SUR LK VIF
Un battement de portes. Le petit homme brun parut, apportant lui-même la dent vive. Il venait de l'extraire, à la minute, de la mâchoire d'une personne qui se trouvait là, avertie de l'heure du rendez-vous, pour la substitution.
Très blanche, la dent brillait, avec son émail translucide. Elle avait de longues racines sanglantes. En un tour de main, elle fut en place. L'élixir fit ensuite son œuvre; presque instantanément, la gencive se raffermit, et, devant la glace à main que lui tendit Jackson, la baronne, à plusieurs reprises, sourit, écarta les lèvres. Une fois la chair resserrée, il n'y paraîtrait pas ! Personne ne distinguerait l'étrangère dans ce joli rang de perles ; et le sourire, félin d'habitude, s'accentua, cruel.
— Au revoir, docteur, et merci!
Elle était au bas de l'escalier, elle apercevait déjà la gaie "avenue ensoleillée, le coupé stationnant, avec l'attelage fringant, la livrée attentive, lorsque, devant elle, elle remarqua la femme de tout à l'heure, prête à franchir la porte de l'hôtel. Elle reconnut la jupe marron, le collet noir, les épaules serrées, l'air souffreteux. Il lui sembla que la démarche était plus lente encore, plus lasse. En trois enjambées, elle eut rejoint l'inconnue qui, de nouveau, voulut s'effacer, lui céder le pas. La baronne la dévisagea. C'étaient bien les tristes yeux bleus, l'éclair des dents blanches...
SUR Li: VIF 11
Quoi? Qu'y avait-il? La baronne crut qu'elle allait s'évanouir! Làl cette place vide! Il manquait une dcntj au sourire résigné!... Ce qui se passa dans l'àme de la jolie mondaine, quel remords soudain, quelle vague horreur, s'en rendit-elle compte elle-même? Toujours est-il qu'elle regarda comme atterrée sa victime volontaire, puis, avec un geste spontané, elle s'enleva du doigt une lourde bague de pierreries, elle la lui glissa dans la main et s'enfuit, pleine d'une tristesse vague, vers le riche coupé dont, plus raide que jamais, John, immobile, venait d'ouvrir la portière.
CïlIEN ET LOUP
La nuit était pure, elle transparaissait dans le clair de lune comme dans une eau limpide. Ses volets entre-bàillés, — il ne dormait bien que la fenêtre ouverte, — le docteur Lud sentait passer sur sa fatigue le vent frais des lilas, l'odeur de miel des lauriers-amande. Son insomnie se mêlait à celle de la terre fiévreuse et des arbres en travail de sève, car on était à la fin d'avril et au moment de la grande pousse.
Il avait encore dans les yeux le vert frais de la campagne, ce vert qui réjouit l'âme et que les regards boivent avec avidité, et les fleurs jaunes, roses, blanches, qui étoilaient l'herbage dru^ et encore les fines tiges du gazon nouveau; il revoyait le grand platane dont les larges feuilles grandissaient à vue d'œil comme des mains géantes, les milliers de corolles violettes qui tapissaient le mur de son jardin, et que le reflet du vol des pigeons familiers tachait d'une ombre mauve plus foncée ; il était comme ébloui par cette journée de lumière.
16 CIIIKN KT LOUP
OÙ le soleil brûlait et où l'air était vif; il en revoyait l'azur clair et les légères nuées rapides.
Colette, sa vieille jument, et lui, avaient bien travaillé. Partis à l'aube, visite cinq villages; il avait fermé les yeux du père Lcmouet, un ancien de 70, mort à son heure, avec un calme résigné; il avait mis au monde une belle petite fille, le cinquième enfant que la Ravaude donnait à son homme; il avait laissé Je fond de sa bourse chez de pauvres gens, les Souricaud, que leur propriétaire menaçait d'expulser. Et, la conscience calme, ayant fait son devoir aujourd'liui, comme il le ferait demain, car, dans la contrée, à dix lieues à la ronde, on le vénérait pour son dévouement et sa charité, le docteur Lud se retourna dans son lit et tâcha de s'endormir.
Il n'y parvenait pas, et les sens aiguisés par la fatigue qui eût dû les engourdir, il percevait l'odeur fine de la corbeille d'or qui s'épanouissait près de la tonnelle ; il entendait le pas furtif, le pas de velours, bien faible pourtant, de son gros chien Black, montant la garde dans la cour. Avec lui, Colette et le docteur étaient protégés, dans la solitude de la petite maison, à la sortie du village. Cependant, avant de s'en aller, comme tous les soirs, la mère Racbin, qui faisait le ménage, avait fait remarquer à son maître des pierres éboulées du petit mur qui séparait l'écurie de la cour. Quelque rôdeur. Le pays en était infesté.
ciiiKN i:t loup 17
Bah! pas de danger, avec Black! Un ami, et une Lelîc âme de chien, dévouée, mais fière, sans aucun dos vices de la servitude; ni lâche, ni gourmand, ni rampant. Il ignorait le fouet et il comprenait la voix. Presque un homme par rintelligcnce; plus, par le caractère.
