‹ Sur le Haut-CongoChapitre 6 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Jusqu'à M'Suata et Bolobo, aller et retour.

La matinée du 5 décembre était belle et nous partîmes vers neuf heures par un beau soleil. Sali, le nyampara (sergent) de la station, m'avait conseillé de jumeler mes pirogues : j'y avais renoncé, pensant que mes hommes déjà peu expérimentés pour conduire une pirogue isolée, auraient été bien plus embarrassés pour diriger une réunion de canots. Ce fut un bonheur.

La première pirogue. Le Mmigi, portait dix-sept honmies et était placée sous les ordres du chef Khamissi-Pari, ini homme de confiance parlant l'anglais et l'écrivant un peu.

La deuxième pirogue. Le Makabi, était montée par treize hommes et devait être surveillée par le même Khamissi. — Puis venait le deuxième groupe, composé du n° 1 avec onze hommes et du n" 2 avec douze hommes et moi-môme.

Le vieil Amadi, ancien compagnon de Cameron, était dans mon bateau. Une petite tente avait été dressée au-dessus de ma chaise.

Vous figurez-vous bien, cher lecteur européen, ce qu'est une pirogue et la sensation qu'y éprouve le passager non rompu à sou mouvement ?

Imaginez un tronc d'arbre évidé, aux extrémités aiguës, renflé au centre, long de huit à quinze mètres, haut de trente à quarante

70 r'REMlÉRE PARTIE

centimètres et un peu plus large que haut, aux parois <]c la mince (■•paisseur de deux pouces, et dont le boi'd supérieur dépasse à' peine la ligne de flottaison de vingt centimètres.

L'équipage est debout, penché moitié à droit(^, moitié à gauche, pour plonger les pagaies en nombre égal à bâbord et à tribord. Le mouvement de pagayage sur les deux bords ne se fait pas en même temps, mais alternativement, en sorte que le frêle esquif roule incessamment de droite à gauche et réciproquement.

Ajoutez que le moindre dérangement des pieds et du corps des pagayeurs se fait sentir et que l'on est collé l'un sur l'autre en une seule iile, dans laquelle tout trouble, survenant en \m point (juelconque, se répercute d'un bout à l'autre.

Pour compléter le tableau, songez que l'on embarque continuellement de l'eau et que les pieds prennent ainsi un bain permanent; et n'oubliez pas que le ti'onc d'arbre vogue sur la nappe aveuglante du fleuve, vrai miroir d'argent reflétant tous les feux de l'ardent soleil du centre de l'Afrique. Aussi, même quand la température est très supportable à terre, est-elle suffocantes en pii'ogue.

Maintenant, en route :

— Kwa-héri! crient les Zanzibarites.

— Àfboîé! clament les Batéké.

— Good joiirney ! dit M. Comber.

— Gute Reise ! fait Teuz.

— Bon voyage! finit Grang, traduisant toutes les autres apostrophes.

Le premier kilomètre est franchi avec calme; les pirogues sont fortement chargées et nous devons longer la rive de très près pour éviter le grand courant. Mes Zanzibarites semblent choisis parmi des honunes qui n'ont jamais vu l'eau ; leur maladresse est remarquable et provoque les rires des gens de N'Ga-Liéma. Mais, peu à peu, le mouvement des pagaies devient un peu moins fantasque, et plus régulier. La crue du fleuve est considérable. Nous approchons de la pointe des rochers à pic qui, dans quelques semaines, prendront le nom du lieutenant autrichien Kallina ; ce cap est longé par un petit rapide.

Le «<' 1, sous l'empire d'un roulis violent, est le théâtre d'un instant de panique. Un géant, le M'Nyamnouési Zinga, qui passait pour le brave des braves, est pris de terreui', saute sur une branche

jusqu'à l'équateur • 71

d'arbre qui surplombe le fleuve et prend la fuite vers Léopoldville.

Nous obliquons à gauche pour éviter le rapide. Le Mangi, qui tient la tête avec ses dix-sept pagayeurs, porte notre guide, un nommé M'Senné, de M'Suata ; et l'on m'a recommandé de m'en rapporter à lui pour la route à suivre. Sa pirogue gagne le large et met le cap sur M'Foua à la rive droite ; je me dis que, probablement, il va chercher le chenal central le long de la grande île de Bamou. Nous nous engageons dans son sillon, ma pirogue tenant toujours la queue pour surveiller l'ensemble de la flottille. Dans ce moment, j'éprouve un peu de la fierté d'un amiral passant son escadre en revue.

La nage devient dure, nous avons le courant en biais.

Mon regard se porte vers le centre du Pool et s'attarde à contempler cette énorme plaine d'eau, ses îles pittoresques et son fond de collines.

Quand je reporte la vue vers mes pirogues, je m'aperçois avec stupéfaction que nos distances s'allongent démesurément. Le Mangi est au moins à huit cents mètres de moi. Et les intervalles augmentent de plus en plus, bien que nous approchions certainement de la rive droite. Tout à coup, un sourd grondement frappe mes oreilles à ma gauche; je me retourne alors et je reconnais, à deux cents mètres seulement, le rebondissement du flot sur les premiers rapides de la grande cataracte.

Plus de doute; nous avons dérivé en quelques minutes avec une vitesse énorme. Si la dérive continue, nous sommes perdus. Inutile de continuer à lutter contre le courant.

Je prends une brusque résolution : « Mettez le cap sur la rive veis l'aval, et que tous pagayent; que ceux qui n'ont pas de rames useiit des mains ou des crosses de fusils. »

Nous filons avec une rapidité inouïe ; en un instant nous sommes près de la rive.

— Vite ! saisissez ces branches d'arbres.

Il était temps : cinquante mètres plus bas, nous roulions dans les cataractes. A peine sommes-nous contre terre, enfouis sous les grands arbres, que le n^ 1 passe, entraîné dans une course vertigineuse.

Le Makabi le suit de près, mais lui, au moins, peut s'accrocher aux ramures, à vingt mètres de nous. On lui demande où est le nP I. — « Disparu, » répond l'équipage.

On fait silence, on écoute. Rien !

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J'envoie par terre une reconnaissance, dirigée par Amadi. Elle grimpe le talus escarpé de la berge, au milieu de légions de fourmis, aux morsures cuisantes. Au bout d'une heure, elle reparaît sans avoir vu une trace de la pirogue et de son équipage.

C'est un désastre !

J'ordonne de rembarquer malgré la vive répugnance des hommes, que ce malheur a démoralisés.

Nous remontons le fleuve vers M'Foua, nous halant à l'aide des branches qui partout s'avancent sur l'eau. Ma tente, inutile de le dire, a été mise en pièces. Enfin, le courant devenant moins fort, on peut pagayer. A une heure, le n° 2 était à M'Foua avec le Makabi. Le Mangi nous y attendait.

Nous étions à Brazzaville et je pouvais craindre une réception peu cordiale des indigènes, étant donnée la manière peu pacifique dont ils avaient salué Stanley, en 1881. Mais le chef du lieu vint à moi et m'offrit tout de suite une franche hospitalité. Le fameux sergent sénégalais Malamine, et ses trois laptots, avaient abandonné le pays depuis six à huit mois, et l'on ne voyait plus le moindre indice de la ville française, marquée sur les cartes de Paris.

