CHAPITRE VI
séjour au Stanley-Pool. Léopoldville et Kimpoko.
Le 4 janvier, à neuf heures du matin, nous retrouvions à Léopoldville notre ami Grang bien portant, le lieutenant de marine W. Van de Velde très faible, le matelot Martin fiévreux et un peu dément, enfin le mécanicien Drees, le jardinier Teuz, le gérant Callewaert et les missionnaires anglais Comber et Clarke en parfaite santé.
Le lieutenant autrichien Kallina, que nous comptions trouver ici, s'était mis en pirogue vers le milieu de décembre pour remonter à notre rencontre. Arrivé au cap rocheux qui précède Kinschascha, son canot avait chaviré et il s'était noyé. En mémoire de ce brave officier, cet endroit fut baptisé Kallina-Point.
Quant à moi, j'allais mieux, mais j'étais toujours faible, sans appétit, et je souffrais de violents battements dans la tète. M. Comber me donna d'excellents conseils médicaux, fondés sur sa longue expérience de l'Afrique tropicale. Il m'engagea à prendre d'énergiques doses de quinine et de fer arseniaté, et je m'en trouvai fort bien.
ISEn avant venait enfin de recevoir un nouveau robinet de transmission de vapeur ; il put être envoyé à M'Suata afin de ramener l'expédition de Valcke. Martin, hanté d'idées trop noires, fut expédié vers la côte. Le capitaine Hanssens préparait activement notre prochaine entreprise vers l'équateur.
jusqu'à l'équateur 97
Un courrier extraordinaire, arrivé le 9 janvier, vint arrêter ce projet. Il apportait la nouvelle du retour d'Europe de Stanley, avec un nombreux personnel blanc, et de la venue d'un renfort de deux cent cinquante Zanzibarites. Stanley s'avançait à marches rapides sur Manyanga et y appelait le capitaine Hanssens pour une mission secrète. Braconnier précédait le grand voyageur et serait au Pool dans quelques jours.
Stanley avait passé à peine quelques semaines en Europe. Il y avait eu une vive polémique avec M. P. de Brazza. Ce dernier en avait profité pour exciter l'amour-propre du public français en faveur de ses projets presque abandonnés à ce moment, et il avait si bien réussi ' qu'il obtenait des crédits et des honmies pour reprendre son œuvre. Il était à craindre que ce voyageur ne cherchât, à l'aide de petites expéditions au bagage léger, à nous précéder avec le drapeau français sur les points principaux du haut-Congo.
Ce danger avait déterminé le Comité de Bruxelles à un effort décisif, et la promptitude foudroyante du retour de Stanley en était la première expression.
Pour gagner l'avance, un navire avait été affrété à Anvers, et il avait été prendre, à Cadix, Stanley, qui l'y attendait incognito pendant que les journaux le disaient à Nice.
Braconnier suivit le courrier extraordinaire à seulement cinq jours d'intervalle, et nous apporta les instructions du chef de l'expédition. L'assemblage des pièces du bateau A. I. A. devait être poussé. Trois mécaniciens allaient, dans ce but, venir aider le dévoué Drees. Le petit vapeur Le Royal serait retiré du bief Isangila-Manyanga et traîné sur chariot jusqu'à Léopoldville. Sauf pour les besoins du ravitaillement de M'Suata et de Bolobo, aucun voyage ne devait plus être entrepris dans le haut-fleuve jusqu'à l'arrivée de Stanley. Valcke et moi, nous devions nous rendre à Manyanga pour chercher les chaudières de l'A. I. A., restées en arrière. Vu luon état actuel de faiblesse, Grang se substitua à moi dans cette mission, et je le remplaçai comme second de Braconnier à Léopoldville.
Au sujet de la mission confidentielle donnée au capitaine Hanssens, voici ce que nous apprîmes quand les indiscrétions cessèrent d'être nuisibles.
Craignant de se voir enlever par d'autres puissances l'embouchure du Congo dans la mer, la Direction de l'expédition avait décidé
98 PREMIÈRE TARTIE
d'acquérii' une large zone côtière, s 'étendant, vers l'intérieur, au nord du Congo jusqu'au Stanley-Pool. On voulait, à cette fin, obtenir des cessions de territoires des chefs indigènes le long de la vallée du Quillou, fleuve qui tombe dans la mer vers le parallèle o" 30' nord, et sur son affluent le Niari ou Niadi, qui le prolonge vers l'est.
Pour ne pas donner l'éveil, une colonne commandée par le capitaine anglais Grant EUiot, assisté notamment par M. Destrain, un ex-officier belge, allait se diriger d'Isangila vers le Quillou moyen, et de là descendre à la côte. Le lieutenant L. Van de Velde, envoyé au dernier moment par mer, devait remonter de la bouche du Quillou à la rencontre du capitaine EUiot. D'autre part, le capitaine Hanssens, avec une faible escorte, avait à s'élever de Manyanga sur le plateau du nord-ouest pour atteindre le Niari, y fonder des postes et établir la jonction avec la station extrême à créer par Destrain. Enfin, le lieutenant Harou, revenu d'Europe, avait pour objectif la zone intermédiaire entre le Quillou et le Congo, de Landana, sur l'Océan, jusqu'à Manyanga. Douze canons Krupp, de 7 cm. 5, courts, avec leurs munitions, étaient en route pour fortifier nos stations.
Au Stanley-Pool, la besogne politique n'allait pas manquer. Il s'agissait, non plus de se borner à l'occupation de Léopoldville, mais d'acheter des droits sur toute la rive méridionale du lac. C'était la part de Braconnier, et il s'y dévoua avec énergie — malgré sa maladie, qui, disparue pendant les quelques jours de son séjour au bord de la mer, avait reparu intense une semaine après sa rentrée à Léopoldville.