Tout à coup, Black aboya; ce fut violent et sinistre; une voix furieuse, un cri de douleur jaillirent, et le docteur entendit le bruit d'une branche cassée, un grommellement de rage entrecoupant les abois fauves du chien. Sauter de son lit, se vêtir en hâte, prendre un bâton à bout ferré, son bâton de marclio, fut l'affaire d'un instant. Déjà, il était dans lu cour, criait :
— Black ! ici.
I\ïais Black ne l'écoutait pas, et l)ondissait autour d'un tilleul dans lequel une forme noire s'était juchée, recroquevillée, sorte de larve sondjre et nuMiaçanlc, car une lueur de couteau brillait. Le docteur allumait sa lanterne et en projetait le réflecteur sur l'arbre : il vit un bomme, barbe en broussaille, qui ricaiiait, terrifié et hagard, n'osant s'enfuir et ayant envie de se ruer et de tuer : cela se voyait à ses yeux fous, qui clignaient dans le brusque rayon. Le couteau tremblait dans sa main droite; la gauche, mordue par Black, ruisselait de sang. Il asait l'air d'un loup pris au piège.
— D'où venez-vous? cria le docteur. Et s'approchant : — Par où êtes-vous entré?
L'homme ne répondit pas. Mais des gravats blancs au pied du petit mur l'accusaient : il était venu pour voler, pour tuer peut-être; et sans Black...
— Jetez votre couteau, dit le docteur.
L'homme se taisait, farouche. Sommé derechef,
il répondit d'une voix enrouée :
— Rappelez vot' chien. V m'a mangé le bras.
— Ici, Black. Derrière! Jetez votre couteau et retournez vos poches !
L'homme hésitait.
— Le chien ne vous fera pas de mal et moi non plus. Faites ce que je vous dis!
L'homme obéit, mais s'il eût osé!... le couteau se ficha dans le sol, une pince, un ciseau à froid tombèrent. Le docteur les ramassa et dit :
— Descendez, maintenant. Black, couche-toi. Le chien se coucha, en grondant. Quand l'homme
se fut laissé glisser à terre, la voix du docteur changea : il n'avait plus devant lui qu'un semblable, un malheureux.
— Pourquoi êtes-vous venu par là? Vous n'aviez qu'à sonner à la porte de la rue ou qu'à frapper aux volets. Je ne dormais pas, je vous aurais ouvert.
Il ajouta :
— Vous avez pris un mauvais chemin.
Et avec une autorité rude et douce :
— Vous êtes entré comme un ennemi, et c'est
pourquoi Black vous a mordu. Si vous étiez entre comme un ami, il vous aurait caressé : n'est-ce oas, Black?
11 avait pris la main ensanglantée, la palpait : Oh ! oh ! le poignet aussi? Deux fameux coups de croc; sans l'arbre protecteur!... Le médecin reparut, le bon sorcier qui guérissait, soulageait :
— Je vais vous panser.
Il allait à une petite armoire, et avant que l'homme fût revenu de sa surprise, il s'emparait de son bras, lavait les plaies à l'eau phéniquée, emmaillotait de ouate et de toile gommée la main de proie, la main qui eût été si volontiers meurtrière et qui, maintenant, inolTensive et informe, rappelait une grosse poupée dans ses langes. Quand ce fut fait :
— Avez-vous faim? dit le docteur. Et sans attendre la réponse : Asseyez-vous!
Il tira, du buffet, du pain, un reste de viande froide, une bouteille entamée; il mit devant rhomme une assiette, une fourchette; puis voyant qu'il ne pourrait se servir avec sa main valide, il lui cassa le pain en petits morceaux, il lui coupa la viande, il lui versa du vin :
— Mangez et buvez autant que le cœur vous dira.
L^homme avait troqué son expression farouche contre un accablement hébété. Il regardait la viande, le vin, le docteur qui le contemplait avec
20 CHIKN ET LOUP
une Irislessc pleine de bonté; et Black qui, ne grondant plus, mais méfiant encore, couché sur le carreau, le surveillait d'un regard fixe. Lentement il se mit à manger, puis bientôt le pain ne passa plus, la viande lui resta dans la gorge. Le docteur lui lendit le verre :
— Buvez, mon ami.
Mais l'homme ne put boire, un hoquet de détresse lui vint et deux grosses larmes coulèrent sur sa^barbe. Il essaya de rire et dit en s'essuyant les yeux du revers de sa main, avec cette ironie étrange qu'ont les misérables, parfois :
— Oui, sûr que je me suis trompé de chemin I La nuit il ne fait pas clair.
Le docteur hocha la tête, sa compassion devenait plus profonde et pins poignante : non. la nuit, il ne faisait pas clair... Que de consciences obscures, que de ténèbres dans les cœurs qu'illuminerait peut-être un peu de jour et d'aube, un peu de justice et de pitié humaines!
— Voulez-vous dormir, maintenant? Vous partirez demain matin.
Une méfiance brilla dans le regard de l'homme :
— Si c'est un effet de votre bonté, que vous me permettiez de partir... ça m'irait mieux.
— Voulez-vous de l'argent? Tenez! 11 lui mit dans la main deux pièces de cinq francs. Le misérable fut si saisi qu'il ne put remercier.
