‹ Sur le plateau; souvenirs d'un librettiste. Préf. de Charles LecocqChapitre 8 sur 20 · UN BAL CHEZ JUDIC · texte numérisé non relu

UN BAL CHEZ JUDIC

cachaient sous ces travestissements variés. Pour les femmes, cela allait de soi, aucune d'elles n'ayant consenti ^ renoncer aux grâces de son visage. Il en était autrement pour les hommes, et, si j'eus tôt fait de retrouver mon confrère Georges Boyer dans un senscftionnel pêcheur napolitain et l'acteur Grenier, reparaissant en malade poursuivi par un apothicaire, qui était Dupuis, je demeurai longtemps intrigué devant un fort gars normand à la tête broussailleuse, au teint coloré, ^^HtLstachu comme un chef gaulois, revêtu d'une Tiouse bleue à broderies blanches qui se tenait droite sous l'empois et ayant à la main un gros bâton à lanière de cuir. Ce « toucheur de bœufs », qu'on aurait dit venu en ligne droite de la Villette, n'était autre que le caricaturiste Gré vin, un colosse qui faisait de si délicats dessins.

Le seul dont on ne réussit à percer l'incognito que tout à la fin et lorsqu'il le voulut bien, ce fut Siraudin avec son habit noir.

Il faut dire que ce vaudevilliste, déjà célèbre pour avoir donné son nom à un magasin de confiserie, ne l'était pas moins à cause de son crâne aussi poli et luisant qu'une bille de billard ; à ce 3oint que l'auteur des Marionnettes lui-même,

Pierre Wolff, son élève en calvitie, aurait, auprès de lui, pu mériter le surnom qui a illustré le roi Glodion dans l'histoire.

Or, pour se rendre ainsi méconnaissable, Siraudin n'avait pas eu à faire un grand effort d'imagination : il s'était mis des cheveux !

29 janvier 1912.

Le Théâtre des Nouveautés (1878-1911).

)sition de tableaux et salle de conférences. — Llexandre Dumas père, son habit, son gilet et sa cravate. — Les Fantaisies-Parisiennes Martinet. — Une folie à Rome. — Agence de pari mutuel. — Les Fanlisies-OUer. — Une concurrence aux Folies-Bergère. Les Lions et sir Richard Wallace. — Ouverture lu théâtre des Nouveautés. — La direction Brasseur it Micheau. — Coco. — Christian et « le mal de laire ». — Marguerite Ugalde dans Le Jour et la hiit, — Un directeur qui craint d'être passé à tabac. Le Droit d'aînesse. — Débuts d'Albert Brasseur. Une soirée à Londres. — Roméo et Juliette. — L'auteur de Falka. — Jour de gloire.

Les derniers mois de la dernière année ont vu la fin de cette jolie petite salle, tombée, comme dit le cliché, « sous la pioche des démolisseurs ».

Il est peut-être temps de parler encor d'elle!,..

A l'endroit où se trouve aujourd'hui un vaste trou béant au fond duquel terrassiers et maçons s'empressent aux fondations d'immeubles futurs, un ancien inspecteur des Beaux- Arts, Martinet, avait eu, vers i863, l'idée d'installer une salle d'exposition de tableaux. Cette salle, assez modestement décorée, déforme rectangulaire, peu large mais assez profonde, avait été aménagée en même temps pour y donner des conférences sur l'Art.

Je me rappelle même, tout jeune collégien, y avoir entendu Alexandre Dumas père y parler un peu de tout et beaucoup de lui-même, à propos de la vie et des œuvres de Géricault.

Je le vois encore arriver sur l'estrade, avec ses cheveux crépus, déjà grisonnants, et sa bonne figure si ouverte et si gaie . Il avait, pour la circonstance, endossé le frac et s'était encerclé le cou d'une large cravate blanche, mais il était visible que, dans cet équipage, il se trouvait fort mal à Taise, habitué qu'il était à ne s'asseoir à sa table de travail qu'en manches de chemise. Aussi toute cette correction ne devait-elle pas durer longtemps : au bout de quelques minutes, la cravate flottait à droite et à gauche, si bien qu'il finit par l'enlever tout à fait et la mettre dans sa, poche en disant :

— Après tout, vous n'êtes pas venus pour voî

ma cravate, mais pour m'entendre, et elle me gêne pour parler.

Un peu après, dans le feu de sa conférence, il fit sauter le bouton de son col, dans lequel il étoulVait, puis, ce fut le tour du gilet et, si la séance avait dû se prolonger, il l'aurait certainement terminée sans habit et dans sa tenue de travail accoutumée. Mais que n'aurait-on pas passé à cette belle humeur familière et communicative?

La peinture n'ayant pas longtemps ni beaucoup attiré le public, Martinet résolut de faire appel à la musique. Dans la salle légèrement transformée s'ouvrit, le 2 décembre 1866, sous le nom de (( Fantaisies-Parisiennes», un petit théâtre lyrique pour lequel il s'était associé Ghampfleury, l'auteur de Chien-Caillou, des Bourgeois de Molincharty d'une Histoire des Funambules et de quelques pantomimes qui avaient fait aux Funambules la réputation de Paul Legrand. Cela étant donné, il était tout indiqué que la pantomime serait de l'alïaire. Il y en eut une, en effet, dans le spectacle d'inauguration, la Pantomime de l'Avocat, de Ghampfleury lui-même, dont la partition avait été composée avec des fragments de Boccherini.

Ce fut, je crois bien, la seule ou à peu près, et le nouveau théâtre se consacra plus particulièrement à des ouvrages en un acte comme les Deux Arlequins, d'Emile Jonas, Sacripant et le Chanteur Florentin, de Duprato, et surtout à des reprises de petits opéras-comiques \ qu'on ne jouait plus à la salle Favart et empruntés au répertoire de Boieldieu, Monsigny, Hérold, Monpou, Grisar, Adam, Ferdinand Poise, etc.

Son premier grand succès de recettes fut Y Oie du Caire^ de Mozart, mise à la scène par Victor Wilderavec l'aide du chef d'orchestre Constantin, puis, le 3o janvier 1869, ^^ f^* ^^ *our à' Une Folie à Rome, de Frederico Ricci, adaptée par le même Wilder. La vogue de cette dernicie pièce prit môme de telles proportions que Martinet, resté seul directeur depuis déjà longtemps, se trouva trop à l'étroit sur le boulevard | des Italiens et se transporta,' dès le 11 février suivant, dans la salle de l'Athénée, devenue vacante.

Les Fantaisies-Parisiennes avaient vécu. Pei après, Oller, Pinventeur du pari mutuel, ci prenai; possession pour y établir une agence d^ courslp, où l'on vendait aux amateurs des ticket qui s'enlevaient comme des petits pains ai

)eurre. C'était la grosse fortune à bref délai, si \e ministère ne se fût avisé de venir troubler la Tête, en vertu de la loi sur les jeux et les paris mx courses. Oller dut renoncer à son agence, lais, comme il n'était jamais à court d'idées ni l'entreprises, il la remplaça tout aussitôt par une sorte de music-hall qui prit le nom de « Fantaisies-Oller », destiné à faire concurrence aux Folies-Bergère, avec tout l'accessoire obligé de ce genre d'établissements : promenoirs, bars, etc.

On y représentait des saynettes et des ballets et on y exhibait les phénomènes les plus variés. On y servit même au public une ménagerie — les six lions du dompteur Delmonico, — ce qui valut au trop remuant imprésario quelques démêlés avec le propriétaire de l'immeuble, qui n'était autre que sir Richard Wallace, dont les fontaines ont popularisé le nom. Un beau jour, survint un huissier qui signifia aux lions, « parlant à leur personne », qu'ils eussent à déguerpir au plus tôt.

Quand Oller se fut lassé de cette exploitation, l'acteur Brasseur, — le père de l'Albert des Variétés — qui venait de quitter définitivement le

Palais -Royal pour se mettre dans ses meubles, s'associa avec M™® Micheau, l'ancienne directrice du théâtre du Parc de Bruxelles, et, jetant complètement bas l'ancienne salle, en fit construire une nouvelle, plus coquette et de proportions plus grandes, qui prit le nom de Nouveautés.'

C'est celle qui vient de disparaître, après une existence de trente-trois ans. On y admirait, au bas de l'escalier conduisant aux galeries supérieures, une rutilante réplique du fameux nègre de la porte Saint-Denis. Qu'a-t-elle pu devenir?

Le théâtre des Nouveautés ouvrit ses portes le 12 juin 1878, avec un grand vaudeville en cinq actes de Glairville et Eugène Grange, Coco, où, dans un tableau qui se passait sur le pont d'un paquebot, le fantaisiste Christian jouait tellement au naturel une scène de mal de mer, que plus d'une fois, en rentrant dans la coulisse, il fut sur le point 'd'éprouver pour de bon le malaise qu'il venait de simuler.

— Décidément, je me mets trop dans la peau du bonhomme! murmurait-il en s'épongeant le front. Que diraient mes administrés s'ils me voyaient avoir le mal « de maire ? »

L'incorrigible faiseur de calembours était, en effet, l'officier municipal d'un petit village aux environs de Chantilly.

Les débuts du nouveau théâtre étaient des plus îrillants. Coco traversa sans broncher tout Tété pour ne s'arrêter que dans les premiers jours de décembre, après avoir fourni plus de cent quatrevingts représentations. La pièce qui s,\n\\\. Fleur » 'oranger^ fut moins heureuse; mais la veine jvint tout de suite avec l'adaptation d'une pièce de Suppé, Fatinitza, et surtout avec une grande revue d'Albert WollT et Raoul Toché, Paris en actions, qui tint l'affiche pendant cinq mois. Malgré tout, les préférences de Brasseur allaient à l'opérette, dont il venait de goûter avec Fatinitza, et où, comme artiste, il avait triomphé dans ses multiples rôles de la Vie Pari" sienne. Aussi ne devait-il pas tarder à y arriver, d'abord modestement, avec la Cantinière, un vaudeville à musique nouvelle de Planquette, puis tout à fait, le 5 novembre i88i, avec Le Jour et la Nuit, de Charles Lecocq, — commencement d'une longue série qui devait se continuer pendant presque huit ans par Le Cœur et la Main, V Oiseau bleu, et la Vie Mondaine, de Lecocq -,16 Droit d'aînesse, de Francis Chassaigne ; le Premier Baiser, d'Emile Jonas; le Roi de Carreau, de Théodore de Lajarte; Baholin et V Amour mouillé, de Varney; le Château de

Tire-Larigot, le Petit Chaperon Rouge et Adam et Èçe, de Gaston Serpette; Serment d'Amour, d'Audran, etc.

Après la mort de Brasseur, ce fut au fils de son ancienne associée, Henri Micheau, que passa la direction. Alors, il ne fut plus question de pièces musicales et le théâtre revint au genre du vaudeville, ce dont il n'eut du reste pas à se plaindre, puisqu'il lui doit Champignol maigre lui, VHôtel du Libre-Échange, les Maris de Léontine, la Petite Fonctionnaire, la Dame de chez Maxim's et Occupe-toi d'Amélie^ pour ne parler que des succès centenaires et même hi et tri-centenaires .

A cette dernière période, les circonstances ont fait que je n'ai assisté que comme ami et que, par suite, je n'ai guère de souvenirs personnels. Mais des années précédentes j'en ai conservé de durables que j'évoque souvent avec plaisir.

Je me rappelle encore les premières fois que l'on répéta Le Jour et la Nuit, avec Marguerite Ugalde. Nous étions allés la chercher à l'Opéra- Comique, où elle portait si cavalièrement le travesti de l'étudiant Nicklausse, dans les Contes dHoffmann. Tout le monde, au théâtre, couvaiij

Lvec amour la future étoile et on trouvait que lous lui avions donné trop à chanter.

— Vous la tuerez! criait Brasseur avec déses- >oir.

— Vous la tuerez ! gémissait M""'' Micheau.

— Vous la tuerez ! appuyait tout le monde. Mais la grande et vaillante artiste qu'était sa

(mère se hâtait d'intervenir :

\ — Laissez donc! J'en ai vu bien d'autres et je ^l'en suis pas morte, moi !

Le fait est que Marguerite Ugalde, le soir de la première, prouva qu'elle avait de qui tenir et enleva crânement le succès, sans témoigner de la moindre fatigue. A la fin de la représentation, après avoir dû chanter deux fois presque tous ses morceaux, elle se déclarait toute prête à recommencer.

Une autre chose chiffonnait Brasseur : dans le cours de la pièce, Berthelier avait pris l'habitude de souligner certaines de ses répliques en lui tapant familièrement sur le ventre.

— Je ne puis pas supporter cela, disait Brasseur. Vous oubliez que je suis le premier ministre ! Et puis, ajoutait-t-il en se penchant à mon oreille,

je suis le directeur et ça fait mauvais effet sur le personnel.

Mais, comme le jeu de scène, en somme, était amusant, il se résigna à sacrifier sa dignité de ministre et de directeur.

Pareil scrupule le j)rit pendant les dernières études du Roi de Carreau, où il produisait un tel eff^t de rire en chantant — et même en ne chantant pas — avec MiJy-Meyer et un jeune artiste nommé Dubois, ce trio d'entrée qui fit, dès le lendemain, le tour de Paris :

Sur la terre étrangère, Nous arrivons tous trois, Nous arrivons d'Auxerre, D'Auxerre en Auxerrois !

Dans cette pièce, il était enlevé et séquestré par des gens qui voulaient se substituer à lui, puis il s'échappait et était repris et réintégré dans sa geôle. Il s'échappait de nouveau et était encore repris. Cette dernière fois, sur l'ordre :

— Empoignez-moi cet homme et enfermez-le! quelques comparses devaient se jeter sur lui et l'entraîner. Le soir de la première, n'y tenant plus, il me prit à part ;

- Écoutez, cette scène m'ennuie beaucoup, ►evant le public, ces gaillards-là, pour se payer tête de leur directeur, seraient bien capables [e me bousculer réellement et de me passer à ibac. Voulez-vous me laisser faire? Je crois que i trouvé quelque chose.

Et quand arriva l'ordre, Brasseur, arrêtant du ^este les hommes prêts à se précipiter :

— C'est inutile ! Je sais où c'est!... Messieurs, permettez-moi de vous conduire.

Et il sortit de scène avec noblesse, en prenant le bras de deux des acolytes : ce fut irrésistible !

Dans le Droit d'aînesse^ eurent lieu les vrais débuts d'Albert Brasseur, qui, jusque-là, n'avait paru qu'une seule fois sur le théâtre paternel, dans un petit rôle de la Cantinière, avant d'aller faire son volontariat. Tout d'abord, le père avait montré quelque répugnance à le laisser monter sur les planches, mais allez donc empêcher un bon chien de chasser de race! Il avait, dans notre pièce, le rôle d'un tout jeune garçon que l'on prend pour une fille et que l'on force à revêtir les habits de son soi-disant sexe, pour le reconduire au couvent. Il était tout à fait charmant de grâce ingénue et cocasse, sous son cos-

tume de petite pensionnaire et c'était un poème que la façon hypocritement candide dont il écoutait les conseils donnés par Marguerite Ugalde, habillée, elle, en jeune cavalier ;

Il faut avoir les yeux baissés Dans un couvent de demoiselles. . .

Le Droit d'aînesse^ dont la carrière à Paris fut simplement honorable, eut une revanche complète en Angleterre et en Amérique où, sous le titre de Falka, il compta des milliers de représentations et prit rang parmi les succès célèbres.

Et, à ce propos, il m'arriva une aventure assez plaisante. C'était au moment où Ton allait mettre à la scène la féerie du Petit Poucet. Le directeur de la Gaîté, Debruyère, et moi, nous étions partis pour Londres, à la recherche de quelque truc ou de quelque décor inédit. Un soir de loisir, Debruyère me dit:

— On joue ce soiv Roméo et Juliette au Lyceum, je ne veux pas rentrer à Paris sans avoir vu ça.

— Mais des places ?

— Mon nom suffira.

Et nous voilà en route. Au contrôle, nous nous heurtons à l'écriteau traditionnel : Full house (salle pleine) . Malgré cet avis, Debruyère s'ap-

THEATRE DES NOUVEAUTés (1878-1911) 53

proche d'un bureau grillagé où se tenait un gentleman des plus corrects, mais aussi fermé que son guichet et, tirant sa carte avec un geste à la d'Artagnan :

— Debruyère, directeur du Théâtre de la Gaîté, à Paris !

— I don't know! répond l'impassible gentleman.

— Gomment! Vous ne me connaissez pas!

Moi, Debruyère, Moi qui... etc., etc.

Inlassablement le :/ don't know! accueillait toutes ses protestations. En désespoir de cause, je glisse à mon tour ma carte, en ajoutant timidement :

— Auteur de Falka !

Du coup, l'obstiné Anglais changea de ton et se prit à répondre, dans le plus aimable français :

— L'auteur de Falka! Oh! monsieur! Il ne me reste plus une seule place, mais je vais essayer de vous caser tout de même.

Et il finit par nous^ouvrir une petite loge, d'où nous assistâmes à la représentation. Ce soir-là, pour la première et unique fois de ma vie, j'ai connu ce que c'est que « la vraie gloire » !

3 mars 1912.

Les Bouffes-Parisiens (de 1868 à 1878).

Les origines des Bouffes-Parisiens. — Aux Champs- Elysées. — Le Théâtre Comte. — Une devise à laquelle il ne faut pas se fier, — De Ba-ta-clan . à Orphée aux Enfers. — Madeleine ou le petit Pardon de Ploërmel. — Les débuts de Paola Marié. — Jules Noriac. — Le 101^ régiment et Y opérette militaire. — L'acteur Lacombe, ancêtre de M"^ Beulemans. — La première de La Nuit du 15 octobre. — Un directeur comme on en voit peu. — A qui les auteurs dramatiques doivent leurs pensions. — Histoire d'une gifle. — Gaston Serpette et le bourreau. — Une représentation de La Petite Muette. — L'humour de M. de Paris.

Les BoufTes-Parisiens datent de i855. Le 5 juillet de celte année, Offenbach, qui venait d'en obtenir le privilège — car, en ce temps-là, n'était pas directeur qui voulait — ouvrit son théâtre aux Champs-Elysées, dans une petite salle qui

fut plus tard les Folies-Marigny, de joyeuse mémoire. Mais il s'y trouvait bientôt à l'étroit et, dès le 29 décembre de la même année, il se transj)ortait, avec sa troupe et son répertoire, dans une autre salle, celle que le physicien Comte avait créée en 1826 au passage Ghoiseul et qui avait pris le nom de Théâtre des Jeunes Elèves, avec cette devise rassurante :

Par les mœurs, le bon goût, modestement il brille, Et sans danger la mère y conduira sa fille,

devise qui, d'ailleurs, ne devait pas être par trop prise à la lettre.

N'ayant pas l'intention de faire ici une histoire de ce théâtre, je me bornerai à rappeler qu'Oftenbach, après l'avoir agrandi et transformé en i858, en abandonna la direction, puis la reprit pour la quitter de nouveau, après y avoir joué tout un répertoire joyeux où je relève ces titres connus : Ba-ta-clan, Tromb-al-cazar, La Rose de Saint-Flour, Groquejer ou le dernier des Paladins, Mesdames de la Halle, Monsieur Choufleurjy, les Pantins de Violette, les Géorgiennes, les Bavards, le Pont des soupirs... J'en passe, mais en me gardant d'oublier le légendaire Orphée aux enfers, dont la Gaité, puis tout dernièrement les Variétés, ont donné des reprises si éclatantes.

En 1869, époque à laquelle je pénétrai pour la première fois dans les coulisses des Bouffes, ils étaient aux mains d'un gendre d'Offenbach, Charles Comte, le propre fils du physicien, et de Jules Noriac, le brillant chroniqueur du Figaro, l'auteur du 1 01'' régiment et de \si Bêtise humaine, qui venait de quitter les Variétés, où il était l'associé des frères Gogniard.

Lorsque Noriac me joua une première pièce, ce fut pour être agréable à un de ses amis, le compositeur et professeur au Conservatoire Henri Potier, pour lequel j'avais, avec Eugène Leterier, écrit un petit opéra-comique en un acte assez Lodin, intitulé Madeleine^ où devait débuter le de ses élèves, la troisième des sœurs Marié, [aola — laquelle brûlait du désir de marcher sur b traces de ses deux aînées, Galli et Irma. ^*action, toute simplette, se passait en Bretagne, ^ec des chœurs de pêcheurs, un orage et une irière à la Vierge, dont les échos du théâtre durent se trouver bien étonnés. L'acteur Désiré appelait ironiquement cela « le Petit Pardon de Ploërmel » et pronostiquait que le susdit orage pourrait bien, delà scène, gagner la salle. Il n'en fut rien, par bonheur, et la pièce fut favorablement accueillie, grâce à quelques scènes comiqueâ

assez bien venues et grâce surtout à la jolie voix de la principale interprète, dont les belles notes graves étaient d'un charme si prenant. Un peu plus tard, elle les fit mieux apprécier encore en créant le rôle de Lazuli dans V Etoile, de Ghabrier, et celui de Clairette, dans la Fille de Madame Angot.

Pour la pièce suivante, si Noriac se décida à la mettre sur son affiche, ce fut, pour ainsi dire, malgré lui et en faisant appel à son esprit de sacrifice. Il s'agissait d'un acte où un soldat, croyant avoir aidé son capitaine à accomplir ou à dissimuler un crime, arrivait peu à peu à abuser de sa soi-disant complicité pour essayer de le faire chanter. C'était mal tomber que de présenter un pareil sujet à l'auteur du loi"" régiment^ tellement ferré sur les choses militaires qull en était même arrivé à avoir l'air d'un capitaine à la fois bougon et bon enfant. Il n'eut pas plutôt lu qu'il s'écria :

— C'est impossible ! jamais je ne jouerai cela I Où avez-vous pu prendre qu'un soldat oserait parler ainsi à son supérieur?

— Mais nous l'avons fait se griser pour se donner du courage.

— N'importe ! Je vous dis que votre pièce est impossible. Vous pouvez la reprendre et aller voir ailleurs !

Il n'y avait pas à répliquer. La tête basse, je ,me mis à rouler tristement mon pauvre manuscrit. Noriac, sans broncher, me regardait faire. Au moment où je mettais la main sur le bouton de la porte, il me rappela :

— Alors, vous y croyez, vous, à votre pièce?

— Mais oui !

— Et ça vous ennuie de la remporter ?

— Vous le voyez.

— Eh bien ! Laissez-la-moi. Je vais la faire mettre en musique par notre chef d'orchestre, Jacobi, qui travaille très vite et, dans quinze jours, vous serez en répétitions. Je passerai pour un imbécile, mais j'aime mieux ça que de vous faire de la peine.

Tout l'homme est dans cette phrase. Moins d'un mois plus tard, on donnait la première de la Nuit du i5 octobre, dont le rôle principal était joué par un comique du nom de Lacombe, qui n'avait pas son égal dans les rôles de niais et surtout de paysans et de soldats : il avait eu un vrai triomphe en créant le domestique belge dans les Forfaits de Pipermans, un ancêtre de M"« Beulemans. Le succès fut des plus vifs, il dure même encore en province, où la pièce est restée au ré-

pertoire. Mais ce que je n'oublierai jamais, c'est ce que fut Noriac le soir de cette première, à laquelle il était venu assister du fond d'une baignoire, en s'attendant bien à un désastre. Au fur et à mesure que les eflets se produisaient, il accourait sur la scène :

— Mais ça marche, votre pièce! Ça porte! Qui aurait cru ça ?

Puis il retournait bien vite dans sa baignoire. Au baisser du rideau, il se précipita vers nous les mains tendues :

— Ah! mes amis ! Que je suis donc content! Je suis plus content que vous !

Bon et cher Noriac ! et si peu fait pour être directeur ! Non qu'il manquât des aptitudes nécessaires; sa direction fut, au contraire, très heureuse, grâce surtout à la Timbale d'argent, dont il eut \e bon esprit de se commander le livret à lui-même.

Seulement, il avait en horreur toutes les roueries du métier et ignorait Fart de ces promesses que l'on fait au petit bonheur, avec la ferme intention de les tenir... si ça se trouve. Aussi, dès qu'il voyait un auteur ou un artiste entrer dans son cabinet, était-il plein d'appréhension.

— Bon! Encore un raseur! pensait-il.

Et vite il rapprochait son fauteuil de son buau et prenait son air le plus occupé, afin d'avoir "un prétexte pour abréger l'entretien. S'aperce vait-il, dès les premiers mots, qu'il ne s'agissait pas d'affaires de théâtre, sa physionomie changeait aussitôt et il s'empressait de tourner son fauteuil du côté du visiteur, pour causer plus à ^aise. Et c'était un causeur exquis et intarissable, i vous faisait oublier les heures et les oubliait ec vous.

Sa fin fut bien triste. Miné par un mal qui ne rdonne pas, il la vit venir de loin et, pendant s derniers mois, il se tenait strictement enfermé, refusant de recevoir ses amis, pour ne pas les affliger par la vue de ses souffrances .

A propos de lui, je tiens à rappeler une chose qui me semble injustement oubliée. 11 y a certaine^ ment bien peu d'auteurs dramatiques aujourd'hui — si même il y en a — qui sachent que c'est à Noriac que l'on doit la création des pensions que la I Société sert à ses membres. Et cependant, c'est lui Iqui attacha le premier grelot, dans une assemblée générale tenue en avril 1879 à la salle Herz, au- |jourd'hui disparue, et qui se trouvait rue de la

Victoire, au fond d'une vaste cour où il était si agréable de faire les cent pas avant d'entrer en séance. En quelques mots, de sa voix lente et un peu grasse, il fit remarquer que la Société des gens de lettres avait une caisse de pensions et qu'il était surprenant que la Société des auteurs dramatiques ne se fût pas encore préoccupée d'avoir la sienne. Si ce petit speech fut bien accueilli, il est inutile de le dire. Immédiatement la candidature de Noriac à la commission fut posée d'office et votée par acclamation.

Ne serait-il pas à souhaiter que ce souvenir soit perpétué — ne fût-ce que par un court extrait du compte-rendu de cette séance, inséré en bonne place dans l'annuaire que publie régulièrement notre Société?

Mais, paulo minora... Pour terminer, deux anecdotes auxquelles vous trouverez peut-être une certaine saveur.