Le charpentier Schnur l'avait accompagné au Pool pour coopérer aux travaux de la station. Deux jours plus tard, Brunfaut nous y rejoignait avec les deux mécaniciens écossais, Macbey et Binnie. Ces ouvriers, rongés de fièvre, étaient dans un état pitoyable. Ils ne purent aider que pendant deux ou trois jours à la construction du canot à vapeur A. I. A.
Le capitaine Hanssens et Grang se mirent en route pour Manyanga le 18 janvier. Valcke (1) les suivit le 22.
Dès le 20, Braconnier avait été à Kinschascha pour tenter d'y faire signer un traité. Le chef, N'Tchouvila, l'avait fort bien reçu; mais Bankoa, le seigneur de Kindolo, lui avait barré le chemin avec ses forces, les fusils en joue, à trente pas.
(1) L'E» avant l'avait ramené de M'Suata, le 14.
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Déjà les Zanzibarites indignés avaient apprêté leurs armes, quand Braconnier s'était interposé; et, ne voulant rien devoir à la force, il était revenu de nuit à Léopold ville.
Par ma désignation pour l'emploi d'adjoint de cette station, j'avais été momentanément déçu dans mes projets de création au loin d'un poste nouveau. Néanmoins, très heureux d'avoir, enfin, une fonction précise, je me mis de tout cœur à l'œuvre, et j'eus tout lieu par la suite de me congratuler de l'apprentissage forcé auquel je fus soumis.
De quelques qualités que l'on puisse se croire doué en Europe, on ne s'improvise pas chef d'un commandement en Afrique. Il y a mille choses à apprendre dans la conduite des nègres, dans l'étude de leurs coutumes et de leur langage, dans la pratique des travaux en dehors des conditions normales du climat et de l'outillage européens, dans le service des approvisionnements, des cultures, des bateaux, etc. Je m'en doutais bien dès le début. Mais l'homme a toujours une certaine dose de fatuité qui le pousse à se croire mieux organisé que beaucoup d'autres et dispensé de passer par toutes les phases d'éducation nécessaires. Je n'avais pas échappé à ce défaut ; l'expérience devait me rendre moins présomptueux.
Le service des vivres pour les blancs fut mon premier objet (1). On n'a pas dldée en Europe de la complication à laquelle donne lieu, dans l'intérieur du Congo, l'achat d'une simple poule ou de quelques bananes. Les natifs cherchent toujours à surélever les prix; nous tâchons de leur donner une certaine fixité. Mais les heures et les mensonges ne sont rien pour eux.
Par suite, les discussions sont interminables, et rien n'est drôle comme le jeu de leur physionomie, conmie leurs airs sincères et désolés d'écorchés, quand ils vous ont rançonné.
Il ne me fallut pas beaucoup de jours pour m'apercevoir que les interprètes sont des trompeurs qui jouent les deux partis à leur profit. Commençant à baragouiner le kiswahili, la langue des Zanzibarites, je redoublai de zèle pour la posséder plus sérieusement. Je me mis aussi au kitéké, le dialecte des Batéké.
Peu à peu, la valeur des objets du trafic indigène me fut mieux
(1) Un curieux détail relatif à la table des Européens : la quinine et l'arsenic y figuraient régulièrement, tout comme le poivre et le sel. Avant le potage, il y avait toujours plusieurs convives occupés à absorber une dose d'un de ces médicaments.
connue, et je sus les prix de nos divers articles d'échange, leurs noms locaux, les préférences des noirs et une partie de leurs habiletés.
Ces négociations, dans lesquelles ma longanimité était mise à une rude épreuve, atteignaient parfois un caractère comique; le vendeur affectant la plus grande répugnance à se séparer de sa chèvre ou de son fruit, et moi, famélique comme l'étaient tous mes compagnons, simulant l'indifférence la plus complète pour les vivres convoités. Régulièrement, nous rompions l'affaire deux ou trois fois, chacun s'en allant de son côté en faisant une mine dégoûtée. Quand, finalement, le marché était conclu, l'honnête noir se mettait à rire d'un rire bon enfant, qui disait : « Sans rancune, à une autre fois. » Et malgré tous mes efforts pour abréger, dans la suite, ces fastidieux marchandages, ils recommençaient le lendemain comme la veille.
Ce n'est qu'au bout de plusieurs années que l'on obtient des modifications sensibles dans les agissements des noirs, quand on ne veut pas les effrayer par des façons brutales.
Les achats dans la station ne suffisaient pas; j'envoyais aussi deux ou trois hommes par jour en fourrageurs dans les villages environnants, pour compléter l'approvisionnement de notre table.
Léopoldville n'était jamais parvenu à constituer un troupeau de chèvres et de porcs et un poulailler sérieux, comme Manyanga et Isangila. Les ressources étaient moindres ici, les blancs étaient beaucoup plus nombreux et les conserves de viande étaient presque épuisées. Il y avait des jours où je n'avais qu'une maigre poule, à offrir à nos dix ou douze Européens. Il en aurait fallu journellement dix, vu la petitesse de l'espèce, ou bien les trois quarts d'une chèvre.
Nous traversions d'ailleurs une période de crise. N'Ga-Liéma, le chef de Kintamo, très mécontent depuis l'interdiction, qui lui avait été signifiée en novembre, de capturer des enfants sur notre terrain, travaillait sourdement la contrée pour détourner les marchands de notre poste. Le capitaine Hanssens avait bien essayé de le ramener, en lui faisant présent d'une cuve en fer à couvercle, promise par Stanley et destinée à lui servir de tombeau. Mais le chef de Kintamo continuait à se prétendre froissé.