Le docteur le conduisit à la porte, l'ouvrit : la
route était blanche et les vergers en fleur; la nuit était pleine de l'odeur des lilas, du miel des lauriers-amande, elle sentait la terre et la sève, et cette suavité amollissait le cœur. Le vagabond paraissait lamentable, avec sa main de ouate et son dos voûté. Black, silencieux et grave, le contemplait. Le docteur dit, en caressant la tête du chien, simplement, en ami :
— Une autre fois, frappez à la porte. Vous connaissez maintenant le bon chemin.
L'AMI DU MliNISïRE
Sept heures et demie.
M. et Mme Jucheras, sous rélincellement des quatre lustres d'angle, inspectent, d'un air affairé, la salle à manger. Elle est haute, cossue, resplendissante d'argenterie et de peluches, comme il sied chez des négociants enrichis, à qui paraître semhle la première concUtion d'être. La blancheur des surtouts de Sèvres émerge des guirlandes de fleurs, roses, œillets, mimosas. Les vins luisent dans les carafes. M. Juclieras loue la symétrie des petits fours et des fruits.
— Et le menu, ma bonne?
— Regarde, dit Mme Jucheras.
Sa beauté de blonde lourde sourit, satisfaite, ('ans la soie craquante de sa robe bleue. Elle a des yeux inexpressifs à force d'être pâles, des yeux de couleur d'eau terne, et des joues de graisse qui se fendillent, sous ses beaux cheveux.
— Voyons! dit M. Jucheras.
Il saisit un des cartons glacés, où les mets sont
inscrits en lettres dorées. Bien cela, c'est chicl
— Ilcm! iicm! Crème d'orge à la Durliam... Darne de truite saumonée k la Modane... Côtelettes de pintade à la George IV... Parfait!... Timbale de volaille à la Rossini... Jeune paon truffé rôti... Salade Monselet... Asperges en branche.. Ananas Bourdaloue... Bon, bon! Un peu court, peut-être?
— Dirait-on pas que tu reçois un roi?
— Dame! ma chère, l'ami d'un ministre...
Et les yeux perçants di M Jucheras chgnent, sous les paupières épaisses. Il a une figure ronde et grise comme une vieille pomme de reinette, des sourcils en broussaille, et un crâne poli sous la lampe des comptoirs. M. Juciieras hoche la tète d'un air d'entente. On dirait qu'il regarde au loin. Qu'est-ce qu'il voit?... Un tout petit bout de ruban rouge qui ondule, flotte, grandit, emplit son regard d'un éblouissement pourpre.
— J'espère que tu t'es rattrapée sur les vins?... Amontillado... ChàteaurLaffite 75... Clos de Vougeot 87... Bien! Moët et Chandon brut impérial 89... Très bien!
— S'il n'est pas content! murmure Mme Jucheras.
— Il serait difficile!... Il doit l'être... Songe 1 Un homme qui est de tous les dmers officiels. L'ami intime de Roblet, Emile Roblet, cinq fois ministre et deux fois président du conseil... Il
faut soigner des hommes comme cela, ils sont précieux!...
Mme Jucheras acquiesce :
— Dans ces conditions, ton ruban est, cette fois, une affaire faite. Nous le tenons... Tu lui en as déjà parlé, au moins? Qu'est-ce qu'il t'a dit?
Le front de M. Jucheras se pHsse :
— Non, non, je ne lui en ai pas parlé encore... 11 faut aller doucement... le bien disposer d'abord... faire amitié peu à peu... Tu l'as mis à ta droite, n'est-ce pas?... Oh! il est très simple, mais ça ne fait rien, ça flatte toujours, ça le flattera. Nous avons ce soir des gens huppés, des convives qui font honneur... Il verra quel cas nous faisons de lui. As-tu veillé aux liqueurs? Et à onze heures, les sorbets? l'orangeade?
— Ne te tracasse donc pas!... Prépare tes cigares, ça vaudra mieux. Sors les bons, ceux des grandes occasions...
— Sois tranquille! Des havanes pareils, il n'y a qu'ici qu'on en fume. Trois francs la pièce!...
— Profites-en pour lui dire un mot, après le café.
M. Jucheras lève la main :
— Laisse-moi faire. Je sais comment il faut m'y prendre avec lui. Un homme tout ron4. Pas fier... Ainsi, il ne vous dira iamais : « Mon ami le ministre... » non, je l'ai entendu plus de vingt fois, au cercle, parler de Roblet. Il dit, pai* exemple :
« Alors, je tape sur l'épaule de Roblet, et je l'appelle : farceur!... » ou encore : « La dernière fois que j'ai vu ce bon Emile... » ou bien : « Roblet me racontait... » Pas la moindre pose, vraiment. Un homme qui tutoie les ministres 1 II n'a pas l'air plus fier pour ça...
Huit heures et demie.
On est à table. Mme Jucheras, très rouge, — est-ce l'émotion, est-ce la robe de soie bleue trop étroite? — minaude et bavarde. Elle ne se tait que pour écouter, avec ravissement, les courtes réponses, par oui et non, de son voisin, l'ami du ministre. Et, tout de suite, elle repart :
— Réellement, monsieur Trouillat, vous n'êtes pas do mon avis? Les Salons, cette année, sont fatigants au possible. C'est terrible, cette promenade à travers la toile peinte... Un peu de cette timbale de volaille Rossini?. . Elle est faite à votre intention... Oh! mais vous ne mangez pas!... Cette truffe, tenez...