Pendant les représentations de la Timbale d'argent, à côté de la loge où s'habillait l'acteur Désiré, que quelques marches séparaient de la scène et qui était remarquable par son exiguïté, s'en trouvait une autre plus exiguë encore, qui était occupée par une petite actrice jouant dani-

Il LES BOUFFES-PARISIENS (1868-1878) 63 i pièce un des deux ou trois rôles accessoires, bmme une mince cloison séparait les deux loges, p. entendait dans Tune tout ce qui se passait dans autre.

Un soir, Factrice en question reçoit la visite de son protecteur, une sorte de financier aventureux, qui s'occupait aussi de théâtre : il avait même jadis fait représenter une pièce en quatre actes au Vaudeville, mais je tairai son nom pour ne pas désobliger ses mânes. L'explication était orageuse et les répliques se succédaient, de plus on plus violentes. Tout à coup, un bruit de gifle, puis des cris de femme qui se trouve mal.

En entendant cela, Désiré se souvient qu'il est le créateur de Croqiiefer ou le dernier des Paladins, son sang de chevalier ne fait qu'un tour. Il se précipite, saisit le monsieur à la gorge et, avec une vigueur qu'on n'aurait pas supposée chez ce petit homme gros et court, le lance à travers le couloir dans le foyer des artistes en criant :

— C'est honteux de frapper une femme ! Lorsque l'autre, qui s'était affalé sur une ban-

quett3, eut repris un peu de souffle, il gémit :

— Mais c'est moi qui l'ai reçue, la gifle !

L'autre anecdote date de l'époque où l'on jouait

aux Bouffes une opérette de Paul Ferrier, musique de Gaston Serpette, la Petite Muette. Serpette, qui était le plus fantaisiste des Parisiens et le plus Parisien des fantaisistes, avec son air endormi et sa moustache en berne, avait eu le bizarre caprice de faire la connaissance du bourreau d'alors, qui s'appelait Roch. Naturellement il rinvita à venir voir sa pièce et l'invitation fut acceptée avec empressement. Le soir, Serpette triomphant annonçait dans les coulisses :

— Vous savez, Roch est dans la salle! Il s'agit de dérider cet homme-là!

Gomme la pièce approchait des dernières représentations et qu'on n'avait pas prodigué « les laveurs », il n'y avait guère qu'une demi-salle, ce qui n'empêchait pas le public de s'amuser ferme. Pendant un entr'acte, Serpette fît faire à son invité le tour des loges d'artistes, ni plus ni moins qu'à un simple grand-duc. Quand ils arrivèrent à la loge de Daubray, le réjoui comique accueillit ce spectateur peu banal en lui disant :

— Hein? Nos représentations sont plus gaies que les vôtres?

— Oui, répondit avec bonhomie Monsieur d< Paris, mais il y a moins de monde. ..

17 mars 1912.

vn

Le Théâtre Déjazet (1852-1912).

L'ancien boulevard du crime. — Folies-Mayer, Folies- Goncertantes et Folies-Nouvelles. — Hervé, créateur de l'opérette. — Joseph Kelm et Le Sire de Framhoisy. — Les sucres d'orge à labsinthe. — Virginie Déjazet et son lîls. — Débuts de Victorien Sardou. — Les premières armes de Figaro et M, Garât. — Les beaux jours du passage Vendôme. — L'acteurexpress. — Quinze actes par soirée. — Origine des matinées. — Ballande et le Troisième Théâtre-Français. — Amédée de Jallais et le caniche à poil ras. — Un galant pourboire.

Le théâtre Déjazet, qui n'est plus aujourd'hui qu'un bon petit théâtre de quartier, a compté jadis au nombre des attractions parisiennes, aux beaux temps du « boulevard du Grime ». Heureux temps pour toutes ces salles de spectacle qui se

trouvaient ramassées entre l'Ambigu et la place du Ghâteau-d'Eau, devenue place de la République : Théâtre-Lyrique, Gaîté, Ancien Cirque, Folies-Dramatiques, Délassements - Comiques , Petit-Lazari et Funambules,

C'était, chaque soir, l'endroit le plus animé de Paris, où se pressait la foule, au milieu des cris des marchands d'oranges et des vendeurs de programmes, auxquels se mêlaient les tin-tins engageants des marchands de coco.

Là, dès six heures du soir, se rendaient en famille les bons bourgeois du Marais ou des quartiers Saint-Denis et Saint-Martin, sortis do, chez eux pour aller « au spectacle » suivant l'expression alors usitt^e, — pas à tel ou tel théâtre choisi ou désigné d'avance, non, « au spectacle » tout court. On arrivait sur l'immense terre-plein et, devant toutes ces façades illuminées, on se promenait en hésitant à la lecture des affiches, se décidant enfin pour le titre le plus suggestif ou pour l'endroit où la queue, moins pressée entre les barrières de bois, semblait offrir plus de chances de trouver ch s places.

Les mœurs ont bien changé depuis lors et, suivant le mot de Jules Noriac à propos dî Bouffes, il est certains théâtres auxquels on va pas : on s'y destine.

En face de cette agglomération, au terminus, "comme on dirait maintenant, s'était ouvert, en i852 ou i853, un café chantant appelé les Folies- Mayer, du nom de son propriétaire. Celui-ci, n'y faisant pas ses affaires, céda bientôt la place à un jeune compositeur, organiste de Saint-Eustache, Florimond Ronger, qui ne tarda pas à être connu, puis célèbre, sous le nom d'Hervé.

Les Folies-Mayer devinrent alors les Folies- Goncertantes et se mirent à représenter des piécettes à deux personnages, le privilège n'en autorisant pas davantage. Mais, comme les qualités d'administrateur n'étaient pas, chez le nouve imprésario, égales à celles du musicien, au bout d'un an à peine, il s'effaça devant deux journalistes parisiens, Huart et Altaroche^ tous deux successivement directeurs du Charivari, qui était une des puissances de la presse.

Ayant obtenu un privilège un peu plus étendu, les deux associés transformèrent et agrandirent la salle, qui fut inaugurée, le ai octobre i854, sous le nom de Folies-Nouvelles, avec un prologue de Théodore de Banville, une pantomime de Durandeau, musique d'Hervé^ VHôtellerie de Gauthier Gargiiille, et une pièce musicale en un acte, 1 1 Fine fleur de l'Andalousie, paroles et musique

d'Hervé, qui était resté attaché au théâtre en qualité de directeur musical, de chef d'orchestre et d'artiste. EnTespace de deux ans, il ne fournit pas moins de quinze partitions, toutes plus bouffonnes les unes que les autres et ce fut ainsi lui qui inaugura véritablement le règne de l'opérette, bien avant que Jacques Ofienbach n'eût fondé aux Champs-Elysées le théâtre des Bouffes-Parisiens.

En dehors d'Hervé, la troupe comptait quelques artistes qui firent assez bien leur chemin par la suite : tout d'abord José Dupuis, le futur Paris de la Belle Hélène^ Gourdon, qui passa ensuite à l'Opéra-Gomique, le gros Tissier, Géraldine, une chanteuse qui eut son heure de célébrité et surtout l'ineffable Joseph Kelm, véritable tête de marron sculpté, une grosse face cramoisie, un nez aplati, des yeux allumés et des lèvres lippues allant de l'une à l'autre oreille. Ce fut lui qui lança cette scie devenue fameuse :

Avait pris femme.

Le sir' de Framboisy; La prit trop jeune.

Bientôt s'en repentit...

Ou bien encore cet autre refrain non moins connu :

J'entre en train quand il entre en train !..,

[u'il scandait de la façon la plus drolatique avec me prononciation à la fois lourde et nette qui lui Lonnait si bien L'air de « mâcher » de la paille.

Tout de suite, les Folies-Nouvelles eurent la ^ogue et furent adoptées parle public le plus élégant de Paris. Il était tout à fait bien porté, dans monde des gandins et des cocottes, d'aller s'y livertir en suçant des sucres d'orge à l'absinthe, [ui étaient la spécialité de l'endroit. Des fauteuils aux loges, du parterre à l'amphithéâtre, pas un spectateur qui ne fût muni du sucre d'orge de rigueur : il semblait que, sans lui, le plaisir du spectacle eût été moindre.

Cela dura quatre ou cinq ans, puis la mode cessa de ces petits spectacles qui se répétaient par trop et sans grande variété : on finit par se lasser de tout, même des sucres d'orge absinthes. Huart et Altaroche se décidèrent à passer la main et Virginie Déjazet, au déclin de sa carrière, obtint pour son fils, en septembre 1869, le privilège du théâtre, qui prit son nom. Le nouveau directeur, Eugène Déjazet, était un compositeur agréable, qui s'était fait connaître en écrivant d'assez jolis airs pour certaines pièces créées par sa mère, la Gardeuse de dindons et Gentil

Bernard entre autres. Tl avait même donné un acte au Théâtre-Lyrique et avait composé certaines chansons devenues popuhiires, telles que Titi à Robert le Diable pour Levassor et le Vin à qiiaf sous — un titre qui nous reporte loin, par ce temps de vie chère !

La grande artiste dont le nom devait longtemps encore amener le j)ublic dans la petite salle du boulevard du Temple y reprit successivement la plupart de ses rôles : les Premières armes de Richelieu, le Vicomte de Létorières, Vert-Ver l. Gentil Bernard, la Douairière de Brionne, etc.

Puis elle accueillit un jeune auteur devant lequel tous les théâtres restaient fermés depuis une chute mémorable à l'Odéon et joua les Premières armes de Figaro, de Victorien Sardou.

Elle n^eut pas à regretter ce bon mouvement, car le même auteur, devenu célèbre du jour au lendemain par l'éclatante réussite de ses Pattes de mouche, n'oublia pas pour cela la scène où il avait eu son premier succès et lui donna encore Monsieur Garât, les Prés-Saint-Gerçais et le Dégel.

Pour occuper les intervalles des représentatio de sa mère, soit qu'elle prît un repos bien gagné

le

dt qu'elle partît en tournée — ce qui était Lcorc une façon à elle de se reposer — Eugène ^éjazet, marchant sur les brisées des Délasse- ^ments-Gomiques, s'était mis à jouer des revues, dont plusieurs furent centenaires comme le Doigt dans Vœil et En ballon^ des parodies : les Vieux glaçons, Nos bonnes inllageoiseSy etc., ou des pièces à femmes : le Royaume de la Bêtise et bien (Fautres.

11 réussit par tous ces moyens à retenir la vogue pendant une dizaine d'années, bien que la démolition du boulevard du Temple en 1862 et la dispersion des théâtres qui lui faisaient vis-à-vis lui eussent porté un coup sensible en le laissant isolé à l'extrémité de cette grande place, qui semblait le séparer du reste de Paris.

Il avait, d'ailleurs, su former une troupe qui n'était pas sans valeur : d'abord Dupuis, qu'il avait repris aux Folies-Nouvelles, mais qui devait le quitter pour les Variétés, puis Tissier, Legrenay, Daubray et Dailly à leurs débuts, une duègne pleine de rondeur comique, Boisgonthier, qui avait été jadis une des plus jolies actrices du boulevard Montmartre, M"^" Daudoird et Clara Lemonnier, dont la première portait l'habit noir

avec un chic et une aisance qui auraient damé le pion au clubman le plus élégant. Ajoutez à cela un bataillon de petites femmes qui auraient suffi à peupler les fauteuils et les avant-scènes de tout ce que le Paris d'alors comptait de jeunes et même de vieux « fêtards ». Le mot n'était pas inventé^ mais la chose existait et il n'y avait pour s*en assurer qu'à traverser à certaines heures le petit passage Vendôme, situé à côté du thcAtrc et qui mène à la rue Déranger, où se trouve l'entrée des artistes. Ce passage, aujourd'hui morne et désert, présentait au moment des répétitions ou du spectacle, une animation tout à fait particulière. Tous les soupirants de ces dames y faisaient consciencieusement le pied de grue — si j'ose dire... On y rencontrait aussi quelques collégiens externes de Gharlemagne, désireux de voir les actrices de près pour se donner ensuite le plaisir de raconter à leurs copains du lycée ces bonnes fortunes inoffensives mais sensationnelles. Un confiseur et des fleuristes s'y étaient établis et faisaient des afl*aires d'or.

Les temps allaient changer : Après avoir eu lin dernier succès avec un vaudeville de Philippe Gille et Adolphe Jaime, Cent mille francs

LE THEATRE déjazet (1852-1912) 73

îiia fille, et essayé de l'opérette avec une \ucrèce qui ne réussit guère, Eugène Déjazet, à veille de la guerre, céda son théâtre à un Turc appelé Manasse, qui en changea le nom pour reprendre celui de Folies-Nouvelles. Ce Manasse, qui avait gagné pas mal d'argent dans son pays en promenant des troupes françaises par les principales villes de l'Orient, arrivait à Paris pour le dépenser largement. Ce fut vite fait, et, après avoir joué tout juste deux pièces àoJiX Vin Nouvel AladindiYiQVYé, qu'il était allé chercher à Londres et qu'il monta somptueusement, il fut obligé de mettre la clé sous la porte.

Le théâtre reprit alors son nom de Déjazet» avec des directions de fortune qui se succédaient sans laisser de traces, jusqu'au moment où il arriva aux mains du légendaire Daiglemont, un comédien de province qui se vantait de jouer plus vite qu'aucun artiste de France et de Navarre.

Le fait est qu'il abattait facilement ses douze ou quinze actes en une soirée î Son autre prétention était de ressembler à Lafont, le grand comédien du Gymnase avec lequel il s'efforçait

— de très loin — tic lalter d'élégance et de tenue :

— Ah! soupirait-il quelquefois, si jejpouvais seulement me procurer l'adresse de son tailleur, comme je l'enfoncerais 1

Après Daiglemont, ce fut encore un autre comédien^ Ballande, celui qui, sans le savoir, devait opérer une véritable révolution dans les mo'urs théâtrales en organisant, à la Porle- Saint-Martin d'abord, ensuite à la Gaîté et à hi salle Ventadour, des représentations qui avaient lieu pendant le jour, contrairement à tous les usages^ reçus. , Ces « matinées », ainsi qu'il hs avait baptisées, que tout le monde avait déclarées impossibles, réussirent si bien qu'il n'y eut bientôt plus un dh'eeteur qui ne voulût avoir les siennes.

Quant à lui, l'appétit lui étant venu, il ne s'en contentait plus et voulait avoir une salle entièrement à lui, où il pût jouer également tous les soirs. Pendant trois ou quatre ans, il s'installa dans celle de Déjazet, dont le nom fut encore changé contre le titre tout à fait modeste de a Troisième Tht^àtre-Français ».

Mais, décidément, ce nom de Déjazet ne poU-

LE THÉÂTRE déjazet (1852-1912) 75

Vait pas disparaître bien longtemps. Après 1878, on le revit de nouveau au fronton du théâtre. Le succès revint aussi, depuis les Femmes collantes et la Mariée récalcitrante ^ de Gandillot, jusqu'à l'éternel Tire au Flanc!

Je quittais à peine les bancs du collège quand je me mis à fréquenter les coulisses de Déjazet, grâce à la réception d'une pièce en quatre actes que le directeur, sur de pressantes recommandations, avait accueillie assez facilement, mais que, du reste, il ne joua jamais — et comme il eut raison ! On finit par transiger pour un petit lever de rideau qui passa un peu plus tard et qui avait pour titre : Une Sombre histoire.

Mais, du moins, cela m'avait valu mes entrées dans la salle et sur la scène et j'en profitais largement, me contentant de voir et d'écouter, en attendant de pouvoir opérer moi-même.

Combien j'enviais le fournisseur attitré du théâtre, Amédée de Jallais, un grand garçon jovial et portant beau, qui avait l'amour des cravates à pois et tournait le couplet avec une facilité nonchalante, mais extraordinaire! Il vous expédiait trois actes de revue ou de parodie fresque en moins de temps qu'il n'en aurait fallu

pour les écrire et possédait sa « Clé du Caveau » sur le bout du doigt, au point de trouver tout de suite huit ou dix timbres diflérents pour le rondeau qu'il venait d'improviser. De Jallais avait épousé une jolie actrice des Délassements, Eudoxie Laurent, qui fit ensuite partie de la troupe de la Porte-Saint-Martin et de celle de l'Ambigu. Elle était d'une myopie qui faisait son désespoir :

— J'ai beau prendre tout ce qu'il y a de plus fort comme verres, disait-elle, je n'y vois goutte. Et mon opticien m'a déclaré qu'après ce numérolà, il n'y a plus que le caniche !

— Eh bien! ripostait son mari, il y aune chanson là-dessus.

Et, d'une voix légèrement fausse, il fredonnait :

J'avais un caniche à poil ras :

Dieu sait si l'espèce en est rare!...

Un autre auteur de la maison était Dunan-^ Mousseux, qui y avait fait jouer, entre autres, une revue que j'ai citée, le Doigt dans l'œil, ei qui avait eu aux Folies-Dramatiques plusieur.^ centaines de représentations avec les Cinq Francj\ d'un bourgeois de Paris, le premier grand si ces de l'acteur Milher.

Mais il avait un autre titre de gloire : c'él

lui l'inventeur de ces boniments par affiches deA^ant lesquelles il avait Fart d'attrouper les badauds. Sa trouvaille la plus géniale était le célèbre : Enfin! nous avons fait J aillite ! qui est demeurée le modèle du genre.

lu reste, il avait exercé je ne sais combien de

tiers. Je retrouve une lettre de lui signée :

inan-Mousseux, auteur dramatique entre ses

►as et employé aux Magasins Réunis pour pou-

>ir les prendre. »

•uant à la grande patronne, on la voyait peu [ans les coulisses où elle ne faisait que passer pour entrer en scène ou regagner sa loge. Quelquefois, pourtant, quand elle se trouvait assez bien disposée et que la représentation ne l'avait pas trop fatiguée, elle prenait plaisir à venir s'asseoir quelques instants au foyer des artistes.

C'est là que je lui ai entendu, un soir, raconter cette anecdote de jeunesse — une des rares, je crois, qui n'ait pas été recueillie dans les nombreux ana où il est question d'elle.

Pendant une de ses tournées dans une ville voisine de l'Auvergne, un brave commissionnaire

se présente à l'hôtel où elle était descendue et demande :

— Mademoigelle Du Zaget? J'ai un paquet à lui remettre.

On le fait monter; il remet le paquet et Déjazet, cherchant en vain son porte -monnaie, lui dit :

— Mon garçon, je vais dire au bureau que Ton vous paie votre course.

— Oh ! M ademoigelle ! Si cha ne vous faisait rien, che n'est pas de l'argent que je vou* drais...

— Quoi donc?

— Je cherais chi heureux de pouvoir dire aux camarades que j'ai embraché Mademoiselle Du Zaget!

— ■ Eh bien ! Allez ! lui dit l'actrice en riant et en lui tendant les joues.

Le brave garçon ne se le fit pas dire deux fois, et, en redescendant l'escalier, il chantait à tuotête sur un air à lui :

J'ai embraché Mademoigelle Du Zaget !

J'ai embraché Mademoigelle Du Zaget!

— Maintenant, ajoutait-elle avec un sourire, on ne me demanderait plus de payer de cette monnaie-là.

Les débuts de Jeanne Granier.

pièce répéloe sur trois théâtres. — Onze ans d'at- |ente. — Mademoiselle Moucheron et une des a petites femmes » de la troupe Oflenbach. — L'Enfant de la ïalle. — Jeanne Granier et le grand art. — Le professeur Arnoldi. — Patti en herbe. — Première entrele avec Charles Lecocq. — La Girofle rêvée. — ics conspirateurs. — Un début au pied levé. — Les Ipines sous les roses. — Menaces suivies d'exécution. Une soirée agitée. — Minerve dans les larmes. — iberté reconquise. — Une belle carrière.

[C'était en iS^S. Offenbach, qui venait de "rendre la direction de la Gaîté, ayant une partie de sa troupe inutilisée par les drames qu'il jouait en attendant une reprise d'Orphée aux enfers préparée de longue main, s'était entendu avec Hostein pour transporter à la Renaissance les artistes d'opérette que les succès du Gascon

et de Jeanne d'Arc condamnaient à un repos prolongé, aussi bien que ceux qui ne devaient pas être de la « grande » reprise.

Pour succéder au spectacle coupé qui avait inauguré la combinaison, on avait remis à l'étude un acte de Leterrier et de moi, musique d'OlTenbacli, Mademoiselle Moucheron, qui avait dû être joué aux Bouffes avant la guerre avec Céline Gliaumont et la mère Thierret, cette duègne au comique si large et si plantureux, qui n'a pjis été remplacée. Hahent sua fata lihretti : la pièce s'annonçait si bien qu'au dernier moment on résolut de ne pas la donner en fin de saison et de la réserver pour la réouverture. Mais il se passa ^ tant de choses avant cette réouverture! Ce fut aux Variétés que les répétitions furent reprises, toujours avec Céline Chaumont, mais avec Aline Duval au lieu de la mère Thierret. Cette fois encore, pour une raison ou pour une autre, la pièce se trouva ajournée. Donc, pour la troisième fois on se remettait à la répéter à la Renaissance pour Théo. Cette fois, du reste, ne devait pas être la dernière, car au bout d'une vingtaine de jours la pauvre Moucheron disparut du tableau pour céder la place à la Jolie Parfumeuse et ce ne fut que huit ans plus tard, en i88t, qu'elle parut enfin sur l'affiche, sous la direction Koning et avec Mily-Meyer et Desclauzas. Onze ans de

remises et d'attente pour un seul acte, voilà qui est bien fait pour enseigner la patience à de jeunes auteurs I

enaissance ne fut pas perdu pour moi, puisque [devais y trouver l'objet rare : une étoile. Parmi les nombreuses « petites femmes » de la oupe Offenbach, il y avait une toute jeune fille bsolument inconnue et qu'on avait engagée sur m amusante frimousse de pensionnaire ingénue : rieuse. Elle avait été désignée pour remplir

I^dans Mademoiselle Moucheron un personnage ^Bb second plan et je la vis arriver toute fière de tenir à la main le cahier manuscrit de <( son rôle » — son premier rôle inédit ! — Frappé par cette physionomie mobile et délurée et par ce joli rire qui sonnait si gaîment et qui devait par la suite lui gagner tant de fois le public, je me renseignai immédiatement auprès de Gallais, le régisseur général du théâtre. La nouvelle recrue d'OlTenbach, la petite débutante encore ignorée, s'appelait Jeanne Granier... C'était une enfant de la balle, fille d'Irma Granier qui avait jadis créé au Vaudeville le rôle de Nichette dans la Dame aux camélias de Dumas fils, et plus tard, à Bruxelles,

celui du duc d'Anjou dans la Jeunesse de Louis XIV y un drame de Dumas père, interdit à Paris et joué pour la première fois dans la capitale du Brabant.

La mère et la fille habitaient à un troisième étage . tout à côté de Notre-Dame-de-Lorette, et, naturellement, M"^ Jeanne se destinait au théâtre. Mais, chose curieuse, c'est à l'art sérieux qu'elle avait tout d'abord été ,\ ouée. Pendant de longs mois elle avait pris des leçons d'un professeur alors en vogue, Arnoldi, qui n'avait pas hésité à lui prédire le plus brillant avenir dans la carrière italienne : Granier en Travinta ou en Sonnanbiilay dire que nous avons manqué ça !

Comme le brillant avenir en question se faisait un peu attendre, la future Patti avait dû s'estimer heureuse d'accepter à la Gaîté un engagement qui assurât, au moins en partie, le présent. Seulement, l'engagement signé, pas le moindre rôle en perspective. Une ou deux fois elle avait paru en matinée à la Gaîté dans le Mariage aux lanternes. Et c'était tout! Ce qui expliquait sa joie d'être enfin munie de ce petit rôle qu'elle ne devait d'ailleurs jamais jouer : le sort lui réservait mieux!

Justement, en même temps que commençaient js études de Mademoiselle Moucheron, on préparait à Bruxelles notre Girojlé-Girojla et nous ^ôus préoccupions déjà, avec Lecocq, de trouver,

)ur le moment où la pièce reviendrait à Paris,

le interprète réunissant le charme, la gaîté, la îunesse, le jeu et le chant — la perfection en un lot, pendant que nous y étions ! Aussi, dès les

'emiers jours, Leterrier et moi nous étions-nous îriés en voyant répéter l'ex-élève d'Arnoldi : Mais la voilà, la Girolle rêvée!

Et sans plus tarder nous l'avions conduite chez

îcocq.

Le croirait-on? La première entrevue fut 'abord peu favorable. Granier n'osait pas chanjr, ne se livrait pas, n'était plus elle-même enfin,

intimidée par les lunettes du compositeur. Ged-cis'en aperçut; il ota les redoutables lunettes,

fit aimable, la remit, tout doucement en con-

mce, et, au bout d'une heure, ravi par cette

messe exubérante, cette gaieté originale, tout

je ne sais quoi qui devait avoir tant de prise ir le public, il s'écriait à son tour :

— La voilà, la Girofle rêvée!

Séance tenante, on échangeait des lettres : pas de Girofle sans Granier; pas de Granier sans Girofle, c'était signé et paraphe. Seulement, »usqu à la fin de l'engagement qui la liait avec la

Gaîté, c'est-à-dire jusqpi'à la fin de la saison, il fallait que la chose restât dans le plus profond mystère.

Que serait-il advenu, grand Dieu ! si l'on avait appris que la Gaîté réchauffait dans son sein un serpent destiné à chanter un jour la musique de Lecocq, et à quelles représailles directoriales n'eût pas été exposée l'artiste ainsi passée à l'ennemi?

On [se jura donc le secret, comme dans toute bonne conspiration, et l'on s'arma de perruques blondes et de collets noirs : il y avait tout ce qu'il fallait chez l'auteur de la Fille de M""^ Angot

Ce soir-là, Jeanne Granier s'endormit heureuse, sous le premier sourire de la fortune.

Hélas! trop de sourires! aurait-elle pu dire, comme Galchas disait : trop de fleurs ! Après cette première chance, il lui en tomba une autre, sous laquelle elle faillit bien être assommée :

Dès le commencement des représentations de a Jolie PaT]fiimeuse, on lui avait distribué en double le rôle de Rose Michon créé par Théo, mais on comptait bien qu'elle ne le jouerait

jamais, car, dans ce genre de pièces, Tindisposi-

tion de l'étoile n'est considérée que comme une

éventualité tout à fait improbable. Eh bien! l'im-

jrobable se réalisa : un beau matin, Tiiéo, retenue

lu lit par un gros rliume^ fait prévenir qu'elle ne

pourra pas chanter le soir. Grand désarroi au

léàtre. Vite, on court chercher la doublure, on

lit des raccords, on ajuste les costumes et voilà

rranier en scène, sans avoir pu seulement se

Reconnaître. Elle avait grand'peur, la pauvre!

lu'allait dire tout ce public venu pour entendre

me diva en vogue et auquel on servait ainsi,

ins préparation, une petite débutante inconnue?

lar on n'avait pas eu le temps de modifier les

tffiches, et il fallut se contenter d'une an-

lonce.