Le chef du village indigène m'indiqua pour logement une de ses cases, dans laquelle étaient empilées vingt-cinq belles défenses d'éléphant.

Concevant des doutes sur le sort du «° 1, j'envoyai Amadi avec dix hommes à sa recherche. Mon bonheur fut grand quand, le lendemain au soir, je. vis revenir ce canot intact avec tous ses hommes et ses ballots. Il avait passé un premier rapide, et finalement avait pu gagner la terre — non sans secousses et émotions.

A Léopoldville, on m'avait reconnu à mon casque blanc dans ma descente vers les cataractes et on m'avait cru perdu. Je rassurai Grang d'un mot et j'achetai des pagaies pour |pus les honmies.

Deux jours entiers avaient été perdus.

Nous repHmes le voyage le 7 décembre, à six heures et demie du matin, par un temps « gris de Belgique ». Sous cette lumière froide, le vert des hautes herbes paraît d'un cru désagréable. Nous voguons doucement au début, les pagayeurs zanzibarites s'efforçant d'acquérir le mouvement régulier des nautoniers indigènes.

Ils se rendent bientôt compte du calme relatif de ces eaux, qui ne sont plus resserrées dans un étroit défdé comme l'avant- veille, mais qui s'épanouissent maintenant en une vaste étendue. Et le cadencement des pagaies s'accélère, scandé par leurs chants en kiswahili, célébrant le gi'and danger évité. La pointe occidentale de l'île de Bamou est atteinte ; nous allons longer sa côte sud et orientale jusqu'à son extrémité nord.

Cette journée s'écoule monotone; à peine rencontrons-nous une pirogue. Il me semble que j'entre décidément dans une région déserte et sauvage. A notre gauche se déroule l'uniforme et interminable terre de Bamou aux plages herbues, boisée dru et haut au centre. A droite, les petites îles secondaires montrent plus de roseaux et moins de bouquets de bois; par intervalle, elles démasquent la rive sud dont l'aspect se confond presque avec le leur.

Vers onze heures, le ciel se couvre de nuages couleur d'encre, venant du nord-est avec une rapidité énorme. Un vent violent se déchaîne et soulève les eaux du Stanley-Pool en petites vagues, aussi dangereuses pour nos minuscules pirogues que les grands flots soulevés d'une mer en tempête le sont pour les vaisseaux transatlantiques.

Heureusement, la rive de l'île de Bamou est longée par de grandes herbes submergées. Nous avons le temps de nous réfugier entre leurs hautes tiges. La pluie éclate formidable, en ondées, en rafales; ce ne sont plus des gouttes, ce sont des nappes d'eau qui tombent. Nous restons là, immobiles dans les roseaux, le dos courbé sous la bourrasque, moi dans un énorme manteau imperméable, la tète encapuchonnée, suant d'être trop enfermé, et mes noirs enveloppés dans leurs pauvres loques bientôt percées et grelottant de froid.

Mais ils ne pensent, eux, qu'au bivac du soir et à la pâtée qui cuira sur un joyeux feu de bois, tandis que mon imagination me promène en Belgique, où à cette heure mes camarades rentrent de l'exercice et lisent leur journal en déjeunant au coin du feu.

Au bout d'une grosse heure, l'ondée cesse. Le ciel se nettoie rapidement; le soleil apparaît triomphant et déverse ses faisceaux bridants sur nos tètes.

- — Bari Vouangounna ( 1 ) ! Et la nage reprend placide, cadencée. Tout en avançant, nous rongeons une arête de poisson ou un os de

{i) Au large, hommes libres ! (nom usuel (loiiué aux Zanzibarites).

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poulet, agrémenté d'un peu de chikwanga et largement arrosé de coupes de Château-Congo. Ce breuvage trouble a, au- moins, l'avantage d'être inépuisable et à la portée de la main.

Vers quatre heures, la pointe orientale de Bamou est dépassée ; l'île s'infléchit vers le nord.

Au bout de quatre nouveaux kilomètres, nous campons sur un promontoire sableux, petit tertre émergeant de l'inondation, sur lequel on placerait difilcilement deux billards, mais où paraissaient à l'aise six minuscules huttes de pêcheurs et une dizaine de foyers surmontés de grands châssis, portant des rangées de poissons qui s'entiunent doucement au-dessus des feux de bois.

Les pêcheurs de profession, c'est-à-dire ceux dont la pèche est l'occupation normale et constante, m'ont paru être dans tout le Congo, jusqu'aux Stanley-Falls, les honmies les meilleurs et les plus honnêtes. Cela se comprend : se livrant à un travail régulier, en bandes isolées et faibles, ils n'ont guère de goût pour la rapine ni de dispositions guerrières. Ils essayeront conmie tous les nègres et conmie tous les blancs de vous compter leur poisson à un prix exorbitant, si vous voulez le payer; mais ils volent beaucoup plus rarement que les congénères de la terre ferme. Leurs conmmnautés vivent d'une vie primitive, touchante par sa simplicité et par son rude labeur. Elles sont dignes d'intérêt, et il faut excuser la défiance qui les rend un peu farouches.

L'arrivée de la bande de mes bruyants et vigoureux gaillards stupéfia rhmnble hameau. Mais notre bonne humeur le rassura bientôt, et le chef de la famille, un petit vieux à la figure aussi ratatinée que ses produits fumés, m'offrit un chapelet de poissons, enfilés avec un art primitif, par ordre de grandeur, sur trois baguettes de bois. En échange, je donnai à l'ancien une brasse de mouchoirs rouges, et il me parut que, sous sa peau noire, il rougissait de satisfaction. i

Mon cuisinier, qui s'était jusqu'ici distingué surtout par son habileté conmie charpentier, eut bientôt fait de me rôtir un poulet, dont les déchets me firent un bouillon facile à digérer. Un gobelet de thé et une pipe achevèrent le repas. J'allai m'asseoir aux feux connnuns de mes Zanzibarites et des pêcheurs, réunis là comme de vieux amis, et j'essayai de comprendre quelque chose de leur conversation. Cette habitude, que j'adoptai alors et que je conservai toujours, de prendre

7G PREMIÈRE l'ARTlE

place de temps à autre au foyer des noirs, est, je crois, des plus utiles à l'Européen pour gagner leur confiance, étudier leur caractère, leur esprit et leurs mœurs. Il n'y perd nullement de sa dignité, (juand il sait conserver à sa familiarité la retenue voulue.

La nuit était venue depuis longtemps ; ma tente et mon lit étaient dressés.

Mais, depuis la tombée du jour, le silence de l'immense nature était troublé par les profonds grognements de troupes nombreuses d'hippopotames et par leurs énormes aspirations d'air. Leurs têtes grotesques se montraient à quelques mètres du bord de l'eau, en masses compactes. Évidemment, nous les intéressions vivement. Finalement, la fatigue m'assourdissant, je me glissai dans ma couche, en passant par l'ouverture la plus étroite de mon moustiquaire, que je refermai vivement et hermétiquement.