— Les blancs actuels, disait-il, n'ont pas pour moi les égards et la générosité de Boula Matari.
Pour les libéralités, il avait raison ; nous n'étions plus assez riches pour être larges. L'excellent chef était surtout indigné de ne plus
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recevoir du rhum. Il ne nous croyait pas, quand nous lui affirmions n'avoir pas eu pour nous-mêmes une goutte d'alcool depuis des mois.
Il tant tout dire : la conduite vexatoire et peu honnête de quelquesuns des Zanzibarites de nos caravanes dans les villages qu'ils traversaient, donnaient beau jeu à N'Ga-Liéma pour nous discréditer. Aussi Braconnier fit-il redoubler la surveillance de nos porteurs. Il convoqua les chefs natifs et les invita à dénoncer ceux de nos serviteurs qui commettraient le moindre délit, en promettant le châtiment du coupable et des indemnités pour les personnes lésées. L'exemple fut joint au précepte, et plusieurs corrections bien senties eurent lieu.
Les punitions graves consistaient en coups de verges flexibles, appliqués sur le bas des reins. J'entends déjà les clameurs indignées que ce traitement va soulever, et j'en profite pour faire connaître toute ma pensée à ce sujet. En quittant l'Europe, j'étais aussi humanitaire que qui que ce soit et j'avais en horreur les punitions corporelles. La première que je vis infliger à Vivi, peu de jours après mon arrivée au Congo, m'inspira une vive répulsion. Je crois être resté depuis aussi philanthrope que jadis; seulement mes idées sur la manière d'améliorer les nègres ont changé, et je suis devenu un partisan résolu du mode de répression que je condamnais autrefois. Cette modification d'opinion est le résultat de la connaissance que j'ai acquise du caractère des nègres, surtout des nègres à moitié civilisés comme les Zanzibarites, les Haoussa et les Kabinda.
Ces hommes, beaucoup plus intelligents qu'on ne le croit en Europe, ont néanmoins une conception autre que la nôtre des formes de la dignité et de l'obéissance. Aimant peu le travail, la détention ne leur inspire pas de crainte. Ne pensant guère à l'avenir, les amendes sur leurs payements éloignés ne les retiennent pas suffisamment. C'est un fait acquis : ils ne sont convaincus de devoir obéir à un ordre fatigant ou restrictif de leurs instincts malhonnêtes, que lorsqu'ils craignent la sanction de la peine corporelle. Faut-il rappeler que les punitions de ce genre n'ont disparu de l'armée belge qu'en 1830 et de l'armée anglaise que tout récemment? Cependant, quelle distance énorme au point de vue de l'éducation morale entre les noirs à notre service et les Européens, du moyen âge même ! Dans ces pays vierges, où l'homme blanc doit obtenir de grands résultats avec des moyens infimes, l'abolition de ces peines serait une absurdité et un danger; et je le dis en toute sincérité, elle retarderait l'élévation
(les nègres vers la civilisation. On les a interdites un instant, je crois, dans le bas-Congo; et je vois dans cette erreur une preuve de plus de ce que j'ai toujours pensé, à savoir que beaucoup d'Européens du bas-fleuve sont réunis trop nombreux, vivent trop ensemble, trop à l'aise, et trop peu avec leurs nègres, pour étudier leur nature intime d'aussi près que les blancs isolés du haut-fleuve ont dû le faire par nécessité.
Pas plus qu'un autre, je n'évitais un douloureux serrement de cœur lorsque j'entendais le patient pousser des cris plaintifs. Mais j'envisageais la nécessité supérieure du maintien de la probité et de la discipline dans nos troupes, à l'aide desquelles nous prétendions apporter des règles de conduite meilleures aux sauvages. La sauvegarde même de l'existence de nos soldats-travailleurs était liée à l'observation d'une stricte obéissance, car son relâchement les aurait poussés à des excès que les indigènes eussent chèrement hit payer à ceux qui seraient tombés dans leurs embuscades ; et les innocents auraient même pu pàtir pour les coupables.
De Manyanga, nous recevions des nouvelles de meilleure perspective. Alors que dans la région des cataractes, jusqu'ici le service du portage de nos charges de toute nature était fait par des Zanzibarites dont le payement était cher et le nombre liinité, le lieutenant Nilis réussit au conuuencement de février à enrôler quarante-huit indigènes comme porteurs pour un voyage. C'était le premier pas dans une voie nouvelle, qui devait bientôt permettre dans nos transports un développement considérable à meilleur marché.
Un beau soir, un jeune homme frêle et souriant entre en boitant dans la station; c'est M. H. H. Johnston, un Anglais débutant dans la carrière des voyages en Afrique centrale. M. Stanley a recommandé de lui témoigner des égards. Nous n'y manquons pas. M. Braconnier lui permet même de pousser jusqu'à Bolobo, à bord de YÉclaireur. M. Johnston a publié le récit de son voyage dans son livre The river Congo; je puis donc me borner à y renvoyer le lecteur.
Le mécanicien Brown arriva, le 12 février, de Loutété-Station.
Braconnier n'avait nullement pris son parti de son premier échec au delà de Kinschascha. Il se résolut à reconmiencer ses tentatives d'acquisition de territoires, par l'extrémité d'amont du Stanley-Pool.