D'abord, il ne dit rien, le public. Puisqu'on

t'était dérangé, il fallait bien se résigner. Mais

f enthousiasme n'y était pas. L'ouverture et

'introduction furent plutôt mornes. A Tentrce

le la nouvelle Rose Michon, on fut tout de suite

itéressé par son air doux et craintif et sa grâce

ivénile. Voyant qu'on ne lui voulait pas trop de

lal, elle s'enhardit. On se mit à l'applaudir, un

►eu, puis beaucoup, puis davantage. A la fin

le la soirée, tout le monde s'en mêlait : elle

ivait conquis la salle et gagné sa première ba-

dlle!

Seulement, que d'épines elle allait trouver sous ces roses! Pour commencer, elle ne conserva pas le rôle plus de deux ou trois soirdes : rien ne rétablit aussi vite une diva indisposée que la réussite de sa doublure. Ensuite, Oftenbach s'avisant qu'il possédait dans sa troupe une perle ignorée, résolut de se l'attacher par des liens plus durables et lui proposa de signer un nouvel engagement. C'était là le danger !

Impossible d'accepter, naturellement. Mais quelles raisons donner à un refus ? Aucune, puisque la seule, la véritable, devait être tenue secrète, sous peine d'un éclat épouvantable.

Offenbach s'entêtait :

— Vous réfléchirez I

— C'est tout réfléchi.

— Alors, je saurai bien vous y forcer!

Sur cette menace, il congédia Rose Michon numéro deux, plus morte que vive. Qu'allait faire son imprésario justement irrité? Pendant quelques jours, elle ne cessa de se le demander avec des frissons. Puis elle finit par ne plus y penser.

La vengeance guettait dans l'ombre, cependant. Un soir, après dîner, elle s'api^rêtaità aller passer la soirée aux Bouff'es avec sa mère et des

amis, quand arriva un ukase signé d'Albert Vizentini, le chef d'orchestre et, en môme temps, l'administrateur général, le représentant d'Oftenbach à la Galté. Ordre de se rendre immédiatement au théâtre pour y remplir, suivant clauses et conventions, le rôle de Minerve dans la représentation à' Orphée. — Minerve, une panne! une odieuse panne, de dix lignes à peine !

On devine les larmes, mais il fallait obéir! Laissant sa mère aller aux Bouflés avec ses amis, Jeanne partit pour la Gaîté, où Yizentini l'attendait.

— Voyons ! ne pleurez pas ! Il s'agissait tout simplement de vous faire un peu peur. Vous allez .être raisonnable et signer l'engagement qu'on vous propose.

— Non!

Jamais vierge chrétienne sommée d'abjurer sa foi ne répondit « non » avec un tel courage.

— En ce cas, habillez-vous !

Et la voilà, toujours pleurant, aux mains de deux habilleuses chargées de parer la victime et de lui mettre aux joues le rouge et le blanc nécessaires. Cela n'allait pas sans mal: à mesure qu'un côté de la figure était fait, les larmes l'emportaient en ruisseaux et en rigoles. Tant bien que mal, on finit par y arriver, et quand Vizentini reparut, demandant :

— Étes-vous prête ?

il n'y avait plus qu'à poser la perruque et le casque de la déesse, ce qu'elle fit en retenant à peine ses sanglots. Mais, en s' apercevant ainsi affublée dans la glace, sans s'arrêter pour cela de gémir et de pleurer, elle part tout à coup d'un immense éclat de rire :

— Ah! non! s'écrie-t-elle. Je suis trop drôle en pompier.

Vizentini ne put s'empêcher de rire aussi.

— C'est bon! Vous comprenez bien que je n'aurai pas la cruauté de vous forcer à entrer en scène comme cela. Déshabillez-vous, allez-vousen. Demain vous reviendrez avec votre mère pour résilier.

Jeanne ne se le fit pas dire deux fois. Elle eut tôt fait de se débarrasser de farmure, de la perruque et du fameux casque, et moins d'une demiheure après elle était aux Bouffes, les yeux encore gonflés, mais s'amusant comme une folle et plus heureuse encore de sa partie de spectacle retrouvée que de sa liberté reconquise.

Une lui restait plus, après cela, qu'à attendre a première de Girofle et le succès — qui ne manqua pas au rendez-vous — et de combien

d'autres suivi ! Il suffit de citer: à la Renaissance, la Petite Mariée, la Marjolaine, le Petit Duc, la Petite Mademoiselle, Madame le Diable j Fanfreluche ; à la Gaîté, la reprise dC Orphée — qui lui avait jadis coûté tant de larmes, et où elle reparaissait en triomphatrice, — la Cigale et la Fourmi ; aux Boudes, la Béarnaise ; à l'Eden, la Fille de Madame Angot ; au Gymnase, les Premières armes de Richelieu, Indiana et Charte magne ; aux Variétés, Manizelle Gavroche, la Fille à Cacolet, Barbe- Bleue ^ Madame Satan et la Pêrichole, où elle montrait tant de sentiment et de fantaisie à la fois.

Depuis longtemps, elle a dû renoncer à l'opérette pour la comédie — sans avoir à le regretter : ses triomphes dans Éducation de prince, la Veine, le Vieux Marcheur^ le Bois sacré et l Habit i^ert, suffisent à en témoigner.

Ces souvenirs ne sont pas absolument d'hier, mais, en voyant l'entrain, la jeunesse et la verve primesautière de l'artiste, qui ne croirait qu'ils datent tout au plus d'avant-hier ?

24 avril 1912.

Jacques Offenbach.

Uh coin du Café Riche. — Jacques Offenbach et sa garde d'hoimeur. — Première collaboration. — Arnold Mortier. — Le monsieur de l'orchestre du Figaro. — Théoplulo Gautier et Le Voyage dans la lune. — Un scénario difficile. — Refus d'OfTenbach. — Albert Vizentini prend la Gaîté. — Le compositeur n'est plus de l'avis du directeur. — Le pavillon François P"", à Saint-Germain. — Les brusqueries du maestro. — Excuses préventives. — Un morceau coupé parce qu'il produirait trop d'effet. — Les soirées de la rue Laffitte. — La villa Orphée, à Étretat. —Albert WolfF, commère de revue. — Le traducteur du Trouvère. — Pacciniana.

Le joui^ où j'ai a connu » Offenbach, il y avait déjà bien longtemps que je le connaissais.

Que de fois, au Café Riche, j'étais resté à observer cette figure hoffmannesque, avec ses

favoris à l'autrichienne, ses yeux si vifs sous le pince-nez immuable et ses lèvres sarcastiques toujours prêtes à lancer quelque boutade ou quelque trait plaisant !

Presque chaque jour, après son déjeuner, on était sûr de le rencontrer là, fumant un cigare de choix devant la table ronde qui lui était toujours réservée d'un bout de l'année à l'autre.

Je l'y vois encore, dans l'angle qui faisait face au boulevard, l'hiver, frileusement emmitouflé dans une fourrure, Tété, serré dans sa jaquette, avec un œillet piqué à la boutonnière. Auprès de lui, toute une garde d'honneur : d'abord, Trcfeu, un de ses premiers collaborateurs, puis Mario Uchard, Gustave Glaudin, Charles Narrey et autres boule vardiers avérés.

Et la conversation allait son train au milieu des rires, des bons mots, et des potins de la veille ou du matin, car l'auteur de la Belle Hélène et à' Orphée^ lorsqu'il n'était pas occupé par ses répétitions ou retenu chez lui par quelque travail pressé ou par un fâcheux accès de goutte, n'avait pas de plus grand plaisir que de passer de longues heures à deviser gaiment. Mais il ne fallait pas, à ces moments-là, venir lui parler d'affaires de théâtre, et le collaborateur qui avait l'imprudence de s'y risquer était généralement assez mal reçu :

— Mon cher, vous viendrez me dire cela demain matin chez moi !

A demain les affaires sérieuses ! a dit un autre personnage historique.

Je ne devais pas trop tarder à faire partie |du groupe élu : pendant que Ton me jouait aux Bourtes la Nuit du lo octobre ^ on y répétait la Princesse de Tréhizonde^ pour les débuts de Céline Ghaumont dans l'opérette, et Offenbach ne quittait guère le théâtre, y revenant encore le soir après la répétition pour préparer celle du lendemain et s'occuper des décors et des costumes ou des changements à faire à la pièce. Un jour, Noriac me dit :

— Offenbach a vu hier votre petite opérette, qui Ta beaucoup amusé. Gomme nous devons, après la Princesse, monter un spectacle coupé où il faudra, naturellement, un acte pour Ghaumont, il m'a chargé de vous le demander. Tâchez de trouver quelque chose qui lui plaise et l'affaire est faite.

Dans la quinzaine même, j'apportais avec Leterrier Mademoiselle Moucheron, qui iut immédiatement acceptée. J'ai déjà dit comment, par suite de retards invraisemblables, cette pièce

ne fut représentée que onze plus tard, après avoir été mise à l'étude à quatre reprises différentes, dans trois théâtres, et après un nombre de répétitions tel que les plus grands succès n'ont pas souvent autant de représentations. Mais nous nous trouvions dès lors en relations suivies avec le maestro et, comme il s'est toujours montré fidèle à tous ses collaborateurs, ces relations ne devaient plus cesser et nous amenaient au bout de quelques années à signer avec lui une grande féerie, le Voyage dans la lune, à la Gaîtë.

Gela encore ne se fit pas du premier coiip. A la Gazette de Paris, un journal fondé après la guerre par Arsène Houssaye, qui ne dura pas même un an et où nous rédigions le courrier des théâtres, nous nous étions liés d'amitié avec un jeune journaliste alerte et plein d'esprit, Arnold Mortier, que nous avions suivi au Courrier de France de Robert Mitchell et avec qui nous avions inauguré ensuite au Figaro cette série de soirées théâtrales qui ont depuis si bien fait leur chemin par tous les journaux. Tout en noircissant le papier à copie pour notre « monsieur de l'orchestre » quotidien, nous avions — c'était fatal — entamé une collaboration dramatique, dont le

premier résultat fut le Vo/-age dans la lune. En lisant un article de Théophile Gautier à propos d'une revue jouée au théâtre du Ghàteaud'Eau, Qui çeut voir la lune? et où la revue n'était qu'un prétexte à broderies éblouissantes, Mortier avait été vivement séduit par la magie de descriptions telles qu'en pouvait imaginer Tétincelante fantaisie du poète d'Émaux et Camées. Dès lors, il ne rêvait plus que d'écrire une pièce se passant dans le monde lunaire et nous avait aisément lait partager son désir. Seulement, si le point de départ se présentait facilement, l'embarras commençait dès l'arrivée de nos personnages dans la lune et nous ne réussissions pas à trouver le fd qui pourrait relier toutes les scènes plus ou moins satiriques et les motifs de décorations que nous avions notés au fur et à mesure de nos conversations.

— Voyez-vous, dis-je une fois à Mortier, je crois que nous perdons nos peines. Gomment inventer une action qui se tienne suffisamment, sans qu'il y ait, au moins, deux amoureux? Et dame! Que peut bien être l'amour dans la lune? Il n'y en a pas.

— Vous avez trouvé ! s'écria Mortier. Il n'y en a pasi L'amour sera inconnu dans la lune et c'est de la terre qu'il y sera apporté. Avec cela, nous avons de quoi établir une pièce I

En effet, à partir de cette séance, nous eûmes tôt fait de mettre notre grande machine sur pieds et de la porter à Offenbach, qui avait alors la direction de la Gaîté et dont nous n'avions pas mis un seul instant en doute l'empressement à recevoir un ouvrage aussi mirifique. Aussi, quelle déconvenue, quand il nous le refusa tout net! D'abord, il avait bien d'autres projets on tête; en outre, Ténormité des frais l'épouvantait, lui qui, pourtant, n'avait pas l'habitude de reculer devant les mises en scène les plus fastueuses, comme en témoignaient Orphée aux enfers et, plus tard, la Haine.

Nous reprîmes notre manuscrit pour le porter au Ghâtelet, où il fut reçu tout de suite par le directeur d'alors, un M. Fischer, qui, d'ailleurs, ne dura pas assez longtemps pour nous jouer.

Entre temps, Oflenbach, rebuté par l'insucccs éclatant de la Haine^ se décidait à passer la main à Albert Vizentini. Celui-ci, qui avait assisté à tous nos pourparlers et tout tenté pour qu'on se décidât à nous monter, mit comme condition que la première pièce nouvelle qu'il afficherait serait le Voyage dans la lune.

— En ce cas, dit Offenbach, c'est moi qui en écrirai la musique.

— Mais vous ne vouliez pas en entendre parler.

— Gomme directeur, oui. Seulement, du moment qu'il se trouve quelqu'un pour faire la folie, je veux en profiter.

Une folie qui fit, en quelques mois, entrer plus d'un million dans la caisse du théâtre !

Tout le travail préparatoire fut un enchantement. Les rendez- vous à Saint-Mandé avec Gréj vin, qui dessinait les costumes — ceux des hiron- I Celles, du ballet de la neige, sont restés célèbres ^^Hles courses chez les décorateurs, Ghéret, Fro- ^nont et Gornil, dont les maquettes étaient des merveilles, les auditions au théâtre, tout cela occupait le temps on ne peut i^lus gaîmcnt. De plus, pour travailler plus à Taise à sa par- ! tition, Offenbach s'était installé, dès le mois de ^ mai, à Saint-Germain, dont il faisait, ainsi que Meilhac, sa villégiature favorite. Le fait est que Saint-Germain — où j'écris ces lignes — est un séjour des plus agréables, et qui le serait encore davantage si on y pratiquait un peu plus largement l'art de faire des trottoirs sur lesquels on ne risque pas à chaque instant de se tourner les pieds.

Une ou deux fois la semaine, nous nous rendions chez notre compositeur, au Pavillon François 1"% où il s'était logé sur la terrasse, de sorte que chaque séance de collaboration se trouvait pour nous doublée d'une partie de campagne. Et puis, rien d'amusant comme de le voir continuer à écrire tout en causant et couvrir les portées de ses minuscules hiéroglyphes qu'il jetait sur le papier d'un geste saccade : trait, point, trait; — point, point, trait ; — absolument un télégraphiste devant son Morse !

Puis, la lecture et les répétitions : avec des artistes comme Christian, Grivot, Tissier, Scipion, Zulma Bouffar et toute une troupe de petites femmes jeunes, jolies et gaies, il n'y avait réellement pas moyen de s'ennuyer et jamais pièce tie fut, comme celle-là, préparée dans la joie.

A part, cependant, quelques sorties et quelques colères d'Olfenbach, qui devenait assez facilement nerveux et irascible dès qu'il se trouvait sur le plateau et en plein feu. Mais on était prévenu et lui-même avait soin, dès la première réunion, de prendre les devants :

— Mes amis, je vous demande bien pardon d'avance pour toutes les choses désagréables que je vais vous dire.

Cela lui permettait de bousculer son monde sans trop prendre de gants. D'ailleurs, lorsqu'il

lui échappait quelque mot par trop dur, il savait immédiatement le racheter.

— Mettez-vous derrière, qu'on ne vous voie pas ! dit-il une fois à une figurante un peu trop mûre.

Puis, aussitôt, voyant la pauvre près de pleurer :

— Non! Au fait, mettez-vous devant, qu'on vous voie I Vous en valez \ï\ peine.

Et les larmes se changeaient en sourire.

Il avait aussi une façon de dire : « Vous êtes un immbécile! » en y mettant un tel nombre d'm, que l'épithète en devenait inolTensive et presque amicale.

Et quel prodigieux metteur en scène! Du geste, de la voix, de la canne — de la canne surtout — il indiquait et scandait les mouvements et manœuvrait les groupes avec une autorité et une netteté qui s'imposaient et qui n'étaient jamais en défaut. Avec cela, l'homme de théâtre qu'il était, ne se laissait, à aucun moment, dominer par le compositeur. Je me souviens qu'il y avait, au troisième acte, un duo, a le duo de la pomme », sur lequel tout le monde comptait au théâtre — avec raison, d'ailleurs. Dans ce duo, se trouvaient encadrés

deux couplets, de musique exquise, et sur lesquels on comptait encore bien plus. Un jour, on arrivant, j'apprends que les couplets sont supprimés :

— Pourquoi? lui dis-je. C'était un « bis » assuré.

— Je le sais bien. C'est justement pour cela que je les coupe. S'ils n'avaient pas dû produire tant d'effet, je les aurais laissés. Mais ce succcslà nuirait à celui du duo, qui nous est bien plus nécessaire .

Il n'y avait qu'à s'incliner. Mais je connais i)eu de musiciens qui auraient su ainsi trancher dans le vif.

S'il avait parfois, au théâtre, ses moments difficiles, en revanche, il était, chez lui, l'homme le plus afïable, le plus égal et le plus gai qu'on pût rêver. Pour rien au monde, lorsqu'il était à Paris, il n'aurait manqué au dîner de famille qui avait lieu chaque semaine à ce quatrième étage de la rue Laffîtte qu'il occupa si longtemps avant de s'en aller au boulevard des Capucines, où il devait mourir. Ces jours-là, il était tout heurette: de se trouver avec sa femme, son jeune fils et ses quatre filles, en compagnie de uelq ues amis, presque toujours les mêmes*

Après le dessert, il en arrivait d'autres et l'on ne se séparait que vers minuit, après avoir causé joyeusement ou fait un peu de musique ou bien encore improvisé quelques folles parties de baccara — un baccara patriarcal, après lequel on se déclarait ruiné si l'on avait seulement perdu une dizaine de francs. Et, ce pendant, les quadrilles d'Orphée ou de la Vie Parisienne menaient la ronde du plaisir par toute la capitale !

L'été, on se retrouvait à Étretat, dans cette « villa Orphée » qu'il s'était fait construire et qu'il aimait tant. Le même accueil familial vous y attendait. Seulement, malheur aux poètes — comme il nous appelait — qui lui tombaient sous la main quand il avait un ouvrage en préparation! Il avait l'habitude, à défaut des auteurs de son livret, de mettre l'un ou l'autre à contribution pour les remaniements de vers dont il avait besoin dans son travail. C'est ainsi qu'Albert Millaud avait contribué anonymement à des ensembles du Voyage dans la Lune. Mon tour devait venir aussi.

Un jour qu'il était dans son grand cabinet de travail du rez-de-chaussée, il m'aperçoit dans le

jardin, me disposant à partir en promenade avec les autres et, me hélant de sa fenêtre :

— Arrivez ici, le poète ! Et mettez-vous à cette table. Voici un rondeau dont je ne peux rien tirer. Il me faut, à la place, deux couplets disant la même chose. Vous ne sortirez d'ici que lorsqu'ils seront faits. Mais, vous savez, je veux un « bis » !

Résigné, je renonçai à ma promenade et je fis les couplets, dont il se montra ravi.

. Seulement, mes couplets ne furent pas bissrs, ainsi qu'il me l'avait demandé : le jour de la première représentation, j'eus le douloureux plaisir de les entendre trisser. Et c'était un résultat que je n'avais pas encore obtenu pour mon propre compte !

Un peu après, ce fut une revue qu'il me fallut écrire, mais cette fois, pour mon amusement et, peut-être, pour celui des invités. La revue était une des traditions de la Villa Orphée et, dès que l'on pouvait réunir les éléments suffisants, on n'avait garde d'y manquer. Il y en avait eu de célèbres avec les peintres Détaille et Vibert pour décorateurs et Georges Bizet au piano, et l'on parlait encore d'une certaine entrée du shah de

Perse dans sa bonne ville d'Etretat. Cette annéelà, Albert Wolfï*, le chroniqueur du Figaro, avait entrepris la besogne avec moi et devait, en même temps, se charger du rôle principal, la portière de la plage, qui remplaçait le compère traditionnel.

Ceux qui ont vu une fois Albert WolfF peuvent s'imaginer ce qu'il devait être sous ce travesti. Malheureusement, dès son entrée, il avait à débiter un assez long rondeau sur les potins du pays. J'avais eu déjà pas mal à lutter pour obtenir de lui le temps nécessaire à bâcler nos scènes principales, mais, quant à le faire venir aux répétitions, il fallut y renoncer. La partie du casino était une concurrence contre laquelle il n'y avait pas à lutter et il était bien plus occupé à faire la chouette à l'écarté qu'à apprendre son rôle :

— Je le saurai! me répétait-il. Je le sais déjà presque. Du reste, pour plus de sûreté, vous allez me le copier très gros et nous l'accrocherons derrière un portant, où je pourrai le consulter, si la mémoire me manque.

Ainsi fut fait. Seulement, dès les premiers vers, il s'embrouilla. Alors, s'emparant du papier, il se mit à lire. L'effet n'en fut pas moins grand, au contraire, mais, au milieu des rires, on n'entendit pas un seul mot — ce qui, après tout, n'était pas un dommîigo si regrettable.

Parmi les habituels invités de ces aimables réunions, où à Delibes, Détaille et Bizet, avaient succédé Goquelin, Vibert, Victorin Joncières, mon pauvre ami Raoul Toché et tant d'autres, it en est un que je ne voudrais pas oublier, car il m'a laissé un souvenir amusé. C'est Émilien Pacini, le traducteur du livret du Trouvère^ auquel il avouait n'avoir lui-même jamais compris grand'chose. Homme charmant, d'ailleurs, et plein d'urbanité, mais ne parlant que par aphorismes que Ton se répétait avec joie. Ludovic Halévy avait même, en riant, manifesté l'intention de les réunir en une Paciniana^ qui n'aurait pas manqué d'agrément. Il m'en revient en mémoire deux ou trois que je ne puis résister à noter ici :

Tout d'abord, ayant épousé une femme riche, il avait peur de passer pour avoir fait un mariage d'argent. Aussi portait-il toujours sur lui un carnet où il notait soigneusement ses dépenses, pour bien établir qu'elles n'excédaient pas ses revenus propres :

— Ce carnet, jeune homme, me disait-il gravement, c'est le carnet de mon honneur !

Une autre fois, tirant sa pipe, il affirmait :

— Jadis, une bravade; plus tard, un plaisir; aujourd'hui, un besoin !

Enfin, étant allé une fois à Londres, il commençait ainsi son récit :

— Quand j'avais l'honneur de voyager en Angleterre...

Celle-là, M. de Goislin, l'homme le plus poli de France, ne l'eût pas désavouée — Joseph Prudhomme non plus !

12 mai 1912.

Histoire d'un four.

i'Hôtel de Ville et l'École de droit. — Premiers essais dramatiques. — Hippolyte Cogniard. — La lettre tra-

[ditionnelle. — De la direction des Variélés à celle du Château d'eau. — Les revues de Bloudeaû etMonréal. — Bonne et heureuse. — L'ours abandonné. — Eugène Bertrand. — Le Peau-Rouge de Saint- Quentin. Le nez du père Grange. — On ne fume pas ici ! —

'Un point de départ qui a séduit Jules Verûe. — Le tuyau de poêle fatal. — La Guigné. — Labiche et Emile Augier. — Cause bizarre d'une saison à Gon-

[trexé ville.

Si j'ai eu le plaisir et Ja chance de rencontre!* assez souvent le succès au théâtre, il m'est arrivé aussi, pour ma pénitence, de connaître l'amertume du « four ». Et môme, si la modestie ne me l'interdisait, je pourrais ajouter que peu d'auteurs en ont à leur actif un qui soit aussi

carabiné que celui dont je vais conter l'histoire. Mais il ne faut se vanter en rien et je ne voudrais décourager personne. Aussi me contenterai-je de noter tout bonnement la chose, sans en tirer autrement vanité.

C'était l'année d'avant la 'guerre. Nous étions, Leterrier et moi, tout à fait des débutants : lui, simple expéditionnaire à l'Hôtel de Ville; moi, suivant encore — d'un jieu loin — les cours de l'École de Droit, où, malgré mon peu d'assiduité, je venais de décrocher quand même mon diplôme de bachelier : le courage m'a manqué pour le reste. Les minutes administratives entassées sur son bureau ne suffisaient pas au bonheur de l'employé de la Préfecture de la Seine, pas plus que ne me passionnaient les Institiites de Justinien — ce monstre odieux, comme on chante dans les Deux aveugles — avec leur jus aquœ aut onerisjerendi^ ni même le Code civil avec son chapitre sur « les servitudes ou services fonciers » ni le titre si palpitant « des contrats ou obligations conventionnelles ». Des titres de pièces, à la bonne heure! Voilà ce qui nous occupait plus dignement. Jusque-là, en dehors du Petit Poucet avec Laurent de Rillé à l'Athénée '

TIISTOIIIE d'un four 109

nous n'avions eu qu'un tout petit acte, dans un tout petit théâtre sur lequel je reviendrai quelque jour et deux ou trois autres, aux Boulles et à Déjazet. C'était peu pour notre ambition et nous résolûmes de frapper un grand coup en portant cinq actes aux Variétés, qui étaient, avec le Palais-Royal, la terre promise de tout vaudevilliste à son aurore.

^^Kes Variétés avaient alors pour directeur Tïippolyte Cogniard, un vieil auteur dramatique Tort aimable, le visage tout rose sous ses ( heveux blancs et l'air d'un brave homme d'of- II ficier en retraite : il avait, avec son frère ïhéoi dore, signé tant de pièces militaires! Avec cela, f une façon exquise de recevoir ses jeunes conf frères et de leur donner paternellement à entendre qu'ils avaient grand tort de venir frapper à sa porte avant d'avoir remporté ailleurs quelque succès leur conférant le « digniis in- Irare ». De notre visite, nous emportions le souvenir d'un accueil tout à fait bienveillant et la certitude d'être, sous peu, gratifiés de la lettre traditionnelle nous disant que notre pièce a d'ailleurs charmante, ne pouvait malheureusement

convenir au genre du théâtre ». La lettre ne se fil pas attendre.

Peu après, Gogniard, qui, depuis la Belle Hélène, avait gagné une jolie fortune avec toute la série des grandes opérettes d'On'onhacli, principalement avec la Grande Duchesse, oii le monde entier avait défilé pendant l'Exposition de 1867, vendait son théâtre pour jouir d'un rei)0S qu'il avait si bien gagné.