■ Hélas ! peine perdue. Au bout d'une heure passée à me donner des claques pour écraser les quelques moustiques qui s'étaient fait enfermer, l'invasion de leurs pareils prend des proportions démesurées. Si encore ces ennemis se taisaient. Mais non. Leur bourdonnement incessant vient ajouter à l'agacement produit par leurs morsures. Les odieux affamés, ne se contentant pas de ma figure et de mes mains, percent mon caleçon et ma chemise de flanelle. La nuit se passe sans que j'aie fermé l'œil, sans que la lutte la plus ardente et la plus burlesque ait été interrompue un instant. Je salue l'aurore comme l'heure de la délivrance et mes hommes éprouvent le même soulagement. Nous déjeunons et nous embarquons.

La berge escarpée de Kmipoko apparaît à droite, et les fumées des foyers nous dévoilent l'emplacement de ce village.

Vers midi, l'île de Bamou est enfin dépassée ; l'entrée d'amont du Stanley-Pool se présente avec ses contreforts verdoyants, aux pentes raides, surtout au cap d'Liga. A gauche brillent les falaises blanches dites Dovers-Cliffs, précédées d'îlots à palmiers. La scène est très belle, mais de courte durée, car une pluie d'orage s'approche de l'amont.

Nous nous réfugions dans l'îlot boisé qui occupe l'axe de la « porte » du Pool. Mais avant d'atterrir, nous heurtons un parti d'une trentaine d'hippopotames dont nous avons, sans doute, troublé les conciliabules et qui se met en devoir de nous barrer le chemin. Au fond, ce sont d'honnêtes monstres, malgré l'aspect terrible qu'ils

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prennent quand ils bondissent en ouvrant leur vaste gueule pour montrer leurs grandes dents crochues. Nous les dispersons à coups de fusil.

La pluie se dissipe au bout d'une heure et j'ordonne de repartir. Le guide M'Senné ne l'entend pas ainsi. Il est très bien dans cette île. « Dans ce cas, dis-je, qu'il y reste. » Et nous voilà démarrant; le récalcitrant doit se précipiter dans l'eau jusqu'à la ceinture, pour rejoindre sa pirogue. Une bonne lieue plus loin, nous établissons le camp, à un endroit de la rive gauche baptisé à juste titre par les Zanzibarites Kampi a Niouki,\e camp des abeilles. 0 misère! le front encore gonflé des piqûres des moustiques de la veille, je réussis à me faire planter un dard d'abeille dans la nuque. Puis, la nuit, nouvel assaut des moustiques. Mais, cette fois, je réussis à m'en garder un peu mieux.

Je n'entends pas épuiser la patience du lecteur en lui décrivant par le menu chacune des vingt à trente indentations et chacun des caps dessinés par les rives du fleuve jusqu'à M'Suata. Sur cette distance d'une centaine de kilomètres, on rencontre à peine trois ou quatre villages peu importants, tous situés sur la rive gauche, et deux îles.

Le fleuve coule entre deux rangées de contreforts de près de cent mètres de hauteur, séparés par de courtes vallées. Les pentes sont partout arrondies, et le vert sombre de l'ensemble est taché près des sommets par de jaunes clairières d'herbes desséchées, qu'on dirait le résultat de coupes systématiques, tant leurs contours sont 'rectilignes.

La rive gauche ressemble absolument à la rive droite, sauf en deux ou trois points où des vallées plus larges déterminent quelques plaines basses dans lesquelles se dressent, décapités, les troncs ventrus et rugueux de plusieurs centaines de pahniers borassus; de loin, on dirait d'inmienses champs de supplice, aux nombreux poteaux d'exécution disposés par l'ordre de quelque potentat, d'une cruauté large. De près, ces arbres privés de vie afln de satisfaire un instant le goût des indigènes pour leur jus fermenté, font penser à l'imprévoyance des nègres. Ce sacrifice de l'avenir à la jouissance immédiate est la caractéristique de beaucoup de tribus, surtout de celles qui font le commerce au lieu de cultiver la terre (1).

(1) On sait quedans les forêts côtières de la mer, les indigènes du Gabon et du Quilloii détruisent les plantes à caoutchouc par des procédés de récolte semblables.

Du « camp dos abeilles » àM'Suata, nous naviguâmes quatre jours, et journellement nous subîmes la pluie de rigueur. Au village de M'Boua, le chef indigène me combla d'honneurs — parmi lesquels je notai un applaudissement d'ensemble de sa cour l'appelant nos bans d'étudiants.

Les îles Pourourou et Doualla,où je passai le lendemain, me parul'ent de bons emplacements pour un établissement agricole.

Enfin, la veille de mon arrivée au but, je passai chez le frère du chef Gobila, ex-souverain, relégué là pour cause de folie.

Le 13 décembre, de bon matin, mon convoi amarrait à la station de M'Suata. Boulanger et Valcke m'y attendaient avec impatience. Ce poste est situé à une vingtaine de kilomètres en aval du confluent de la rivièi'e, qu'on appelait alors l'Ibari-N'Koutou et qu'on sut plus tard être le Kwa ou Kassaï, réuni au Kwango. Il occupe un point de la rive gauche où les collines, reculant vers l'est, laissent près de l'eau une simple pente douce, très large. A côté du village de M'Suata où règne le « papa » Gobila, un rectangle de cent mètres de long et de presque autant de profondeur a été attribué à notre établissement. Celui-ci est très modeste. Une maison principale avec vérandah, à murs d'argile et toits de chaume comme d'ailleurs toutes les autres constructions, fait face au Congo, dont la sépare une cour de trente mètres de largeur. A gauche et la regardant, un pavillon pour les étrangers tourne le dos au fleuve. Enfin, en arrière s'échelonnent une cuisine, une étable, les cases des Zanzibarites et un petit potager. J'allais oublier un magnifique « retrete » en briques, le plus beau bâtiment de la station.

Nous nous hâtâmes de mettre à sécher au soleil les étoffes que j'avais apportées. Gobila ne tarda pas à venir me voir. C'est un homme de grand taille au ventre proéminent, à la figure matérielle et bienveillante. Batéké émigré du pays de M'Bé, il conserve de bonnes relations avec le Makoko de M. de Brazza, tout en restant le plus fidèle ami de Stanley et de son représentant, le résident ordinaire, souslieutenant Janssen, dii Soussou-Pembé ou la poule blanche. Janssen s'est rendu à Bolobo et Boulanger le remplace provisoirement. Ce poste exigu a un air engageant dû, évidemment, aux bons rapports avec les indigènes.

J'étais éreinté par ces longs jours de ballottement en pirogue,

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immobile et serré entre les colis et les pagayeurs, sous le soleil violent et les pluies diluviennes.