M. Trouillat, sans mot dire, prend la truffe. 11 est charmé de tant de politesse. Un peu surpris. Comme ces gens sont aimables! Quel cordial accueil! Vraiment cela devient rare aujourd'hui, d'autant plus rare quand il n'y a, au fond, aucune arrière-pensée d'intérêt... Car, enfin, qu'est-ce que ces gens pourraient espérer de lui?... Et, très digne, dans ses favoris bruns, le visage ouvert et souriant, M. Trouillat se loue du hasard de la ren-
contre, au cercle... Ce brave Jucheras, un joueur de rams émérite... Excellente, la timbale de volaille.
— Reprenez du chàteau-laflittel
C'est la voix de Mme Jucheras qui susurre, amicale, ce conseil. Le serveur attend, la bouteille haute, inclinée. M. Trouillat, docile, laisse remplir son verre.
— Il est de 75 ! déclare, vis-à-vis, M. Jucheras. Une bonne année!
Avec un geste amical, il lève son propre verre, où le rubis liquide embaume. M. Trouillat, saluant des épaules, lui fait raison. Et le brouhaha des voix reprend, dans l'excitation légère du repas, la tiédeur de l'air, des vins, l'odeur délicate et vivante des fleurs. Les éventails battent sur les poitrines décolletées. Les plastrons mous se plissent, au penchement des habits noirs. On se désigne M. Trouillat. Une vieille dame le regarde et confie à l'oreille d'un gros monsieur, écarlate au point qu'il va peut-être éclater, des paroles chuchotées. M. Trouillat est l'honneur, le centre de la table. Jucheras, en face, le couve.
— Vous ne prenez pas de paon truffé?
Non, M. Trouillat ne prend pas de paon truffé, et Mme Jucheras se désole, et M. Jucheras s'inquiète. Il lance à sa femme un regard sévère. Plat mal choisi 1 // n'aime pas le paon! Quelle drôle d'idée aussi de servir du paon!... Et M. Jucheras
voit (levant lui reculer le ruban rouge, le ruban élargi et flottant, comme cette cape dansante dont le taureau s'alTole. Il adresse à Mme Jucheras des signes éloquents. Qu'elle tente de faire oublier cette maladresse. Qu'on hâte le service. 11 voudrait que le plat suivant apparût...
Mme Jucheras croit le moment venu do flatter mieux son liôtc, de le séduire définitivement. Elle cherche, elle pèse ses mots. Comment amener la conversation sur le terrain brûlant, parler des hautes amitiés politiques qui... que... 11 n'y a qu'à se jeter à l'eau, bravement.
— Ainsi vous, monsieur Trouillat, qui êtes lié avec des hommes émincnts, des personnages considérables...
M. Trouillat se tourne légèrement, regarde d'un air interrogateur... « Il se demande où je veux en venir, pense Mme Jucheras, intimidée. Allons-y! »
— Vous qui êtes l'ami d'enfance, le conseiller, on peut dire...
Geste indécis de Trouillat.
— Oh! ne protestez pas! Nous savons que vous êtes modeste... Le fidèle compagnon d'existence de l'illustre Roblet..
— Le président du conseil, confirme à mi-voix M. Jucheras...
Moment d'admiration et d'attente. La voix de M. Trouillat s'élève enfin, très nette :
— Roblet, le ministre? Connais pas.
L'AMI nu MINISTRE 31
Hein? quoi? M. Trouillat csl-il fou? Les Jucheras se consultent du regard. Les oreilles leur tintent.
La voix de Trouillat poursuit, implacable, on dirait presque sarcastique :
— Vous me pardonnerez, mailame. Mais je no suis pas l'ami du ministre. Je ne l'ai jamais vu. Je suis l'ami de Rohlot, Emile Roblet, le drapier bien connu...
— Ils sont parents? implore Mme Jucheras d'une \oi.\ qui tremble, raccrochée au suprême espoir.
Tranchante, la réponse tombe :
— Pas que je sache.
Un froid. Mme Jucheras passe du rouge accentué au cerise. M. Jucheras est blanc comme la nappe... Où es-tu, ruban de ses rêves?... Bref et pénible instant. Sous la douche dure, glacée, tous deu.x ont peine à se remettre. Ils simulent contre fortune bon cœur.
— Ahl je croyais... fait simplement Mme Jucheras.
Et, tandis que le serveur, réprimant une envie de pouffer, passe noblement les asperges à l'intrus qui, paisible, comme si de rien n'était, se sert, — elle détourne la tête, s'adresse avec une volubilité affectée à son voisin de gauche.
Une tuile, — le toit entier est tombé sur la tête de M. Jucheras. Il est assommé. Autour de lui, les
voix bourdonnent; il n'entend rien, pas même sa femme qui, en se levant de table, lui jette, avec un reprocbe amer, lorsqu^'on est passé au salon : — Cbance les cipcares, au moins 1
C'était un samedi; les vitres des magasins étaient nettes et les rues balayées. Bien qu'on fut loin de la nuit, les réverbères s'allumaient, taches pâles dans le crépuscule d'hiver. Il faisait froid, mais sec. L'angle des trottoirs, rigide, semblait coupant. Les arbres noirs ramifiaient dans le ciel gris-perle leurs branches raides et le réseau fin des brindilles. Au chaud dans sa pelisse, Albert Loise remontait l'avenue, un havane aux dents.
