirogue de la station de M'Suata suggéra alors à Valcke l'idée de l'utiliser pour monter à ce poste, s'y procurer les embarcations nécessaires et les envoyer à Léopoldville prendre son escorte.

Je lui offris immédiatement de me charger de conduire cette dernière, aussitôt les canots arrivés, de manière à le dispenser de redescendre et de remonter. Cette offre fut acceptée. J'allais, par

suite, me trouver dans quelques semaines plus à portée du capitaine Hanssens. — Nous célébrâmes, le 15 novembre, la fête du roi Léopold II, le promoteur généreux de notre entreprise. Ce fut un grand pi'oblènie de confectionner les drapeaux belges destinés à l'ornementation de la vérandah, transformée en salle à manger. Quant au portrait de Sa Majesté, il fut obtenu par l'agrandissement y une échelle énorme du dessin d'un timbre-poste.

Une distribution d'étoffe mit nos Zanzibarites en joie, et ils nous donnèrent le spectacle d'une fantasia hautement pittoresque. Faisant face féroce, le corps couvert de manteaux multicolores et de grandes robes blanches, la tète coiffée d'un turban éclatant, ils présentent un bariolage brillant et anhué d'un mouvement incessant. Ils s'attaquent en gambadant, se déchargeant le fusil au nez ou dans les jambes, le tenant soit au-dessus de la tète, soit à côté, soit autrement encore, mais jamais épaulé. Tandis que les uns se précipitent, les autres plus ou moins groupés dansent sur place, sur un air d'un rythme uniforme, mais d'un ton croissant. Au maximum du ton correspond la plus grande intensité de mobilité et de feu de ceux qui parodient le combat.

Un dîner, remarquable pour le lieu, réunit tous les blancs de Léopold ville, y compris M, Comber, parfaitement rétabli de sa fièvre l)ilieuse hématurique.

Le festin fut arrosé de simple vin de palme, ce qui ne diminua en rien la chaleur du toast poi'té à la santé du Roi.

Valcke partit le lendemain matin pour M'Suata. Ce même jour, vers onze heures, se produisit un incident sérieux.

Les hommes de la station étaient dispersés au travail, dans les champs, dans les jardins, aux constructions, aux ateliers. Les blancs vaquaient à leurs occupations diverses.

Soudain, un de nos domestiques appela l'attention de M. Grang vers le bas de la terrasse. Trois enfants indigènes fuyaient devant une bande d'une trentaine de forcenés, armés de grands couteaux. En tète, on remarquait N'Ga-Liéma et ses principaux sujets. Bientôt, les enfants furent violemment saisis et ils allaient être entraînés à Kintamo, quand Grang fit battre l'alarme sur le gong de signal. Nous nous précipitons au dehors. Du haut et du bas de la colline, du camp, de la campagne, du port, nos Zanzibarites et nos Kabinda,

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brandissant leurs instruments de travail, se ruent sur les ravisseurs. Ceux-ci ont pris la précaution de se diviser en plusieurs groupes courant dans des directions divergentes.

Mais, coupés et cernés, bientôt ils doivent lâcher prise ; et les enfants sont mis à l'abri dans la maison principale. J'ai remarqué, au com's de cette lutte heureusement non sanglante, que les beaux muscles de quelques gaillards natifs n'ont pas autant de vigueur que d'apparence.

Grang fait rassembler tout le monde, vainqueurs et vaincus, sur la terrasse devant la vérandah et ouvre la palabre. Quand chacun a bien soufflé et s'est un peu calmé, le chef de la station prend la parole :

— N'Ga-Liéma, que signifie ce rapt sur le terrain neutre des blancs ? N'es-tu plus notre allié, ne sommes-nous plus tes amis que tu violes ainsi nos conventions? Tu venais prendre chez nous les fils de Kimpé, notre bon voisin : pourquoi?

N'Ga-Liéma répondit : « Leur père est en dette envers moi; je » prenais ses enfants en gage. »

— Mais, N'Ga-Liéma, as-tu oublié que le terrain des blancs a été reconnu inaccessible aux démêlés de vos villages? N'as-tu pas souvent senti l'utilité d'avoir un lieu où tous, amis et ennemis, sont sûrs de pouvoir venir trafiquer sans crainte?

— J'ai été habitué à ne pas me laisser imposer la volonté des autres chefs, dit N'Ga-Liéma; et certes, Boula Matari (Stanley), s'il était ici, me rendrait ces enfants.

— Tu te trompes; rappeUe-toi que c'est lui qui fit accord, ici-même, avec tous les chefs du pays, pour faire de la station naissante un lieu neutre comme vos marchés*

— Alors, vous ne me rendrez pas les enfants?

— Je regrette de te déplaire, mais je vais les faire reconduire à leur chef sous bonne escorte. (Entretemps, on avait fait évader les pauvres petits, et ils étaient déjà loin).