Un peu avant la nuit, j'eus le plaisir de voir arriver, voile déployée, la baleinière LÉclaireiir, revenant de Bolobo avecSoussou- Pembé. Très jeune, mince, imberbe, Janssen était affreusement pâle ; on voyait qu'il était la proie de l'anémie. Mais il n'y paraissait pas à sa charmante humem', à sa gaieté entraînante. Il nous narra, en termes piquants, l'expédition de Hanssens à Bolobo, ses misères en route, ses longues attentes au lieu de destination, enfin son succès brillant. L'installation était commencée, mais on faisait pour l'instant cuisine pauvre chez les Bayanzi.

Le capitaine Hanssens m'écrivait quelques lignes :

« Je me borne à ces mots qui vous feront sans doute plaisir. Venez » à Bolobo; je vous attends... Attendez-vous à faire très maigre » chère... à moins que vous ne nous apportiez des provisions. Le » beurre et la graisse surtout seraient les bienvenus. »

Malheureusement, je n'avais qu'une pauvre boîte d'une livre de beurre à apporter au capitaine. Néanmoins, j'étais enchanté de poursuivre ma route. M. Boulanger devait m'accompagner, et nous allions faire route dans la baleinière à huit rameurs, un vrai navire à côté des pirogues des natifs.

En raison des mauvais conditions du voyage que je venais de faire, je ne fus pas étonné d'avoir la fièvre le lendemain. Valcke, avec sa troupe, passa sur la rive droite le 15 décembre, et alla camper à deux lieues plus haut, près de la pointe de N'Ga-Ntchou.

Le 16, ne voulant pas retarder davantage le départ du bateau, je m'embarquai avec Boulanger. Mais ma fièvre fut si violente que nous dûmes nous arrêter au camp de Valcke.

Nous repartîmes au lever du soleil, en longeant la rive droite. Le rapide de N'Ga-Ntchou ne put être doublé qu'en faisant haler VEclaireur. Peu après, une pluie formidable survint, au moment même où l'accès de fièvre me reprenait. Elle nous arrêta quatre heures, blottis dans nos manteaux, sous la voile transformée en tente.

Vers deux heures, nous arrivâmes en face du confluent de l'Ibari- N'Koutou. C'est à peine si j'eus la force de jeter un coup-d'œil sur cette rivière brune débouchant du nord-est, entre deux rangs de hautes collines, par une issue de quatre cents mètres de largeur.

Ce débouché franchi, les hauteurs deviennent moins élevées,

Poissons (la haut-Congo.

(D'après un dessin de M. Glavc, coniuuuiiqué iiar le lieutenant Liebrechts.

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moins revêches; les versants sont moins rapides. La forêt fait place aux bouquets de bois mêlés aux cultures de manioc et à la savane.

Les villages se succèdent très rapprochés, montrant leurs cases de paille peu éloignées du fleuve, ornées de rangées de crânes humains, dépouilles des guerres et des sacrifices fiméraires, et entourées d'assez nombreux bananiers.

La rive droite reste plus sauvage et beaucoup moins habitée. Nous suivons maintenant la rive gauche ; c'est le pays des Bayanzi ou Ba- Bangi. Plusieurs voyageurs attribuent à ce peuple la même origine qu'à celui d'Ou-Bangi, grande agglomération près de l'équateur, sur un affluent très important de la rive droite. Il y a certainement plusieurs points de similitude entre ces tribus, notamment dans la langue et les tatouages. Mais nous manquons de preuves certaines; et en matière d'ethnographie conmie en toute autre question scientifique, je crois prudent de ne pas transformer d'emblée des probabilités en certitude.

Les Bayanzi sont peut-être 120,000 à 160,000, répandus sur la rive orientale du Congo. Ce sont des riverains ; leur vie se passe en grande partie en pirogue. Ils pénètrent peu le territoire en profondeur. Même, plusieurs peuples différents, tels que les Banounou, s'enclavent le long du fleuve entre leurs divers établissements, dont la limite au nord paraît être près de Lokoléla. Conmie ils sont les grands trafiquants d'ivoire, d'esclaves et de poudre de bois rouge entre le Stanley-Pool et le haut-Congo, leur langue est parlée bien au delà de l'équateur, jusqu'à Oupoto. Le kibangi est donc, par excellence, le dialecte intermédiaire et conmiercial que tous les voyageurs européens qui désirent travailler dans cette zone de plus de mille kilomètres de longueur, doivent apprendre à parler.

Nous abordâmes, vers quatre heures, au village de Boukélé, dont les habitants nous accordèrent une hospitalité pleine de contrainte.

La journée qui suivit nous mena jusqu'en face de la Lawson, ou Lefini, jolie rivière blanche venant du nord-ouest; nous couchâmes sur la rive gauche dans un village où notre présence parut d'un agrément douteux, bien que nous fussions près de chez Tchoumbiri, dont Hanssens n'avait eu qu'à se louer. Au cours de cette étape, on nous avait plus d'une fois mis en joue et menacés du jet des sagaies. Nous avions accueilli ces bravades en riant, tout en laissant négligemment les bouts de nos fusils dépasser le bordage.

L'inévitable pluie et la non moins inévitable fièvi'O avaient coupé pour moi ces douze heures. J'avais la veille pris, sans résultat, de l'ipôcacuanha. Cette foi, je m'entrepris au sel d'Epsom. Il y avait trois jours que je ne mangeais presque plus. Pluie et fièvre allaient reparaître chaque jour jusqu'à notre entrée à Bolobo.

A l'ouest de notre bivac se dressait une colline pierreuse contrastant par ses contours abrupts avec les flancs arrondis de tous les contreforts de ces parages. Mon abattement était tel que je n'en fus nullement frappé, et ce n'est qu'en repassant cinq mois plus tard devant ce mouvement de terrain que je le remarquai.

Pour les journées des 20 et 21 décembre, mon carnet porte simplement : « Fièvre, navigation. » Je n'avais plus aucun goût pour rien. M. Boulanger, en s'obstinant à me ranimer par des discussions émoustillantes, n'obtenait pour toute réponse que des monosyllabes d'indifférence morose.

Malgré cet état d'affaissement, je me rendis parfaitement compte du changement d'aspect de la vallée, quand les villages de Tchoumbiri eurent été laissés derrière nous. C'est bien ici que conmience vraiment le large évasement, la dépression anciennement lacustre du haut-Congo. Les rives s'écartent à plus d'une lieue; le plateau s'abaisse à quarante ou cinquante mètres ; une ligne de jolies îles boisées coupe le milieu du courant. Celui-ci devient moins violent ; la profondeur diminue considérablement et les bancs de sable apparaissent. Une large bande d'herbes aquatiques empêche l'abord de la rive orientale. Le niveau du fleuve, bien qu'encore fort élevé, a baissé d'au moins cinquante centimètres. — Nous trouvons ces deux jours-là un lieu de campement dans les îles, sur de petites éminences dominant l'inondation générale. Sur l'une d'elles, la dernière, nous couchâmes dans des huttes de pêcheurs et je dormis au milieu d'une nichée de poules et de poussins.