Un original, ce Loise, une de ces figures parisiennes que l'on rencontre partout, premières, expositions; une de ces intelligences modernes ouvertes à tout : docteur en droit, mais non inscrit au barreau; médecin, mais sans clientèle; il avait publié à ses frais deux volumes très supérieurs à la moyenne. Suprême mérite et source d'envie aux yeux de ses amis, il était riche.
Loise aimait marcher; il avait des théories sur la marche comme des idées sur tout le reste. Certains jours, il marchait au hasard, pour le plaisir, des heures. Le vent lui fouettait les idées, son
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sang- circulnil mieux, il pensait alors vt'ritablomenl. Suivre les déduclions d'une idée, rebrousser aux objections, se risquer dans des bypolhèses était pour lui une réjouissance cérébrale très vive.
Parfois Loise donnait un but à sa promenade et un sujet à sa méditation. 11 suivait quelqu'un, Bien que l'égalité du costume ne laissât guère subsister que des castes fort tranchées, — sous l'uniformité des vêtements d'homme dus à la coupe des tailleurs ou à la confection des magasins, sous la variété des modes féminines, il se plaisait à démêler, d'à travers les caractères généraux, le monde social, ce qui fait la personnalité intime d'un être, le sépare du type collectif et le singularise en tant qu'individu.
Cette jolie femme qui file, balançant sa taille serrée dans une jaquette de drap, relevant le bas de sa jupe sur un pied nerveux, et dont le chignon blond se môle à la fourrure soyeuse d'un renard de cou, où va-t-clle, qui est-elle, qu'espère-t-ello, que cherche-t-elle? Loise détaillait les nuances imperceptibles de l'attitude, du costume, ces riens qui sont révélateurs de la position sociale, du tempérament; et, là-dessus, il bâtissait un roman, vrai souvent.
Cet homme correct, à favoris grisonnants, à la démarche lourde, offre à la fois l'aspect du maîtic d'hôtel de bonne maison, du magistrat, du marin.
Loise ne s'amusait pas seulement à percer l'identité professionnelle; il cherchait à deviner ce qui se passait dans l'esprit de celui qu'il suivait, à découvrir le mobile de ses actes et la raison secrète de son orientation : rendez-vous d'affaires, visite officielle, bonijcur clandestin.
Ce soir, dans l'avenue déserte, il n'y avait, à une trentaine de pas en avant de Loise, qu'un ouvrier. Sa tâche finie, sa paye touchée, une pioche sur l'épaule, il s'en allait le corps las, le pas lourd. Un terrassier. De la boue jaune plaquait son pantalon bleu, les coudes de son veston décoloré étaient blancs de craie. Il ne devait pas avoir chaud, et cependant il ne se hâtait pas, fourbu sans doute.
Il n'avait pas d'âge. Il n'était pas vieux, cela se voyait au jeu de ses muscles rudes; il n'était pas jeune, il n'eût pas eu cette gauclierie pesante, cette ankylose des jointures. Il ressemblait à un outil dur, déformé par l'usage. Sa pioche en bois usé, au fer émoussé, disait aussi la fatigue. Le long de ces grands hôtels silencieux, clartés douces aux stores, le long de cette avenue riche oii une allée de cavaliers gardait l'empreinte des bétes de luxe, dans le crépuscule blêmi des réverbères, cet homme qui s'en allait seul vers son taudis lointain, à pas pesants et égaux comme les coups qu'à tour de bras il avait, de son fer pointu, donnés dans la terre gelée, cet homme qui marchait comme s'il
travaillait encore, et qui peinait sous le poids du jour, parut à Loise infiniment triste.
Une poésie humble et grave, une obscure rêverie s'exhalaient de cette forme indistincte, assombrie de minute en minute. Un instant, inquiet, l'homme s'arrêta, tira de sa poche, à poignée, des sous et de l'argent, et, de ses doigts gourds, compta, pièce à pièce. Rassuré, lentement il remit sa paye dans sa poche et repartit. Sa démarche était indécise. A l'avenue avaient succédé des rues obscures, des terrains vagues, puis des rues ménagères, sentant le légume sec et la lessive; luisants de lumière et bourdonnants de voix, les débits des mastroquets étincelaient, tentation claire et chaude, appel du comptoir aveuglant, des verres où rient le vin rouge et l'eau-de-vie d'or.
L'homme ralentit. Le drame commença. Cette paye, c'était le seau de charbon que la femme allait chercher pour cuire le dîner, c'était la miche de pain du boulanger, c'étaient les quinze sous qu'on devait à la fruitière, c'était la pelote de laine pour tricoter la brassière du dernier petit. Cette paye, c'était la faim des enfants, l'impatience anxieuse de la femme, la lumière et la vie de la nichée.
L'homme changea de trottoir; là-bas, comme un œil rouge, la vitrine d'un marchand de vin, derrière de petits rideaux d'andrinople, le regardait. Il tourna la tête, pour ne pas la voir, faillit choir contre une ferraille crevée. Un juron lui échappa.