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Ce plan réussit, car, au bout de cinq jours d'absence, Braconnier rentra, le 41 février, ayant en poche un traité signé par le chef de Kimpoko, et décidé à y établir inunédiatement un poste. Callewaert alla en prendre la direction provisoire le 13. Je le remplaçai temporairement dans ses fonctions de gérant des magasins, tout en continuant ma besogne de second de Braconnier,
Je passai dès lors plusieurs heures par jour à échanger nos étoffes, nos perles, notre quincaillerie, contre des fils de laiton, dits mitakou. J étais devenu chef de rayon. Peu m'importait, du moment où j'étais utile. Ce fut pour moi une occasion de plus de m'exercer dans l'étude du dialecte kitéké et des mœurs des indigènes. MM. Brunfaut et Johnston partiront le 19 pour Bolobo. Six jours plus tard, Valcke revenait de Manyanga, avec les chaudières de l'A. /. A., en compagnie du docteur Sims, un missionnaire méthodiste anglais qui cherchait à obtenir un terrain pour y bâtir un établissement de la Livingstone-inland-Mission (1).
A cette époque, il y eut plusieurs malentendus. Très déliants à l'égard des missionnaires anglais, qui fort souvent précèdent les factionnaires de Sa très gracieuse Majesté, nous voyions d'un œil soupçonneux les nombreuses démarches directes et secrètes que faisaient ces messieurs chez les chefs indigènes, sans passer par notre intermédiaire. En ce qui concerne M. Sims, on s'expliqua, et il reçut dans notre station même un excellent emplacement de mission, tout comme M. Comber en avait obtenu un quelques mois auparavant. Stanley, dans le but d'avoir raison des menées de N'Ga-Liéma à propos de notre nourriture, avait projeté la fondation d'un poste près de N'Goma, dans le pays cultivé des \N'amboundou, afin de permettre à ces derniers, gens très bien disposés, de vendre leur manioc, leurs chèvres et leurs porcs, sans devoir venir près de Kintamo, le centre des intrigues. Valcke fut chargé de fonder ce petit dépôt ; il y réussit le o mars.
Stanley approchait. Il avait quitté Manyanga le 8 février avec le Royal, ainsi que Grang et Andersen, le capitaine de ce bateau. Ce dernier était traîné à bras d'hommes sur un lourd chariot, et cette opération difficile ne permettait pas de grandes étapes.
( 1 ) Devenue depuis 1883 V American-Baptist-Mission.
PREMIÈUE PARTIE
Le 10 mars, Stanley n'était plus éloigné de nous qu'à deux ou trois jours d'une marche ordinaire. Il nous avait annoncé l'arrivée d'une dizaine d'Européens. Pour être à môme de les abriter, nous avions conmiencé une immense baraque en paille. Mais ce travail ne pouvait marcher vite. Braconnier, presque toujours absent pour ses efforts politiques, avait peu de temps pour surveiller les ouvriers; quant à moi, j'étais absorbé par l'économat et la gérance. Les autres
Femmes bayauzi.
(D'après un dessin de M. Glave, communiqué par le lieutenant Liebrechts.)
employés étaient aux champs ou aux bateaux. Sur cinquante hommes de garnison, dix servaient à l'achat et au transport du manioc destiné à la ration des noirs, deux s'occupaient des vivres des Européens, six étaient domestiques, un était nyampara, un interprète, un cuisinier, un garde -chèvres, et deux étaient aides-jardiniers. En décomptant la garde au repos, il ne restait que vingt-quatre honunes disponibles pour l'entretien des champs étendus de manioc, pour les constructions et pour le travail des bateaux.
Poissons du haut-Congo.
! Dessin de M. Glave, couimuuiciué par le lieutenant Liebrechts.
iOG PREMIÈRE PARTIE
La baraque' n'était pas encore en état; le manque de paille retardait son achèvement, et les indigènes en vendaient peu.
Braconnier étant absent, je résolus de demander aux Zanzibarites d'apporter chacun, par extraordinaire, deux bottes de paille, le dimanche 11 mars. C'était contrevenir aux usages de la station. L'autorité d'un suppléant temporaire n'est pas suffisante pour décider une dérogation aux règles habituelles. Je l'ignorais; mais, malgré l'urgence du travail, les Zanzibarites me le montrèrent bien. Dociles à se rendre au rassemblement sonné ce jour férié, ils commencèrent à murmurer au reçu de l'ordre, et leur chef, Sali, fit cause conmiune avec eux. Voyant que je voulais châtier les meneurs, ils me plantèrent tous là, sauf les domestiques, et se rendirent à Kinschascha pour présenter à Braconnier l'affaire à leur point de vue. Cet excellent camarade me démontra à son retour, le mercredi suivant, toute mon imprudence. Je tirai de cet incident la conclusion que les Zanzibarites obéissent mal au second qui les conmiande provisoirement, quand il sort des voies suivies par le chef titulaire et que ce dernier n'est pas loin. Les révoltés étaient revenus le soir coucher au camp, et ils avaient tâché de mériter des circonstances atténuantes par leur ardeur au travail les jours suivants. Aussi, après que Braconnier, rentré, leur eut annoncé les peines les plus sévères, je sollicitai moimême, et ostensiblement, leur pardon.
Orban, descendu le même jour de Bolobo, se mit en marche vers Vivi, sa santé nécessitant un changement d'air. Hélas! nous ne devions plus le revoir.
J'étais étendu sur mon lit le 21 mars, entre neuf et dix heures du matin, suant une petite fièvre, au moment où l'on signala l'arrivée du commandant en chef de l'expédition. Il fallut me presser de sauter dans mes bottines et de passer un veston, pour aller le saluer.
