CHAPITRE VII
Voyage à lÉquateur.
La flottille, à laquelle s'est joint YÉclalreur, se remet ,'en route le 10 mai, à midi. Stanley est à bord de Y En avant ; Vangele surveille le Royal; je suis dans l'A. /. A. Sept Européens et soixante-treize noirs sont embarqués.
Boula Matari étant peu communicatif, nous ne savons rien de précis relativement à ses projets. On parle vaguement de la fondation probable de deux postes près des grands confluents voisins de l'équateur. Nous en sommes réduits aux suppositions. Cette incertitude ne saurait diminuer notre ardeur : nous avons foi dans notre chef, dont les hautes qualités d'énergie et d'intelligence sont guidées par une longue pratique des peuples africains.
Sauf la cabine située à l'arrière de Y En avant, nos bateaux, non • pontés, n'offrent pour tout abri qu'une toile à voile tendue horizontalement au-dessus de nos tètes, et dans laquelle les flammèches du bois en combustion, échappées des cheminées, font d'innombrables trous.
Accroupis à l'arrière sur des tas de caisses et de ballots, resserrés au milieu de nos noirs, et ayant devant nous les chaudières qui tiennent le milieu des bateaux, nous sonmies placés au point du maximum de température et de parfum. Passer dans cette situation
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de conserves au bain-marie, onze ou douze heures ininterrompues par jour n'est pas l'idéal. L' « ordinaire » n'est pas fait pour nous en rapprocher. Le déjeuner matinal avalé en hâte, pendant que l'on démarre, est composé d'une crêpe de l'épaisseur d'une feuille de papier, d'un débris de viande froide ne pesant guère plus d'une once, et d'un gobelet de thé clair. A midi, sans le moindre arrêt dans la navigation, a lieu le lunch, consistant en chikwanga, en bananes (une par tête) et en un os, peu garni, de poule ou de chèvre.
Nous fumons énormément de tabac indigène, très fort et très acre, pour tromper nos estomacs. Vers la tombée du joui-, Stanley choisit un emplacement de campement. Son objectif est moins d'y trouver un terre-plein favorable au coucher de nos noirs qu'une moisson abondante de bois sec pour les steamers. A peine les bateaux ancrés, nous sautons à terre avec les Zanzibarites, armés de haches, et l'abatage des arbres morts commence. Il faut souvent pénétrer jusqu'à cinquante et cent mètres dans le bois, à travers lianes, fougères, ronces, épines et mares, pour découvrir le combustible cherché. Les échos d'alentour répètent, en les amplifiant, les vigoureux coups de hache, les exclamations et les appels qui s'échangent. Les arbres sont coupés en pièces transportables de deux mètres, et ces fragments sont amenés au bord de l'eau avant la nuit, qui vient rapidement.
En même temps, les feux s'allument, et les cuisiniers préparent les repas. Pour nous, c'est un morceau, cette fois suffisant, de chèvre, ou une poule, un potage, du riz bouilli ou une tranche de chikwanga. Pour les noirs, rien que le pain de manioc. Lestés, ils reprennent les haches ; les bûches sont débitées maintenant en morceaux assez menus pour entrer dans les foyers différents auxquels elles sont destinées. Les Zanzibarites animent et cadencent leurs coups par des chants pittoresques, à refrains d'ensemble, qui disent la beauté de Zanzibar, le courage de ses enfants et leurs grandes entreprises avec les Arabes et les hommes blancs. Des farceurs s'interpellent; on plaisante les travers de chacun sans oublier les Européens. Nous avons tous été baptisés de noms de guerre; on m'appelle mouefa, corruption du mot mouéwé qui veut dire épervier. Des bûcherons s'injurient à propos d'un changement de haches ou de toute autre cause futile. Voyant les tas de bois s'élever assez près de la hauteur voulue, nous nous glissons dans nos lits instantanément
dressés sur les ballots — et nous nous endormons , bercés par les derniers chants des bûcherons retardaires et par \v& grognements profonds des hippopotames curieux qui rôdent près du bivac.
Quatre heures du matin! nuit profonde. La cloche retentit à bord de Y En avant, battue par Stanley lui-même ou par Douala, son fidèh^ "factotum, un Somali des plus intelligents.
