SUR LA MORT D'ALPHONSE DAUDET
Elles ont gémi, les cigales, Le ciel bleu s'est rempli de pleurs, Et dans les horizons très pâles A passé le vent des douleurs.
Seul résonne l'appel des râles Sur les étangs vides de fleurs.
Et des visions sépulcrales Surgissent des moulins rêveurs.
Qui donc est mort, blonde Provence ?
Pourquoi ces funèbres sanglots, Ce rythme lugubre des flots ?
Et la voix d'or de la Provence M'a murmuré très doucement :
"Je pleure Daudet, mon amant I "
A M. et A/""' Abel Faivre
GISELA
Les nymphéas d'argent se penchent sur l'étang Comme pour écouter l'âme des eaux, limpide ; Et la vague qui passe expire en sanglotant Sur les bords où s'élève une idole rigide.
La lune, du zénith, laisse couler les flots
De ses pâles cheveux sur l'onde. Or, dans les saules,
On entend résonner, par delà les îlots,
Les flûtes de la brise en des rythmes frivoles.
Une âme, aveuglément, rôde de-ci de-là : C'est la fille d'Odin, l'éternelle nomade, Recherchant le chemin menant au Walhalla, Où sont les blonds guerriers aux prunelles de jade.
L'âme de Gisela, vers les temps oubliés, Jette ses glaudes yeux, ses yeux d'âme troublée. Elle revoit Hervald près de la sombre allée De pins où leurs premiers vœux se sont alliés.
Lors, la Vierge écoutait les violons d'automne, Mais son cœur avait mis la robe des Etés Pour Hervald, et son front s'était ceint de clartés, Le scalde ayant chanté la beauté qui se donne.
Hervald, sur son passage, avait baissé les yeux ; Le dompteur des aurochs, le vainqueur du plus brave. Avait, en rougissant, à l'enfant Scandinave, Dit la chanson d'amour et baisé les cheveux.
Fleur de joie enivrée aux lèvres du Printemps, L'amoureuse achevait un rêve séraphique.
Tandis que le héros écoutait l'Atlantique Conviant tous ses fils aux combats triomphants.
Un baiser, le dernier, à l'amante endormie... Les Vautours de la mer, sur les flots soulevés. Ont dirigé leur vol vers la terre ennemie, Les conques d'or sonnant et les glaives levés !
Et, depuis son réveil, Gisela s'abandonne A la douleur. Ses pas la mènent vers l'étang Qu'elle a choisi pour tombe, et le flot monotone Pleure et berce, parmi les lys, un cœur d'enfant.
Et l'âme de la morte, amoureuse sans voiles, S'élève par les nuits d'octobre, dans les cieux. Egarant au jardin lumineux des étoiles L'insondable infini qui brûle dans ses yeux.
A M. et M"^^ Maurice de la Thuillerie