Le grand voyageur avait précédé de quelques heures son convoi, avec une trentaine de porteurs. Il était entré dans la station sans bruit, sans éclat, conmie quelqu'un qui revient d'une simple promenade. Petit, mais le buste et la tète plus grands que la proportion, râblé mais non corpulent, Stanley a, en Afrique, l'extérieur d'un général en costume de chasse. Ses cheveux gris et épais contrastent vivement avec son teint brun et ses moustaches noircies. Ses grands yeux d'un gris bleu, ombragés par d'épais sourcils souvent froncés, ont une fixité étrange. Le menton et la mâchoire ajoutent par leur
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contour décidé à l'énergie de la physionomie. L'ancien reporter du New- York Herald porte une casquette blanche rappelant la coiffure des fonctionnaires allemands, un veston gris à brandebourgs et une culotte large enfoncée dans de grands bas noirs.
Son accueil est froid mais cordial. Je lui suis présenté; il me tend silencieusement la main. Tous les Zanzibarites de la station viennent la lui baiser.
Boula Matari (le briseur de rochers), ayant donné les ordres nécessaires pour renmiénagement de ses colis, ne prend pas la peine d'entrer dans le logis principal pour se reposer un instant. Il commence immédiatement l'inspection de la station. Braconnier et moi, nous l'accompagnons. Muet, il va d'abord droit aux chantiers du port. Sa grande préoccupation est là; il veut avoir ses embarcations prêtes au plus tôt. C'est avec dépit qu'il constate la nécessité d'encore plus d'un mois de travail k V A. I. A. Il passe ensuite aux jardins potagers, aux constructions et termine par la visite des magasins. Stanley nous croyait beaucoup mieux approvisionnés que nous ne l'étions en fils de laiton et en conserves alimentaires. Somme toute, il est très mécontent et ne le cache pas au chef de la station.
Ce n'est pas ici le lieu de justifier l'état de notre établissement. Pour ma part, quoique sans responsabilité, j'ai la conviction que chacun des chefs de Léopoldville avait travaillé avec zèle et parcmionie ; mais les envois du bas-fleuve avaient, pour des causes diverses, été très insuffisants depuis septembre, et l'on avait peut-être employé trop de mitakou à l'achat de l'ivoire, dans le but politique de se concilier les indigènes. Stanley remonta dans sa chambre et, comme d'habitude, prit son repas seul. Cette coutume qu'il avait de ne pas paraître à la table commune, a toujours été vivement critiquée. Elle peut pourtant se justifier par le désir du chef de l'expédition d'éviter la trop grande familiarité des employés inférieurs et par les besoins spéciaux de son estomac, délabré par de nombreuses années de séjour en Afrique.
A cinq heures du soir, le Royal, monté tout d'une pièce sur son vaste chariot, fit son entrée dans la station, traîné par plus de cent Zanzibarites dirigés par Grang et Anderson. Résultat superbe : il n'avait fallu que quarante-deux jours pour déplacer de Manyanga à Léopoldville cette masse de plusieurs milliers de kilogranuues, par monts et par gorges, sur une route qui n'était qu'un mauvais sentier élargi, aux pentes invraisemblables. A ce tour de force, Grang avait
gagné la dysenterie et un commencemeiil d'inflammation du foie. Trois jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée de Stanley. Dans la .soirée, lui i)ruit sinistre apporté par dos négociants batéké annonça une sédition à Rimpoko et la décapitation du chef de cette station, M. Callewaert. Braconnier y fut envoyé en avant-garde avec vingt Zan/ibarites, dans YÉclaireur. Stanley suivit avec trente hommes &A\\?,XEn avant. Pendant son absence, Vângele, ayant quitté Loutété- Station, nous visita à Léopoldville. Mon vaillant camarade allait prendre la direction du dépôt de vivres de N'Goma, en remplacement de Valcke qui était appelé à Léopoldville. Vangele me raconta gaiement son installation chez Loutété, ses bonnes relations avec lui et son associé Makito, et l'appui qu'il leur avait prêté dans un combat contre un district voisin (1). Il ne resta que vingt-quatre heures avec nous.
\S Edaireur revint, le 28 mars, à une heure, de Kimpoko. Il m'apportait l'ordre de Stanley de m'embarquer dans les deux heures, pour l'y rejoindre avec quelques ballots de marchandises.
Callewaert était vivant et bien portant, mais il avait eu des difficultés sérieuses avec les natifs, et j'étais appelé à lui succéder.
A trois heures, je naviguais vers ma nouvelle destination. Je ne m'arrêtai qu'à huit heures et demie, sur un banc de sable, pour y Cîunper. Huit heures nouvelles de nage vigoureuse nous conduisirent à Kimpoko, le lendemain, à deux heures. Stanley était enchanté de ma rapidité.
Le bateau à peine déchargé, il fallut nous rendre tous à une grande palabre de tous les notables du district.
L'origine du litige était due à la constitution particulière de Kimpoko. Son territoire appartenait tout entier au chef bamfoumo (2), le riche N'Goumou, dont la résidence était dans un gros bourg perché sur les hauteurs à cinq ou six lieues du fleuve. Le village de Kimpoko n'était pour lui qu'une dépendance commerciale et de pêche.
Gambiélé, notable Batéké de la rive droite, avait obtenu de lui l'autorisation de s'y établir, et il y était devenu un petit chef, reconnaissant toutefois le droit supérieur de N'Goumou, et n'ayant aucune action sur le quartier riverain et voisin des vassaux de ce dernier.
[{] Voir annexe n" \.
(2) Les tribus Bamfoumo commencent à Kimpoko et s'étendent vers l'est.
jusqu'à l'équateur 109
Or, Gambiélé, dans les négociations ouvertes par Braconnier pour notre établissement, n'avait pas assez fait ressortir l'irnportance de N'Goumou. De là, mécontentement de ce chef principal et réclamations au sujet de l'infériorité des présents reçus par lui. Ces doléances, présentées par des sous-chefs trop zélés en termes peu convenables, avaient amené des scènes désagréables, quoique sans violences matérielles. Grossies à distance, elles avaient été transformées de bouche en bouche en une exécution en règle de Callewaert.