— Honmies blancs et Zanzibarites, repliez nattes et moustiquaires. On charge le bois. Les lits sont roulés; le thé bout, on rôtit la
crêpe. Vers cinq heures et demie, la nuit se dissipe, les mes se dessinent vaguement; une brume blanchâtre couvre le fleuve. Les oiseaux commencent leur ramage et leur premier vol.
— Allons, les paresseux! le plein jour arrive. Embarquez! Avant que le disque énorme du soleil, d'un éclat encore froid, ait
dépassé l'horizon, nous avons déjà parcouru un bon mille marin.
En trois jours nous atteignons M'Suata. Janssen y a momentanément pour hôte Poumon N'Taba, le principal vassal du Makoko de M. de Brazza. Ce premier dignitaire cajole à la fois les Français et Stanley. Il nous comble d'amabilités pour faire oublier sans doute ces agissements doubles de janvier à M'Foua.
Stanley, fort aimable et doucereux, le met au pied du mur.
— Comanda (Brazza) est mon ami, dit-il, et je ne puis t'aider à le trahir. Tu prétends ton offre de concession à M'Foua sincère et nullement contraire à tes engagements envers le Français. C'est parfait. Nous attendrons l'arrivée de Comanda. En sa présence, tu viendras renouveler ta demande de station et alors je serai enchanté d'y donner une suite favorable et immédiate.
L'achat d'une énorme pirogue à remorquer par le Royal, pour soulager nos bateaux trop chargés, nous retient un jour de plus. Le 14 mai, nous quittons Janssen.
Dans la matinée du 17, la tlottille est à Bolobo. Nous avons recueilli en chemin une pirogue en détresse, montée par des Zanzibarites et provenant du petit convoi de M. Brunfaut. D'après ces hommes, ce voyageur a été attaqué en route et a pu traverser les parties hostiles, mais eux-mêmes n'y ont pas réussi. Ils nous ont aussi rapporté une rumeur d'après laquelle la station de Bolobo aurait été assaillie récemment.
Nous y voici rendus. M. Boulanger y commande depuis le départ
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d'Orban. Il expose les faits. La station même n'a été l'objet d'aucune atteinte, mais une partie de sa garnison est tombée dans un guetapens pendant une corvée en pleine campagne. A quelle circonstance
Poissons du haut-Congo .
[D'après nu dessin de M, Glave, communiqué par le lieutenant Liebreclits.
est dû ce trouble dans les relations avec les indigènes, qui semblaient si bien acquis à notre amitié en décembre?
A des querelles intestines entre Ibaka et les chefs inférieurs, ses voisins, querelles que Stanley résume exactement dans son livre : Cinq années au Congo :
« Ibaka, chef puissant et considéré, était établi il y a une trentaine d'années à Koutounipoukou, sur la rive droite du Mikéné (4).
» Parmi les chefs qui reconnaissaient sa suprématie, figuraient Manga, Monekouanga, Ourourou et Mongo. Ils se querellèrent, un jour, avec lui, mais battus dans plusieurs rencontres et ne se sentant pas de taille à lutter davantage, ils se réfugièrent sur la rive gauche, à Bolobo. Monekouanga choisit précisément le terrain sur lequel s'élève aujourd'hui notre station; les autres occupèrent les villages qu'on a baptisés depuis de leur nom. Dans la suite, après la conclusion de la paix entre Ibaka et les chefs mutins, Ibaka qui résidait toujours à Koutoumpoukou, fut chassé à son tour de la rive droite par une bande de sauvages, venus de l'intérieur, et dut chercher un refuge à Bolobo, entre les villages de Monekouanga et Manga, Il habita ce nouveau domicile durant plusieurs années, reconnu par tous les chefs comme chef suprême; à sa mort, son fds Lingenji, étant mineur, perdit ses droits, et ce fut le principal esclave d'Ibaka qui hérita de son nom et de son autorité, suivant le coutume des Ou-Yanzi (2).