Naturellement, au l>(>ul de 1res peu de temps, il avait repris une nouvelle direction, celle du théâtre du Prince Impérial de la rue de Malte, devenu théâtre du Chàteau-d'Eau et aujourd'hui exploité en music-hall sous le nom d'Alhambra.

11 avait comme associé son fils Léon qui, au bout de quelques mois, fut subitement emporté à l'âge de trente-quatre ans par la fièvre typhoïde.

Je me rappelle encore la surprise et le deuil du monde théâtral en apprenant la disparition de ce grand garçon sympathique à tous, si actif et d'aspect si solide. Malgré son chagrin, le père ne voulut pas abandonner son théâtre, où il avait déjà perdu pas mal d'argent à jouer la comédie et le drame, et, à force de persévérance, il arriva à se refaire presque complètement avec quelques

HISTOIRE d'un four 111

féeries et, surtout, avec des revues de mes bons amis Monréal et Blondeau, qui avaient eu l'ingénieuse idée de donner, autant que possil3le, leur première dans la soirée du 3i décembre.

On y allait comme à une fête, car, en dehors du plaisir que l'on pouvait attendre du spectacle, il y avait celui que l'on était certain de prendre, sur le coup de minuit, en la souhaitant « bonne et heureuse » à sa voisine, surtout si elle était jolie, ce qui n'était pas rare à ces petites solennités.

Une de ces revues, Qui veut voir la lune? fut même, je l'ai dit, la cause indirecte qui nous amena à faire plus tard le Voj^age dans la Inné, représenté à la Gaîté.

Cependant notre malheureux ours, que nous ne nous empressions pas d'aller reprendre, restait à l'abandon dans les cartons du théâtre et il y serait probablementencore, sans une circonstance tout à fait imprévue. Le successeur d'Hippolyte Cogniard était Eugène Bertrand, qui arrivait de Idlle et qui ne devait i^lus quitter les Variétés que pour rOj)éra. Comme je m'étais trouvé en I relations avec lui pendant sa direction de Lille, j'en profitai pour aller le voir.

— Vous venez m'apporter une pièce? fut sa première question.

— Au contraire, je viens vous en redemander une.

— Gomment?

— Une que nous avions remise à votre prédécesseur et qu'il a refusée. Vous comprenez qu'après cela, je ne vous la proposerai pas.

— Et pourquoi? Ce n'est pas une raison. On aime toujours à faire autre chose que ceux qui étaient avant von^. Comment s'appelle-t-olle, votre pièce?

— Le Peau- Rouge de Saint-Quentin.

— Le titre est [)our le moins bizarre. Eh bien! je vais faire rechercher votre manuscrit (^t j«* le lirai. Revenez me voir dans quinze jours.

Bertrand tint exactement sa promesse. Au bout des quinze jours demandés, il avait lu et noi déclarait que la pièce était absolument déraisoi nable et qu'elle lui plaisait à cause de cela, point de départ surtout l'amusait. Et puis, il y| voyait un rôle pour Lesueur, le grand comique' du Gymnase, qu'il venait d'engager et qui ne manquerait pas de nous camper un type tout à fait réussi. Seulement, il fallait élagruer, tailler,

HISTOIRE d'un four 113

resserrer, relier le tout et y mettre de l'ordre. Pour cela, il nous adjoignait un routier de la scène, Eugène Grange, le collaborateur attitré de Lambert Thiboust, l'auteur de la Mariée du Mardi-Gras i des Diables roses, de la Consigne est de ronfler et d'une foule d'autres grands succès du Palais-Royal.

A toutes ses qualités d'expérience et d'habileté, il ajoutait celle de posséder un nez presque aussi célèbre, dans son genre, que celui d'Hyacinthe, de légendaire mémoire.

Ce n'était pas par ses dimensions que ce nez était remarquable, mais par sa couleur aussi rutilante que celle du rubis, à croire que toutes les vignes de la Bourgogne et du Bordelais y avaient collaboré. Et Grange était un homme des plus sobres et des plus rangés.

Les petits journaux s'en donnaient à cœur joie et il n'était pas de semaine, pour ainsi dire, îjue cet appendice n'excitât leur verve. Une des plaisanteries le plus souvent rééditées était celle-ci :

Grange vient de monter en omnibus. Au bout de quelques instants, le conducteur, apercevant au fond de sa voiture quelque chose qui rougeoie, lui crie :

— Eh ! monsieur ! on ne fume pas ici ! éteignez votre cigare.

Une autre fois, on l'accusait de se passer le nez dans la boutonnière pour faire croire qu'il était décoré. Doux, et inotïensif, il ne s'en formalisait pas et se contentait d'en rire comme tout le monde.

Notre nouveau collaborateur s'attela immédiatement à la besogne et, après avoir coupé un acte sur cinq, s'elforça d'introduire dans les autres le plus de 'raison possible. Il y réussit même un peutrop bien, car, àcôté de cbosesfolles, que leur folie seule pouvait faire accepter, il y avait un semblant de sagesse et de pondération qui n'en accusait que mieux la disparate et en faisait ressortir l'insanité. Telle quelle, la pièce fut mise en répétitions à la réouverture de 1871 avec une distribution de choix — j'allais dire une distribution de prix — qui, en plus de Lesueur, réunissait les meilleurs comiques du théâtre, Grenier, Kopp, Léonce, Lanjallay, sans compter Baron et Gooper, qui venaient de faire leur entrée dans cette troupe fameuse. Rien que ces noms semblaient devoir assurer le succès, et pourtant!...

HISTOIRE d'un four 115

J'ai dit que le point de départ avait plu à Bertrand : il s'agissait d'un jeune homme, que jouait Grenier, venu à Paris pour se marier, flanqué d'une malle, où se trouvait toute sa fortune, et de son fidèle valet de chambre, qui n'était autre qu'un authentique Peau-Rouge, sauvé et recueilli par son père lors d'un voyage en Amérique : la voilà bien, finfluence des romans de Gustave Aymard! Ah! le Grand Chef doi^ Aiicas fat un bien grand coupable !

A la gare d'arrivée — bien qu'on ne fût pas sur rOuest-Etat, — la malle ne se retrouvait plus. Perdue, volée, peut-être, enfin la ruine complète ! L'infortuné ne voyait à sa situation qu'un seul remède, le suicide ; mais, certain de manquer au suprême moment du courage nécessaire, il chargeait son dévoué Peau-Rouge de la commission, en lui faisant jurer par tous les grands manitous que prières ni supplications ne l'empêcheraient de remplir son office. On devine aisément la suite: la malle retrouvée, la vie apparaissant de nouveau belle et souriante au bon jeune homme, avec une fiancée adorable et, par là-dessus la menace suspendue au-dessus de sa tête de ce Peau-Rouge de Damoclès, qu'il fallait à tout prix dépister. Assurément, ce point de départ en valait bien un

116 SLU LE l'LATEAU

autre, puisque, sur une donnée à peu près similaire, Jules Verne a établi plus tard un de ses romans à succès, les Aventures d'un Chinois en Chine.

Mallieureuseinent, les incidents et les poursuites, moitié cliarentonnesques, qui s'en suivaient, ne trouvèrent que rarement le moyen de l'aire rire le public. Déplus, Lesueur, le si amusant Kircliet du Fils de faniille^ l'inoubliable Grinchu de \os bons villageois, Lesueur, qui devait « nous camper un type si réussi », nous présenta, au lieu du fantoche qu'il aurait fallu, un sauvage par trop nature, dont chaque apparition jetait un froid. C'est que son talent sérieux de composition, qui paraissait si comique dans une comédie, cessait tout à fait de l'être quand il s'agissait de bouftonnerie. Pareille aventure arriva à Paulin Ménier, qui excellait dans les rôles de paysans et qui fut parfaitement lugubre dans un Normand d'opérette.

Dès les deux premiers actes, nous sentions <( que ça n'allait pas ». Pourtant, si le trois arrive à passer, nous disions-nous, il y a au quatre une scène qui pourra nous sauver en partie la mise. Hélas ! le trois passa et ce fut la scène du quatre qui vint tout gâter. Dans cette scène, il y avait un notaire — le rôle de Léonce — qui allait procéder à la lecture d'un contrat de mariage. Or,

HISTOIRE d'un four 117

l'instant d'avant, il venait d'acquérir la preuve de son infortune conjugale. Alors,au lieu d'exercer son ministère, il se mettait à interpeller le futur et à lui déconseiller le mariage :

— Vous voyez mademoiselle ! Eh bien ! elle vous trompera, c*est fatal ! Elle vous paraît un ange de candeur : mensonge! Au fond de toute femme, il y a un monstre, etc.. »

Nous n'îivions peut-être pas tort de compter sur un eflet. Oui, mais... nous avions oublié un jeu de scène, imaginé pendant les répétitions et sur lequel on avait peu à peu renchéri, le trouvant divertissant. Un tuyau de poêle, qui avait été descellé au commencement de Tacte, se trouvait par hasard sous la main d'un des personnages, qui s'en emparait machinalement et, machinalement encore, le passait à un second, qui le repassait à un troisième et ainsi de suite. Je sentis tout à coup le danger :

— Suj^primez le tuyau ! criai-je, de la coulisse.

Peine perdue! Le malencontreux tuyau, une fois sa ronde commencée, la continua jusqu'au bout. Ce fut le coup final. Le Pcnu- Ronge de Saint- Quentin se ious. tout juste deux fois trois quarts. A la troisième représentation, il fallut baisser le rideau avant la fin du quatrième acte.

Je dois rendre à Bertrand cette justice qu'il ne nous en voulut pas de l'aventure. Il nous offrit même bientôt Toccasion d'une revanche, en nous jouant trois actes, pour lesquels il nous avait donné Labiche comme collal)orateur. Cette nouvelle pièce devait servir aux dc^l^uts de Coquelin Cadet. Labiche, qui n'était pas superstitieux, l'avait baptisée la Guigne et elle ne manqua pas à justifier son titre : jouée au milieu des plus fortes chaleurs du mois d'août, elle ne put tenir plus d'une vingtaine de fois et, si elle n'eut pas le sort éclatant de l'autre, elle ne fut pas non plus des plus heureuses. Il nous fallut l'occasion d'une revue, jouée un peu plus tard, en société avec Arnold Mortier, pour savoir enfin ce qu'est le succès au boulevard Montmartre.

Mais de cette seconde tentative, il me reste l'honneur d'avoir eu mon nom à côté de celui du plus grand auteur comique de notre époque — et aussi une anecdote, par laquelle je finirai :

Labiche était un des habitués de Gontrexé ville. Une année qu'il se trouvait tout à fait bien, il

HISTOIRE d'un four 119

avait déclaré à tout le monde qu'il renonçait à sa cure habituelle .

Grande fut donc la stupéfaction d'Emile Aup^ier, son vieil ami, qui se trouvait depuis une semaine dans la ville d'eaux, en le voyant arriver à son tour :

— Gomment! Vous ! Mais vous ne deviez pas venir !

— G'est vrai, seulement, imaginez-vous que l'autre matin, tenez, le lendemain du jour où vous avez dîné chez moi, j'ai trouvé au fond de mon vase un caillou d'une telle grosseur qu'il n'y avait pas à hésiter.

Là-dessus, Augier éclata de rire :

— Mais c'est moi, mon cher, qui étais allé faire une petite visite dans votre chambre !

Et voilà comment l'auteur du Voyage de M. Perrichon fit, une fois, une saison dans les \ osges pour le compte de l'auteur du Gendre de M. Poirier.

7 juin 1912.

Giroflé-Girofla.

Après un insuccès. — Heureuse rencontre. — Un scénario en trois pages. — Réception enthousiaste. — Le piano à six octaves. — ■ Les monstres du compositeur. — Deux duos pour un. — • Lliôtel de la Poste, à Bruxelles. — Répétitiongénérale à bureaux ouverts. — Des spectateurs qui ont le sens pratique. — Le sommeil du directeur. — Un souper qui se corse. — Giroflé-Givofla à la Renaissance. — Le trac de Jeanne (Jranicr. — Le cierge du baryton.

Que de souvenirs à la fois amers et agréables évoque en ma mémoire ce titre de Girojlé-Girojlal Cette pièce- là marqua dans mon existence ce que les historiens appellent « un tournant ».

C'était au lendemain de l'insuccès brillant du Peau-Rouge de Saint- Quentin, que j'ai conté dernièrement, et à la suite duquel il me semblait

que je n'oserais plus jamais franchir le seuil d'un cabinet directorial. Sur le boulevard, il m'arrivait de faire un crochet pour éviter de passer devant la façade des Variétés et j'envisageais l'avenir sous des couleurs très peu riantes. Serais-je ou ne serais-je plus auteur dramatique? telle était la question que je me posais tristement et à laquelle j'étais bien près de répondre parla négative.

Par bonheur, je rencontrai un jour Charles Lecocq, avec lequel je m'étais lié alors qu'il était simple accompagnateur au théâtre de l'Athénée, dirigé par Sari et Busnach. Aux premiers mots que je lui dis de ce projet, il protesta vivement. Renoncer au théâtre à cause d'un four, la belle affaire! J'étais bien assez jeune pour m'accorder encore une année de crédit, d'autant plus qu'il avait à m'offrir une occasion de prendre ma revanche. On venait de lui jouer à TAlcazar de Bruxelles — et avec quel succès ! — la Fille de Madame y4./i^oiet,déjà, le directeur, Humbert,le pressait de se mettre à un autre ouvrage pour l'année suivante. Il lui fallait donc au plus vite un nouveau livret, et il me fit jurer que d'ici quinze jours je viendrais lui apporter une idée.

GIROFLÉ-GIIIOFLA 123

Quinze jours! Avec un pareil stimulant, il ne nous en fallut pas plus de huit, à Leterrier et à moi, pour élaborer un pi'ojet de scénario. Il couvrait tout juste trois feuillets, ce scénario embryonnaire, mais cela suffît à Lecocq pour voir tout le parti que l'on pourrait tirer du sujet que nous avions trouvé.

— Justement, Humbert est à Paris, nous ditil; revenez demain dans l'après-midi. Je l'aurai vu d'ici là et, si la chose lui plaît autant qu'à moi, nous nous mettrons immédiatement à l'œuvre.

En arrivant, le lendemain, nous trouvâmes

[umbert dans l'enthousiasme — l'enthousiasme

tait, du reste, l'état naturel de cet être toujours

ms pression. Séance tenante, l'a flaire fut con-

lue, avec un échange de poignées de mains en

[uise de traité, et le brave directeur rej^artait

>ut joyeux pour Bruxelles, escomptant à l'avance

le succès d'une pièce dont le premier mot n'était

pas encore écrit. Mais cette belle confiance nous

donnait du cœur et nous rendait le travail si aisé,

qu'en moins d'un mois et demi Lecocq avait

entre les mains le manuscrit à peu près complet

des trois actes, qu'il ne nous restait plus qu'à

fignoler d'un commun accord. Plusieurs fois par semaine, j'allais chez lui, dans l'appartement qu'il occupait avec sa mère à un premier étage de la rue Neuve-Fontaine, aujourd'liui rue Fromentin, une bonne rue bien tranquille, où l'on se serait cru en province. Là, nous passions des heures à polir et repolir les scènes musicales, assis dans son petit salon, devant une petite table auprès de laquelle se trouvait un i)etit piano Emi)ire qui n'avait que six octaves et qui lui a servi pour composer ses premières partitions. Il Ta toujours conservé depuis comme fétiche. Je me rappelle avoir fait ainsi jusqu'à sept versions différentes du finale du second acte, qui n'arrivait jamais à nous contenter.

Lorsque je restais deux ou trois jours sans le voir, j'étais certain de recevoir par la poste quelque demande de changement, formulée de façon humoristique, dans le genre de ce billet que je retrouve : a Mon cher ami, je t'envoie un monstre pour le grand ensemble du deux. Les vers sont de neuf pieds, mais qu'importe le nombre des pieds, quand ils sont propres! » Aujourd'hui, on n'est même plus si regardant !

D'autres fois, la missive était ornée de petits dessins et de croquis explicatifs, pour mindiquer-^ la mise en scène telle qu'il la comprenait, car apportait aux moindres détails le soin le pli

GIHOFLÉ-GIHOI'LA 125

méticuleux, encore plus exigeant pour lui-même que pour ses collaborateurs, au point qu'il n'hésitait jamais à récrire de fond en coml)le un morceau, quand il croyait pouvoir trouver mieux. De cela, je puis citer un exemple l)ien caractéristique :

Un jour, il me dit :

— J'ai lait le duo du troisième acte. Il faut que je te le joue pour avoir ton avis.

Et, se mettant au piano — le petit piano à six octaves — il me fit entendre la musique écrite sur ces paroles :

Ma Ijelle Girolla,

Ma litnide gazelle,

Ma blanche tourterelle,

Tout près de moi viens là ! . . .

— C'est exquis! m'écriai-je aussitôt.

— Tu trouves ? Ce n'est pas mal, en eflet, et j'en étais assez content. Mais j'en ai refait un autre qui sera plus dans la couleur.

Il me joua alors un second duo — celui qui devait figurer dans la partition et dont l'efïet fut et est toujours si grand. Je fus bien obligé de lui donner la préférence ; cependant je ne me décidais que difûcilement à renoncer à l'autre, qui m'avait tout à fait séduit.

— Nous le réserverons pour notre prochaine pièce, dis-je alors pour me consoler.

— Non pas ! Sur d'autres paroles, cela n'irait pas. J'ai l'horreur des placages et je ne me sers jamais de musique déjà faite.

Malgré tout, je n'en eus pas le démenti et, lorsque i)lus tard nous limes la Petite Mariée, pour le dél)ut du duo du rossignol, je lui apportai des vers coupés sur la niiisi(|ue qu«\je regrettais toujours :

Donnez-moi votre main, Cette ombre si discrète Tout exprès semble faite Pour un tel entretien. . .

Essayez les paroles <run de ces duos sur la musique de l'autre et réciproquement, cela constituera une petite amusette assez curieuse. Mais c'est, je crois bien, Tunique fois que l'auteur du Petit Duc ait consenti à employer dans un ouvrage un motif tiré de ses cartons.

Au mois de février de l'année suivante, la pièce était mise à l'étude avec les mômes interprètes à peu près qui avaient créé la Fille de

Madame An^ot : Jolly, Mario Widmer, Paul Ginet, Pauline Luigiui et M"* Delorme, une duègne qui avait comme pas une l'oreille de son public.

Sur la demande d'Humbert, nous étions venus, dès les premiers jours, nous installer à Bruxelles, à riiotel de la Poste, rue Fossé-aux-Loups. Lecocq y occupait au rez-de-chaussée un appartement avec un grand salon, où Ton se réunissait après chaque répétition. Comme il avait réservé pour ce moment-là la plus grande partie de son travail d'orchestration, il y consacrait à peu près toutes ses soirées, mais il avait mis comme condition que Ton viendrait lui tenir compa* gnie.

Donc, de neuf heures à minuit, pendant qu'il écriA^ait, tout en nous donnant la réplique, nous passions le temps à bavarder et à fumer. Mais fumer sans boire, dans la capitale du Brabant, cela ne se serait jamais vu. Régulièrement, au bout de quelques instants, Humbert ne manquait pas de dire :

— Mes enfants ! je paie une bouteille de stout t

A la fin de notre séjour, la consommation était assez notable. Seulement, comme il avait oublié de la faire porter à son compte, le tout fut mis sur la note du compositeur.

— Et moi qui n'ai bu que du thé ! se contenta défaire observer celui-ci.

Heufeusement, les droits d'auteur devaient lui permettre de supporter la dépense.

■¥■ Jf-

Lorsque nous fûmes près de passei\ notre directeur eut ridée d'une innovation qui nous causa un l^on moment de contrariété et d'inquiétude : il avait imaginé de donner une répétition générale publique et payante. A cinq ou six francs par entrée, on ferait une recette assez confortable. En vain lui objections-nous que c'était risquer gros que de présenter ainsi la pièce sans être absolument sûrs que tout marchait absolument bien, il n'en voulut pas démordre et lit ouvrir la feuille de location.

Nous étions furieux et navrés, mais il se passa alors une chose qui nous prouva que, si Bruxelles est un second Paris, le caractère des Bruxellois n'est pas tout à fait celui des Parisiens : il ne se présenta pas un seul amateur!

— Pourquoi payer plus cher pour voir une pièce qui n'est pas tout à fait prête, s'étaient-ils dit, alors que nous la verrons à bien meille compte dans deux ou trois jours ?

Et, pratiquement, ils avaient attendu, ce qui

ils [ui I

lous procura la surprise agréaljle tic trouver salle vide, en arrivant le soir.

Grand bien ce fut, d'ailleurs, car, ainsi que cela se produit souvent la veille d'une brillante première, cette répétition générale fut détestable. Ce n'étaient qu'accrocs sur accrocs, entrées manquées, morceaux attaqués de travers, costumes incomplets, tout enfin pour justifier l'appréhension que nous avions eue d'admettre le public. Sans compter les rideaux, qui firent le désespoir de Lecocq, ne s'ouvrant pas au moment voulu, mais refusant, par contre, de se refermer quand ils s'étaient ouverts.

— Jamais plus je ne ferai de pièces où il y aura des rideaux ! s'écria-t-il le plus sérieusement du monde.

Mais, comme dit Capus, tout s'arrange, même les rideaux, et le lendemain, il ne restait plus trace de ces petites misères.

A notre répétition assistait Cantin,le directeur des Folies-Dramatiques. Gomme il était en train de faire sa fortune à Paris avec la Fille de Madame Angot, il n'avait pu se dispenser de faire le voyage, ne fût-ce que par déférence pour le musicien qui l'enrichissait.

Si le sommeil est une opinion, suivant la réponse que fit un jour Samson à un auteur qui venait d'avoir une lecture à la Gomédie-Française, Gan-

tin ne nous dissimula pas longtemps la sienne. A partir du milieu du premier acte, il dormait à poings fermés et, le lendemain matin, il reprenait le train, en déclarant qu'il s'était prodigieusement ennuyé. Il est vrai que, quelques mois plus tard, il nous avouait que, ce soir-là, il avait assez copieusement dîné et que sa digestion se faisait mal.

De là, je dois conclure que l,e public de la première ne fut composé que de gens possédant des estomacs d'ordre tout à fait supérieur, car l'accueil fut al)Solument triomphal, et, dès le finale du premier acte, tous les spectateurs, debout dans la salle, acclamaient le compositeur et le forçaient à paraître deux ou trois fois sur la scène.

Détail amusant : le modeste souper que devait nous offrir Humbert à l'issue de la représentation suivit la marche ascendante du succès. Tout d'abord, nous devions simplement, le spectacle terminé, aller derrière le théâtre, dans la petite rue des Boucliers, manger une douzaine d'huîtres, avec des tartines et un verre de bière. Après le premier acte, il était décidé qu'on y adjoindrait quelque volaille ou quelque viande froide; au

second, le menu se corsait d'écrevisses et de foie gras; enfin, au baisser du rideau, le Champagne à Ilots s'imposait de lui-même et, au lieu d'une demi-douzaine d'invités, il n'y avait pas moins de cinquante convives, venus pour toaster gaiement en l'honneur de la centième !

Huit jours plus tard, à défaut des Folies-Dramatiques et de leur directeur au bois dormant, nous avions traité avec la Renaissance, où, sans môme aller voir la pièce et sur le simple écho arrivé de Bruxelles, on nous offrait la distribution qu'il nous plairait de désigner.

Pour le double rôle de Girolle et de Girofla, j'ai déjà conté comment nous avions eu la bonne fortune de découvrir et de nous attacher Jeanne Granier, alors qu'elle se trouvait confondue dans la troupe de « petits rôles » engagée par Oll'enbach à la Gaîté. Le baryton Vauthier était tout désigné pour Mourzouck, et Marasquin devait trouver un interprète à souhait en Puget, le fils de l'ancien ténor de f Opéra-Comique.

Pour le rôle d'Aurore, nous pensâmes tout de suite à Texcellente Alphonsine, qui avait jadis si joyeusement brillé aux Variétés dans les Amours

de Cléopâfre, VInfortunée Caroline et V Homme n est pas parfait, et qui, ensuite, avait joué la comédie au (iymiiasc — c'était même son nom qui avait fourni à Dumas fils le titre de Monsieur Alphonse. Pour le moment, elle vivait retirée ù Asnières et disait avoir renoncé au théâtre — raison de plus pour qu'il ne nous parût [)as trop difficile de l'y ramener.

En ellet, après quelques façons, de pure forme, elle nous donna sa parole, mais en exigeant que Lecocq écrivît pour elle des couplets où elle ferait valoir les belles notes pjraves qu'elle venait de se découvrir. Quant à Boléro, nous ne i)arvcnions pas à dénicher l'oiseau rare qu'il nous fallait absolument. Tous les artistes auxquels nous aurions pu sonc^er n'étaient pas libres d'engagement et, si je puis me permettre cette figure osée, nous étions à deux doigts de donner notre langue au chat.

Nous fûmes tirés d'embarras par Ilumbert, qui aimait Gii'ojlé-Girojla comme une chose à lui, au point qu'il ne nous aurait pas permis d'y changer un mot, nous disant que nous allions abîmer « sa pièce ». Quand il apprit la situation, il n'hésita pas à nous offrir Jolly, le créateur du rôle à Bruxelles. Jolly, c'était l'homme indispensable de sa troupe, dont l'absence risquait de désorganiser le répertoire, n'importe!

GIROFLÉ-GIROFLA i.'^3

— Avant tout, disait-il, je veux que nous oj'ons un succès à Paris!

Des directeurs comme celui-là, il n'y en a plus et nous avions bien raison quand nous lui dîmes en riant :

— Vousi^'êtes pas Humbert, vous êtes un père poumons.

Cette difficulté aplanie, les répétitions allèrent tranquillement leur train, sauf pendant les derniers moments, qui furent quelque peu fiévreux par suite d'un match engagé avec un théâtre rival.

Depuis longtemps, Bertrand s'occupait aux Variétés d'une opérette de Sardou et Philippe Gille, les Prés Saint-Gerçais, dont la musique était de Lecocq et qui devait, par traité, passer le 3i octobre au plus tard, le compositeur s'étant 'engagé à ne donner aucune pièce nouvelle avant cette époque. Tout naturellement, nous ne devions, nous, être joués que dans le courant de novembre, et nous en avions pris notre parti, ce qui ne nous empêchait pas de regretter in petto que GlroJlé-GiroJIa ne fût pas la première opérette de Lecocq à Paris après la Fille de Madame Ang'ot. La lenteur calculée de Sardou à ses répé-

titions fit que le mois d'octobre se termina sans que les Prés Saini-Gervais eussent été affichés. Nous entrevîmes alors avec joie la possibilité d'arriver bons premiers. Mais, pour cela, il fallait ruser, affecter de travailler lentement alors que, sous main, nous redoublions d'efforts aux répétitions, dont nous annoncions la dernière à deux ou trois semaines de là, au plus tôt. Puis,^ quand tout eut été bien préparé dans rom])re et le mystère, subitement nous démasquions une affiche portant « Relâche pour répétition générale. » Hip ! Hip ! Hurrah ! Bertrand était battu d'une dizaine de longueurs! Il fut quelques jours à s'en remettre.