N'Goumou fait une entrée solennelle dans le cercle des assistants, précédé de son féticheur et entouré de ses gens chantant un air mystérieux. Sa figure est fine pour une face de nègre; je suis frappé de la minceur de son nez et de ses lèvres. Les yeux sont ornés de cercles blancs et le front est traversé par deux lignes verticales d'argile jaune. Un diadème de plumes rouges et noires lui sert de coiffure ; un collier plat, très large, en laiton, à dessins ciselés et à saillants rectangulaires, repose sur ses épaules. Un baudrier en cuir chargé de sonnettes et un vaste jupon en soie jaune complètent son costimie.
■ Après les présentations d'usage et les bons souhaits de rigueur, Boula Matari expose nos vues et nos sentiments d'amitié. Un personnage à la barbe grisonnante, à la face de bandit, coiffé d'un chapeau brun tyrolien et drapé dans un vaste péplum rouge, répond d'une voix rauque qu'il s'efforce de rendre doucereuse. C'est Gambiélé.
N'Goumou confère à voix basse avec son féticheur, et celui-ci nous transmet sa pensée, d'ailleurs toute conciliatrice.
Stanley annonce alors qu'ayant besoin d'envoyer Callewaert à Vivi, il me charge de maintenir les relations avec Kimpoko. Il fait de moi un éloge enthousiaste; ma présence, ici, va évidenmient transformerce heu en un paradis terrestre. Tous les yeux se braquent sur ma mirifique personne, et chacun veut m'avôir donné la main. Ce premier moment d'engouement passé, nos interlocuteurs redeviennent positifs.
— Dites-nous les prix auxquels le M'Foumou Kokia (1) vendra ses marchandises, demande Gambiélé ; il ne peut décemment maintenir le tarif élevé de son prédécesseur.
Les prix de Callewaert étant très modérés et les mêmes qu'à Léopoldville, nous ne pouvons céder sur ce point.
(1) Le clief ('oquilhat.
Les Kimpoko s'aperçoivent de notre attitude embarrassée; des nuirniiires s élèvent et l'on entend déjà dire que la question des prix doit décider du maintien de la convention de protectorat.
Stanley prend un biais.
— M'Fovmiou Kokia, dit-il, a pendant deux mois été chargé des échanges à Kintamo; il connaît parfaitement vos besoins et vos moyens ; il est raisonnable. Vous vous entendrez avec lui, j'en suis certain.
Cette déclaration, tout en ramenant une partie de l'assemblée, laisse des doutes dans son esprit. Chefs, notables et vulgum pecus, tous se lèvent et vont se retirer sans conclure. L'œil expérimenté de Boula Matari a saisi la situation. Il s'avance avec nous vers les chefs, et leur donnant une vigoureuse poignée de main, leur glisse dans l'oreille ces mots : « A demain matin, pour vos présents! »
En même temps et par son ordre, les Zanzibarites poussent un triple hourra, en signe d'heureuse issue de la palabre. Les indigènes, entraînés et voyant la mine subitement souriante de leurs chefs, répondent chaudement à leur façon. Et c'est ainsi qu'une affaire qui prenait un aspect désavantageux, tourne brusquement en notre faveur.
Le .soir, Stanley me fit l'honneur de dîner à ma table.
A l'aube .suivante, N'Goumou et Gambiélé signaient un traité confirmatif et emportaient leurs présents. Le chef de l'expédition retournait à Léopoldville peu après avec tous les blancs (1 ). Il me laissait vingt-cinq Zanzibarites, dont quinze à titre provisoire. N'Goumou regagnait sa résidence dans les terres.
Kimpoko occupe, sur le bord du Congo, une plaine fertile herbue, élevée de trois mètres au-dessus du niveau des hautes eaux, et terminée à quatre kilomètres en arrière par les pentes boisées des collines du plateau supérieur, qui courent parallèlement à la courbe de la rive, à l'altitude moyenne de cent à deux cents mètres.
En amont des villages indigènes, la rive est marécageuse jusqu'à l'entrée supérieure du Stanley-Pool, éloignée de huit kilomètres. En aval, sur six cents mètres de longueur, le terrain est au niveau du village. C'est là que nous bâtissons. Nous avons pour limite, au sud,
(1) Braconnier rentra immédiatemeut en Europe.
jusqu'à l'équateur m
une charmante petite rivière, où coule, de cascade en cascade, sous une galerie bordière d'arbres magnifiques, une eau des plus limpides. Ce minuscule cours d'eau entre dans le Congo par une bouche de dix mètres de largeur, offrant un excellent havre à nos petits bateaux à vapeur. Le bord du Stanley-Pool est un escarpement argileux, sans cesse rongé par le courant, très violent en cet endroit. De la brousse émergent des bouquets d'arbres gigantesques, d'essences diverses, et de nombreux palmiers-borassus aux troncs ventrus, aux larges feuilles en éventail, dans lesquelles la brise produit un murmure rappelant le mugissement de la mer.
De ce point, la vue sur le Stanley-Pool est magnifique. Au nord, c'est-à-dire à droite, des îles boisées cachent l'entrée du lac; vers l'ouest se dressent les montagnes coniques aux pentes forestières et les blanches falaises dites « de Douvres », précédées de l'îlot des Palmiers. L'île de Bamou occupe le centre du panorama, et les collines de Malmia, de M'Foua et de Kintamo dépassent la cime de ses bois giboyeux. Vers le sud s'étend la berge plate de la rive méridionale, relevée un instant, à une lieue, par un massif bizarre au versant brisé. L'avant-plan est formé par une énorme étendue d'eau, interrompue çà et Là par quelques îlots bas. Dix fois par jour, ce vaste tableau change d'aspect, grâce au déplacement du soleil, aux nuages et à la brmne.