« Crois-moi, N'Ga-Liéma, restons bons amis; et pour cela, respec- » tons nos conventions. Je ne vais pas chez toi faire la loi; ne viens « pas la faire chez nous. Si tu prends ces enfants une autre fois, hors » de mon enceinte, je n'irai pas me mêler de cette affaire. Je devrais » t'imposer une amende, mais je t'en tiens quitte pour cette fois. »

Le chef de Kintamo se retira furieux, malgré le ton amical, quoique ferme, sur lequel Grang avait traité la question.

Grang, au dévouement et à l'intelligence duquel je tieijs à rendre hommage, avait entrepris de diminuer tout doucement, à mesure que nous gagnions de l'influence, les privautés qu'il avait follu permettre au début, aux chefs et à leurs enfants, telles que la permission d'entrer dans la salle à manger et de s'y installer pour de longues heures, de loucher à tout, etc. Plusieurs d'entre nous avaient le tort de le pousser, d'ailleurs sans succès, à brusquer les choses dans cette voie. J'en étais, hélas ! parce que j'étais encore plein d'inexpérience et imbu des sottes et stériles idées de fausse fierté qui régnent chez beaucoup d'Européens dans le bas-fleuve.

Je changeai singulièrement dans la suite ma manière de voir à cet égard, parce que je me rendis compte que pour élever le nègre, il faut d'abord sembler se mettre à son niveau intellectuel, ne pas se moquer de ses mœurs, ni afficher le mépris de sa race, mais lui témoigner de la considération et des sentiments humains.

Je vis, un jour, une énorme pirogue descendre le fleuve, remplie d'hommes chantant et criant, et portant vers son milieu un amas cylindrique rouge. J'appris que c'était la dépouille d'un homme riche et puissant (l'un ne va pas sans l'autre). Le cadavre est dans ce pays replié en N, les genoux au menton, et enveloppé de toutes les étoffes du défunt. Le plus riche devient l'axe du plus gros cylindre. Après de grandes fêtes, le corps ainsi emmailloté est déposé dans une case. On enterre avec lui ses tils de laiton, ses fusils, en un mot l'ensemble de sa fortune en marchandises.

Nous avons dépassé la première moitié de novembre et les pluies sont devenues fréquentes et formidables. Le Congo charrie des îles flottantes (dont quelques-unes ont de trente à cinquante mètres de long), débris des rives emportés par les eaux et véhiculant parfois toute une famille d'oiseaux d'eau.

Le 49, je profitai du dimanche pour faire avec Grang une excursion en aval près des grandes chutes. Nous espérions tirer quelques grosses bêtes. En général, le gibier n'est pas trop rare, surtout celui de plume ; il y a des ramiers et des perdreaux en assez grand nombre. Mais le gros poil nécessite l'aftut de nuit, ce qui amène des fièvres parfaitement inutiles. Nous découvrîmes, à une lieue en aval de la station, près du fleuve, une magnifique plaine, où se voyaient des traces d'hippopotames et de crocodiles, et des laisses d'anti-

lopes; mais nous n'aperçûmes aucun animal. A ce propos, un mot sur les ressources en vivres. Les chèvres et les poules sont petites et peu nombreuses. Les cochons noirs sont assez abondants, mais je les crois peu sains à manger. Le poisson frais est assez difficile à achetei'. L'huile de palme est rare et généralement rance. Le vin de palme s'obtient assez aisément en petite quantité. Les œufs et les bananes sont rares et chers; en revanche, les ananas affluent. Le citron, répandu en aval, n'existe guère ici. Le jardin de la station, mal situé, sur une pente très forte, reprend vigueur sous l'influence des pluies nouvelles et nous donne en abondance des tomates, de la salade et des radis.

Le maïs de notre champ était très bien venu. Malheureusement, depuis l'arrivée des dernières caravanes, il a été pillé nuitanunent et il reste à peine au dévoué Teuz de quoi ensemencer de nouveau le champ. En ce moment, les approvisionnements européens de la station sont très minmies et, pour comble de malheur, nous nous procurons difficilement la chikwanga ou pain de manioc. Le pauvre Grang est bien malheureux de ne pouvoir nous donner qu'une mince tranche à chaque repas.

Dans la soirée du 23 au 24, Grang reçut avis qu'une caravane de porteurs zanzibarites était arrivée à N'Goma et refusait d'avancer. Il partit la nuit, tomba au milieu de ces porteurs au réveil, et les poussa devant lui jusqu'à la station.