Du sort de la pièce, je n'ai rien à dire que l'on ne sjache. Je me rappelle seulement qu'au moment de paraître en scène, Granier fut prise d'un trac fou — ce trac dont elle n'a jamais réussi à se débarrasser les soirs de première :

— Non! criait-elle, je ne veux pas! J"ai trop peur. Je ne pourrai jamais !

Il fallut presque la pousser de force sur le tremplin. Mais, une fois qu'elle y fut, elle y resta.

Un autre trac, d'un effet tout différent^ fut celui de Vautliier. Lui n'hésita pas à entrer en scène;

au contraire, il y entra trop violemment. Son apparition, au premier acte, devait être brusque et sauvage. Dans son trouble, il prit un tel élan qu'une glissade l'amena jusqu'au trou du souffleur et que, sans un heureux rétablissement, il dt tombé au plein milieu de l'orchestre. !e souvenir le poursuivit longtemps et, lors de Téation suivante dans la Petite Mariée, il reliait à l'avance un accident du même genre, irtant, le jour de la première, on le vit arriver is calme au théâtre.

Oh! ce soir, je suis sûr de moi, expliqua-

J'ai pris mes précautions. Avant de venir ici,

"Jë"suis entré à Notre-Dame-de-Lorette pour faire

brûler un cierge et, quand il a été allunié, j'ai dit :

(( Maintenant, mon Dieu, je les... je me fiche

deux tous ! »

Racontée naïvement par lui, de sa voix de clairon, je vous assure que la chose ne manquait pas de gaieté.

s juillet 1912.

Le Gymnase Montigny.

Au Gymnase à dix ans, — Lafonlaine dans Flaminio de George Sand, — Un Fils de famille. — Comment écrivait Alexandre Dumas père. — La première du Verrou de la Reine. — La troupe du Gymnase-Monligny. — Mariage d'artistes. — Faut-il la tuer? — Un grand directeur d'autrefois. — Dumas fils et la parodie. — Un lever de rideau plus que centenaire. — Les

■ Maniaques. — Un artiste gagné par son rôle. — La contagion. — Au cimetière Notre-Dame, à Versailles. — Touchante pensée de femme.

Je n'avais pas dix ans lorsque je suis entré pour la première fois au Gymnase — non comme auteur, vous pensez bien: c'eût été par trop de préeocité !

La pièce à laquelle j'assistai pour mes débuts an théâtre de Madame était le Flaminio de

George Sand, mais je serais bien incapable de commettre la moindre indiscrétion sur le sujet de cette comédie quin'a du reste pas laissé de traces. Tout ce que je me rappelle et qui m'avait beaucoup frappé, c'est qu'il y avait là-dedans un personnage fatal et romanesque à tous crins, qui était, je crois bien,jouépar Lafontaine. Le nombre de fois que ce brave Lafontaine aura été fatal sur la scène, on ne saurait se l'imaginer ! Ce qui ne l'empêchait pas de se montrer au Jjcsoin plein de bonhomie et d'onction, comme dans VAbbé Constantin, ou même de fantaisie comique, comme dans le Fils de famille.

Yoilà une pièce, leFih de famille, quih'icn que je l'ai vue à peu près vers la même époque, à une reprise, est restée tout à fait vivante dans ma mémoire : Dressant , Lafontaine, Lesueur, Priston, Landrol, Rose-Chéri, Mélanie, Chéri-Lesueur elle-même avec sa longue figure chevaline, tous disparus depuis longtemps et que je revois encore aussi nettement qu'aux soirs où ils attiraient la foule au boulevard Bonne-Nouvelle !

Peu après Flaminio et le Fils de famille, un autre de mes souvenirs lointains est celui d'une première, — la première de ma vie — pour laquelle j'avais reçu, honneur dont je n'étais pas médiocrement fier, un fauteuil à moi spécialement adressé par Alexandre Dumas père, qui, fort lié

LE GYMNASE MONTIGNY l'^9

^ec ma famille, m'a témoigné jusqu'aux derniiei's ►urs une alïection que je n'ai jamais oubliée.

Quelle que lût l'heure à laquelle nous arrivions chez lui — il habitait alors un hôtel assez vaste avec un grand jardin, au 77 delà rue d'Amsterdam

I-nous le trouvions en bras de cliemise à sa table e travail, couvrant de sa large et rapide écriture e longs feuillets de papier bleuté, qu'il jetait au ir et à mesure autour de lui. Le parquet en était mché et il falhdt mille détours et précautions our l'approcher sans marcher sur la copie éparpillée. Dès qu'il m'apercevait, il me criait de sa bonne voix gaie :

— ïu arrives bien ! Vite à quatre pattes, ramasse-moi tout cela et mets les pages en ordre.

Puis, quand j'avais terminé :

— Tu vois, c'est déjà un commencement. Nous ferons quelque chose de toi !

C'est sans doute un service de ce genre qui m'avait valu ce fauteuil à la première. .Mais je tombais mal, car le succès ne fut pas des plus brillants. Il s'agissait d'une comédie en trois actes, le Verrou de la Reine, mettant en scène Louis XY et Marie Leczinska séparés par le Cardinal Fleury, dont les manœuvres se trouvaient

140 SUFl LE PLATEAU

à la fin déjouées par le duc de Richelieu qui arrivait à faire du roi le vrai mari de sa femme en dévissant avec son épée, au moment psychologique, le verrou que la reine avait fait placer à la porte de sa chambre. Ce dénouement ne passa même pas très facilement, malgré toute la désinvolture et Taisance qu'avait montrées dans le rôle de Richelieu Texcellent Dupuis qui devait bientôt nous quitter pour s'en aller à Saint-Pétersbourget que nous avons revu à sonretour de Russie, vieilli déjà et un peu alourdi, mais toujours si fin, dans le Voj'age (ras^rénicnt de Bisson au Vaudeville.

Quelle troupe merveilleuse possédait alors Montigny! Aux noms que j'ai cités, il faut ajouter ceux de Ferville, un vieux comédien sans rival dans les pères nobles; de Bouffé, retiré du théâtre depuis longtemps, mais qui reparaissait encore quelquefois dans un des rôles de son répertoire, Michel Perrin, entre autres; de Derval; de Lafont, 'aussi célèbre à cette époque par la coupe de ses habits que notre Le Barg\" l'est aujourd'hui par le choix de ses cravates, ce qui n'excluait pas plus le talent chez le premier que chez l'autre : on se rappelle encore sa grand

illure dans le Montjole d'Octave Feuillet, et ►lus tard dans le Rahatras de Sardou. au YaudelUe. Je citerai encore Marie Delaporte, qui devait remplacer Rose-Chéri et créer la plupart des îunes premières de Dumas fds et de Sardou, et iurtout TexqTiise Victoria, dont la grâce d'ingélue véritable et la réputation inattaquée avaient îonquis tous les cceurs et, en particulier, ceux les collégiens d'alors, qui autour de moi se montaient des plus emballés. Ce qu'il s'est vendu le portraits de Victoria dans la Grâce de Heu qu'elle était allée jouer en représentations lu boulevard, Daguerre lui-même n'aurait su le lire!

Aussi, ce fut un événement quand on apprit, pendant les répétitions du Démon du jeu de Barrière et Crisafulli, qu'elle allait épouser son camarade La fontaine. L'église Saint-Eugène fut trop petite ce jour-là et la foule débordait jusque dans la rue Sainte-Cécile, une foule dont l'empressement marquait le plaisir d'assister au mariage de deux artistes aimés et, peut-être aussi, un peu de chagrin de voir se terminer au profit d'un seul le petit roman qne chacun avait plus ou moins ébauché dans son imagination.

Ce fut peu de temps après que les deux époux furent nommés « par ordre » sociétaires de la Comédie -Française et, le soir de ses débuts dans

// ne faut jurer de rien, où elle était si délicieuse, ^I™^ Lafontaine retrouva, fidèles à leur poste, tous les admirateurs de Victoria, qui lui firent une ovation.

Lorsque j'ai été joué au Gymnase, cela a été avec une pièce en un acte qui était reçue d'avance (( quelle qu'elle iùt ». Voici comment : après avoir comme tout le monde déposé chez le concierge trois actes qui nous avaient valu, à Leterrier et à moi, la lettre de rigueur, nous nous étions tournés vers d'autres scènes et nous ne pensions i)lus à revenir frapper à cette porte, quand l'apparition de la brochure de Dumas fils : Tae-la! nous donna l'idée d'un à-propos.

On annonçait aux Variétés : Ne la tue pas ! Nous fîmes, nous : Faut-il la tuer? et, comme il nous paraissait piquant de présenter notre manuscrit au Gymnase, nous allâmes le porter à Derval, que nous connaissions quelque peu et qui, en même temps qu'artiste de la troupe, était le régisseur général du théâtre.

— Revenez dallas huit jours, nous dit-il. Je vais lire cela et je verrai s'il y a lieu de le soumettre à M. Montigny.

Huit jours après, il nous répondait :

— Je n'ai même pas eu le temps de lire. Aussitôt après votre visite, M. Montigny est entré [ans mon bureau . Il a vu votre manuscrit dont

titre Fa fait sourire, il Ta pris et l'a emporté ivec lui à la campagne, en même temps que l'autres qu'il veut examiner pour le prochain (pectacle coupé qu'il doit m'envoyer de là-bas. le ne serais pas étonné que vous soyez choisis.

Mis en espoir par ces paroles du bon Derval, lous ne laissions pas s'écouler une semaine sans renir aux nouvelles. La première fois, Montigny ivait envoyé une pièce à mettre en répétitions, mis une autre, puis une troisième. Mais la qua- 'trième n'arrivait toujours pas ! Evidemment, il y avait quelque chose là-dessous.

— Je le connais, nous répétait Derval. S'il ne devait pas vous jouer, il y a longtemps qu'il vous aurait rendu votre manuscrit.

Enfin, un jour, il nous fit savoir que le directeur était rentré à Paris et voulait nous voir. Je ne m'étais pas encore trouvé en présence de Montigny et, au premier abord, son aspect n'avait rien de très engageant. C'était alors un homme d'une soixantaine d'années, grand, massif, bien droit, avec un collier de barbe blanche et drue et un air de sérieux et d'autorité devant lequel on restait intimidé. Mais cette autorité était douce et posée et, dès qu'il vous adressait la

SLR LE PLATEAU

parole, on s'apercevait qu'on n'avait pas affaire à un ogre et cela vous remettait vite en confiance. — Mes amis, nous dit-il, j'ai trouvé votre petit acte amusant et j'aurais voulu le monter tout de suite. Seulement le Gymnase, vous le savez, est la maison de Dumas en même temps que la mienne et je ne pouvais jouer ici sans son assentiment une parodie de son livre. Il m'a prié de n'en rien faire, non parce qu'il répugne à la parodie, mais parce qu'il doit me donner l'année prochaine une pièce sur ce sujet-là et qu'il ne voudrait pas qu'il fût auparavant tourne au comique sur la scène même où il va le traiter sérieusement. Pourtant, nous avons jugé qu'il vous était (là une compensation. Apportez-moi un autre acte, je le revois d'avance sans le lire.

La pièce à laquelle Dumas faisait allusion lut jouée en effet Tannée suivante : c'était la Femme de Claude. Quant à notre parodie, elle ne fut pas tout à fait perdue. Avec quelques légers remaniements, elle passa un peu plus tard à la Renaissance, où elle eut certainement un nombre de représentations qu'elle n'aurait jamais atteint sous sa forme primitive, car, sous le titre de Trop curieuse, elle servit à plusieurs reprises de lever

de rideau à la Petite Mariée, à la Marjolaine et k la Camargo^ pendant quatre ou cinq cents soirées pour le moins. J'ai même eu le plaisir de constater dernièrement qu'il y avait en province deux ou trois directeurs qui avaient eu le bon goût de la faire figurer sur leur affiche.

Inutile d'ajouter que nous ne fîmes pas attendre à Montigny Tacte qu'il nous avait reçu 4' avance. Au bout de quelques semaines, nous lui apportions les Maniaques.

— Donnez la pièce à Derval et entendez-vous avec lui pour la distribution, nous dit-il. Je lirai ensuite, mais par simple curiosité.

Les répétitions commencèrent immédiatement avec Lesueur, Andrieux, un jeune premier qui a fait depuis toute sa carrière en Russie, un comique appelé Ulric, Maria Legault, qui venait de débuter et qui fut remplacée vers la trentième par une autre élève du Conservatoire, Alice Lody, devenue plus tard M"*® Albert Vizentini, et enfin une jeune artiste désignée sous le simple nom de Juliette et qui était la fille du régisseur Prioleau et de M™® Prioleau, une duègne assez appréciée. - La pauvre Juliette mourut avant la fin des re^présentations, emportée par la fièvre typhoïde,

au théâtre même, dans Tappartement qu'elle y occupait avec ses parents. Je ne revois jamais sans penser à elle ces petites fenêtres qui se trouvent en façade, tout en haut, au-dessus du foyer du public . Lorsque la pièce parut en brochure, la mère nous fit demander l'exemplaire qui aurait été destiné à sa fille, en nous priant d'y mettre la même dédicace que si elle eût été encore vivante.

Pendant ces répétitions et bien qu il ne s'agit que d'une chose à laquelle il n'attachait que peu d'importance, j'ai pu me rendre compte de ce qu'avait dûêtre, comme metteur en scène, riiomme qui dirigeait le Gymnase depuis i844- Dès que les acteurs commençaient à savoir suffisamment leur rôle, il arrivait, après avoir prévenu la veille. Installé dans son fauteuil, il écoutait sans faire la moindre observation.

Mais le lendemain, quel changement! En° quelques mots nets et brefs il bouleversait tout, mettant à droite ce qu'on avait réglé à gauche, faisant reculer celui qui était en avant ou s'asseoir celui qui était debout, et tout cela sans se tromper d'une réplique, posément, avec une sûreté extraor-

dinaire. En moins de rien, la pièce avait complètement changé d'aspect et Ton se trouvait tout étonné de la facilité avec laquelle cela avait été fait.

Du reste, il ne vint pas bien longtemps. Lesueur jouait le rôle d'un vieux maniaque que le moindre dérangement à ses habitudes mettait hors de lui : il lui était impossible de lire son journal si quelqu'un en avait enlevé la bande avant lui, de prendre une tasse de caé s'il n'avait pas mis le sucre avant de verser le café, etc. Or, il était, comme on dit, si bien entré dans la peau du bonhomme, qu'il en était arrivé à prendre au naturel toutes les manies de son personnage et d'autres en plus. Un accessoire qu'il ne trouvait plus à sa place accoutumée l'empêchait de continuer à répéter,, une chaise changée de côté lui faisait perdre le fil d'une scène. A la fin, Montigny, n'y tenant plus, nous déclara qu'il allait nous laisser continuer le travail sans lui.

— Je finirais par devenir maniaque à mon tour, nous dit-il. J'aime mieux ne plus venir.

Pareille chose s'était produite, à ce qu'on m'a

conté, au Palais-Royal pour les Gens nerçeiix de

i^Barrière et Sardou, où l'on était arrivé à grincer

des dents et presque à se prendre aux cheveux

pour tout de bon.

Je parlais plus haut du maria g^e de Victoria et de Lafontaine. Je finirai par ceci qui en est le touchant épilos^ue :

Si vous allez à Versailles, entrez au cimetière Notre-Dame, dans la rue des Missionnaires. Là, en suivant l'allée centrale jusqu'au milieu, puis en tournant un peu à gauche, on trouve la tombe de Louis Thomas, dit Lafontaine. Sur la pierre se dresse un buste en bronze de l'ancien sociétaire de la Comédie-Française. A la boutonnière est percé un petit trou dans lequel, chaque jour, une main pieuse vient mettre une fleur rouge, œillet ou géranium, qui, de loin, fait l'eiret d'une décoration — cette décoration qui l'eiit rendu si heureux et qu'il méritait aussi bien que d'autres qui l'ont eue depuis !

N'est-ce pas que c'est bien là une pensée d'artiste — et de femme ?

4 iioùi 1912.

le chez Brébant au Théâtre du Palais-Royal.

belle M'i^° Brébant. — Le nouveau restaurateur des [lettres. — Le coin des habitués. — Le peintre Charles [Marchai. — Trio de boulevardiers. — Ghoppart dit [r Aimable. — Adolphe et Saint-Agnan Gholer. — La [troupe du Palais-Royal. — Le sanctuaire de la Gaîté. |La coloquinte. — Dormeuil et Plunkett. — Un souffleur exceptionnel. — M^^ Clara somnambule. — Violon contre piano. — Le premier Papa. — Répétition générale de jadis. — Le Iluis-clos. — Maître Carraby et M. de Malesherbes.

La salle du rez-de-chaussée, au restaurant Brébant. C'est un décor resté familier aux vieux Parisiens qui fréquentaient le boulevard pendant les quelques années qui ont précédé et suivi la fin de l'Empire.

Faisant face à la porte d'entrée, la caisse où

trônait quelquefois, mais assez rarement, la belle madame Brébant, qui se tenait de préférence au premier étage, où elle était moins en vue. Le couple était bien connu du public des premières, dont il faisait partie obligée. Elle, majestueuse et parée, lui, le ventre opulent, le teint fleuri et l'œil gai sous ses cheveux blancs, clopinant allègrement, comme chez lui, au milieu des groupes, avec toujours l'air de jeter sa serviette sous le bras — son geste habituel — et de demander si on était satisfait du menu. Excellent homme, très aimé de tout le monde artiste, il avait mérité après Dinochau le surnom de « restaurateur des lettres ». Nombreux étaient ceux qui avaient déjeuné ou diné de sa cuisine en ne le payant que de compliments et — pas toujours — de reconnaissance.

Aussi, à ce mélier-là, n'avait-il pas amassé fortune et, vers la fin, lorsque sa vogue commença à décliner, dut-il s'estimer heureux de l'existence modeste que lui assurait la société qui reprit sa maison et l'avait conservé comme gérant. Mais c'en était fait de sa belle mine et de son ventre de prospérité. Quand, par hasard, on le rencontrait encore à une première, il n'était plus que l'ombre à demi-eftacée de lui-même et il finit pa disparaître sans bruit, à peu près oublié, aprè avoir connu la gloire d'être mis souvent à la

' scène dans des revues ou des vaudevilles : Sic transit!...

^Hà. la gauche de la caisse, il y avait trois ou ■quatre tables qui, à l'heure du dîner^ étaient toujours réservées à quelques habitués. D'abord, tout au fond, un fort aimable homme, grand, fort, haut en couleur, qui s'appelait Archdeacon et était le père et l'oncle des sports men connus. Il occupait cette place de fondation et, quand, peu à peu, nous étions venus nous installer aux tables voisines, il s'en était montré ravi, car il adorait le théâtre et tout ce qui s'y rattachait. Auprès de lui, on voyait souvent le peintre Charles Marchai, dont le tableau — qui avait été un des succès du salon de 1864 — la Foire aux servantes en Alsace, avait popularisé le nom. Avec sa bonne figure, ses yeux clairs et sa grosse moustache couleur des blés murs, c'était un brave garçon, qui n'avait que des amis. Un jour, il cessa de venir : sa vue se perdait, la gène arrivait peu à peu et, dans un accès de désespoir, il s'était tué. Ce nous fut une grande tristesse lorsque nous en eûmes la nouvelle, et pendant quelque temps, sans qu'on se fût donné le mot, sa place resta

inoccupée, comme si l'on eût attendu le bon camarade absent pour toujours.

A la table suivante, Albert Wolfï, du Figaro^ assis à côté de Victor Koninfi^ bouffi et satisfait, nous racontait les potins du jour de sa voix suraiguë et en scandant ses phrases de ce « Eh? Eh? » interroiçatif que j'entends encore. Puis, un boulevardier impénitent, le vaudevilliste Ernest Blum, qui ne manquait pas, en sortant de table et avant de rentrer chez lui, d'aller faire un tour aux Variétés, où il ne voyait que le lever du rideau, car il s'était juré à lui-même depuis longtemps de ne jamais se coucher plus tard que neuf heures.

Tout à côté de la caisse, un personnage grave, moustachu et taciturne, qui arrivait paisiblement à pied du boulevard Saint-Martin, en pardessus clair et jaquette de coupe soignée avec un chapeau aux reflets impeccables et des gants gris-perle aux larges piqûres noires. Il saluait avec une sorte de grognement qui pouvait passer pour un bon jour et s'installait dans son coin, ne desserrant les dents à peu près que pour manger : c'étai l'acteur Paulin-Ménier, le créateur fameux d Ghoppart dit l'Aimable, du non moins fameux

Courrier de Lyon. Tout d'abord, on l'aurait pu croire miné par quelque noir chagrin. Mais, point ! Quelques-uns insinuaient que, s'il parlait peu, c'est qu'en deliors de ses rôles, il ne trouvait pas grand' chose à dire. A cela, on pourrait répondre qu'il en est, à la Chambre qui parlent beaucoup, mcore qu'ils aient peut-être bien moins à dire.

Enfin, entre Blurn et ce muet convive, j'avais four vis-à-vis ordinaire un autre vaudevilliste, Ldolphe Choler, qui était, avec Dormeuil et lunkett, un des trois directeurs du Palais»Royal.

Ce n'est pas dans le Larousse qu'il faudrait rouloir se documenter sur son compte. Sous le )rétexte qu'il avait un frère, le rédacteur de l'article qui lui est consacré dans le supplément, a si bien confondu leurs deux personnes qu'elles n'en font plus qu'une, désignée à la fois sous le nom d^ Adolphe et de Saint- Agnan et ayant écrit à elle seule les œuvres des deux. Rendons à Adolphe ce qui n'est pas à Saint-Agnan. Ce dernier, qui écrivait pour les tout petits théâtres, avait été surtout le fournisseur de Gaspari au théâtre du Luxembourg et une de ses pièces : Cocher, à Bohino! avait attiré le Tout-Paris de la rive droite

154 SUR LE PLATEAL*

dans ce bouiboui cher aux étudiants et aux étu diantes.

Adolphe, lui, avait eu une carrière plus brillante et, parmi ses nombreuses pièces en collaboration avec Labiche, Siraudin, Marc Michel, Clairville et Henri Rochefort, il y en a, comme les Marquises de la fourchette, les Méli-Mélo de la rue Meslay, les Pinceaux d^Héloïsey Un Pied dans le crime et la Vieillesse de Brididi^ qui sont encore au répertoire. Toujours rasé de frais, il portait le monocle immuablement rivé à l'œil droit, avec un chic et une aisance que le seul Aurélien Scholl possédait au même degré que lui.

Pendant les premiers temps, il ne m'adressait que rarement la parole et me faisait l'effet d'un homme assez peu liant. Peut-être redoutait-il « le coup du manuscrit ». Mais, à la longue, quand il s'aperçut que j'évitais de faire la moindre allusion à sa qualité de directeur, il se familiarisa et me prit en amitié, si bien qu'un jour ce fut lui qui aborda la question et me proposa de m'ouvrir le Palais-Royal. Je n'attendais que cela!

Le Palais- Royal! Il y avait si longtemps qw j'en étais un spectateur assidu. Dès le collège,

j'étais encore en quatrième, que déjà la Mariée (In Mardi-gras avait pour moi moins de secrets que le quatrième livre de V Enéide ou le chant neuvième de Ylliade. Hortense Schneider, la mère Thierret et toutes les jolies filles de la troupe, Grénisse, Keller, Elmire Paurelle, Léontine Massin, de Ribeaucourt et autres, faisaient !e plus grand tort à Virgile, à Homère et même voluptueux Horace, et la voix de mes proisseurs me semblait moins agréable à entendre le celle de Brasseur disant dans son rôle de rroseillon : « C'est mon oncle qui ne dira rien, lais c'est ma tante gui ne sera pas contente I » Et LUS les Diables roses, l'organe si suave de Gil- ^érez attaquant une phrase dans Taigu pour la continuer sans transition dans les notes les plus graves : « Alors, je me suis dit : tiens! si j'épousais la petite Belzingue? Et pourquoi donc que je ne Tépouserais pas, la petite Belzingue? » Cette façon de formuler une demande en mariage a longtemps lait ma joie.

Et Geollroy, dans la Cagnotte! Et Hyacinthe avec son nez phénoménal : « Peau de satin : on m'a donné ce nom-là à cause que j'ai la peau douce. » Ou bien « Sans elfeuiller la reine des fleurs! » qui est resté légendaire.

Dans une autre pièce, les Femmes sérieuses, qui n'eut que peu de succès, bien que signée Si-

raudin, Delacour et Blum, il était véritablement épique arrivant sous le costume de Louis X, dit le Hutin, qu'il appelait successivement : le Lutin, le Mutin, le Lutrin, sans jamais arriver à dire le nom vrai. Cela seul aurait dû sauver la pièce !

Et Lassouche, si cocassement abruti : « Y a-t-il un sac ? En ce cas, passez-moi la demoiselle ! » Et Pellerin, toujours sautillant, et ce bon Lhéritier avec le : « Ah ! )> indéfinissable par lequel il terminait ses répliques en ouvrant une large bouche et en se passant la langue sur les lèvres, ses yeux blancs levés vers le ciel !...

C'était là une fière réunion de comiques, un ensemble dont on ne retrouverait sûrement pas l'équivalent aujourd'hui. Sans compter qu'à tous ces vétérans, venaient s'adjoindre peu à peu des artistes comme Calvin, puis le gros et fulminant Montbars, Daubray, rubicond et épanoui, Millier, Raymond et d'autres encore.