Par un temps de tempête, il revêt un caractère de grandeur sauvage vraiment émouvant. Les collines, les îles et les rives prennent un ton sombre et dur, plein de tristesse ; la surface éclatante, unie et azurée du lac se trouble et se hérisse de vagues brunes. Les hippopotames quittent les plages sableuses, propices aux longues siestes, et disparaissent au fond des eaux. Les oiseaux se taisent. Plus une pirogue, plus un être humain à voir. Le vent mugit avec fureur à travers le feuillage tremblant des grands arbres. Les hautes herbes ondulent comme une mer agitée. D'iimnenses nuages noirs se rejoignent et s'abaissent comme pour étouffer les habitants de la terre. Puis des torrents de pluie tombent avec un bruit de grêle, inondant les plaines, grossissant les ruisseaux et déracinant les géants des forêts. La foudre ébranle les cieux. Généralement, au bout de quelques heures, l'averse a cessé, et le soleil reparaît plus argent, évaporant violeimuent l'hmmdité du sol et de la végétation.
UEn avant, emportant Stanley, Braconnier et Callewaert, ne s'était pas éloigné d'un kilomètre, que déjà Gambiélé venait me demander de lui céder des tissus à un taux dérisoire. Trois heures furent perdues à expliquer à mon rapace ami l'impossibilité où j'étais de vendre dans ces conditions. Nos relations commençaient mal, sim-
Épingles à cheveux.
(D'après un dessin de M. Glave, communiqué par le lieutenant Liebrechts.)
plement parce que la question des prix n'avait pas été réglée nettement dans l'assemblée de la veille.
Débarrassé de mon princier voisin, je pus inspecter ma nouvelle station et me rendre compte de son état et des travaux à y faire. Une gentille maisonnette en paille de dix pas sur cinq, et haute de quatre mètres, servait d'habitation pour le chef européen ; elle était divisée en deux chambres, l'une pour le coucher et le manger et l'autre pour le magasin. Une petite cuisine, un toit pour les chèvres et quelques abris pour les Zanzibarites, le tout en paille, constituaient avec elle toute la
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Station. Le terrain avait été défriché dans un rayon de cent mètres. Le travail le plus urgent était la construction d'une grande maison aux murs d'argile, pour y abriter nos biens et au besoin y résister. Un certain nombre d'arbres destinés à servir de montants avaient déjà été coupés dans la forêt et transportés à pied-d'œuvre. Je fis augmenter les corvées de bois et je traçai à quelques mètres du bord du fleuve la base d'un bâtiment, de vingt mètres sur huit, à grande vérandah. Bientôt, sa charpente primitive fut érigée. En un bon mois tout fut fini, sauf le crépissage qui ne pouvait être appliqué
Rasoirs.
(D'après un dessin de M. Glave, communiqué par le lieutenant Liebrechts.)
avant l'assèchement de l'argile des murs — assèchement que retardaient des pluies fréquentes, malgré l'époque avancée de l'année.
Je ne passai que quarante-deux jours à Kimpoko : cette courte période fut une des meilleures de mon séjour en Afrique. L'isolement me pesa bien un peu au début, mais cette impression se dissipa vite sous l'influence des occupations incessantes qui m'absorbaient et ne laissaient pas de place à l'ennui.
Sur pied dès l'aube et au champ de travail jusqu'à la nuit, je ne prenais qu'un repos relatif de onze heures à une heure pour déjeuner. Ce repas avait lieu en présence d'un nombreux public de fenunes,
d'enfants et d'hommes de toutes conditions, très curieux de suivre tous les actes de l'honmie blanc et d'obtenir de lui des réponses à d'innombrables questions.
Ganibiélé, sous le prétexte flatteur que nous étions frères, avait mis ses cinq femmes à ma disposition. Elles passaient leurs journées chez moi, fumant et crachant, en attendant le moment, toujours ajourné, où je voudrais user des offres gracieuses de leur seigneur et maître. Gambiélé, plusieurs fois rabroué dans ses prétentions d'achat ridicules, devenait plus raisonnable.
N'Goumou m'envoyait tous les huit jours par ses fils de superbes présents, consistant en chèvres, poules et bananes. Ma nourriture, bien que je n'eusse qu'une livre de sel et un peu de thé pour toutes provisions, était bonne, grâce aux ressources du pays. J'avais des œufs, du poisson frais, des bananes et de la chikwanga, des poules et de l'huile d'arachide en abondance. De nombreuses pirogues de Bayanzi, se rendant pour trafiquer à Kinschascha, s'arrêtaient vingtquatre heures chez moi et faisaient des échanges. Je leur achetais de la bière des Wabouma, boisson très fortifiante en grands pots de vingt à trente litres, se conservant buvable pendant très longtemps.
Les Wabouma eux-mêmes, peuple défiant de l'Ibari-N'Koutou, passaient à proximité de Kimpoko ; mais ils ne campaient pas chez nous, malgré l'excellent emplacement de bivac que j'avais défriché, aplani et battu, pour attirer les convois de conmierce et dont profitaient les Bayanzi.
La fièvre, qui depuis janvier me reprenait tous les mois pendant trois jours, m'abandonna décidément. Mon teint, de pâle, devint brun. J'engraissais. Un vent frais et léger soufflait presque incessamment et contribuait, je pense, à vivifier l'air.
J'allais assez souvent faire une courte promenade au village indigène, et ses deux quartiers contigus, celui de N'Goumou aussi bien que celui de Gambiélé, me ménageaient toujours un agréable accueil.