Il s'était arrêté, contemplait, hypnotisé, les rideaux rouges. Ce fut une seconde tragique, puis Loise le vit, peureusement, sournoisement, traverser la rue.
Oui, l'histoire éternelle; un verre, rien qu'un verre; mais les camarades, une tournée, une autre, la paye s'émiette, la poche est vide ; l'homme rentre en titubant, ivre jusqu'à la gorge, hagard et fétide. Loise eut le cœur serré : dans la pleine lumière, la main déjà sur le loquet, l'ouvrier découpait une silhouette terrible : son profil aux traits décomposés, son gau«;he corps crispé dans la lutte intérieure, la pioche qui avait un reflet de fer bleuâtre et méchant, tout présentait, en cette minute, le raccourci pathétique d'une existence de labeur, de servage et de misère. Loise songea à l'effroyable empoisonnement de la race; l'homme, la femme, dans certaines villes, imbibés d'alcool comme des éponges; l'enfant dégénéré, graine de crime et de démence; des départements entiers puant le poison subtil^ la France malade d'ivrognerie sourde.
Mais alors, ce fut très beau.
L'homme lâcha le loquet, prit sa pioche à deux mains, pour fracasser le vitrage avec sa rangée de bouteilles, pour anéantir le réceptacle rutilant de l'ivresse, dans un élan — Loise le comprit — de conscience révoltée, de haine contre la séduction maudite. Le coup ne s'abattit point. L'homme remit sa pioche sur l'autre épaule, et, du revers de la main, s'essuya le front.
Le débat avait été si poignant dans son cœur que, malgré le froid, la sueur lui coulait des tempes.
Il déraidit ses membres et, le dos voûté, se remit en marclie. Son pas, peu à peu, s'accélérait, plus ferme. La zone dangereuse était francbie. De nouveau, des rues d'ombre, des palissades sur des enclos louches, puis, des rues peuplées, des crémeries, des mastroquets encore. Mais l'ouvrier ne les remarquait plus.
Au seuil d'une immense bâtisse , un groupe l'attendait : une femme qui portait au sein un bébé, et, pendus à ses jupes, des mioches. L'un d'eux cria :
— Voilà papa.
Alors l'homme les éleva dans ses bras et baisa la femme au front.
Loise s'aperçut qu'il était au bout du monde et que sa montre marquait six heures. Puis, il pensa que l'hiver serait dur, et, comme il poussait l'originalité jusqu'à faire le bien en cachette, il releva soigneusement le nom de la rue et le numéro de la maison.
Dans une de ces petites rues mortes, où des cubes massifs à six étages écrasent de leur ombre les minuscules maisons à jardinets, dans une de ces petites rues d'autrefois qui sentent la cave et ont, en plein Paris, un air indicible de province, Mlle Mitonnet, Mlle Ursule, comme on l'appelait plus communément, habitait.
Son appartement de trois pièces donnait sur les jardins, des jardins de pauvres, treillages verts et maigres verdures, tonnelles économiques où il y a toujours de l'ombre, par la raison qu'on n'y voit jamais le soleil. Une vacherie prolongeait, sur la gauche, son toit long-, et par les hublots rabattus des odeurs d'étable s'exhalaient. Un peu plus loin, dans un enclos large comme un mouchoir de poche, des poules picoraient et un grand diable de coq, dressé sur ses ergots, lançait son coup de gosier sonore.
— Tout à fait la campagne, disait Mlle Mitonnet, avec un petit rengorgeaient précieux, en baissant
les paupières et en pinçant la bouche, attitude qu'elle jugeait distinguée et accomplissait comme un rite.
Personne, en effet, ne tenait à la correction autant que Mlle Mitonnet, et personne ne l'appliquait plus scrupuleusement. Se lever, saluer, marcher^ parler, n'étaient point, à ses yeux, des actes naturels; il devait s'y mêler du formalisme, une sorte de grâce convenue et austère. Ses révérences à la vieille mode plongeaient à reculons ; d'une poignée de main, elle ne tendait que l'extrémité des doigts froids; croiser ses jambes lui eût paru inconvenant. Mlle Mitonnet avait la raideur d'une maîtresse de maintien pour gravures de modes.
En ce moment, assise sur un vieux fauteuil en vert d'Utrecht, elle se tenait comme en visite, et son visage, volontairement inexpressif, semblait indiquer que, seule avec elle-même, elle observait la dignité qu'on se doit tout autant qu'aux autres. La pendule égrenait un calme tic tac. Sur un coussin, Minouche, la chatte, reposait. Les deux poissons rouges tournaient mélancoliquement dans leur bocal. On n'entendait, dans le quartier désert, aucun bruit. C'était un après-midi de dimanche.