» Le nouvel Ibaka — celui que nous connaissons aujourd'hui — ne tarda pas à voir s'ameuter contre lui l'envie et la rage des chefs plus anciens qui avaient combattu autrefois son vieux maître (3), Mais résolu et intrépide, il parvint peu à peu à triompher de toutes les rivalités et à faire taire tous les mécontentements. Cependant, son voisin de droite, Monekouanga, personnage taciturne et têtu, le brava jusqu'à ce que la supériorité d'Ibaka se fût manifestée dans une série de luttes sanglantes. En fin de compte, Monekouanga dut abandonner la place et s'établir à l'intérieur de Manga, sur la lisière même d'une forêt voisine du village de ce nom. Et depuis ce jour, Ibaka exerce une souveraineté incontestée sur la région. L'arrivée du capitaine Haussons, à Bolobo, date de quelques années après ces échauffourées. Les anciens rivaux d'Ibaka envisagèrent la venue des Européens comme un nouvel appoint pour ce chef. »
Leur jalousie augmenta, et ils tournèrent leur animadversion contre nos Zanzibarites — qui ne comprenaient rien, au début, à cette différence de sentiments que leur témoignèrent les divers villages. Les
(1) A la rive nord du Congo.
(2) Cette coutume n'est pas invariable. Ici. Ou-Yanzi veut dire Bayanzi .
(3) Il s'attira aussi la haine de Yamboula, sa propre épouse et fille du vieil Ibaka.
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ennemis d'Ibaka leur interdisaient l'accès de leurs quartiers, les molestaient et les injuriaient aux champs et sur les marchés.
Nos employés firent preuve d'une grande patience, et ils auraient peut-être fini par apprivoiser leurs rognes voisins, si une histoire de femme n'était venue envenimer les relations. (On remarquera dans la suite de ce récit l'importance qu'ont les questions féminines dans les affaires étrangères chez les peuplades trop faiblement gouvernées du haut-Congo.)
Un des mécontents, le chef Gatoula, s'était aperçu des visites prolongées faites à la station par l'une de ses femmes, sous prétexte de vendre des vivres. Un jour, stimulé par l'ivresse, il était venu s'en plaindre en termes menaçants à M. Boulanger, en le requérant d'acheter la femme dont l'infidélité était, disait-il, consommée au profit de l'un de nos Zanzibarites. Après avoir essayé inutilement de le calmer, il avait fallu le mettre à la porte. Très humilié, Gatoula résolut de se venger. Le 3 mai, une escouade de huit Zanzibarites allant au bois, il la surprit dans une embuscade et abattit deux de nos travailleurs à coups de fusil. Les autres, saisis de panique, prirent la fuite, sans emporter leurs camarades morts, ce qui permit à Gatoula de les hacher en morceaux. Son clan triomphant se mit à harceler de sarcasmes à distance notre petite garnison, en la provoquant au combat.
M. Boulanger, très préoccupé de ne pas dégarnir la station, se porta le lendemain avec un petit peloton à la rencontre des provocateurs et leur tua un homme ; puis il attendit l'arrivée annoncée de Stanley pour permettre à ce dernier de terminer le conflit à notre avantage.
L'ennemi ne bougea point pendant ce temps. La question du châtiment des coupables restait donc entière le jour de notre abordage à Bolobo. La garnison nous reçut avec des transports de joie; elle comptait sur une punition sévère des assassins. Nous sentions tous la nécessité de faire un exemple pour assurer la sécurité de la station dans l'avenir. Les nègres sauvages sont généralement peu reconnaissants pour l'indulgence de ceux qu'ils ont lésés ; ils ne la comprennent que comme un calcul de la faiblesse et sont ainsi encouragés à de nouveaux attentats. Stanley était parfaitement pénétré de cette impression. Mais il avait pour préoccupation principale d'assurer le succès de notre prochaine tentative de nouer des liens amicaux en
amont, et il craignait, non sans raison, qu'une répression sanglante ne fût pi'ésentée aux tribus nouvelles (jue nous allions visiter, sous un faux jour, nous donnant l'apparence d'hôtes incommodes, querelleurs et guerriers.
Il rechercha une solution moyenne, une satisfaction sauvegardant suftlsamment notre dignité. Il se servit dans ce but d'Ibaka, qui avait gardé jusqu'ici l'attitude la plus amicale. Par son intermédiaire, Boula Matari fit demander à Gatoula s'il voulait la guerre, ajoutant (}ue nous étions prêts à la faire. En même temps, une démonstration fut organisée; nos bateaux chauffèrent et nos Zanzibarites exécutèrent des danses de guerre.