Avec une pareille troupe, on aurait pu croire que les coulisses du théâtre étaient le temple — que dis-je ! le sanctuaire même de la gaîté la plus folle. Point ! C'était froidement, posément et avec l'attention la plus sérieuse que l'on combinait les jeux de scène abracadabrants et les cascades insensées qui devaient plus tard faire s'esclaffer le public. Du reste, l'aspect des directeurs n'avait rien de folâtre. Dormeuil, qui souffrait sans nul

oute d'une maladie de foie, semblait faire tous s efforts pour dominer une crise quand il disait 'un ton dolent :

— Soyons gais ! Du mouvement ! Il y a bien ngtemps que vous êtes à la même place. Sautez

r-dessus cette chaise. Fourrez-vous sous cette ble pour commencer votre déclaration. A préént, faites semblant de vous asseoir sur le canapé, qui se dérobera derrière vous et vous continuerez comme si vous ne vous étiez aperçu de rien. Il faut rester dans le comique, mes enfants !

— « Cherchons la coloquinte » était aussi un de ses mots favoris.

Plunkett, avec son air flegmatique et ennuyé d'Anglais, avait, de plus, l'oreille d'un dur à rendre des' points à toutes les trappes de son théâtre. Il portait à chaque instant la main à son oreille en manière de cornet acoustique et souriait pour se donner l'air d'avoir entendu. Gholer, lui, ignorait le sourire.

Il y avait encore Henri Luguet, à la fois artiste et régisseur, le seul être vraiment jovial de la maison, et le souffleur Garin, qui mérite une mention spéciale, car ce n'était pas un souffleur ordinaire. Toujours très correctement vêtu et d'une tenue parfaite, il était pour tous un véritable collaborateur, donnant au besoin son avis aux artistes

et aux auteurs. Quand il vous avait dit: « Ne coupez pas ceci ou cela, c'est un eftet », on pouvait l'écouter, car il ne se trompaitjamais.

Pour n'oublier personne, je citerai encore le secrétaire-cfénéral Pélissier, auteur dramatique à ses heures, et non moins sourd que son directeur Plunkett : une conversation entre les deux était quelque chose qui n'avait rien de banal.

Donc, tout se faisait avec la plus stricte méthode au Palais-Royal et la tradition y régnait tout aussi bien que dans la maison régie par le décret de Moscou, à l'autre extrémité des galeries. Je m*en aperçus dès la première pièce que je donnai au théâtre. C'était un acte joué par Brasseur, Montbars, Lassouche, Numa et Eugénie Lemercier, qui avait pour titre : Madame Clara, somnambule, avec musique nouvelle d'Isidore Legouix, l'auteur du Lion de Saint-Marc, du Vengeur ai de VOurs et l'amateur des jardins ^nn succès des Bouft'es. Lorsque l'on commença à répéter, nous demandâmes le piano.

— Unpiano ! s'écria Dormeuil. Iln'y en ajamais. Ici, on répète le chant au violon.

C'était la vérité pure. Pourtant, j'insistai eu

asantque, sans piano, il serait difficile au com- ►siteur d'accompagner ses artistes et de leur don- T les mouvements, vu qu'il n'était que pianiste qu'on ne i)ouvait vraiment pas exiger qu'il eût >pris le violon d'ici la première. Enfin, après l'avoir bien reditw que cela ne se faisait jamais » qu'il n'y avait eu d'exception que pour la Vie Parisienne et le Château à Toto d'Oftenbach, ^parce que c'étaient de grandes machines », il msentit à faire voiturer l'Erard ou le Pleyel du )yer, mais avec bien du regret et à titre de faveur [spéciale.

Ma seconde pièce à ce théâtre fut un vauderille en trois actes, Papa — un titre qui a reparu n'y a pas bien longtemps sur l'affiche du Gymnase avec une autre signature. Mais le titre est mt ce qu'il y a de commun entre les deux pièces, ►ans le Papa premier en date, il s'agissait d'un dibataire endurci, qui sentait vibrer en lui sur le ird — sur le trop tard — la corde de la paternité, se faisait cette réflexion que, pour peu que l'on itmené la vie de jeune homme, on doit être père lelque part et que le tout est desavoir où. Alors cherchait, et ses recherches l'amenant chez le laire d'une petite ville pour consulter les régis-

très de l'état-civil, il s'imaginait trouver l'enfant de ses rêves dans la propre fille du maire. Vite, il s'installait sous mille prétextes, et je me rappelle l'étonnant duo de pères que faisaient Montbars et Daubray, se disputant le creur de la petite.

— Ne pleurez pas, mademoiselle, disait l'un.

— Si! au fait! Pleure si tu veux! clamait rageusement l'autre .

Ce que je me rappelle encore mieux, c'est la répétition générale qui avait lieu dans la journée. Quelle différence avec celles d'à présent! La scène seule éclairée, et, dans la salle complètement obscure, quatre personnes en tout : les deux auteurs, un des directeurs et le représentant de la Censure, qui était, ce jour-là, mon ami Bourdon.

Avec cela, un froid terrible, un hiver des plus rigoureux. Aux entr'actes, pendant que l'on changeait le décor, nous allions nous réchauffer dans le boyau qui était le foyer des artistes — le bureau d'omnibus, comme on fappelait. De la fenêtre, nous regardions tristement les jardins couverts d'une couche d'au moins vingt centimètres de

\eige, où grouillait un nombre infini de points ►irs : tous les corbeaux du département, qui ^aient fui les campagnes inhospitalières pour lercher un refuge à Paris !

Cela ne nous inspirait que peu d'idées riantes mr le soir ; pourtant, malgré ce temps si favoible aux ours, la pièce n'en fut pas un et réussit jaucoup.

Un dernier souvenir qui marque à quel point les habitudes ont changé depuis ces temps, qu'on dirait préhistoriques. Aujourd'hui, on ne se gêne pas pour mettre les gens à la scène en les nommant tout à trac et il n'y a guère de protestations- D'aucuns s'en montrent même ravis. Mais, à îette époque-là, pour prononcer sur un théâtre le ►m d'une personne vivante, il fallait une autoriition écrite de la personne même. Ainsi, dans le ïuis-clos, un acte joué en i883, nous avions lonné à Daubray un très long monologue — cent iquante lignes environ — où il racontait son Iblement lorsque s'étant introduit sous un cosle d'avocat à la correctionnelle, pour assister idûment à une affaire des plus croustillantes, il pétait vu désigner d'office par le président pour ïmplacer un défenseur pris de malaise. Il n'avait

qu'une idée, s'enfuir et se débarrasser au plus tôt, dans un couloir, de la robe fatale. Surpris à un moment par un huissier qui lui demande ce qu'il fait là, il lui répond qu'il apporte à M*' Carraby sa robe et sa toque. A la censure, on nous dit :

— Avez- vous l'autorisation écrite de M" Carraby?

— Non.

— Il nous la faut .

Vite une lettre au célèbre avocat, qui nous répond pour décliner l'honneur que nous voulions lui faire et nous prier de nous adresser à un autre de ses confrères, plus digne.

Nous aurions pu faire ainsi tout le tour du barreau, aussi prîmes-nous la résolution de porter notre choix sur un mort qui, lui, ne protesterait sûrement pas ^ le propre défenseur de Louis XVI.

Mais quel rire, lorsque Daubray débita, de la façon que vous pouvez vous imaginer :

— J'apporte à M*= Malesherbes sa robe et sa toque. — M^ Malesherbes, mais il n'est pas au Palais. — Ah! Où est-il donc? — En province. — C'est bien ! J'y vais. . .

Jamais le nom de Carraby ne nous aurait valu un pareil efïet. Ce qui prouve bien que la censure avait du bon.

4 septembre 1912.

Jeanne Samary.

me soirée d'estudiantina. — Gracieuse apparition. — Le rire des Brohan. — Une soubrette incomparable. — Dorine et Toinon, mère de famille. — Du Cœur- Volant à Trouville. — La saison fatale. — Un tapissi|er qui connaît ses classiques. — Jeanne Samary et les raseurs. — La bonbonnière préservatrice. — Le tueur de mouches obstiné.

Voilà vingt-deux ans déjà qu'elle est morte, le

septembre 1890. Et, malg^rc le temps écoulé,

"e la retrouve dans mon souvenir telle que je

l'ai vue un soir, pour la première fois, sans me

douter qu'elle me deviendrait par la suite une

amie aussi précieuse et aussi chère.

Ce soir-là, Edmond Tarbé, le directeur du Gaulois, recevait chez lui le Tout-Paris d'alors,

auquel il voulait faire les honneurs d'une estiidiantina nouvellement débarquée. Ces jeunes Espagnols, avec leur costume, le grand manteau et le chapeau agrémenté de la cuiller traditionnelle, avaient un vrai succès de curiosité. 'On se les arrachait et ils devaient môme servir de clou à plus d'une revue. Il en est revenu d'autres depuis, mais le charme était épuisé et passé Tengouement de la nouveauté. Toujours est-il qu'en cette année 1875, ils étaient dans le plein de la vogue et que l'annonce de ce « numéro » à sensation avait attiré [une nombreuse foule d'invités dans le bel hôtel de la rue de Boulogne, que l'on n'avait pas [encore débaptisée au profit de l'architecte Ballu.

Du rez-de-chaussée au premier étage, on ne rencontrait que journalistes, auteurs et célébrités mondaines de toutes sortes, pendant que les étudiants, s'évertuant à « plumer la dinde », emplissaient les salons de leurs copias et entassaient jo^as sur segiiidillas et sur malagiieflas.

Un moment, pour me reposer du .bruit et delà cohue, j'eus l'idée d'aller me réfugier dans la bibliothèque, qui se trouvait en aile sur la cour. Bien m'en prit : au milieu de la vaste salle le long de laquelle couraient les rayons chargés de livres, se tenait, pérorant et riant, entourée d'un cercle assez restreint, mais choisi, une jeune fille toute

îsplendissante, qui semblait la vie, la lumière la gaieté elles-mêmes.

C'était Jeanne Samary, la petite-fille de Su-

mne Brohan, la nièce d'Augustine et de Made-

Hne, qui 'venait de remporter son premier prix

Conservatoire et de débuter, avec un succès

éclatant, dans la Dorine du Tartuffe, à la

)médie-Française. Quelques invités, qui l'afaient reconnue, l'avaient saisie au passage pour la mettre à contribution. Avec sa bonne grâce coutumière, elle avait consenti à s'exécuter, et les tirades succédaient aux monologues, le tout entremêlé de joyeuses saillies et de fusées' de rire — ce rire des Brohan, qu'elle tenait de famille et qui semble bien perdu pour toujours !

Ce l'ut, du reste, une des rares fois que l'on put l'entendre en dehors de la scène, car plus tard, elle s'était lait une règle absolue de décliner toutes les propositions et toutes les demandes auxquelles certains artistes ne sont que trop portés à céder.

Pendant plus d'une heure, nous avions été tenus dans l'enchantement, et, quand elle fut partie, malgré le cliquetis des castagnettes et le grincement des guitares qui continuaient à faire rage, il me semblait que la soirée venait de perdre le plus clair de son animation.

Ce que fut sa carrière, il est inutile de le rappeler. Petite pluie, la Femme de Socrate. Ch/imiUdc^ la Souris, Monsieur Scapin, la Duchessi Martin et surtout la Suzanne de Villiers du Monde où Von s'ennuie et Antoinette de V Étincelle — oh! le récit de la scène avec le notaire, tout en cassant des noisettes! — autant de rôles, autant de succès pour son talent souple et varié, qui savait si bien allier, quand il le voulait, au comique le plus franc toute la grâce et toute la tendresse.

Mais cette artiste si vibrante et si moderne était en même temps un des piliers du répertoire, pile y apportait la fantaisie la plus personnelle et la plus éblouissante, unie aux plus pures traditions classiques et à une maîtrise incomparable. En quoi je ne pense pas qu'elle soit de sitôt remplacée. J'ai parlé delaDorine, qu'elle avait aboidée avec jtout l'aplomb et la crânerie de sa jeunesse et où elle avait enlevé de haute lutte son public. Avec quelle autorité elle s'imposa ensuite dans les Précieuses, le Malade ima/rinaire, les Fourberies de Scopin, Amphitrj'on, les Femmes savantes et le Bourgeois gentilhomme! Quelle joie que la grande scène du Dépit amoureux avec elle et Coquelin ! Et les tirades en patois gascon

EANNE SAMARY 167

de Lucette dans Monsieur de Pourceau^nac! On n'en pouvait saisir un traître mot, mais tout cela était lancé avec une telle volubilité et des sonorités si amusantes, que la salle entière en était soulevée. C'était la soubrette rêvée de Molière, dans toute sa verdeur saine et gauloise.

Cette santé morale et cette franchise qui lui attiraient toutes les sympathies sur la scène, elle les possédait également dans la vie privée . Honnête femme avant tout, mais sans pose ni bégueule rie, aussi simple de cœur que sa personne était rayonnante, c'était bien le camarade le plus sûr et le meilleur que Ton put trouver. Mariée dès ses premières années de théâtre avec un excellent et charmant homme, Paul Lagarde, le frère du peintre, elle avait deux toutes petites filles, dont l'une est aujourd'hui M™<* Broussan et l'autre M™' Moncharmont. Ses deux bébés étaient toute son adoration et, bien souvent, le soir, pendant un entr'acte, Toinette, Madelon ou Nicole, jetant un manteau sur son costume et la tête enveloppée d'une mantille, s'échappait du théâtre pour courir chez elle, rue de Rivoli, s'assurer que les chères petites s'étaient bien endormies et qu'il ne leur était rien arrivé .

168 SLR LE PLATEAU

Bien mieux, s'étant, un beau jour, convaincue que l'air de la mer leur serait plus favorable que celui de la campagne, elle avait renoncé à sa jolie maison du « Cœur-Volant », à Marly, où elle aimait tant à passer les étés, pour les emmener à Trouville, et Ton aurait difficilement deviné la brillante comédienne dans la maman attentive qui se faisait petite pour surveiller et partager leurs él)ats sur le sable.

Ce fut là que je la retrouvai et que j'eus l'occasion de la connaître tout à fait intimement. Jv étais venu, de mon côté, avec ma famille, et les enfants ont vite fait de vous rapprocher. Au bout de peu de temps, les deux mères étaient devenues inséparables et les relations commencées sous . les parasols de la plage devaient se continuer encore plus étroites à Paris. Nous ne laissions jamais passer une semaine sans nous voir au moins quatre ou cinq fois, ou chez elle, ou chez moi, ou bien au théâtre, lorsqu'elle jouait. Puis, '• juillet arrivant, on retournait à Trouville, qui v devait lui être fatal ! f

C'est, en effet, à Trouville qu'elle devait contracter le mal qui nous l'a prise. Rappelée un jour par son service à Paris, où elle était affich<

dans le Monde où Ion s ennuie, elle était partie ne se sentant pas très bien disposée, mais sans y prêter trop d'attention. Au retour, elle fut oblii^ée de s'aliter et un praticien du pays se mit à la traiter pour un simple eml^arras gastrique.

Comme aucun mieux ne se manifestait, on commença à s'inquiéter et l'on fit appel à son médecin ordinaire, le docteur Moisard, qui s'empressa d'accourir. Je le vois encore^ à peine descendu du train, arrivant dans la chambre de la malade et lui disant, après un rapide examen : '

— Ce n'est rien, chère amie! Dans quelques jours vous serez sur pied.

Cela, d'un tel ton et avec une assurance si tranquille, que nous y fûmes tous pris. Mais, au bout d'un instant, il m'entraînait dans la pièce voisine et, la figure absolument changée :

— C'est une fièvre typhoïde des plus sévères l Il n'y a pas un moment à perdre pour la ramener à Paris.

Une heure après, revêtue d'une robe de chambre et roulée dans des couvertures, on l'installait dans un landau pour la conduire de la rue de la Cavée i la gare. Nous restions, nous, pour ne revenir [ue le soir, après avoir bouclé tout dans la maison 3t en ramenant les deux petites, que nous devions ^^arder jusqu'à la guérison de leur mère.

J'avais voulu l'accompagner jusqu'au quai du

départ et, en marchant derrière cette voiture, qui allait au pas pour éviter toute secousse, j'eus comme Tirapression que je suivais déjà son convoi. Quanvi elle fut dans le compartiment avec son mari et son médecin, elle me tendit la main en souriant :

— Au revoir. A bientôt !

Je ne devais plus la revoir que morte !

Pourtant, tout d'abord, quand elle s'était retrouvée chez elle, son lit dressé dans le grand et clair salon d'où la vue s'étendait si loin par-dessus les Tuileries et jusqu'au delà du Trocadéro, elle avait paru devoir aller mieux. Le docteur Potain, appelé enconsultation, avait même déclaré que, si d'ici deux ou trois jours, il ne se produisait pas de complications, on [jourrait espérer. Et nous espérions tous : dans la nuit, une hémorragie l'emportait.

Jamais je n'ai vu foule aussi nombreuse et aussi recueillie que celle qui se pressait à Saint- Roch et tout autour de l'église, le jour de son enterrement et, sur tout le passage, ji^squ'au cimetière de Passy, où elle allait reposer. Pas plus nombreuse cependant que celle qui avait envahi la Trinité quand elle s'v était mariée, mais combien différente! C'est que, ce jour-là, ce n'était plus fête et que Paris était en deuil de sa gaieté !

Mais j'ai hâte de laisser ces images trop tristes pour revenir encore aux jours heureux où nous avons pu jouir de cette amie si rare.

De la place du Palais-Royal aux Tuileries où , elle circulait toujours à pied, elle était connue et populaire. Très myope, elle osait à peine traverser une rue toute seule, par crainte des voitures — que serait-ce aujourd'hui, avec messieurs les chauffeurs? Dans ces cas-là, elle n'hésitait jamais à réclamer l'aide d'un agent ou, à défaut, celle du premier passant dont la mine lui inspirait confiance. Une fois quil commençait à faire sombre, elle s'adresse à un jeune apprenti tapissier qui, tout fier de l'honneur, arrondit son bras le plus galamment du monde et comme, le passage franchi, elle voulait le remercier :

— Oh ! madame Samary ! Gela n'en vaut pas la peine ! répond le garçon.

Et ilajoute, avec noblesse et conviction :

— Du temps de Molière, les tapissiers portaient l'épée !

Elle en riait encore le soir, en nous le contant.

A Trouville, il lui arrivait, surtout pendant la

grande semaine, d'être accrochée par quelque importun, qui ne la quittait que très difficilement. Très accueillante, elle n'avait souvent pas la force de s'en débarrasser et c'était moi qui avai^ mission, quand je sentais que cela allait tourner, comme on dit, à la barbe, de venir la délivrer, sous un prétexte quelconque. Et je m'en acquittais de mon mieux. Pourtant, un matin que nous faisions les cent pas sur les planclies, je la vois abordée par un personnage qu'elle accueille de la façon la plus joyeuse et la plusexpansive. Devant cet enthousiasme, je me retire discrètement. Une bonne demi-heure après, elle revient à moi toute grondeuse :

— Eh bien! Vous n'êtes pas futé de m'avoir laissée si longtemps aux mains de ce raseur.

— Un raseur! Mais vous aviez l'air d'en être si ravie !

— Comédie, mon cher!

— Vous la jouez trop bien! C'est votre faute.

— Que voulez-vous? Il faut bien être aimable avec les gens !

Ce qu'elle redoutait encore plus que les raseurs, c'était ceux qui venaient lui parler presque dans le

nez avec un souflle qui n'était pas celui de la rose. Contre ceux-là, elle était armée d'une petite boîte en or contenant des bonbons parfumés ou du cachou. Dès les premiers mots, elle l'ouvrait, faisait semblant d'y puiser pour elle-même et la tendait à son interlocuteur :

— Gomme cela, disait-elle, j e n'ai rien à craindre . Ça me réussit toujours.

Il y en eut un, pourtant, avec lequel elle n'eut pas de succès. C'était un fort brave homme, un digue fonctionnaire, assez bavard^ tout à fait incapable de faire volontairement du mal à une mouche, mais ne manquant pas de la tuer à distance. Quand elle lui offrit la bonbonnière préservatrice, il la repoussa d'un geste doux :

— Merci! Je ne mange jamais de sucreries. Ça donne mauvaise haleine ! . . .

Hélas ! Que tout cela est loin !

20 scplembi*e 1912.

XY

La Camargo.

Deux pièces oubliées des directeurs. — Le brigand et la danseuse. — Le cabaret de Raraponneau. — L'Opéra sous la Régence. — (irévin dessinant des costumes sans crayon. — Une belle distribution. — Refrains populaires. — Le perroquet de Zulma Bouffar. — Un nouveau Ver-vert laissé pour compte. — La soupe aux ciioux à la mode. — Un artiste qui dîne gratis.

De toutes les opérettes que j'ai fait représenter en collaboration avec Charles Lecocq, et qui sont devenues plus que centenaires, il n'en est guère que deux, la Marjolaine et la Camargo qui n'aient pas reparu sur une affiche parisienne depuis un certain nombre d'années. Tandis que Giroflé-Girojla, la Petite Mariée et le Jour et la Xiiit, n'ont jamais cessé d'être au répertoire courant, les deux autres ont été à peu près négli-

gées, sans qu'il y ail à cela une raison bien appréciable, car elles avaient eu, à l'origine, le même succès, et, tant que dura la direction Koning à la Renaissance, on en avait donné des reprises fructueuses. Mais les directeurs changent et ils oublient — ou ils ignorent. Pourtant, en ce qui concerne la Camargo^ je ne doute pasjquil ne s'en trouve quelque jour un plus avisé qui se souviendra, à son grand profit, d'une des partitions les plus gaies et les plus charmantes du compositeur de la Fille de Madame Anfrot, qu'il tient lui-même en grande estime, dont tous les motifs si pimpants ont été un moment populaires et ne tarderaient pas à le redevenir.

Nous avions eu l'idée de la pièce en lisant, je ne sais plus où, une anecdote qui contait que la célèbre danseuse ayant été capturée par les hommes de Mandrin, sur la routes de Lyon, où elle allait en représentations — déjà les tournées! — le bandit s'était empressé de lui rendre la liberté en n'exigeant galamment pour rançon que la faveur de lui voir danser un de ses pas. L'aventure était d'une authenticité assez douteuse, mais que nous importait ? Il suffisait qu'elle fût vraisemblable et elle nous paraissait à souhait pour ne opérette. Nous en parlâmes à Koning, qui fût tout de suite séduit :

— Justement, nous dit-il, j'ai chez moi une

LA CAMAIIGO 177

ancienne estampe qui représente le cabaret de Ramponneau à la Gourtille et je rêvais de la mettre à la scène. Tâchez de me trouver un troisième acte qui se passe chez Ramponneau.

Ainsi fut fait — et très heureusement, car le décorateur Gornil nous en donna une reproduction fort ingénieuse, et du plus grand ellet. Rien n'y était oublié, ni la grande porte d'entrée avec son enseigne : « An Tambour royal — Ramponneaiix », ni la grande cheminée où rôtissaient viandes et volailles, ni l'enfilade des salles aux murs couverts d'inscriptions et de naïfs graffiti demeurés célèbres iGalliiH cantate, Bachns (sic), Prêt à boire, Sitio, La Camargot, Mon Oye fait tout, etc.

Pour les deux premiers actes, les lieux de scène s'imposaient d'eux-mêmes : d'abord le foyer de la danse tel qu'il devait être à l'Opéra, situé alors à l'angle de la rue de Valois actuelle et de la rue Saint-Honoré, et dont on retrouve quelques vestiges dans un immeuble occupé par un restaurant. Ensuite, un vieux château isolé, servant de repaire à Mandrin et à sa bande. Il n'y avait plus qu'à se mettre à écrire, mais nous avions le temps

devant nous : le Petit Duc, qui tenait l'affiche depuis le mois de janvier 1878, devait, TExposition aidant, s'y maintenir pendant de longs mois encore, et la Camar^fO ne vit son toui* arriver que dans les derniers jours de novembre.

Les costumes étaient, naturellement, dessinés par Grévin. Pour le premier acte, il nous avait fait une reconstitution exquise d'un ballet mythologique auxviii" siècle; il y eut un mouvement dans la salle quand le rideau se leva sur les groupes de danseuses terminant leur répétition et auxquelles venait se mêler le chœui* des abonnés. Par exemple, lorsque je lui avais réclamé plusieurs fois les dessins pour les brigands. Je n'avais jamais pu en obtenir que cette réponse :

— Attendez! vous les verrez plus tard.

Le vrai est qu'il n'y en avait pas et qu'il n'y en eut jamais. A la première répétition en costumes il se borna à faire descendre du magasin tout ce qui s'y trouvait, et, prenant homme par homme, il se mit à aflubler chacun à sa façon et un peu au hasard : l'un, moitié al)bé, moitié soldat ou paysan ; l'autre, domestique et seigneur, ou bien mi-partie Louis XIII, mi-partie Louis XV; celuici, qui était grand, avec une défroque trop petite tandis que celui-là se perdait dans des vêtements trop larges, bref, un ensemble des plus

pittoresques et que, disait-il, il n'aurait pas trouvé aussi bien le crayon à la main.

Quant à la distribution, du rôle le plus important au plus infime, elle était de premier ordre. Et il n'y avait pas moins de trente-deux personnages — ce qui, d'ailleurs, a peut-être contribué à rendre l'ouvrage difficile à monter sur certains théâtres. Tout d'abord, le beau baryton Vauthier, tout fier d'incarner un Mandrin à panache, en même temps bandit et gentilhomme, puis Berthelier, un lieutenant de police épique, chantant avec toute la verve qu'on lui connaissait, les couplets « de l'œil » :

Je mets tout mon orgueil Dans mou œil !

OU bien racontant, au 3" acte, sa présentation au roi :

Il s'est pâmé, Louis le Bien-Aimé !

L'excellente Desclauzas, qui vient de mourir dernièrement, et dont le nom restera comme type d'un emploi dans les tableaux de troupe en province, jouait une créole qui s'imaginait avoir été mise à mal par Mandrin pendant un évanouissement. Il fallait l'entendre à son entrée s'annoncer elle-même : a Dona Juana de Rio-Négro, de

Saint-Domingue.... Antilles! » Ce mol : Antilles était, dans sa l)ouche, du plus haut comique. Il fallait surtout entendre à la fin son : « Ah! » désappointé, quand elle apprenait que l'attentat dont elle s'était crue victime n'était qu'un rêve.

Mily Meyer, qui venait de débuter si brillamment dans la petite duchesse de Partlienay, faisait sa seconde apparition dans le rôle d'une in- 2;énue drôlement délurée, qui n'hésitait pas à venir chercher son fiancé jusque dans les coulisses de l'Opéra. La façon dont elle se dressait, comme un petit coq rageur, pour dire son fait à l'étoile de la danse, était vraiment des plus amusantes.

Parmi les a petites femmes », il y en avait deux , alors en vogue, Piccolo et Léa d'Asco, jolies à croquer dans le couple de brigands travestis chantant au second acte la ronde à succès :

Ils sont trente ou quarante Dans la bande à Mandrin!