Le 22 décembre, VÉclaireur se rapproche de la rive gauche, où se pressent de nombreux villages parsemés de charmants bosquets. Nous sommes dans le Bolobo. Nous enfilons un étroit chenal entre un îlot et la terre fenue et, un peu avant dix heures, nous apercevons sur le plateau la maison en nattes érigée par le capitaine Hanssens et le drapeau bleu étoile, flottant au haut d'un mât.

Au moment de toucher terre, je cherche des yeux le capitaine au milieu des Zanzibarites du poste rassemblés au rivage. J'aperçois

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enfin un géant vêtu d'un veston rouge, à la barbe d'un blond clair d'une longueur patriarcale, aux cheveux blancs tombant sur les épaules. Il me voit, sourit et me crie :

— Bonjour, cher ami, et la santé?

A cet instant, tous mes maux disparaissent pour un moment, et je trouve la vigueur nécessaire pour sauter à terre et tomber dans les bras de mon ancien chef et ami. Mais c'est tout ce que je puis faire. Je pâlis et il faut le bras du capitaine et celui du brave Orban, également accouru, pour me soutenir jusqu'à la baraque en nattes. Le bonheur de me retrouver au milieu de ces amis influença certainement mon état, car, au bout de quelques heures, un mieux sensible s'y manifesta. Ma joie était particulièrement vive de revoir le capitaine Hanssens.

Je l'avais beaucoup connu en Belgique et il y avait un an que nous nous étions quittés.;Hanssens était un honune de magnifique prestance, plein de distinction et réalisant le type de l'officier moderne, à l'air martial, mais dont la conversation dénotait autant de science et d'éducation que de métier. Il avait été très gravement malade au mois de mars, et un moment on l'avait cru perdu. Je le retrouvais plein de santé, de gaieté et d'enthousiasme. Sa parole vive, spirituelle, enjouée, nourrie de faits et d'observations fines, me fit l'effet d'une pile électrique. Son bon cœur tressaillait d'aise en suivant mes progrès rapides vers la bonne humeur, antidote de la bile qui me faisait souffrir depuis dix jours.

Si la station de Bolobo était dépourvue de conserves européennes, en revanche elle regorgeait de vivres indigènes : poules, chèvres, œufs, lait, bananes, bière de canne à sucre, manioc, etc. On me fit avaler un bon bouillon et un jaune d'œuf, et je me ranimai de plus en plus.

Alors conmiencèrent de longues questions sur les nouvelles de la Belgique et de l'armée. Et, quand la curiosité du capitaine eut été satisfaite, je le priai de me faire part de ses mipressions sur la fondation de la station de Bolobo.

— Ma foi, me dit-il, je résumerai ainsi ce que j'ai éprouvé : j'ai énormément enragé de l'hostilité bête des populations bayanzi jusqu'à Bolobo. Ici même, il m'a fallu me munir de trésors de patience. D'abord, on me reçut sinon mal, au moins plus que froidement. Mais j'eus raison des mauvaises dispositions des hommes, en arrosant les fenmies d'une pluie de grelots et de petits miroirs. Autorisé à camper

durant quelques jours, je demandai à voir Ibaiva, le grand chef du district. On me répondit qu'il était en voyage dans le N'Kényé, affluent de l'autre rive. C'était déjà un progrès sur les étapes précédentes, où l'on me déclarait invariablement que les villages n'avaient ni nom, ni chef. Ibaka ne revenant pas, j'envoyai le troisième jour mon nyampara à sa rencontre avec un sous-chef que j'avais gagné. Enfui, le quatrième jour au soir, Sa Majesté de Bolobo rentra dans ses États. Vous la verrez tantôt. Après de longs pourparlers et un gros cadeau, j'obtins enfin, le 10 novembre, un traité autorisant l'Association internationale à fonder ici un établissement et lui cédant certains droits souverains en partage avec Ibaka et les divers chefs de Bolobo. J'ai découvert, depuis, que le terrain cédé est un ancien cimetière ; c'est un détail. Nous sommes installés au milieu d'une des plus grandes agglomération du Congo, très importante au point de vue politique et commercial; c'est l'essentiel.

Le capitaine me déclara qu'il avait agi d'initiative, car il ignorait complètement le plan du Comité de Bruxelles et on ne lui avait fait aucune communication en lui remettant le commandement du hautfleuve. Je lui appris alors les projets du Comité d'établir une station à l'équateur, au confluent de l'Ikélemmba, et une autre à Oupoto.

— C'est parfait, déclara Hanssens. Nous 'allons redescendre, vous et moi, à Léopoldville pour y chercher des hommes, des marchandises et du matériel, et nous pousserons ensuite jusqu'à l'équateur.

Le capitaine était enchanté de son succès, et il avait raison d'en être fier.

Pour conquérir pacifiquement les turbulents Bayanzi, il n'avait eu ni le nombre qui impose le respect, ni l'apparat qui fascine. C'est avec une petite allège montée par huit rameurs, deux pirogues à six pagayeurs et quatre hommes de confiance, qu'il avait emporté la position.

Les indigènes nous avaient vu arriver et ils accouraient en foule pour examiner leurs nouveaux hôtes.

Les Bayanzi, bien que peu agréables d'aspect, par suite de leurs tatouages et de leurs peintures, sont un des peuples physiquement les mieux constitués du Congo. Toutefois, leurs longs séjours en pirogue dès l'enfance la plus tendre, déforment quelque peu leurs jambes. Une double rangée d'ampoules artificielles court d'une tempe à l'autre sur

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leur front. Les femmes ont, en outre, des tatouages sur le buste. Leurs coiffures sont très compliquées ; en général, les cheveux divisés par le milieu du crâne sont disposés en tresses, dont quatre retombent symétriquement de chaque côté de la tète et deux par derrière. L'habillement ressemble à celui des Batéké; mais les Bayanzi y ajoutent une large ceinture de flanelle, fermée sur le devant par un énorme nœud. Leur intelligence est très développée en matière commerciale. Ils sont roués, menteurs et savent composer leurs attitudes au gré des nécessités.

Travaillant peu ou point au village, ils sont sur l'eau d'infatigables pagayeurs et des voyageurs industrieux. Ivrognes et noceurs à terre, ils savent endurer la faim en pirogue. Leurs lointaines expéditions de commerce, à cinquante et cent lieues de chez eux, sont, dans les conditions actuelles d'insécurité et de déloyauté des relations entre les peuplades, de véritables actes de courage. Combien ne revoient pas leur patrie, victimes des ouragans, de la guerre et de la trahison!

C'est une vue touchante que celle de ces convois de deux à dix pirogues, où sont entassées plusieurs familles, femmes comprises, et au centre desquelles est arrimée avec un art infini, en un vaste ballot protégé par des nattes, la cargaison d'étoiïe, de cuivre rouge, de fils de laiton, de perles, de fusils, de poudre, etc.

En route, ils pèchent ou ils chassent pour gagner leur subsistance. Leur temps ne compte guère, pourvu qu'ils arrivent saufs à destination. Leurs fenuues sont plus jolies, plus enjouées que celles du bas-fleuve. Elles se livrent à tous les travaux des champs et du ménage.