Gatoula répondit vouloir la paix. Une conférence s'ouvrit, qui dura huit jours, avec des alternatives de menaces et d'assurances amicales. Elle aboutit au payement d'une certaine quantité de fils de laiton et d'ivoire par Gatoula, et la palabre de paix fut fixée au 26 mai. A l'heure dite, nos ennemis de la veille, très défiants, se présentèrent dans la station en bandes armées qui occupèrent les divers accès. Notre chef, avec un sang-froid parfait, ne fit semblant de rien et nous transmit secrètement l'ordre de prendre des mesures discrètes pour parer à une trahison. Seul avec Douala et littéralement cerné par le cercle de nos nouveaux mais douteux amis, il discuta une heure durant avec eux et finit par conclure solennellement la paix.
Mais, sans illusion sur sa bien grande solidité, il se décida à modifier la composition de la garnison. Ses membres noirs avaient montré beaucoup d'indiscipline sous MM. Boulanger et Brunfaut. Il fut décidé qu'ils iraient avec nous à l'équateur et seraient remplacés par un nombre supérieur de nos hommes. C'était pour nous un mécompte, car nous avions espéré nous renforcer de dix hommes à Bolobo ; au lieu de cela nous y laissions plusieurs des nôtres et nous n'emmenions plus, outre les hommes des équipages, que trente-sept travailleurs pour former les garnisons des stations à créer. C'était trop peu pour deux postes à établir parmi des tribus d'autant moins civilisées qu'elles étaient plus éloignées de la mer. Aussi le commandant de l'expédition se résolut-il à n'ériger momentanément qu'un établissement nouveau. Et pestant contre le long arrêt que nous avaient imposé les affaires de Bolobo, il ordonna le départ le 28 mai.
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La partie du fleuve que nous allons parcourir n'a pas encore été décrite dans cette relation. Pour la faire connaître à grands traits, je copie mon journal :
28 mai. Départ de Bolobo à huit heures du matin. Durant toute la journée, nous longeons la rive gauche à cent mètres : elle est haute de six à vingt mètres et se relève vers l'intérieur. Une suite presque ininterrompue de villages banounou la garnit. Très grands au début, ils deviennent plus petits à mesure que l'on remonte le courant. On dirait qu'aux trafiquants d'ivoire ont succédé les pécheurs. Les canots sont moins grands; les fusils sont plus rares. Partout, sur notre passage, les populations se rassemblent à quelque distance du bord de l'eau, curieuses, mais défiantes. Elles sont en armes : fusil et lance courte de un mètre quatre-vingts centimètres de longueur. Leur impression dominante paraît être l'étonnement, môme la stupéfaction. Il est visible que cette flottille blanche qui marche sans le secours des bras, avec le grondement étrange de ses machines et le souffle encore plus singulier de ses cheminées, les intrigue vivement. Mais, sauf en un endroit, pas de cris, pas de démonstrations.
A deux lieues au-dessus de Bolobo, point où il est relativement resserré, le fleuve prend une largeur énorme de dix à quinze kilomètres; les îles boisées et basses se multiplient, déterminant de nombreux chenaux, souvent peu profonds, et des bancs de sable. On ne voit plus d'une rive à l'autre. Le Congo depuis l'équateur vient à peu près du nord-est. De M'Suata à Bolobo, il s'était maintenu presque au nord.
Camp à N'Gendé chez des Bayanzi peu avenants, qui s'opposent à la coupe du bois. Force nous est de le débiter, pour ainsi dire, dans l'eau, sur un fond mouvant de roseaux, dans lesquels nos hommes improvisent des litières suspendues. Stanley institue le coup de cloche du coucher, passé lequel le silence est obligatoire.
29 mai. Jusqu'à midi, suite de villages perchés à vingt et trente mètres de hauteur sur les magnifiques escarpements rougeàtres de la rive gauche et terminés par le cap loumbi. Clameurs formidables des populations. Pour toute réponse, le sifflet des chaudières et le tintement de la cloche. Ahurissement croissant des indigènes. loumbi dépassé, le terrain devient bas. Nous nous engageons dans un dédale d'îles, qui nous conduit dans un étroit canal aux rives herbues, aux
arbres rares, et peuplé d'innombrables hippopotames qui semblent le considérer comme leur repaire inviolable. Leur audace n'a pas de bornes ; ils viennent renifler contre les bordages ; ils s'arc-boutent sur le fond du fleuve et soulèvent nos bateaux. On leur envoie des coups de fusil, dont plusieurs heureux, mais impossible de retrouver les morts disparus sous l'eau.