Enfin, la Gamargo, c'était Zulma Bouffîar, une des interprètes favorites d'Oft'enbach qui, l'ayant découverte à Liège, lui avait fait créer, à Ems d'abord, et ensuite aux Bouffes, Lltschen et Britzchen, où sa réputation avait commencé. Puis étaient venues, les Géorgiennes, la gantière et la veuve du colonel de la Vie Parisienne, le Château

à Toto, Geneviève de Brahant, Fragoletto, des Brigands, Robin Luron, dnBoi Carotte^ le prince Caprice, du Vojytge dans la lune^ rôles qu'elle avait tous marqués de son talent si personnel. Sa voix agile n'avait pas sa pareille pour se jouer de toutes les difficultés des morceaux les plus syllabiques. Avec une artiste de cette trempe, nous pouvions être tranquilles. Ses couplets d'entrée se fredonnaient déjà à la sortie du premier acte et, au second, elle dut chanter trois fois ceux de la danseuse aux l)rigands qui viennent de l'enlever :

Je suis danseuse à l'Opéra :

Il ne faut donc pas vous attendre

A trouver grand'chose à me prendre!

qu'elle disait avec tant d'esprit et de malice. Puis, venait le rondeau du ballet, qu'elle mimait et dansait devant Mandrin avec un brio qu'aurait pu envier une professionnelle. Enfin, au 3^ acte, dégii,isée en vielleuse, elle lançait si crânement sa chanson savoyarde :

Eh! youpî Eh ! youp ! Javotte, Fais sauter ta marmotte !

que, malgré l'heure tardive, on ne se lassait pas de la lui redemander.

Mais je ne puis écrire le nom de Zulma Boufïar sans dire, en passant, un mot de son perroquet, qui a survécu à sa maîtresse et qui nous survivra probablement à tous, donnant ainsi un témoignage authentique et précieux de la longévité proverbiale de ces oiseaux.

Donc, Zulma avait depuis longtemps un perroquet, qui parlait et chantait à merveille et auquel elle s'était plu à composer un réj)crtoire aussi varié que choisi. Avant la mise à l'étude de notn pièce, comme elle devait faire une absence assez longue, elle eut la malheureuse idée de le mettre en pension chez Lecocq.

Celui-ci, par taquinerie, en profita pour apprendre à ce nouveau Ver-vert certaines expressions dignes d'un corps de garde, si Ijien qu'à son retour, l'actrice ne voulut plus chez elle d'un vola, tile aussi mal embecqué. C'était tout ce qu'attendait le malin compositeur.

Du reste, Jacquot ne tarda pas à oublier les vilaines choses qu'on lui avait enseignées et à reprendre le ton de la bonne compagnie. Maintenant, il ne parle plus guère, mais il a toujours bonne patte et bon œil et, au moment des repas, il ne manque pas de réclamer sa part, quand il

aperçoit sur la table quelque chose à sa convenance, un gâteau ou un grain de raisin, ou surtout un os de volaille, qu'il dép^uste gravement, avec des grognements de satisfaction. Très attaché à son patron, il réserve' néanmoins ses meilleures amitiés pour son valet de chambre, Louis, avec lequel il s'entend le mieux du monde.

Comme il avait au moins une vingtaine d'années lorsque je l'ai connu, j'en conclus qu'il doit avoir atteint, s'il ne l'a dépassé, l'âge déjà respectable de cinquante-cinq ans — pardon! de onze lustres, car il convient de compter par lustres, puisqu'il s'agit d'un perroquet de théâtre.

Encore un souvenir — celui-ci gastronomique : Au troisième acte, la Gamargo, ses amis et amies, faisaient la partie de venir chez Ramponneau, manger une soupe aux choux. Koning tenant à ce que tout fût irréprochal)le dans la mise en scène, c'était une vraie soupe aux choux que l'on apportait toute fumante sur la table et qui était fournie par le limonadier du théâtre. Celui-ci avait tout intérêt à l'entourer de soins, car le parfum qui se répandait jusque dans la salle faisait venir l'eau à la bouche de plus d'un

spectateur et il était de mode, à la fin du spectacle, d'aller au petit café de la rue de Bondy déj^^uster « la soupe aux choux à la Camargo. »

Mais ce n'était pas seulement dans le public qu'elle avait des amateurs. Parmi les artistes chargés des rôles accessoires, il en était un, un pauvre diable qui n'avait pas toujours de quoi manger — peut-être aussi parce qu'il avait trop souvent de quoi boire. Pour lui, cette scène fut une bonne fortune envoyée par la Providence. Il l'attendait avec impatience et, pendant cent vingt soirées de suite, il se vit ainsi assuré de ne point s'en aller se coucher le ventre creux.

Il y avait plus d'un an qu'il avait quitté le théâtre quand on annonça la première reprise et nous le vîmes revenir demander sa place au festin, comme un droit acquis ; nous lui avions même promis en riant de faire à son intention un. Enfant prodigue à la lin duquel on mangerait 1#| veau gras. Et il s'en réjouissait d'avance. Hélas J Quand on rejouera la pièce, il ne sera plus là pour

Vivre de bonne soupe !

13 octobre 1912.

William Busnach.

raiidevillislG et amateur de bibelots. — Une direction mouvementée. — La lin d'une journée d'échéance. — Louis XVI en acajou. — William Busnach et la conquête de l'Algérie. — Une ménagerie en chambre, — Sur une échelle, — Volapuk-Revue. — Le chanteur Paulus. — Comme Talma et Napoléon, — Une dédicace lapidaire. — Ali-liaba à Bruxelles. — La grève et l'orateur improvisé. — Franc-Chignon et V OE II f Rouge. — Une panique évitée. — Triste lin. — Une devise guerrière. — Quatrain gaulois.

Biisnach, lorsque je Lai connu, occuj)ait au cinquième étage d'une des premières maisons de la Chaussée d'Antin — au numéro i4, si je ne me trompe — un petit appartement assez coquet, tout encombré déjà de vieux bahuts et de menus bibelots achetés au hasard et sans grand discer-

nement, mais avec une conviction qui suffisait à son bonheur.

Vaudevilliste infatigable et faiseur de revues des plus féconds, il avait eu sa première pièce, les Virtuoses du pavé, jouée en 18O4, au x^etit théâtre des Folies-Marigny, sous la direction de Tacteur Montrouge. Puis avaient suivi, aux Bouffes, C'est pour ce soir! et les Petits du pre- Jïiicr, et, aux Folies-Dramatiques, les Gammes d'Oscar, qui avaient beaucoup réussi et l'avainit mis en évidence; mais son principal titre de gloire était une revue,' /^h... qui s'avance, dont le succès s'était prolongé au delà de trois cents repr^ sentations.

A ce moment, il s'était assez malencontreusement avisé d'avoir un théâtre à lui et s'était associé avec Sari pour ouvrir cette salle souterraine de l'Athénée, dont j'ai conté l'histoire. Les commencements avaient été durs et l'insuccès de la pièce d'inauguration, Malhoroug-h s'en ça-t-en guei^re, avait failli faire sombrer du coup les dcTix directeurs, plus riches d'espoir que d'argent comptant. J'entends encore Sari, après une journée de fin de mois passée à ne pas payer les créanciers qui assiégeaient la caisse, s'écrier en^ frappant sur l'épaule de son associé effondré : 1

— Hein? C'est beau, la lutte! ]

Par bonheur, V Amour et son carquois et sur-

tout Fleur de thé n'avaient pas tardé à rétablir les aflaires, et, pendant deux ans, Busnacli put jouer au directeur sans trop de dommage. Tout jeune débutant, j'étais allé lui porter le livret d'un Petit Poucet auquel il avait fait bon accueil, et c'est de là que datent des relations qui devaient aboutir plus tard à une collaboration assez suivie, dont il me reste même deux ou trois scénarios destinés à ne jamais voir le jour.

^■11 avait, à cette époque, trente-quatre ou trente- PlPnq ans et c'était un être jovial, toujours en mouvement, à tu et à toi avec tout Paris. Un peu bedonnant, le teint animé, il avait un nez qui lui donnait quelque chose de vai^^uement bourbonien ; aussi l'actrice boutïe Lasseny, qui ne manquait ni de bagout ni d'esprit gavroche, disait-elle drôlement de lui :

— C'est un Louis XVI en acajou!

Le nom de Busnach — qui s'en doute aujourd'hui ? — se trouve n^êlé assez directement à la conquête de l'Algérie. C'est, en effet, à cause de

son grand-père que la guerre fut déclarée. Ce grand-père, Michel Busnach, avai.t fondé à Alger, avec un nommé Bacri, une maison de banque et de commerce et se trouvait créancier du gouvernement français pour d'importantes fournitures, faites de 1793 à 1798 et dont le compte, resté en souffrance, avait fini par être arrêté à la somme de sept millions. Arrêté, seulement, car en 182T, aucun paiement n'avait encore été obtenu, et le dey, qui se trouvait pour une forte part intéressé dans l'affaire, se montrait fort irrité de tous ces retards. D'où le mouvement de vivacité, le fameux coup d'éventail à la suite duquel l'expédition fut décidée. En me racontant cela, Busnach ajoutait avec un soupir :

— Si on voulait seulement me payer les intérêts arriérés, je renoncerais bien volontiers au capital.

On peut le croire sans peine.

Après la fin de sa direction, je l'avais à ] près perdu de vue pendant plusieurs années. Dè^ loin en loin, je le rencontrais dans un théâtre ou sur le boulevard, nous échangions quelques paroles, puis il repartait, toujours pressé et s'occu-

AVILLIAM BUSNACH 189

pant de mille affaires à la fois. 11 était, d'ailleurs, dans tout le coup de feu de ses adaptations à la scène des romans de Zola, V Assommoir, Nana, Pot-Bouille, Gcnninal, le Ventre de Paris, sans compter les revues, les à-propos et les vaudevilles qu'il ne cessait de produire avec une activité dévorante. Moi, de mon côté, je travaillais uniquement avec mon ami Eugène Leterrier et me trouvais, par suite, éloigné de toute combinaison étrangère.

Quelques mbis après que cette fidèle collaboration eût été prématurément rompue par la mort, je recevais de Busnacli un mot me priant de venir causer avec lui, dans cet appartement du boulevard Glichy qu'il habita jusqu'au dernier jour, entouré d'une véritable ménagerie de chiens, d'oiseaux et de perroquets. Cesanimaux mettaient tout au pillage, rongeaient les pieds des meubles — parfois aussi ceux des visiteurs — et avaient tellement déchiqueté les boiseries sous l'œil indulgent de leur maître, qu'il ne songeait pas sans effroi au jour où il lui faudrait rendre compte de tous ces dégâts au propriétaire. Ce jour-là, il ne l'a pas vu venir.

En arrivant, je le trouvai dans le grand salon, encore plus encombré qu'autrefois, dont il avait fait son bureau. En bras de chemise et en pantalon de flanelle, il était juché sur un haut marche-

pied, s'évertuant à planter un gros clou, pour accrocher un tableau à la place d'un autre : c'était chez lui une manie de modifier à tout instant la disposition des choses. Il appelait cela a changer le décor «.Toujours clouant, suant et tapant, il m'expliqua pourquoi il m'avait écrit :

— Mon cher, Blandin me demande pour cet hiver la revue des Menus-Plaisirs, mais je suis tellement pris que je ne pourrais m'en charger tout seul. Voulez-vous en être ?

J'en fus donc. Gela se passait vers le milieu de juin et la revue n'était que pour la seconde quinzaine de décembre, mais il n'en fallait pas moins s'y mettre immédiatement, car il y avait tout un travail préparatoire, consistant à choisir les événements qui seraient encore d'actualité quelques mois plus tard, à noter au fur et à mesure ceux qui pouvaient fournir une scène ou un couplet, à chercher au café-concert les airs les plus nouveaux , et, enfin, à établir un scénario assez élastique pour se modifier suivant les besoins. Toutes choses qui exigeaient par semaine au moins deux ou trois rendez-vous, que les vacances même ne pouvaient interrompre tout à fait. A ce point que Busnach, qui n'admettait en général d autre déplacement que celui de Monte-Carlo — à cause de la roulette — prit sur lui de venir me rejoindre au mois

d'août, àTrouville, pour établir le plan définitif des diflérents tableaux.

Restait le titre : toute revue qui se respecte bit rappeler par son titre le lait le plus saillant, locution à la mode ou la scie de l'année. On ne triait à ce moment-là que du volapuk, aujour- 'hui détrôné par l'espéranto. Volapuk-reçue se »ouvait donc tout indiqué.

[ Après le titre, le compère était une autre chose iportante ; Blandin, qui selon la formule, <( ne îculait devant aucun sacrifice », avait eu l'idée ^rengager le chanteur populaire Paulus, ce qui me procura l'occasion de voir de près l'homme à qui nous deYions Derrière V Omnibus, la Chaussée Clignancourt, lirais, rue du Paon, et, surtout, l'inoubliable En revenant de la revue.

Il était d'une vanité à la fois simple et grandiose, le chanteur populaire. A une des premières répétitions, je lavais appelé « monsieur Paulus ». Il m'arrêta d'un geste impérial :

— Je vous en [)rie, mon cher^ auteur, pas de « monsieur » avec moi. Ça me désobligerait. Il me semble que je suis assez célèbre pour qu'on dise Paulus tout court, comme on disait Talma ou Napoléon î

Je retrouve une photographie de lui avec cette dédicace lapidaire : « A l'auteur Vanloo, le chanteur Vulgo ». Certes, ce n'est pas lui qui aurait trouvé exagérée l'idée qu'avaient eue quelquesuns de ses camarades de lui élever une statue sur une des places de Paris : après tout, Napoléon y a bien une colonne !

Excellent homme, au demeurant, et qui apportait à l'étude de son rôle beaucoup de bon vouloir et de belle humeur.

Tout en nous occupant de la revue, nous avions entrepris un livret d'opéra-bouffe à grand spectacle, en sept ou huit tableaux, avec ballets, Ali-Baba, dont Lecocq écrivait la musique et que nous destinions à la Gaîté. Mais, quand la pièce fut terminée et que nous en parlâmes à Debruyère, il ne voulut rien savoir. Il ne jurait alors que par Audran et Planquette et, de plus, il avait, je crois bien, une vieille dent contre Busnach, à la suite d'une boutade un peu cuisante, qui datail^ déjà de loin, mais qu'il n'avait pas digérée.

Le théâtre de l'Alhambra de Bruxelles, vacant depuis longtemps, venait justement de passer aux mains d'un directeur entreprenant, Oppen-

WILLIAM BUSNAGH 193

heim, le mari delà chanteuse d'opérette Howey, qui avait eu son heure de célébrité au Palais- Royal et aux Variétés. Oppenheim nous proposait de nous monter immédiatement avec tout le luxe nécessaire, et Ali-Baba, comme tant de succès devenus plus tard parisiens, dut se contenter de faire sa première apparition dans la capitale de la Belgique. Les principaux rôles avaient été donnés à M"^* Simon-Girard et Duparc. Du côté des hommes, Simon-Max, Mesmaeker, Ghalmin, Larbaudière et le baryton Dechesne, sans comp-

Ier que les danses étaient réglées par Mariquita . le façon que, si la Gaîté n'avait pas voulu de tous à Paris, nous avions, nous, fait venir la pîté à Bruxelles.

i La première représentation fut triomphale, pis, à la seconde, les choses faillirent tourner mal. Suivant l'usage, nous avions signé un bon (le gratification pour les machinistes et les petits employés du théâtre. D'ordinaire, la répartition se fait le plus simplement du monde et sans la moindre difficulté. Cette fois, il arriva que les choristes hommes se mirent dans la tête qu'ils auraient dû être compris dans le partage et s'entendirent pour refuser de paraître en scène. C'était la grève, et ils comptaient bien rendre la représentation impossible. Mais comment faire évacuer sans désordre et sans protestations une

salle archi-bondée? Oppenheim résolut de jouer quand même. On fit habiller à la hâte et tant l)ien que mal tout ce qu'on avait sous la main de comparses et de gens de bonne volonté, pendant que, de la coulisse, tous les artistes qui n'étaient pas de la pièce, voire même des machinistes mélomanes — tout le monde Test plus ou moins, dans ce pays — chantaient la musique, qui était heureusement, au cours des répétitions, entrée dans toutes les oreilles. Le chef d'orchestre luimême, (le son pupitre, faisait sa partie dans les ensembles, et le spectacle put ainsi arriver à sa fin sans quo le désarroi fût par trop lamentable.

D'ailleurs, le public, mis au courant pendant un entr'acte, s'y prêtait de la meilleure grâce. Pendant ce temps, les choristes sétaient réunis dans quelques cafés derrière le théâtre, assez déconfits de l'insuccès de leur conjuration. Un speech bon enfant de Busnach acheva de les ramener à la raison :

— Voyons, mes enfants, leur dit-il, cette gratification est pour des machinistes et des employés. Vous êtes, vous, des artistes : où prenez -vou§ qu'on donne un pourboire à des artistes?

Ces simples mots, qui les flattaient dans leur m amour-propre, firent merveille et, dès le lendemain, ils étaient tous à leur poste. Busnach avait

WILLIAM BUSNACn 195

prouvé, au moins une fois, qu'il aurait su « parler au peuple ».

Ali-Baba se joua cent vingt-deux fois de suite uvec les recettes les plus brillantes et, quelque temps après, les Galeries Saint-Hubert en firent une reprise qui donna encore dans les quatrevingts représentations. Depuis, il n'a cessé de se maintenir au répertoire des théâtres importants de province. Il n'y a que Paris qui continue à l'ignorer, mais il semble bien en avoir pris son parti — tout comme moi.

^BJe glisserai sur une parodie de Francillon im- ^Jto visée en quelques jours pour un spectacle coupé du Palais-Hoyal et dont le titre était : « Franc GhignoUy parodie en trois nattes ». Je me souviens seulement que Daubray, Calvin et Alice Lavigne y étaient aussi amusants que possible.

Un peu plus tard, ce fut le tour d'une opérette aux Folies-Dramatiques, V Œuf Rouge, avec une partition fort réussie d'Audran. En tête de la distribution, Gobin, Guy on fils et Augustine Leriche formaient un trio comique incomparable; malheureusement, le baryton, sur lequel reposait

presque toute l'action, ne savait que se montrer assez bon chanteur dans un rôle qui aurait exigé surtout de la gaieté et de la fantaisie : le succès de la pièce en fut diminué.

Encore une seconde représentation qui se trouva troublée par un incident imprévu. Mais celui-là aurait pu avoir des conséquences graves : Il y avait une bonne demi-heure que l'on avait commencé le premier acte, lorsque la scène et la salle se trouvèrent peu à peu envahies par une fumée acre et épaisse. C'étaient tout simplement des chiffons servant au nettoyage et imprégnés d'huile, qui avaient bridé dans une courette derrière le théâtre. Le public, qui n'était pas encore remis de l'impression toute récente d'un incendie tragique, avait tôt fait de s'inquiéter. Déjà on commençait à s'agiter et Aurélien Scholl, i^lacé à l'orchestre, se leva pour demander des explications . Le directeur — qui était alors Henri Micheau — se présenta sur la scène et s'avança pour parler, mais son apparition, au lieu de rassurer les peureux, semblait accentuer le mouvement; on sentait qu'il y allait avoir une panique. Micheau eut une inspiration : au lieu d'essayer de prendre la parole, il saisit une chaise et s'assit, les bras croisés, devant le trou du souffleur, tanS dis que les artistes se rangeaient autour de lui dans une attitude des plus calmes . Il n'en fallut

>as davantage : tous les spectateurs reprirent »anquillement leur place pour attendre l'explicalon demandée. Après quoi la représentation con- [nua. Tout de même, ce pseudo-feu avait jeté un ♦oid et ils furent nombreux, ce soir-là, les gens li racontaient « qu'ils avaient déjà failli se rouver à l'Opéra- Comique ».

Tous ceux qui ont approché Busnacli se rapîUent ses façons de s'exprimer assez éloignées lu plus pur marivaudage. Il se plaisait à employer des mots encore plus gros que sa personne ^t s'était même fait graver, pour écrire à quelques imarades, un cachet où, en une lettre et lelques points, il évoquait le souvenir héroïque du général Cambronne. C'était surtout par affectation et pour se donner un genre — un mauvais — et je l'ai vu, en certaines circonstances, faire preuve de la politesse la plus raffinée. Pourtant, je dois reconnaître que cela le dérangeait quelque peu dans ses habitudes. Ce qui ne l'empêchait pas d'avoir beaucoup d'esprit et même, à l'occasion, du plus fin.

Ce bon et joyeux garçon était, dans ses derniers temps, devenu neurasthénique et avait peu à

peu fermé sa porte à tous les visiteurs. Aussi, le jour de son incinération au Père-Lachaise, nous ne nous trouvions que peu d'amis réunis autour du monument funéraire, pendant que s'en allait en fumée toute cette jovialité à jamais disparue.

Mais je garderai longtemps le souvenir des moments de travail et de camaraderie que nous avons passés ensemble, aussi bien que de ses saillies, parfois pimentées, mais toujours divertissantes, et, pour finir, je citerai quelques vers de lui que l'on trouvera peut-être un peu « shoking », mais, avec Busnach, il faut passer sur bien <les choses :

Ecrivant un jour à Lecocq pour le presser de terminer la partition d'une pièce de lui, Kosiki, il alléguait son grand besoin d'argent — le jeu lui en dévorait tellement! et terminait parce quatrain, où il se retrouve tout entier :

J'ai dû vendre à des juifs avides Mes objets d'art, mes bibelots, Et je n'ai plus que mes émaux :

Mais ce sont mes émaux... roïdesî

Espérons que cela lui a été pardonné là-haut î

xvir

A propos d'Emmanuel Chabrier.

rrente-quatre ans après. — Première entrevue avec Chabrier. — Une nature vibrante. — Le futur auteur de Givendoline au piano. — Orages et pâmoison. — L'Etoile aux Bouffes-Parisiens. — L'orchestre en émoi. — Une Education manquée. — Représentation au Cercle international. — Des auteurs fort occupés. — La pluie et le tonuerro. — Un fils dans le train.

Pour faire partie de son deuxième spectacle de musique, le très artiste directeur du théâtre des Arts, M. Jacques Rouché, a eu l'idée de reprendre une opérette oubliée d'Emmanuel Chabrier, Une Education manquée.

Quand je dis de reprendre, le terme n'est pas exact, car c'était bel et bien d'une véritable première qu'il s'agissait, la pièce n'ayant encore été donnée qu'une seule lois — et au piano —

dans une soirée privée d'un cercle parisien, le i*^'' mai 1870, il y aura bientôt trente-quatre ans. Attendre pendant trente-quatre ans une première représentation, cela peut passer pour un record et c'est une preuve de plus de la malechance qui a toujours poursuivi le remarquable auteur de Gwendoline, et qui n'a cessé que lorsqu'il était déjà trop tard. S'il avait pu se produire à temps et aussi facilement qu'il l'aurait voulu, qui sait ce qu'il nous aurait laissé d'œuvres précieuses, dont le découragement finit peu à peu par tarir la source qui s'annonçait si riche et si abondante?

En écoutant l'autre jour cette musique alerte et d'une verve tout à fait personnelle, interprétée de façon i:)arfaite par M™*^" Racliel Launay et Coulomb et par le baryton Bourgeois, je ne pouvais m'empêcher d'évoquer le souvenir du bon Ghabrier de jadis, tel qu'il m'apparut pour la première fois chez un ami commun, le peintre Gaston Hirsch.

C'était en 1875. Depuis longtemps, Hirsch nous manifestait, à Leterrier et à moi, le désir de nous faire connaître un jeune musicien assez répandu dans le monde des ateliers et avec lequel il s'était lié chez Manet.

A PROPOS d'emmanuel chabrier 201

— Vous verrez, nous disait-il, c'est une naire pas banale et je suis sûr qu'il vous intéresira.

La présentation finit par avoir lieu. Au jour Ixë, nous vîmes arriver un garçon trapu, râblé, vrai gars d'Auvergne, le front large et puismt, de gros yeux pleins de vie, une pliysionolie des plus mobiles et^ dans toute sa personne, le rondeur joyeuse qui vous prenait du premier >up. Sa position sociale était d'être employé au inistère de l'Intérieur, mais on devinait sans feine qu'il devait étoulFer au milieu des paperasseries du bureau et que, seul, le démon de la lusique le tenait de la tête aux pieds. Une fois [u piano, il se grisait, s'emballait, se démenait '^ec une fougue bouillante, se plaisant à faire dllir sous ses doigts les sonorités les plus abraidabrantes, au risque même de martyriser le Fragile instrument qui n'en pouvait mais et semblait demander grâce. A ce moment-là, c'était bien l'homme né pour écrire quelque Gargantua énorme et outrancier. Puis, soudain, l'orage se calmait : ce n'était plus qu'un murmure, un souffle, un soupir; le possédé de tout à l'heure se pâmait avec délices dans les douceurs infinies d'une mélodie langoureuse — pour se replonger bientôt après dans Fivresse du bruit et des rythmes fous.

Cette audition avait suffi à nous prouver que Hirsch ne nous avait pas trompés et que nous nous trouvions en présence de « quelqu'un ». Séance tenante, il fut décidé que nous allions lui fournir le livret qu'il avait jusqu'alors inutilement cherché.

Parmi les morceaux qu'il nous avait fait entendre, composés un peu au hasard, sur des paroles qu'il avait pu se j)rocurer de ci ou de là, il y en avait deux qui nous avaient plus particulièrement frappés : d'abord un refrain exquis de romance : « O petite étoile » et, ensuite, un chœur sur le supplice du pal, d'un développement un peu exagéré et dont le texte était par trop libre, mais fort amusant.

Tout justement le scénario de l'opéra-bouHe que nous terminions en ce moment se déroulait dans un Orient de fantaisie et avait pour titre V Etoile. Les deux morceaux étaient donc désignés pour y trouver leur place; la romance, en y ajoutant un corps de couplet et le chœur, dont on ne conserverait que le motif caractéristique.

Le premier acte, aussitôt terminé^ fut donné à Ghabrier qui se mit au travail avec un entrain et une rapidité remarquables, car il écrivait très vite et avec une rare fertilité d'invention. Son

A PROPOS d'emmanuel chabrier 203

[faut était, lorsqu'il avait terminé un numéro, vouloir y revenir inlassablement pour le rcâr, le modifier et, au besoin, le compliquer. is cesse, nous étions obligés de lui faire la ^erre àce propos, mais, collaborateur très facile, îonsentait de la meilleure grâce à tout ce que fus lui demandions.