Leurs cases rectangulaires à pignons, en chaume, sont faites avec goût. D'ailleurs, leurs poteries — très bonnes, — leurs armes et leurs instruments dénotent un instinct décoratif prononcé, plein d'ingéniosité.

Malheureusement, ce peuple fier, aux qualités précieuses, n'a pas de culture morale. Adonné au fétichisme, à la magie, à la boisson, à la débauche, il est, en outre, cruel dans ses fêtes fnnèbres, dans ses jugements par le poison d'épreuve, et même dans sa façon de sceller les contrats. Le révérend Grenfell, l'éminent explorateur dont je m'honore d'être l'ami, a raconté qu'un arrangement ayant été fait entre deux villages au sujet du prix des vivres, on devait, en signe de consécration du pacte, creuser une fosse entre les deux localités et y jeter un esclave, après lui avoir rompu bras et jambes. Défense était faite de lui donner à boire et à manger.

Querelleurs et toujours armés de lances, de couteaux ou de fusils, les Bayanzi sont des voisins souvent incommodes. Avec de pareilles mœurs, l'esclavage et la polygamie, il n'est pas étoiniaiit qu'ils aient peu d'enfants et qu'ils adoptent des esclaves. Les chefs ont beaucoup de fenunes; les pauvres diables, qui sont la grande majorité, n'en ont pas une.

Les Bayanzi ne paraissent pas être cannibales, sauf peut-être ceux du nord, voisins des tribus Ba-Ngala et Balolo.

Tandis que le district de Bolobo s'étend en aval de l'emplacement acquis pour notre station, en amont se développe le district rival et souvent ennemi de Moio ou Moïé, habité par le peuple distinct des Banounou, qui semble être un reste de la vraie race aborigène. Au moment de la fondation de la station, il n'y avait pas de relations entre eux et nous. Ce n'est que près d'un an et demi plus tard que le lieutenant Liebrechts réussira à apprivoiser cette tribu ombrageuse. Les Banounou ont plus d'enfants que les Bayanzi ; leurs cases sont plus grandes et elles sont distribuées avec plus d'ordre en rangées de quatre ou six. De nombreux crânes d'hippopotames que l'on voit sur les places de village, semblent indiquer, chez eux, l'habitude de la chasse.

Les deux agglomérations de Moïo et de Bolobo peuvent compter ensemble de six à dix mille habitants.

Pendant que nous examinons tranquillement, sous une vérandah provisoire, le cercle épais de Bayanzi qui nous entoure, un personnage évidemment important fend la foule qui s'écarte respectueusement, serre silencieusement la main au capitaine, et me montre du doigt. C'est Ibaka, le roi de Bolobo. Paraissant cinquante ans, grand, mince, les muscles affaissés, la tête penchée en avant, les lèvres fermées et tombantes, l'a'il presque couvert par la paupière ballante, les joues allongées, Ibaka semble un type de monarque indolent, abruti par les fenunes et par la boisson. Mais son indifférence n'est qu'apparente. C'est un homme très intelligent, très calme, affable, expérimenté, et qui a accompli un acte hardi de grande politique en recevant les blancs chez lui. En effet, nous avons appris par la suite que son pouvoir est contesté et que le blanc est venu à temps pour le consolider.

Un énorme panier en forme de bonnet arménien, orné de diverses

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figures en cuivre, lui sert de couvre-chef, d'attribut royal et de poche. Une barbiche terminée en tresse prolonge sa figure déjà longue. Une corde à fétiche est passée en sautoir sur sa poitrine.

Ce remarquable seigneur, ayant demandé les noms des blancs nouveau-venus, nous tend sa main crasseuse avec un bon sourire, s'assied et demande à boire. Il nous dévisage scrupuleusement, pose des questions curieuses sur notre voyage et surtout sur les marchandises qu'apporte le bateau. Il paraît fort désappointé quand, à ses demandes de présents, nous répondons qu'à notre seul chef N'Sassi (Hanssens) appartient le privilège des cadeaux.

— Ibaka va boire; regardez bien l'opération, me dit Orban.

C'est vraiment un acte compliqué, consistant en gestes bizarres avec contact de fétiches, index passé sous le nez, claquement des doigts après attouchement de la main d'un voisin, et terminé par la formule monosyllabique : « Ma ! » Enfin, le chef se voile la face et, mis ainsi à l'abri de tous les regards, il vide son gobelet.

Il en vida une dizaine avant de s'en aller. Ce ne fut qu'à la tombée du jour que la foule des curieux se retira.

Le capitaine Hanssens employa les quatre jours qui suivirent à consolider nos liens avec les chefs de Bolobo, et à donner ses instructions à Orban et à Boulanger qui allaient rester chargés du poste. Ma santé, un peu meilleure durant quarante-huit heures, redevenait mauvaise ; je ne parvenais pas à me débarrasser de la bile.

VÉclaireur nous emmena le 27 décembre, le capitaine Hanssens et moi; Ibaka nous accompagnait, profitant de notre allège pour visiter son village de campagne, à deux lieues plus bas. Sa présence à bord souleva l'enthousiasme des natifs, qui y virent la manifestation de la parfaite amitié des blancs pour les noirs. Quand nous fûmes débarrassés du poids de notre royal ami, la nage fut vigoureusement poussée. C'est plaisir de redescendre le courant avec vitesse, quand quand on se rappelle la pénible lenteur de la montée. Lés paysages se succèdent beaucoup plus rapidement ; la monotonie disparaît. Par surcroît, le ciel daignait suspendre ses pluies.

Nous croisâmes de grandes bandes de canards et quelques crocodiles solitaires. Vers la nuit, nous campâmes à une bonne lieue au sud de chez Tchoumbiri.

La journée suivante devait être celle de ma délivrance. Nous par-

lîmes dès six heures. Le capitaine Hanssens m'avait force à prendre une tasse de café, malgré mon dégoût de toutes choses. Vers huit heures, je commençai à me trouver très mal ; une vraie révolution avait lieu dans mon estomac. Vous m'en croirez si vous voulez , mais j'en fus tout réjoui. Quel bonheur, si le café allait remplir l'office de i'ipécacuanha, impuissant sur moi! En effet, pris de nausées, j'avalai coup sur coup cinq ou six gobelets d'eau. — Victoire! m'écriai-je, voici la bile.

Types bayanzi.

[Dessin de M. Glavc, commuuiciué par le lieutenant Liebrechts.)

J'en rendis des flots, puis je retombai épuisé sur le bout de banc qui m'avait été attribué, dans la répartition forcément parcmionieuse de l'espace libre du bateau. Le brave Hanssens, ému de mon abattement, quitta notre petit abri et alla s'installer en plein soleil parmi les ballots et les rameurs. Ma place, ainsi doublée, fut garnie de couvertures sur lesquelles on m'étendit, et je m'endormis profondément.