30 mai. Longé le même canal étroit. Vers midi, il n'offre plus qu'une passe de cinq mètres, sans profondeur, barrée par des roseaux. Il faut battre en retraite pour sortir de cette impasse de trente kilomètres. A cet instant, un hippopotame se précipite sur la pirogue attachée au Rotjal. Heureusement qu'elle est jumelée avec lui par deux solides traverses, sinon elle eût été renversée, malgré le poids de ses dix-sept passagers. A quatre heures, nous sommes ressortis du canal, et nous avons pris le large entre les îles. A six heures, arrêt dans l'une d'elles.
31 mai. La navigation continue au centre du fleuve. Le paysage est désormais d'une uniformité désespérante jusqu'à l'équateur, et même jusqu'à cent lieues au delà, sauf près des endroits habités.
Constituant la marge de l'énorme vallée du Congo dans sa région de hautes plaines et formés d'immenses dépôts d'alluvions consolidés des filons rocheux de limonite, de quartz et de rognons ferrugineux, les terrains riverains, élevés de quelques mètres à peine au-dessus du fleuve, sont couverts d'une végétation luxuriante. Leurs forêts sont d'inextricables fouillis d'arbres gigantesques, luttant de vitalité pour gagner leur place au soleil. Tamariniers, pabniers-élaïs, ériodendrons, chênes africains et bombax se pressent au point d'enchevêtrer leurs ramures, tandis que des réseaux désordonnés de lianes à caoutchouc, de fougères, de palmiers-calamus parasitaires grimpent autour de leurs troncs jusqu'à la couronne, et que des tapis de mousses, des voiles d'orseilles et des bouquets d'orchidées se nourrissent à leur détrmient. Plus de collines; rien qu'une plaine basse interminable.
Le fleuve, parsemé d'îles de toutes grandeurs d'un à soixante-dix kilomètres de longueur, déploie sur une largeur de deux à trois lieues sa nappe d'argent bruni, qui frissonne parfois sous la brise du sud-ouest, mais qui reste habituellement unie et ridée seulement par les petits plis des lignes du courant. Les îles interceptant la vue, il est exceptionnel qu'on puisse apercevoir en même temps les deux
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rives. Où que le regard se porte, il n'aperçoit que la plaine d'eau et la succession des plans de même hauteur des forêts couvrant les îles et les rives et présentant à l'œil une monotone continuité de bandes d'un vert sombre et uniforme.
Parfois, le hasard nous livre une échappée lointaine dans le sens de la longueur du fleuve. Alors nous percevons nettement les séries d'îles parallèles, dont les dimensions paraissent de plus en plus petites à mesure qu'elles sont plus éloignées, en sorte que celles qui bornent l'horizon ressemblent à des arbres isolés ou nous offrent, avec leur reflet dans l'eau, la silhouette grotesque de quelque géant imaginaire à l'umnense chevelure. Mais si l'on se rapproche de l'une de ces nombreuses terres de manière à la côtoyer à cent mètres, le paysage commence à se détailler. On découvre des tons variés dans les feuillages, depuis le gris cendré, en passant par le jaune d'or, le brun bronzé, le vert sombre et le vert clair, jusqu'au rouge éclatant.
Que l'on se décide enfin à longer cette île ou cette rive à très courte distance, tous les traits du tableau se découpent. Une délicieuse fraîcheur due à la proximité de l'ombre envahit l'être. Le dessin délicat et varié des frondaisons, le combat des espèces, tout apparaît dans un superbe désordre.
L'œil cherche en vain à sonder les profondeurs mystérieuses et sombres des voûtes de verdure, percées de-ci de-là par un rayon de soleil qui jette sa note éclatante dans ces retraites impénétrables. Parfois cette végétation exhubérante laisse au bord de l'eau la place libre à quelques clairières qui, à distance, paraissent de charmantes pelouses de gazon anglais. En réalité, ces herbes s'élèvent à deux ou trois mètres et leurs tiges sont grosses coimue des cannes.