Les Bamfoumo et les Batéké de Kimpoko ne sont pas aussi commerçants que leurs voisins d'aval; ils sont surtout pêcheurs et chasseurs d'hippopotames. Ils cultivent suffisamment le sol pour nourrir les quelques centaines d'habitants du village.
On venait de plusieurs lieues à la ronde pour contempler ma maison en construction, une merveille pour ce pays de cases basses du modèle de celles de Kintamo, à toits courbes, avec une unique
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ouverture sur un des pignons. Évidemment, le blanc était un homme extraordinaire. De là à lui demander la guérison de tous les maux, il n'y avait qu'un pas. Gambiélé lui-même le franchit en me priant de le délivi'er d'un rhumatisme. Je lui fis prendre des pilules de térébenthine et j'appliquai de la teinture d'iode sur la partie malade.
Vers le milieu d'avril, je reçus de Léopoldville, par VÉclaireur, un courrier m'apprenant une bonne nouvelle et deux tristes événements. Stanley me faisait savoir qu'il m'emmènerait dans sa prochaine expédition vers l'équateur. Les sous -lieutenants Grang et Parfonry étaient morts, le premier de la fièvre bilieuse, le second des suites d'un coup de soleil. Malgré l'extrême plaisir que je devais ressentir d'être admis à participer à l'entreprise nouvelle du chef de l'expédition, je fus atterré de la fin si rapide de ces deux camarades, si bons et si dévoués. Ils étaient tombés à la tâche, en soldats.
Le retour de M. H. H. Johnston de Bolobo vint faire diversion à mes sombres méditations. Le voyageur anglais ne passa qu'une nuit chez moi. X quelques jours de là, j'eus la visite de M. Brunfaut qui allait en pirogue chercher à Léopoldville des marchandises pour Bolobo. Il repassa le 30 avril.
Le 9 mai, vers midi, mon déjeuner touchait à sa fin lorsque j'entendis le cri de Sail ho ! que les Zanzibarites poussent à l'arrivée de tout bateau comme de toute caravane.
C'était VÉclaireur venant de Kintamo. A son bord était M. Teuz, l'agronome de Léopoldville ; il avait mission de prendre provisoirement mon emploi. Stanley le suivait de près, disait-il, et j'avais tout au plus le temps d'emballer mes bardes.
C'était exact. A trois heures, une jolie flottille débouchait entre les îles. Nos trois canots à vapeur En avant, A. I. A. et Le Boijal (1), peints en blanc, le pavillon au vent, s'avançaient en ligne. Le haut-Congo n'avait jamais vu qu'un seul vapeur, YEn avant; une aussi importante escadre émerveillait ses rares riverains; elle nous inspirait une certaine confiance dans l'issue de la tentative dont les indigènes de l'équateur allaient être l'objet.
Stanley, d'une bravoure à toute épreuve, est aussi l'homme pré-
(1) Le lecteur est prié de ne pas se tromper sur l'importance de ces bateaux : le plus long n'avait pas i.j mètres et pouvait transporter au maximum 3 tonnes et 'iO hommes.
voyant par excellence. Il ne néglige aucun moyen pour mettre le plus de chances de son côté. Dans le cas présent, se souvenant de l'accueil belliqueux que lui avaient fait les populations du haut-fleuve en 1877, et se rendant parmi elles, non dans le but de les combattre, mais pour les amener à un accord pacifique avec nous, il avait voulu reparaître à leurs yeux avec un certain déploiement de puissance, de nature à les faire renoncer dès l'abord à l'idée du pillage, motrice habituelle de leurs tendances guerrières.
Une surprise agréable m'était réservée au débarquement. Derrière
Pii:es du liaut Congo.
Instrument de musitiue du haut-Congo.
(D'après un dessin de M. Glave, communiqué par le lieutenant Liebrechts.)
Stanley, je vis sauter à terre mon ami Vangele. Il était conune moi destiné à l'une des stations à créer en cas de succès. Le capitaine de steamer Anderson et les mécaniciens Drees, Binnie et Brown formaient le personnel blanc des équipages.
Inmiédiatement, le commandant de l'expédition me donna l'ordre de faire couper le bois de chauffage nécessaire aux vapeurs et se mit à examiner mes travaux. Il trouva avec raison qu'avec un peu plus d'expérience j'aurais pu faire plus.
Cette question vidée, Stanley jn'apprit le succès du capitaine Elliot
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et du lieutenant L, Van de Velde sur le Quillou. On était sans nouvelles du capitaine Hanssens, parti de Manyanga pour le haut-Mari depuis le 10 février. M. P. de Brazza était encore à Liverpool le 13 février, mais ses avant-gardes étaient à Loango et sur le bas- Ogoué. Il était permis d'espérer le devancer dans le haut-Congo.
D'autre part, Vangele m'initia aux efforts tentés à Kinschascha. Avec Stanley, il y avait commencé vers la mi-avril les travaux d'une station. Mais l'hostilité de Bankoua, chef de Kindolo, avait fini par gagner une partie de Kinschascha, et il avait été jugé sage d'ajourner notre établissement définitif en ce point .
Chez Bouaboua N'Jali, sur la rive droite du Congo, en aval du Gordon-Bennett (le Djué des natifs), un poste avait été placé; mais il avait fallu l'évacuer, son chef ayant eu un accès de fièvre chaude.
M. Valcke avait pris le commandement de Léopoldville et devait continuer l'œuvre d'assimilation des localités environnantes. Cette station, dotée désormais d'une garnison de plus de cent honunes, avait pu recevoir d'importantes améliorations, grâce à cette augmentation considérable du nombre de ses travailleurs.
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