Quand je me réveillai, il était près de trois heures; nous étions amarrés depuis quelque temps à l'embouchure de l'Ibari-N'Koutou, sur la rive droite de cet affluent, au village de Mokélé. Le capitaine

JUSQUA L EQUATEUR

m'avait fait préparer un lit dans une case indigène et l'on m'y porta doucement. Les secousses du matin et le sommeil m'avaient fait le plus grand bien ; j'étais hors de cause, et je pus prendre part aux délibérations de Hanssens avec Makuentcho, chef du territoire où nous étions arrêtés.

Il s'agissait d'obtenir de ce roitelet la cession des droits nécessaires pour nous réserver exclusivement le protectorat politique du

Type bayanzi.

(Dessin de M. Glave. communiQué par le lieutenant Liebrechts.)

district de Mokélé. Ce lieu était important, car il tenait l'un des côtés de l'accès que l'Ibari-N'Koutou pouvait offrir à des expéditions portugaises, qui seraient venues du haut-Kwango.

Conune on m'a souvent paru fort intrigué en Europe au sujet de la manière dont nous obtenions l'abandon de privilèges aussi considérables des chefs indigènes qui nous connaissaient peu ou point, je vais donner les détails de cette palabre, qui ressemble à beaucoup

d'autres ayant rapport à des cas semblables. Notre interprète était le Zanzibarite Omari, qui avait mené l'affaire de Bolobo et qui devait en traiter bien d'autres dans la suite. Sa figure était laide, d'une laideur ridicule. C'était plutôt un museau de gorille qu'une face hmnaine. Mais ce masque peu avenant cachait un esprit très ouvert, très prompt, très insinuant et persuasif. Omari parlait couramment le kibangi, qu'il avait appris dans ses relations privées; il saisissait très vite le caractère des usages et des mœurs des tribus. Quant au roi Makuentcho, c'était un personnage de soixante ans environ, avide comme tous les chefs nègres et incapable de comprendre la vaste portée des projets de notre expédition. Maître peu absolu d'un territoire de quelques lieues carrées, sa politique n'allait pas au delà des relations avec les chefs ses voisins. (La division extrême des pays du Congo facilitait évidenmient notre tâche.)

Au débarqué, le capitaine Hanssens avait envoyé quatre brasses de foulards imprimés à Makuentcho, en signe de dispositions amicales. Cet acte était confoi'me aux coutumes des indigènes entre eux. C'est une règle essentielle dans les débuts. Il ne peut être question, quand on n'a pas la force ou qu'on ne veut pas l'employer, d'imposer les idées et les agissements de l'Europe à des populations qui n'en ont pas la moindre notion et que l'on désire, non pas détruire, mais assimiler graduellement .

Makuentcho avait été enchanté du cadeau. Il fut complètement rassuré quand il eut dénombré notre faible escorte. Le blanc, venant dans ces conditions, ne pouvait avoir de mauvais desseins. Le chef, ainsi préparé, voulut se montrer hospitalier. Il nous offrit une case pour logement et des poules, ainsi que du manioc.

La palabre commença :

— Je suis N'Sassi, frère de Boula-Matari (Stanley), dit le capitaine. Boula-Matari n'a jamais pu s'arrêter chez toi; il le regrette. Une maladie cruelle le tient loin d'ici au M'Poutou (en Europe). Il m'a chargé de le remplacer pour quelques lunes et d'aller t'assurer de ses sentiments d'amitié.

Makuentcho répondit :

— Boula-Matari est un grand chef; il est riche et fort. J'étais peiné de le voir passer devant mon village, sans jamais venir s'y reposer. Ses compliments me rendent heureux. Si tu es sincère, faisons l'échange du sang, qui nous créera frères pour toujours.

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— Ta proposition, répliqua Hanssens, me réjouit, et je l'accepte. Cependant, avant de procéder à cette agréable cérémonie, je veux t'ouvrir mon esprit. Boula Matari et moi nous sonunes les envoyés d'un grand Roi du M'Poutou, qui veut amener les blancs, ses sujets, à installer des maisons de commerce dans tous vos pays, pour y introduire les marchandises de sa contrée et pour acheter votre ivoire. Mais les blancs ne viendront que s'ils sont certains de l'amitié des noirs et de la paix. La guerre empêche le commerce. La jalousie des chefs et des tribus amène la guerre. Pour empêcher ces maux, notre grand chef ne veut conseiller aux marchands blancs leur étabbssement que dans les pays qui lui reconnaîtront le droit de faire juger leurs différends extérieurs par ses envoyés, et qui n'admettront que les étrangers recommandés par lui.

— Votre grand Roi est très prudent et très sage, interrompit Makuentcho, et je comprends qu'il n'enverra chez nous que des marchands à lui, pour recueillir lui-même le bénéfice du commerce.

— Tu te trompes, continua le capitaine. Notre Roi est très riche et il n'a besoin d'aucun bénéfice; mais quand, grâce à lui, son peuple s'enrichit, il est plus aimé et son nom devient plus grand.

Ici Makuentcho devint rêveur. Il ne comprenait plus. Au bout de cinq minutes, ses yeux s'illuminèrent. Il saisissait à sa façon. Le blanc était aussi habile que les nègres à prodiguer de belles paroles. Dès lors, il était poli et adroit de paraître le croire, afin d'obtenir un comptoir dans le village. La demande des droits d'arbitrage et d'autorisation d'admission des étrangers, faisait sourire intérieurement Makuentcho. Comment les blancs, avec leurs petites escortes et leurs rares bateaux, pourraient-ils jamais exercer ces droits? Décidément, l'affaire était bonne. N'Sassi allait le combler de présents immédiats en vue d'avantages lointains. D'ailleurs, une factorerie serait une bonne chose pour la contrée. L'on veillerait à vivre en bonne intelligence avec les marchands du M'Poutou. Les blancs sont d'habiles ouvriers : ils font des étoffes, des perles, des miroirs, des fusils, de la poudre, toutes choses extraordinaires ; mais ils sont orgueilleux. Il faut les flatter en leur accordant les choses impraticables qu'ils demandent. Mais il importe d'en faire valoir le prix, afin qu'ils payent cher.

Ces réflexions faites, Makuentcho déclara trouver le projet du Roi de N'Sassi très beau et être d'aiitantplus disposé à faire l'échange du sang.

— Encore un mot pourtant, répliqua Hanssens. Je désirerais obtenir dès maintenant un terrain, afin d'y bâtir dans quelques lunes un village pour le délégué que Boula Matari placera chez toi.

— Toute la colline est à toi, lit Makuentcho. Mais puis-je voir les présents qui me sont destinés?

— Tu les verras demain, à midi.

— Non, pas en plein jour, mais la nuit. Mes sujets seraient trop jaloux, s'ils voyaient ce que vous me donnerez. Je devrais leur distribuer presque la moitié de ce que j'aurais reçu.

Le pauvre souverain disait vrai.

L'autorité de la plupart des chefs du Congo est absolument morale et n'a presque aucune sanction. Ils gouvernent du consentement général et n'ont aucune force pour appuyer des décisions personnelles. Les districts sont plutôt des républiques féodales ou des oligarchies que des monarchies. En dehors de son clan et de ses parents et amis, le chef n'est considéré que comme l'arbitre choisi de la tribu et son représentant à l'égard de l'étranger. — Le capitaine acquiesça au désir du chef d'être gratifié dans l'ombre. Makuentcho était l'un des rois les plus promptement persuadés. Mais tout n'était pas fini. Il restait à lui faire apposer une marque tenant lieu de signature, au bas d'un traité destiné à nous mettre en règle aux yeux des pouvoirs européens.