Il venait de rentrer quand, au large de M'Foua, apparut la baleinière en acier qui avait emporté le capitaine Hanssens, vers l'amont, le 13 octobre. Nous allions enfin savoir s'il avait réussi. Hanssens écrivait à Grang avoir obtenu, non sans peine, une concession à Bolobo et y avoir coimnencé les travaux d'une station nouvelle. Il appelait Orban sans délai, mais ignorait toujours mon arrivée au Congo. Tout son monde était en bonne santé. Ces heureuses nouvelles nous remplirent d'espoir. Le lendemain, la baleinière, baptisée désormais L Eclair eur, repartait pour Bolobo avec Orban et des marchandises d'échange.

Je retournai plusieurs fois chez N'Ga-Liéma pour m'initier un peu à la vie des Batéké et je réussis à me mettre en bons termes avec ce chef. Cela allait m'ôtre utile quelques jours plus tard.

La chikwanga manquait de plus en plus ; le 29 et le 30, les Zanzil>arites n'eurent pas la ration. Après deux jours de jeûne supportés stoïquement, ils vinrent poliment réclamer à manger. Il fallut entamer

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la petite réserve de six sacs de riz et suspendre le travail pour envoyer les homme.s au loin acheter leurs vivres.

Novembre était fini, et aucune pirogue ne m était encore arrivée de M'Suata. Je devins inquiet sur l'issue des démarches de Valcke et j'allai le 1^'" décembre avec Teuz à Kinschascha, pour nouer des négociations avec le chef de ce village, dans le but soit d'obtenir des canots, soit de m'informer des chemins de terre conduisant à M'Suata. Kinschascha est dans un joli site plat, ombragé d'arbres superbes. Le vieux chef N'Tchouvila me fit un excellent accueil, me donna des renseignements sur les chemins, mais assura ne pouvoir me procurer des embarcations.

Il m'offrit de la bière de maïs, puis me demanda si je voulais m'établir chez lui.

— Il se pourrait, répondis-je, que Boula Matari t'envoyât un blanc pour bâtir chez toi, si tu n'étais pas dans la dépendance de Comanda. (C'est ainsi que l'on appelait M. de Brazza, sans doute d'après ses laptots qui le nommaient Commandant).

— Je ne suis nullement lié envers Comanda, et j'accueillerais volontiers un fils de Boula Matari qui serait bon et juste.

— Mais, répliquai-je, il te faudrait l'assentmient du Grand Makoko de M'Bé qui, lui, s'est engagé envers Comanda.

— Nullement ; je suis ici hors de son pays et absohmient iiidépendant.

Pendant que nous causions, la fièvre m'avait pris et je me mis à grelotter. N'Tchouvila me prêta obligeanmient un petit canot pour retourner à Léopoldville. Rentré chez moi, je me mis au lit et je provoquai la transpiration. Dans l'après-dîner, un peu remis, je me levai pour assister à l'arrivée de deux pirogues que Valcke m'envoyait. Peu après leur entrée dans la crique, une troisième embarcation, beaucoup plus grande, apparaissait ; son équipage se partageait fiévreusement eiTtre les pagaies et les écopes.

Le misérable canot faisait eau jusque près du bordage et, à quelques mètres du débarcadère, il coula.

Nous pûmes le renflouer et le tirer à terre, mais un examen attentif nous prouva qu'il était absolument inutilisable. Valcke m'écrivait : «Je t'envoie quatre pirogues; » je n'en voyais que trois, dont une hors de service. A ma question où était la quatrième, il me fut répondu qu'elle était encore en plus mauvais état que celle qui venait de

sombrer et qu'il avait fallu rabandonnei* à deux lieues de M'Suata.

Je pouvais à peine mettre vingt-trois hommes dans les deux {)irogues arrivées en bon état et je devais en embarquer plus de (•inquante, pagayeurs natifs compris, et au moins trente charges. Avec l'appui de N'Ga-Liéma, je me procurai chez Makabi un canot pour dix-sept pagaies et chez Mangi, le Bayanzi, un autre pouvant porter treize hoimnes.

Cette affaire m'avait pris plusieurs jours, pendant lesquels la fièvre, tout en diminuant, ne m'avait pas quitté. Je manquais aussi de pagaies.

La veille du départ, je réunis mes hommes et je leur fis demander lesquels d'entre eux savaient pagayer. Un seul se présenta. Rien d'étonnant à cela. En général, il faut, avec les Zanzibarites, ordonner et non demander, surtout quand ils savent avoir à faire à un novice dont ils ne connaissent pas encore le degré de volonté. Après de longs pourparlers, je finis pur désigner quinze hommes comme canotiers auxiliaires. Avec les dix envoyés par Valcke, cela faisait vingt-cinq ; c'était peu pour le courant du fleuve, très violent jusqu'au delà du goulot du Pool. Plein de candeur, j'engageai les autres honuTies à se tailler des pagaies grossières pour passer au moins ce mauvais pas.

jusqu'à l'équateur 69

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