La berge elle-même est généralement un talus presque vertical formant une étroite bande d'argile d'un jaune clair. Souvent elle est aff'aissée ou, encore, elle est précédée dans l'eau par de larges bosquets de roseaux, de papyrus ou de pistia-stratiotes. Des myriades d'insectes bourdonnent dons ces fourrés. Du sein des masses de plantes aquatiques sortent des bruits et des clapotements révélant la présence de canards, de grenouilles géantes, etc., etc.
Sur quelque bout de plage ou sur quelque banc dont le sable jaune étincelle au soleil, apparaissent les croupes verdàtres d'une famille de crocodiles.
Dans la forêt, le branchage craque sous les bonds des singes noirs,
gris et bruns; des oiseaux gazouillent; d'autres chantent leur motif perpétuellement semblable. Des groupes de perroquets gris cendré à queue rouge poussent, en volant très haut dans le ciel bleu, leurs cris stridents. Des grognements graves et caverneux rappelent les yeux sur le fleuve : c'est une bande d'hippopotames qui s'étonne de nous voir troubler ses ébats.
Fétiches des Bayauzi et des Iréhou.
(D'après un dessin tle M. Glave. couiniuniqué rar le lieutenant Liebrechts.)
On remonte ainsi le courant durant de longues heures sans rencontrer d'êtres humains, sauf parfois, mais rarement, dans quelque petite pirogue portant des équipes de deux ou trois pêcheurs. Parfois aussi, mais plus rarement encore, on croise de grands canots s'en allant par groupes de trois à six et même dix en expédition coimncrciale. Les quinze à trente passagers de chaque embarcation indigène pagayent im cadence au bruit d'un chant uniforme.
La faim commence à se faire sentir. Nous sommes à la demi-ration ;
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ni hier ni aujourd'hui nous n'avons vu un vilhige où l'on pût acheter des vivres frais. Nous longeons la rive gauche depuis une heure de l'après-midi ; à la chute du jour, nous y campons dans un joli site ; derrière un taillis peu épais nous découvrons une vaste plaine où nous récoltons du piment.
1^^ juin. Toujours suivi la rive dont l'abord reste défendu durant de longues heures par une ceinture de pistia-stratiotes. Des singes
Fétiches des Bayanzi et des Irébou.
(D'après un dessin de M. Glave, communiqué par le lieutenant Liebrechts.)
noirs en profitent pour nous montrer à l'aise tous les tours de leur répertoire, dans les arbres, à la lisière de la forêt.
Il devient temps de renouveler nos provisions. A six Européens, nous n'avons plus qu'une demi-épaule de chèvre gâtée pour nous nourrir.
Vers trois heures, devant le fond sombre de la forêt, nous distinguons une longue bande d'un vert clair piqué de taches d'un jaune doré. Des spirales de fumée s'élèvent de là. Nous avons
devant nous plusieurs villages dont les cases de paille percent par endroits les plantations serrées de bananiers. En arrière, le sol relevé d'une quinzaine de mètres montre sur ses pentes douces de beaux champs de manioc. C'est le district de Lokoléla.
Ralentissant pour ne pas effrayer les indigènes, nos bateaux s'approchent insensiblement de la rive jusqu'à cinquante mètres. Nos guides natifs, fournis par Gobila et Ibaka, haranguent les populations du haut de la cabine de Y En avant. Mais c'est en vain. Des clameurs barbares couvrent leur voix. Les féticheurs, campés devant les masses populaires groupées en armes, opèrent par gestes et formules, en brandissant leurs talismans, pour neutraliser l'influence de nos prétendus charmes néfastes. Enfin, nous pouvons parlementer. On nous crie : « Nos chefs sont tous morts, la maladie et la faim nous ravagent. Allez loin! bien loin! » Et l'on nous montre l'amont.