Au fait, nous disait-il, vous savez mieux que û ce qu'il « leur » faut !

ia pièce terminée, il restait à lui trouver un abouché et ce n'était pas chose commode, à cette époque, de faire acepter trois actes d'un musicien tout à fait inconnu. Nous eûmes pourtant la chance d'y arriver assez vite. Les Bouffes- Parisiens avaient alors pour directeur Charles Comte, le gendre d'Offenbach. Après lui avoir communiqué le livret, qui ne lui déplaisait pas, nous le décidâmes à écouter la musique. Chabrier la lui fit entendre avec toute sa virtuosité de pianiste et sa mauvaise voix de compositeur, contre laquelle il pestait lui-même et qui, dans les notes élevées, voisinait d'assez près avec le miaulement du chat ou le galoubet du canard, sans pourtant l'empêcher — telle était l'intensité d'ac-

tion qu'il y apportait — d'en donner une idée très nette. Qui ne l'a pas entendu jouer et chanter Espaûn n'a rien entendu !

Comte fut tout d'abord effaré : cela lechanpfeait tellement des musiques auxquelles il était accoutumé ! Mais justement à cause de cela — un peu aussi parce qu'il n'avait pas d'autre pièce en perspective — il se décida à tenter la partie. Et puis la belle humeur du compositeur l'avait gagné à sa cause.

Il fut convenu que l'Etoile passerait au début de la saison 1877-1878 et, dès le mois d'octobre, les études commencèrent avec Daubray. JoUy et Jannin dans les rôles d'hommes et,pourla partie féminine, Paola Marié, Berthe Stuart et Luce, la fille de l'auteur dramatique Couturier tt de la tragédienne Cornélie. Ces études se passèrent le plus tranquillement du monde, les artistes s'amusantde leurs rôles, Paola Marié surtout, qui était ravie de faire sonner ses belles notes gnive^. que Chabrier s'était plu à mettre en valeur.

Mais quand arriva le jour où il fallut répéter à l'orchestre, il faillit y avoir une révolution an théâtre. Les musiciens, halûtués aux accompagnements plutôt simplets en usage dans Topé rette et qui ne demandaient guère que cinq ou six' répétitions, eurent un mouvement d'horreur e trouvant les parties étalées sur leurs pupitres

A PROPOS d'eMMANUEL CIIABRIE» 205

Des couplets dont le second n'était pas accompagné de la même façon que le premier, songez donc ! Et puis, à chaque instant des accidents, des nuances, des mouvements différents ! Ils n'étaient pas aux Bouffes pour exécuter du WagiHM'lLe malheureux Ghabrier n'en revenait pas :

— J'ai pourtant lait aussi simple que possible! gcmissait-il, tout abasourdi.

Comte dut intervenir :

— Allons ! Allons ! Ne perdons pas la tête et travaillons ! La pièce doit passer et je vous garantis qu'elle passera. Si, au lieu de six répétions, il vous en faut douze, ou même quinze, vous les aurez^ mais je ne veux pas qu'on dise que l'orchestre des Bouffes n'a pas été capable de venir à bout d'une partition, quelle qu'elle soit !

Les temps ont bien changé et les orchestres d'aujourd'hui se jouent de bien d'autres difficultés. Seulement V Etoile avait le tort de venir trop tôt il et l'on s'en aperçut bien à la première, où le public se montra un peu dérouté de ne pas entendre ses motifs familiers ou, tout au moins, de ne pas les entendre présentés comme il en avait l'habitude. La pièce réussit cependant et certains morceaux enlevèrent la salle, mais sans que le succès [ ùt décisif autant qu'il l'aurait été quelques innées plus tard. D'ailleurs, les Bouffes traver-

206 SUR LE PLATliAU

salent alors une période critique où les pièces ne parvenaient guère à se maintenir sur l'afficlit plus d'une soixantaine de fois et je suis bien certain que, si Comte, fatic^ué, n'avait pas abandonné peu après sa direction, il aurait fort galamment renouvelé une expérience qui, cette fois, anra|t été tout à fait favorable.

Malheureusement, les autres directeurs ne s'empressaient pas de faire accueil à un compo^^j teur qui n'avait pas amené la foule dès son premier ouvrage et dont la musique « difficile » étai bonne pour l'Opéra ou TOpéra-Gomique.

C'est ainsi queChabrier renonra à l'opérette et consuma les plus belles années de sa vie à h recherche de poèmes d'opéras à mettre en musique et de théâtres pour les jouer.

Une fois pourtant, il revint au genre léger, ei composant Une Éducation manqaée. Il avait fait je ne sais où, la connaissance du directeur, oi gérant, du (f Cercle International » — qui dur; peu et qui occupait, sur le boulevard des Capu cines, les salons où s'établit plus tard le Cercle dil la Presse.

— Mon cher ami, vint-il me dire un jour, j'a

A PROPOS d'eMMANUEL CHARRIER 207

un service à vous demander. On m'ofïre de me jouer un petit acte dans une représentation orgaj nisée par un cercle. J'aurai les artistes que je désignerai et ce sera une occasion de me faire encore entendre. Je compte sur vous, n'est-ce pas?

Une semaine i)lus tard, nous lui avions donné l'acte en question, dont la distribution devait être de premier ordre : tout d'abord, Morlet, qui venait de débuter brillamment à TOpéra-Comique et que Garvallio avait consenti, non sans peine, à nous prêter ; ensuite Jane Hading, qui avait fait sa première apparition, à la Renaissance, dans une reprise de la Petite Mariée et pour laquelle nous étions en train d'écrire le rôle de la Jolie Persane-, enfin, une toute mignonne artiste, M"^Réval, qui venait d'avoir, aux Folies-Dramatiques, un succès inattendu de tout le monde et surtout d'elle-même, en chantant au second acte d'une opérette de Lacome, le Beau Nicolas^ des couplets que la salle entière lui avait redemandés par acclamation. Elle semblait, dès lors, destinée à devenir une étoile, puis elle disparut tout à eoup. Souhaitons pour elle qu'elle ait rencontré le Prince Charmant.

Les répétitions se firent sur la scène de la Renaissance, mise à notre disposition par Koning lui s'était même engagé à nous fournir les cos-

tûmes. Bref, tout fut pour le mieux et le soir de la représentation nous n'avions plus qu'à nous transporter avec nos artistes au boulevard des Capucines, où tout était préparé pour nous recevoir. J'ai conservé le programme de cette soiré que je transcris, à titre de curiosité. Il compn nait trois pièces inédites :

1° Aux arrêts, comédie en un acte, d MM. G. de Rieux et E. d'Au, jouée par M"'' Denise Damain et M. Scipion, du théàti'e des Nouveautés ;

a° Crispin battu, comédie en un acte, en vers, de M. Louis Gallet, avec M"'''' Hortense Damain et Volsy, de l'Odéon, et MM. Goquelin aîné. Coquelin cadet et Davrigny, de la Comédie Française ;

3° Une Education num(fiu''i\ avec les nrti^tcque j'ai indiqués.

La représentation, donnée devant un publia choisi, fut, paraît-il, fort brillante, mais nous ne pouvions guère nous en rendre compte par nousmêmes, car nous étions bien trop occupés pour cela : Chabrier, au piano, remplaçait l'orchestre dont on n'avait pas fait les frais, tandis que Leterrier remplissait les fonctions de souffleur e! que moi, chargé du rôle de régisseur, j'étais dans la coulisse à surveiller les entrées et les sorties et à m'évertuer de mon mieux à imiter le bruit

\ PROPOS d'emmanuel ciiabrier 209

de la pluie avec un journal roulé en tampon, que je frottais avec énergie contre la toile du décor; et le grondement du tonnerre, en frappant éperdument sur un plateau de métal emprunté à l'office.

Donc, elle fut très ])rillante, la représentation — mais sans le moindre lendemain. Peu de temps après, livret et partition paraissaient chez Enoch, demeuré toujours le fidèle éditeur et l'ami de Chabrier, depuis le jour où nous le lui avions amené avec l'Étoile. Ils y ont dormi pendant près de trente-quatre ans. Espérons que, cette fois, c'est le réveil pour tout de bon.

U Education manqiiée ne fut pas l'unique création de Chabrier en cette année 1S79. Profitant de trois ou quatre jours d'interruption dans nos répétitions, il était allé chercher sa femme, qui devait revenir à Paris pour ses couches. Un aprèsmidi, il reparaît au théâtre, l'œil illuminé, le chapeau en arrière, une bouteille de Champagne sous le bras et suivi d'un garçon qui portait des verres.

— Mes enfants ! nous crie-t-il, nous allons boire à la santé de mon nouvel héritier.

— Gomment ! Il est déjà venu?

— Ce matin même, en wagon! Ce gaillard-là n'a même pas eu la patience d'attemlre l'arrivée à Paris !

Et emplissant joyeusement les verres :

— Hein? En voilà un qui n'aura pas d'excuse s'il n'est pas toujours dans le train.

Pauvre grand Gliabrier !

2'i janvier 1913.

Victor Koning.

Bénéraliou spontanée. — lu pelil journaliste. — Scène dans la cour de l'ancien Opéra. — Un mot d'Aurélien Scholl. — Le chapeau du secrétaire. — Nestor Roqueplan. — Son opinion sur le théâtre du Ghâlelet. — Victor Koninj^ à la Gaîté. — La Madone des Roses. — L'envers d'un décor i\ sensation. — Retour au vaudeville. — La direction de la Renaissance. — Plus que le maximum! — Comment on lance un succès. — • Le Gymnase et la Comédie-Parisienne. — Du tac au tac.

Il avait surgi sur le boulevard, sans que l'on sût au juste d'où il venait, ni comment : presque un cas de génération spontanée.

C'était alors un tout petit bonhomme grassouillet, aux yeux bridés, aux clieveux d'un noir brillant, séparés au milieu du front par une raie impeccable et toujours soigneusement frisés, avec,

au-dessus do la lèvre supérieure, un imperceptible duvet, un rien, une fumée, qui, à son grand désespoir, n'en finissait pas de se transformer en moustac'lir.

Doué d'un esprit naturel assez vil, il avait déjà réussi, vers Tàge de quinze ans à peine, à se faufiler dans la rédaction du Dio^ène, où de petits échos asfressifs avaient attiré l'attention sur lui, en attendant qu'il se haussât jusqu'au Figaro et au Xain Jaune — ce qui devait l'amener bientôt après à être un des « leaders » du Figaro-Pro» gramme et à s'ouvrir ainsi les coulisses de^ presque tous les théâtres.

Par exemple, le métier n'allait pas sans quelques inconvénients et, plus d'une fois, il arriva que les gens qu'il avait piqués de ses coups d'aiguille regimbèrent contre cet audacieux petit journaliste, dont la taquinerie gamine ne reculait devant rien, pas même, au besoin, devant la pointe d'une épée. Je me rappelle môme, à <c propos, une scène assez réjouissante qui eut lieu dans la cour de l'ancien Opéra — cette cour majestueuse qui s'ouvrait tout à l'entrée de la rue Drouot et s'étendait à peu près jusqu'à ce qui est devenu le prolongement de la rue Ghauchat. Koning, sortant des bureaux de l'administration, si tués tout au fond, sur la droite, est abordé par l)lantureuse Suzanne Lagier , qui avait à se plaind

VICTOR KOMNG 213

de lui. L'actrice, fort bonne fille, dailleurs, n'était pas endurante et, comme on dit, n'avait pas la langue dans sa poche. La main non plus, ainsi qu'elle le lui démontra — v'ii! v'ian! — par une paire de gifles bien sonnantes. Au milieu des quelques personnes que cette « explication» avait attirées, Koniiig restait abasourdi, ne sachant quelle contenance tenir, quand Aurélien Scholl, qui passait, fit éclater tout le monde, en disant d'un ton de reproche indulgent à l'irascible Suzanne : — Oh ! la méchante, qui bat son petit!

\ ers cette époque, il fut pendant un temps le secrétaire de Nestor Roqueplan, dont il m'a conté qu'il faisait le tourment par la forme de ses chapeaux. L'inventeur de la lorette avait, en effet, un amour de l'élégance qu'il poussait jusqu'au raffinement le plus intransigeant, et la moindre faute de goût le mettait hors de lui. Si bien qu'un jour, n'y tenant plus, il entraîna de force son jeune secrétaire chez son propre chapelier, pour lui choisir de sa main et lui payer de sa bourse, une coiff'ure dont le « style » n'offusquerait plus ses regards.

Personnage tout à fait curieux que Roqueplan, ce Parisien quintessencié, qui trouva le moyen de

diriger successivement six théâtres, dont l'Opéra, rOpéra-Gomique et les Variétés — ce qui n'était pas une mince affaire — sans pour cela cesser un seul instant de prodiguer, dans les journaux et dans les livres, un esprit et un talent qu'il dépensait sans compter, comme son argent. C'est lui qui affirmait gaiement que son rêve — <lu reste amplement réalisé — était de mourir insolvable. Et, vers la Un de sa vie. lorsqu'il prit la direction du Cliâtelet :

— Quel merveilleux théâtre! disait-il. Une situation unique; juste en face du tribunal de commerce : il n'y a qu'un pont à passer pour y porter son bilan. Et, au retour, la Seine est là, pour le dernier plongeon.

La mort vint à temps pour lui éviter de passer le pont et il disparut au commencement de 1870, au moment même où allait aussi disparaître cette société brillante, dans laquelle il avait si longtemps tenu les premiers rôles I

Gomme son ancien patron, Koning avait voulu être directeur, et, en 1869, il avait pris la Gaîté. G'est de là que datent mes premiers rapports avec lui. Un soir, je me trouvais à flâner avec Eugène

» se

Tarbé,le frère du fondateur du Gaulois. Ce grand et solide garçon, qui respirait la santé et la joie de vivre et qui devait pourtant s'en aller en pleine jeunesse, était à ce moment chargé en partie de la critique musicale au Figaro, et, par plaisir, quand ce n'était pas par métier, il passait toutes ses soirées dans les théâtres. Il me dit :

On a donné hier à la Gaîté un drame de

ictor Séjour, la Madone des roses ^ où il y a un décor d'incendie tout à fait saisissant, que je veux voir de près. Venez donc avec moi.

Sur la scène des Arts-et-Métiers, nous fûmes reçus par le jeune directeur, qui jouait déjà son va-tout avec cette pièce, dont le principal rôle, il m'en souvient, était tenu par Adèle Page, une actrice toujours vantée au boulevard pour sa beauté, encore qu'elle eût passé la cinquantaine. Malgré son état de nervosité assez explicable, il nous fit le plus aimablement du monde les honneurs de son <( clou » dont il était fier et sur lequel il comptait pour remettre ses allaires. Le décor était véritablement curieux à voir des coulisses — peut-être même plus que de la salle — et j'en ai conservé l'impression la plus nette.

Sur la toile de fond, était peint l'intérieur d'un immense palais tout en flammes; un peu en avant, des ce fermes » représentaient des colonnes, des planchers, des escaliers, tordus, calcinés,

effondrés, tandis qu'à l'avant-scène se trouvait, seul en vue du pul)lic, un salon que l'inceridie n'avait pas encore atteint et où se jouait la dernière scène de l'acte. Les murs de ce salon étaient tout en bois découpé à la façon d'un jeu de patience — d'un puzzle^ pour parler suivant la mode — et se composaient d'une centaine au moins de silhouettes différentes, tenues rapprochées i)ar de longues tringles de fer passées dans des anneaux. Il ne fallait pas moins d'une lifîure pour le mettre en état avant chaque représentation. Au moment voulu, du cintre on retirait successivement les tringles et tout s'écroulait avec fracas, démasquant par une brèche énorme le fond du théâtre, pendant que, derrière les châssis, les machinistes allumaient des feux de Bengale, et, à l'aide de grands soufffets, envoyaient, sur des réchauds disposés de place en place, la poudre de lycopode dont on se servait alors pour imiter les flammes, qui s'élevaient en tourbillonnant.

Cet écroulement, cet effet d'embrasement final, était merveilleusement combiné et de la plus grande ingéniosité. Malheureusement, il ne devait pas suffire à faire accepter par le public un « mélo » assez ordinaire qui n'était pas de force à se soutenir de lui-même.

— Ce n'est pas ce bel incendie-là qui fera

beaucoup de braise! disait méchamment un artiste dont les appointements étaient en retard. Peu après, Roning était forcé d'abandonner sa direction. Mais il ne devait pas en rester là. Avec une activité que rien ne rebutait, il se remettait bien vite en campagne et entamait avec Clairville et Siraudin une collaboration des plus suivies, leur dénichant chaque jour quelque nouvelle affaire : aux Variétés, la Reçue en cille et la Revue ri est pas au Coin du Quai: aux Menus- Plaisirs, la Cocotte aux Œufs d'or et la Reine Carotte, avec Thérésa; sans compter un gros drame à l'Ambigu : Canaille et C" , pour arriver enfin à la plus belle de toutes ces allaires, la fille de Madame Angot, dont les résultats dorés devaient lui permettre de prendre la succession d'Hostein à la Renaissance.

le H:

Les sept années qu'il passa à la tête de ce |théâtre, où il débutait avec le grand succès de la \ Petite Mariée, furent des plus brillantes. Il faut reconnaître aussi que, s'il eut de la chance, il savait en profiter et faire ce qu'il fallait pour rattirer et la retenir. Nul ne s'entendait comme |lui à la réclame ingénieuse et productive et les

notes journalières dont il inondait les feuilles étaient souvent de vraies trouvailles. Son a plus que le maximum » est resté au répertoire et le titre de « jeune et intelligent directeur » qui! s'était décorné à lui-môme est devenu un cliclu" assez courant. Une de ses meilleures imaginations fut celle-ci : le lendemain de la Petite Mariée, comme nous déjeunions ensemble, il me dit :

— J'arrive du théâtre. Ou vient bien pour louer, mais mollement, et puis seulement {)our ce soir. La pièce ne se lancera que si nous avons beaucoup de location pour les jours suivants. Alors j'ai donné ordre à la buraliste de répondre qu'il n'y a plus rien. Cela forcera les gens à se rabattre sur les autres représentations, et, quand le bruit se répandra qu'il faut s'y pren dr.» à 1 avance, vous verrez la foule.

En effet, vers trois heures de l'après-midi, les feuilles commençaient à se couvrir pour toute la semaine à venir.

— Et les places que vous avez fait refuser? lui demandai-je.

— Soyez tranquille, le contrôle les vendra ce soir aux retardataires au prix de location et nous jouerons à bureaux fermés.

Le soir, la salle était archi-comble et la pièce partie pour les grosses recettes.

Cette période heureuse devait se continuer longtemps encore avec la Marjolaine^ laCamargo^ le Petit Duc, la Tzigane, la Jolie Persane, Belle- Lurette, Kosiki, etc. Quand il sentit le public un })eu las, Koning eut la sagesse de se retirer et (le passer la main, pour prendre le Gymnase, que lui offrait Montigny. 11 y trouva une nouvelle série de succès, dont le Maître de Forges fut de beaucoup le plus considérable. Pourtant, à la longue, il devait connaître la fin de sa veine. Attaqué par cette presse dont il avait été si longtemps le favori, découragé par la non-réussite de plusieurs pièces, il pensa ramener la fortune fuyante en changeant encore une fois de direction et entreprit la création d'un nouveau théâtre construit dans la rue Boudreau, sur les terrains de l'Eden, et qu'il appela la (iomédie-Parisienne, sans réussir à y amener les Parisiens . L'idée, pourtant, n'était pas mauvaise et n'avait que le tort de venir un peu tôt, puisque cette salle, devenue l'Athénée, n'en est plus aujourd'hui à compter ses succès. Pour lui, il acheva d'y perdre ce qui lui restait d'argent et de raison.

Ce fut, en somme, un directeur habile, sachant deviner le goût du public et, au besoin, le faire iiaîti*e. Mais il lui fallait le succès. Gomme bien

(les joueurs, quand il se sentait les belles cartes en main, il allait de l'avant et risquait allègrement la partie, mais, au premier échec, il se mettait à douter de tout et de lui-même. Je me rappelle qu au moment de monter une pièce, il me demandait :

— Vous y croyez, vous? Moi, je ne sais plus !

Lorsqu'il disparut, il ne laissait que peu d'amis et ce n'était pourtant pas un méchant homme. En ce qui me concerne, je n'ai jamais eu à me plaindre de lui et si, dans la discussion ou l'exécution de certains traités, je l avais vu apporter un peu plus de finesse qu'il n'aurait i'allu, en revanche, il lui arriva assez souvent, pour tenir une promesse qu'il m'avait faite verbalement, d'aller contre son propre intérêt. Mais son humeur autoritaire et un peu tracn^sièrc lui avait aliéné bien des gens.

De ses premières années, il avait conservé cet esprit de taquinerie, qui l'avait tout d'abord mis en évidence. Faire une bonne niche ou une plaisanterie — pas toujours bonne — était pour lui une joie qu'il ne savait pas se refuser. Et cela lui^ valait quelquefois une rebulTade ou un coup

l)()utoir, témoin cette riposte qu'il s'attira un jour en ma présence : le bon et joyeux Debruyère, qui venait d'avoir un succès à la Gaîté, achevait (le déjeuner chez Brébant, tout épanoui, lorsque Koning- l'aborde et, d'un ton ironique, lui dit :

— Eh bien ! Debruyère? Toujours c^rand? Toujours beau?

Après un mouvement vite réprimé, Debruyère, le toisant d'un air de capitan bon enfant et gouailleur :

— Et vous, Koning? Toujours gosse?

Koning ne trouva rien à répondre : il était debout, du coup il fut assis.

l'"'- avril 1913.

Une pièce par la fenêtre.

En reraontaut la rue de Clicliy. — Voisins sans le savoir. Sur le balcon. — Cinq étages, sans ascenseur. — Les fées de M. Clairville. — Les P'tites Michu. — A la recherche d\m dénouement. — Le portrait de la marquise, — Rentrée aux Bouifes-Parisieus. — Uns série de directeurs. — Canlin ei La Béainaise. — Delphine L^galde. — Une interprète inattendue. — Lm Gamine de Paris. — Le Bonhomme de neige et Lm Veuve Joyeuse. — La direction Coudert. — Le sixième tour. — Véronique, — Un théâtre perdu pour l'opérette. — Qui sait? — Le mérinos.

Une pièce par la fenêtre, ce n'est pas qu'il s'agisse d'une chute : au contraire, la pièce en question fut un très grand succès, qui promet de durer bien longtemps encore, mais on peut dire

224 SLR LE PLATEAU

qu'elle est vraiment venue par la (enôtre et de la manière la plus bizarre.

Un jour que je remontais la rue de Clicliy — exercice auquel je me suis livré quotidiennement et sans grand plaisir pendant un bon nombre d'années — je lus rejoint en route par Georges Duval, que j'avais connu à l'époque déjà lointaine où j'avais commencé avec mon ami Arnold Mortier, le c( monsieur de l'orchestre » du Flg^aro^ dont la rubrique s'est perpétuée jusqu'à présent, toujours aussi jeune et aussi brillante qu'au tem[)s de son spirituel créateur — il y a quarante ans de cela! Duval, lui, était à V Iwénement où, en dehors des Échos de Paris et de nombreuses chroniques, il avait entrepris de donner chaque jour une soirée théâtrale à l'instar de la nôtre, ce qui ne l'empêchait pas, pour se reposer, de produire sans relâche livres, romans et pièces de théâtre. Après nous être trouvés tant de soirs ensemble dans toutes les salles et dans toutes les coulisses de la capitale, nous avions, à la longue, fini par nous perdre un peu de vue. Cette rencontre nous fut donc une surprise.

— Que faites-vous dans ce quartier? me demanda-t-ih

— Je rentre chez moi, tout simplement. Et vous?

— Moi aussi. Alors, vous demeurez par ici?

UNE PIÈCK PAR LA FENÈTHi: 225

— Depuis six mois, rue de Bruxelles.

— Rue de Bruxelles! Mais c'est ma rue! Quel numéro?

— C'est trop lort! Il y a plus de deux ans que je suis au ^'i. Nous étions tout à fait voisins sans nous en douter.

Tout en cheminant, nous étions arrivés.

— Tenez, me dit Duval en nie désignant un l)alcon, voici mon logis.

— Et voici le mien, lui répondis-je en lui montrant le balcon limitrophe.

— Mais nous sommes encore plus voisins que je ne le croyais! C'est charmant! Nous allons pouvoir continuer notre conversation là-haut.

En eflet, nos cinq étages respectifs grim[)és, nous nous retrouvions presque coude à coude. Il était bien évident que le hasard ne s'était pas ainsi donné pour rien la peine de nous rapprocher. Dès le lendemain, obéissant à notre destinée, nous commencions à collaborer. Comme l'Athénée, sous la direction de Maurice Chariot, allait abandonner la comédie, et se préparait à reprendre le Jour et la Nuit, cela nous décida à chercher immédiatement un livret d'opérette, qui pourrait avoir son tour dans le courant de la saison suivante. Moins d'une semaine après, nous étions en plein scénario des Petites Michu. Les

bruits de la rue étant tout de même un peu gênants pour un travail suivi de balcon à balcon, il nous fallait bien de temps en temps nous résigner, tantôt l'un, tantôt l'autre, à descendre les cinq étages pour remonter les cinq correspondants, mais ce n'était pas sans déplorer de n'avoir pas à notre disposition une fée bienfaisante à qui il aurait suffi d'un coup de baguette pour nous éviter cette peine. Ilélas ! Depuis feu Glairville, les fces ont disparu. Car il y croyait bien, l'excellent homme, à ses fées. N'est-ce pas lui qui, à un collaborateur qui désespérait de sortir d'une situation, disait le plus sérieusement du monde :

— Pardon, mon cher ami, vous oubliez que la Fée des Lilas est toute-puissante !

Tout d'abord, notre scénario marchait à souhait : les situations, les personnages, les incidents, se présentaient avec une facilité des plus encourageantes. Il y avait pourtant un point noir auquel nous ne pouvions songer qu'en tremblant, le dénouement. Gomment reconnaître, entre ces deux fillettes mélangées dès le berceau, la fille d'une marquise et celle d'une paysanne? Il va sans dire que les combinaisons les plus invraisemblables et les plus compliquées étaient tour à tour mises en avant et repoussées avec horreur. Nous nous trouvions bel et bien accrochés et sur le point de donner nos deux langues à la légion de chats qui

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