Ces jours-là, l'infatigable activité de 3111e Mitonnet chômait. Elle faisait trêve à ses courses ciiaritables aux quatre coins de Paris, car, pendant toute la semaine, une grande dame l'employait à
UN dimanche: 45
ouvrir des enquêtes, à vérifier des demandes do secours, à porter des subsides aux malheureux. Providence anonyme et dispensatrice occulte, Mlle ]\Iitonnet prenait des omnibus de banlieue, grimpait des étages noirs et fétides, rentrait chez elle après avoir couru du matin au soir, fourbue, mais heureuse. Foncièrement bonne, et si bonne que ceux qui la connaissaient ne remarquaient plus ses légers ridicules, elle se consolait de sa vie médiocre, solitaire, décolorée, en se disant qu'elle élaitutile à ses semblables, après tout, et que, transmettant la charité d'autrui, elle avait l'illusion et les agréments delà richesse, sans la responsabilité. Ce dimanche, comme tous les dimanches, elle avait revêtu sa robe de soie brune et épingle un bonnet de dentelles sur ses cheveux gris. Elle se tenait recueillie, si immobile avec ses yeux baissés qu'il eût été difficile de deviner si elle pensait, ou si elle somnolait. Non, Mlle Mitonnet ne dormait pas; cela lui eût semblé un laisser-aller répréhensible : on ne dort pas le jour, surtout dans son salon. Mais Mlle Mitonnet ne pensait pas davantage; bien assez d'être occupée, six jours durant, de registres à tenir, de notes à prendre, d'impressions et de souvenirs à enregistrer mentalement Mlle Mitonnet savourait le repos dominical. Elle se prélassait dans le vide, le silence et l'ennui, ne rêvait à rien, engourdie dans une sorte de néant, les veux ouverts.
46 UN DIMANCnE
La sonnette de l'appartement tinta. Ce fut si imprévu, car personne ne venait jamais voir Mlle Mitonnet le dimanche, que Minouche, la chatte, sursauta, et que les poissons rouges, d'étonnement, s'arrêtèrent dans leur bocal. Quelqu'un s'était-il trompé? Non, on resonnait. Et Mlle Mitonnet, troublée — un télégramme? mais de qui?... une mauvaise nouvelle, mais d'où? — s'en fut ouvrir. Ce n'était qu'une voisine, Mme Buchart, une grosse belle femme en robe marron; elle tenait par la main un bébé joufflu, à boucles blondes.
Une visite? Comme c'était aimable ! Et le ma" nifique enfant! Mais qu'ils prissent la peine d'entrer. Et sa main désignait des sièges, avec noblesse. Mais Mme Buchart^ sitôt assise, avoua, non sans un peu d'embarras, que sa venue était intéressée. Invitée à aller dîner au Bas-Meudon, avec des amis, partie de barque et friture, et craignant la fatigue pour Loulou, oui, ce petit homme, elle avait pensé... entre voisins, à prier Mlle Ursule de vouloir bien le garder; mais sans doute la distinction de la vieille demoiselle, le sérieux des fauteuils rigides et les ronds de tapisserie sur lesquels il fallait poser les pieds l'intimidaient, car, confuse, très rouge, après avoir bégayé ces explications, elle se levait, s'excusant de l'indiscrétion; elle pouvaitbien, après tout, emmener Lou'ou, quoique les enfants, dans ces parties... et puis, sur l'eau...
— Mais non, confiez-lc-moi ! dit Mlle Mitonnet avec bonté; nous serons très bons amis, j'en suis sûre.
Mais elle n'en était pas si sûre que cela, n'ayant jamais élevé d'enfants, et vaguement inquiète à l'idée des dangers inconnus que pouvait courir Loulou : chute, bosses, mal aux dents, coliques, refroidissement, croup subit, etc.
— Alors, vraiment, cela ne vous gênera pas? Que vous êtes aimable!
Et Mme Buchard était partie; et Mlle Mitonnet était restée seule en présence du bébé, un personnage, ce monsieur, avec ses quatre ans, son petit nez retroussé et ses joues de pomme. Loulou la regardait fixement, et Mlle Mitonnet perdait de son assurance, sentant bien que son port de tête aristocratique, son maintien grave, toute sa distinction reconnue n'influenceraient pas un aussi jeune seigneur, inexpert en belles manières et ayant si peu l'usage du monde que, quand elle voulut s'avancer pour le prendre sur ses genoux, il se recula, avec une moue de détresse.
— Maman! maman! appela-t-il, prêt à pleurer.
Le cœur de la vieille fdle s'émut, douloureusement. Pauvre petit! elle lui faisait peur. Et pourvu qu'il n'allât pas crier, la prendre en haine!
— Regarde, fit-elle de sa plus douce voix; regarde, nous allons faire jouer Minouche!
Et prenant dans sa corbeille à ouvrage une
48 UN DIMANCIIR
pelote (le laine, chose inouïe, contraire à la sage économie autant qu'à la propreté, elle la lança sur le parquet, où Minouche l'attrapa, la rejeta d'un coup de patte et la reprit d'un bond, la dévida à demi de ses grifies !
— Tu vois; et nous aussi, nous allons jouer. Elle s'était emparée de la main de Loulou, qui
ne résistait pas trop. 0 la douceur de cette petite main tiède, le contact de ce corps frôle, tant do faiblesse et tant de vie!
— Regarde, les jolis poissons rouges!