Essavons au villaee suivant. Nouveaux discours mielleux des guides, nouveaux refus déguisés. La situation est grave, car il ne peut être question de prendre les vivres par la force, bien que nous en ayons les moyens. Après plus d'une heure de vaines dépenses en paroles de séduction, le dernier village est dépassé. UEn avant reprend sa marche à demi-pression; l'A. /. A. suit à deux cents mètres; le Royal tient la queue. Vangele, qui le monte, n'a pas quitté la rive des yeux. Sans dire un mot, il déploie une flamboyante pièce de foulard écarlate à dessins extravagants, et montre son estomac auquel il donne par contraction l'aspect d'un creux profond. 0 bonheur! deux pirogues nagées par quatre ou cinq natifs, des audacieux, des insensés que tout le pays — assemblé sur la rive — déconseille et désavoue avec horreur, s'avancent timidement vers le Royal. Vangele les encourage du geste ; il exhibe une nouvelle étoffe. Après bien des hésitations et des mouvements en avant suivis de retraites précipitées, les pirogues accostent le Royal.
Rapidement, des bananes sont échangées contre les foulards rouges avec une profusion de poignées de main et de rires. Les hardis marchands regagnent la terre, exultant de leur exploit et couvrant de .sarcasmes leurs peureux compatriotes. Notre cause s'améliore énormément dans l'esprit public.
Stanley rassemble la flottille à un kilomètre au delà de l'agglomération, et nous nous établissons un bivac. Bientôt un grand canot chargé d'hommes et d'une chèvre s'approche. Il vient évideimnent
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compléter la reconnaissance faite par les marchands de tantôt. Comblé d'amabilités, l'équipage indigène hèle les pirogues très nombreuses qui attendent à distance, et le marché devient actif. A la nuit tombante, les Lokoléla se retirent en promettant de revenir de grand matin.
2 juin. A sept heures, grand marché sur l'eau. Plus de trente pirogues nous entourent. Au milieu de cris assourdissants, on vend bananes, poules, chèvres, manioc, moutons (les premiers que je vois depuis Manyanga), et même de petits crocodiles vivants, bien muselés. On rit, on regarde nos vêtements, nos figures, nos bateaux, nos chaudières, les fusils, la cloche, les lunettes, etc. A midi, tout le monde se dit adieu au milieu des démonstrations de la plus vive amitié.
Lokoléla, situé au milieu d'une immense et magnifique forêt séculaire, est un district de Bayanzi, de plus d'une lieue de développement. La tradition dit ses habitants émigrés de la rive droite. En ce point, le fleuve est très resserré entre deux caps; il n'a pas plus de trois kilomètres de largeur. Les rives dépassent le niveau de l'eau de six à sept mètres. Le pays est superbe.
A cinq heures et un quart, la navigation cesse. Nous campons dans une petite crique de la rive gauche. D'immenses colonnes d'oiseaux verts et jaunes passent au-dessus de nos tètes. Le défilé dure près d'une heure; il obscurcit toute une zone du ciel.
3 juin. Onze heures de navigation sans perdre de Mie la rive orientale que nous allons suivre jusqu'à l'équateur.
Vu plusieurs petits villages. Le soir, quelques pêcheurs, nullement effrayés, viennent nous vendre du poisson.
4 juin. Journée d'ovations. A partir de sept heures, nous rencontrons des villages fort bien assis à l'ombre d'arbres magnifiques. Vers neuf heures, nous passons devant N'Gombi, district aimable établi sur une pointe rocheuse, où, comme à Lokoléla, le Congo contracté ne laisse place à aucune île. Au nord, s'aperçoit une immense perspective d'eau. De ce côté, dit-on, vit le peuple d'Ou-Bangi.
A deux heures, nous approchons d'un joli cap arrondi, sur lequel se pressent de nombreuses habitations. Ses talus paraissent revêtus de murs réguliers comme des quais. En réalité, ce sont des rocheux ferrugineux à la structure de scories. Nous sommes à Oussindi; Boutounou suit. Les masses populaires ne ressentent aucune crainte. Les lances sont remisées. Hommes et femmes se précipitent à la
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berge, élevant dans leurs mains de petits bols de vin de palme, nous acclamant, nous suppliant de faire escale. Nous cédons. A terre, nous sommes entourés et entraînés dans les groupes. Il faut absolument boire le vin, et, fait inouï, il est offert vraiment gratuitement, même par les plus misérables hères qui ne peuvent espérer des présents. Les femmes, dont la vertu est d'un autre genre que celle des Européennes, nous câlinent et nous agacent avec des gestes très • précis, au grand enthousiasme des maris. Nous sommes chargés de cadeaux ; nous finissons par en refuser.
