IT. — CHEZ LE MALADE
a) Le malade applique mal le traitement prescrit
Le médicament ordonné est employé :
Trop souvent : « il faut que cela passe. »
Trop rarement : difficultés matérielles d’application.
En trop grande quantilé : d'ou extension des lésions s’il est caustique.
En trop pelile quantilé : il coûte trop cher, sent trop mauvais.
Pas uniformément : certains replis du chancre sont épargnés et ce sont les mêmes endroits qui sont toujours traités, car facilement accessibles.
Trop longtemps : c’est une plaie « entretenue » par excès de soins. :
b) Le malade suit le traitement prescrit, mais, en plus, se soigne à sa manière
Il trouve le traitement bien lent. Sa confiance relative dans le médecin a été un peu ébranlée par la lecture d’un tas de réclames pharmaceutiques lui promettant une guérison rapide. IL tient lui aussi à employer « le médicament qui a déjà fait tant de merveilles ». Qui n’a pas constaté les méfaits du crayon de Nitrate d’Ag. !
c) Le malade suit le traitement prescrit, mais irrégulièrement
Le traitement a produit une amélioration équivalant à
guérison dans l'esprit du malade qui ne revoit plus son médecin. Au bout de quelque temps, il revient le consulter dans un état lamentable : suppuration plus abondante, localisations nouvelles, en invoquant un départ précipité et jurant qu’il a fait tout ce qui lui avait été ordonné. Que s'est-il donc passé ? Aveu bien rarement obtenu !
La douleur au contact, si vive au début du chancre, s’est émoussée sous l'influence de la médication, et le malade depuis un certain temps en continence forcée n’a pas su résister à ses mauvais instincts. Il a écorché et réinfecté la plaie en voie de cicatrisation.
d) Le malade suit le traitement prescrit, mais néglige toute hygiène
Le plus habituellement les soins corporels sont inconnus et, de plus, jugés inutiles (car leur recommandation ne parait pas opportune mais plutôt ironique) chez des gens qui travaillent à des métiers très salissants et qui ne peuvent se reposer, car le chancre mou n'a pas d'économies. Ce sont les frottements de la chemise, du pantalon et du caleçon malpropres qui contribuent à éterniser la lésion, en provoquant des localisations nouvelles par suite d’écorchures ou coexistence de gale, surtout chez les marins et les dockers qui ont des pantalons à pont et pas de chemise.
Les malades se reposent dans des hamacs, grabats ou couvertures que l’on n’oserait toucher et voir et ou séjournent tranquillement une faune et üne flore parasitaires, pourvu qu'elles ne soient pas trop gênantes! (pas trop étant pris dans un sens très large). Voilà le décor où règne le chancre mou !ilest digne de lui.
De plus, des doigts d’une saleté repoussante vont irriter le chancre continuellement, car il appartient en général à cette catégorie des gens qui ont toujours les mains sales quoiqu'ils fassent et malgré des lavages répétés. Pour quoi donc cette pratique déplorable ? Une des raisons se trouve dans la phrase fatidique. « Tu n’as pas la vérole, parce que le
chancre n’est pas dur. » Le malade est soucieux, inquiet et recherche tout le temps cette dureté absente, qu'il trouve parfois en s’hypnotisant : d’où infection perpétuelle.
e) Le malade suit le traitement prescrit, mais la plaie reste atone
La médecine générale reprend tous ses droits. Elle vient rappeler au médecin qu'il doit savoir se placer en dehors des limites, quelquefois un peu étroiles, de la spécialité. Elle lui suggère que le malade peut se trouver dans cette période critique, appelée préphagédénique, dont l’étiologie est complexe. Le plus habituellement, on se trouve en présence d’un sujet affaibli, de constitution chétive, d’hérédité douteuse, qui ne réagit pas et dont l’habitus est le miroir de son état moral : c’est une loque !
En résumé, chaque chancre a son malade.
Nous n’avons pas envisagé le cas où le malade applique mal un traitement trop succint, car ici la cause d’insuccès doit être imputée à l’ordonnance mal faite. Pourquoi le malade se préoccuperait-il d’une lésion que son médecin semble considérer comme insignifiante.
Nous n’avons pas parlé de cette catégorie de malades qui «s’en fichent », car le médecin ne les revoit plus. Du reste n’appartiennent-ils pas plus à la justice qu’à la médecine, ces véritables criminels sociaux !