Or, là gisait la diificulté.

Les nègres, non en contact permanent avec les blancs comme le sont ceux du bas-fleuve, ignoraient encore la signification du papier et de l'écriture. Livrés aux croyances superstitieuses, ils prenaient généralement nos écrits pour des fétiches dont la puissance bonne ou mauvaise était pour eux un redoutable problème. Le chef de Mokélé paraissait fort imbu d'idées surnaturelles. Il avait été très frappé du fait que nos cheveux étaient lisses au lieu d'être crépus, et avait demandé à Omari à l'aide de quel charme merveilleux nous les avions aplatis. Il trouvait aussi étrange la couleur bleue des yeux du capitaine. « L'autre blanc, disait-il, a des yeux noirs comme tout le monde ; N'Sassi seul les a bleus. C'est bizarre ! »

Mais notre plan était fait. Et nous passâmes la matinée du lendemain, enfermés, à rédiger le traité et à le copier à trois exemplaires.

Le moment de l'échange du sang est venu. Makuentcho, accompagné de sa femme favorite et d'un conseiller intime, vient s'asseoir en face

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du capitaine; celui-ci retrousse sa manche droite. A l'aide d'un couteau, une incision de trois millimètres de longueur est faite dans la peau de chacun des futurs frères, près du coude droit. Une poudre mystérieuse est semée sur la gouttelette de sang qui apparaît. Puis, les incisions sont frottées l'une contre l'autre, de manière à amener le mélange des sangs dans les deux plaies. Makuentcho énonce en môme temps les obligations qu'Hanssens contracte envers lui. Omari énumère ensuite les engagements auxquels sera soumis désormais le chef natif envers N'Sassi et son Roi. Et tous deux se félicitent de cet heureux événement.

— Cher frère Makuentcho, s'écrie solennellement Hanssens, maintenant que nous venons de sceller notre amitié d'après la coutume de ton pays, ciraentons-la suivant l'usage des blancs.

— Avec le plus grand plaisir, répond le frère noir enthousiasmé. Aussitôt, le capitaine exhibe les copies du traité et je lui passe la

plume chargée d'encre que je tenais prête. Hanssens reprend :

— Cette marque que les nègres se font sur le bras par l'incision, les blancs la remplacent par une marque sur cette étoffe blanche ( le papier). Ce tarât ara répète les paroles des engagements d'amitié et les empêche de se perdre. Chacun y met un signe, d'une forme personnelle qui ne permet pas qu'on le prenne pour celui d'un autre.

Le capitaine se met à lire le traité et Omari le traduit fidèlement article par article. Puis, le représentant du Comité d'études du haut- Congo y appose sa signature, dont il fait remarquer le dessin particulier. Je signe à mon tour pour accentuer la différence de nos écritures, et je remets la plume à Makuentcho.

Il la prend avec une extrême précaution, du bout des doigts, et la contemple avec stupéfaction. Afin de l'accoutumer à son emploi, je lui place ma casquette blanche sur les genoux et, guidant sa main, je l'amène à y tracer quelques croix. Mais sa défiance persiste et il s'arrête net. Il faut recommencer l'explication, lui relire le traité et lui demander s'il en admet librement les clauses.

Là n'est pas la question. Makuentcho a depuis longtemps accepté le contrat; il l'a compris; il en a juré le respect. Ce qu'il veut savoir, dans son esprit torturé par des pensées superstitieuses, c'est s'il ne mourra pas après avoir mis la plume sur le papier sacré et déterminé lui-même le contact de ces deux fétiches inconnus.

Omari, bien stylé, lui assure qu'au contraire, ce traité le rendant le protégé de notre Roi, jamais aucun blanc ne lui fera du mal et que tous le respecteront, s'il montre le traité et le drapeau qu'on lui remet. Cet emblème exige des éclaircissements supplémentaires. Le drapeau est le signe public de l'alliance; les nègres ont les tatouages qui différencient les tribus; les blancs ont les drapeaux, etc., etc.

Arrivé au comble de la perplexité, Makuentcho éclate tout à coup de rire.

— Les blancs ont des coutumes fort drôles, tlnit-il par s'écrier.

Et il dessine résolument une croix fantastique sur chacune des trois copies. Tout en s'esclaffant, il enveloppe soigneusement dans une feuille sèche de bananier l'exemplaire qui lui est donné, et le fait porter dans le réceptacle secret de ses choses précieuses.

Dans la soirée, Makuentcho vint chercher le cadeau promis. Il reçut bien pour cinquante francs d'étoffes et de quincaillerie. Ce ne fut pas sans résistance qu'il se décida à accepter trois mètres de belle soie, au lieu de six mètres de cotonnade commune.

Nous voulions aussi acquérir la rive gauche de l'Ibari-N'Koutou. Nos informations nous apprirent que le chef de cet endroit résidait à une lieue du bord de l'eau vers M'Suata, et qu'il était l'ami de Gobila. Nous n'avions plus, dès lors, aucune raison pour prolonger notre arrêt à Mokélé. Nous quittâmes le bon Makuentcho le 30 décembre. En trois heures, nous gagnâmes M'Suata. Valcke était rentré de son excursion chez le Makoko de M. de Brazza et nous attendait au débarcadère avec Janssen. Ce dernier, l'aimable Soussou- Pembé, s'empressa de faire tuer une chèvre en notre honneur et il envoya un homme de Gobila mander le chef du bord méridional de ribari-N'Koutou, avec lequel nous désirions traiter. Enfin, il organisa une battue à l'effet de découvrir dans le pays un pot de bière indigène, destiné à célébrer le premier jour de l'an 1883. Mais ce fut en vain et notre boisson ordinaire, l'eau du Congo, nous parut particulièrement bonne en ce jour férié.

La seule visite que nous reçûmes fut celle de Gobila et de son ami de l'Ibari-N'Koutou. Ce dernier ne fit aucune difficulté pour accepter un traité semblable à celui conclu par Makuentcho.

Ces braves indigènes, n'ayant aucune division du temps correspondante à l'année, ne songèrent pas à nous la souhaiter bonne. Nous

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nous félicitâmes particulièrement d'être loin de l'Europe, en ce moment où chacun y était astreint à de nombreuses visites, agrémentées de compliments plus ou moins sincères.

Nous n'avions pas de temps à perdre pour aller nous ravitailler à Léopoldville. Le capitaine et moi, rembarques à bord de VÉclaireur, nous arrivâmes dans cette station en deux jours et trois heures. Le seul incident du voyage fut la rencontre d'un grand éléphant, se promenant tranquillement, à six cents mètres de la rive, dans une clairière. Nous ne pûmes l'atteindre à cette distance. C'est à peine s'il leva la tête au bruit des détonations de nos fusils.

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