Et le mot de ces touchantes manifestations? Plusieurs des gens d'ici ont été jadis à Léopoldville ; ils savent la richesse de l'homme blanc, sa bonté et son équité. On festoie jusqu'à la nuit. Au coup de cloche du coucher, Stanley rappelle d'une voix tonnante à nos noirs l'obligation du respect des indigènes dans leurs mœurs et dans leurs biens.
5 juin. La vie douce continue. Stanley réunit les chefs et explique notre but. Fraternisation générale. Nous levons l'ancre au milieu du jour.
Cette après-dîner est celle de l'exploration sans le savoir. En effet, longeant toujours la rive gauche, nous courons d'abord à l'est, ce qui ne nous étonne pas trop, étant donné les sinuosités des baies. Mais, après avoir dépassé quantité de villages, nous prenons au sud. Le chenal est étroit : trois cents mètres seulement ; l'eau est noire comme du thé. Évidemment, nous sonmies dans une région nouvelle. On appelle des natifs sur les rives. Pas de réponse. Mais des pirogues cherchent à nous rattraper.
Leurs canotiers nous font signe de revenir sur nos pas. Ce sont des envoyés des chefs de l'Irébou, le grand district devant lequel nous avons passé il y a une heure. Ils nous expliquent que nous soimnes dans un affluent, la Mantoumba, qui vient d'un lac du môme nom. Avec joie, nous inscrivons ce nouveau cours d'eau sur la carte et nous redescendons coucher dans l'Irébou. Il y a là de nombreux villages fort peuplés, mais divisés par des querelles intestines. Les indigènes d'ici, avec ceux d'Oussindi et de Boutounou, comptent de vingt à trente mille âmes. Ils se prétendent distincts des Bayanzi; peut-être sont-ils de même origine que les tribus très denses de la Mantoumba. Très déliés et adroits commerçants, leur allure est fort enffaceante. N'était leur coutume barbare des sacrifices humains,
on ne les prendrait pas pour des sauvages. Les malins Irébou nous déconseillent vivement de remonter jusqu'au lac. « Ses riverains, disent-ils, sont d'une férocité incroyable; ils vous couperaient en petits morceaux pour vous manger. »
— Vraiment? dit Boula Matari. Eh bien, j'irai voir cela quand je reviendrai d'Ikélemmba dans dix ou quinze jours.
6 juin. Stanley discute avec les chefs indigènes. Ceux-ci l'invitent : l'' à trancher un différend qui désole et décime le pays ; 2° à créer une station. Notre commandant se déclare très honoré de ces propositions et ajourne sa réponse jusqu'à son retour prochain. Nous réussissons à nous séparer de nos amis de la veille à deux heures, et nous rentrons dans le Congo. A la nuit tombante, nous faisons arrêt à un camp de pêcheurs sur une longue île.
7 juin . Navigué dix heures dans un labyrinthe d'étroits canaux formant des méandres gracieux, et donnant l'illusion d'une promenade sur les étangs d'un grand parc anglais. La végétation est de toute beauté. Aucun village à voir.
8 juin. Dernière journée de long trajet sur l'eau. Rive toujours peu élevée, de deux à cinq mètres seulement. Dès neuf heures, les villages reparaissent. Voici Ikengo, bourgade qui fit amitié avec Stanley en 1877. Elle nous salue avec réserve parce que l'interprète Omari(l) a annoncé, non pas Tenndelé (Stanley), l'homme connu de jadis, mais Boula Matari que ce peuple ignore. Nous poursuivons. Les hameaux succèdent aux hameaux, laissant entre eux des intervalles de plusieurs kilomètres envahis par la forêt. Dans l'après-dîner, nous sommes devant Inganda. D'innombrables esquifs se portent à notre rencontre.
— Venez donc loger chez nous, clament en chœur les délégués de tous les villages. Après de longs pourparlers, Stanley met le cap sur une anse minuscule, précédant un petit village. Nous sommes à Madzia, chez le chef Tembo, qui nous offre une hospitalité franche, mais non pas écossaise.
(1) Celui dui accompagnait rrécédemment le capitaine Hansscns.