Et comme ceux-ci, béants et inertes, la contemplaient en une sorte de stupidité, Mlle Mitonnct, au risque de mouiller la fdoselle de ses mitaines, fit un acte extraordinaire : elle fouetta l'eau, avec les doigts, l'eau vénérable et immobile qu'elle no renouvelait qu'à des dates inflexibles, en proportions strictes, avec une lenteur prudente. Les poissons rouges, indignés, sursautèrent frénétiquement, et Loulou, ravi, étendit la main vers eux.
Maintenant, apprivoisé, il restait, bien sage, dans les bras de Mlle Mitonnet. Elle lui apprenait des jeux : le grand château de Versailles, qui était son rond et grassouillet visage, avec les fenêtres, ses yeux; le portail, sa bouche, et le petit marteau, son nez, sur lequel on fait : pan! pan! pan! d'une croquignole. Puis, les doigts qui vont à la chasse, et Riquiqui, le tout petit, qui n'a rien eu. Puis : « A cheval, gendarme; à pied, Bourguignon, » et le
trot qui s'accélère, le g^alop qui finit en culbute.
Et, attendrie aux larmes, Mlle Mitonnet contemplait l'enfant tour à tour riant, sérieux, réclamant : « Encore! » ou décidant qu'il en avait assez, déjà volontaire comme un homme. Elle éprouvait une sourde émotion, inexplicable et inconnue pour elle, à sentir frémir contre elle le souple corps, les jambes nues, la chair de lait. Des heures passèrent, coupées de péripéties, larmes, rires, petit accident, colère de Loulou, biscuit dans du lait, Minouchc lalouse qu'il fallut mettre à la porte, bonshommes en papier découpés aux ciseaux, course à : « Je t'attrape! je t'attrape! » dans laquelle Mlle Mitonnet, horreur! faillit renverser le bocal des poissons rouges.
Et le temps passa si bien que Loulou, endormi, depuis longtemps reposait, enveloppé d'un chàle, sur le lit de la vieille fille, quand, onze heures de nuit sonnant, Mme Buchard frappa, discrètement à la porte.
Mlle Mitonnet n'entendit pas les remerciements; elle n'avait d'yeux que pour le doux visage et le beau petit corps; une maternité tardive, pleine de tous les regrets, de toutes les désillusions, de toutes les souffrances, de tout l'incomplet de la vie, s'éveillait en elle. Jamais elle n'avait connu la douleur et la joie d'être mère, jamais elle ne les connaîtrait.
Et, seule, elle pleura.
-je 15 janvier 1900, VEssex, bateau-poste de la Great Irish Company, s'étant, par mégarde, écarté quelque peu de sa route habituelle, se déchirait sur un des mille rochers sournois et terribles qui hérissent les côtes de Guernesey. Nuls parages plus dangereux que ces hauts-fonds de l'archipel normand. Des écueils innombrables, et qui ont la méchanceté d'êtres vivants; une mer agitée d'un brusque et perpétuel ressac, où les courants atteignent des vitesses vertigineuses, où la vague, fouettée par les lanières du vent, meurtrie par les dents aiguës du roc, devient furieuse.
En moins d'une demi-heure, le navire empli d'eau coulait. Au milieu de l'émotion terrible des passagers, réveillés en sursaut par la catastrophe, dans les allées et les venues, les cris et les ordres du sauvetage éperdu, VEssex s'enfonça lentement; petit à petit, la ligne des hublots, des bastingages, du pont, la passerelle, disparurent, cependant qu'à force de rames les chaloupes s'éloignaient, et que
(le leurs yeux hagards, avec un immense soulaf^ement mêlé de crainte et d'iiorreur, maleloLs, capitaine et voyag'eurs, trempés mais saufs, regardaient la gigantesque épave baisser, baisser, jusqu'à ce que, clouée enfin contre un invisible récifs seuls le bout de la cheminée et la pointe des mats émergeassent.
Alors, sur la surface de l'eau, le drame commença. Le fier navire, l'œuvre élégante et hardie des hommes, cette merveille de force et d'invention, n'était plus qu'une chose inerte à la destruction de laquelle se ruait l'aveugle et toute-puissante mer. Le flux et le reflux, le tourbillon des courants, pareils à de frénétiques catapultes, la houle démontée dont les millions de bouches et de mains fuyantes, mordant, arrachant, ne font trêve jamais, eurent en quelques jours raison des cloisons de bois et des assemblages de fer. Tout ce qui était menue cargaison, malles, paniers, meubles, banquettes, depuis la première heure voltigeait épars, au gré des courants souverains et do la vague fantasque.
A quelques lieues de là, le soir même, dans un de ces bas-fonds sous-marins, si lointain du niveau que la plus pénétrante sonde les ignore, un objet noir descendait à travers la flottante épaisseur liquide. Justement, sous un portique de madrépores, parmi les fucus monstrueux, les frissonnants feuillages glauques, dans un des coins les plus
paisibles du silencieux abîme, une petite réunion se tenait. Des poissons très sages et très vieux, les uns couchés sur le tlanc, d'autres assis sur leurs nageoires et leur queue, jonchaient un sable fin, fait de débris millénaires.
Une des erreurs dont fourmillent nos connaissances bornées est volontiers de dire : « Muet comme un poisson. » Les poissons ne sont pas muets. Nul être terrestre, dans les espaces du ciel, les cavernes les plus secrètes du sol et de l'eau, n'est privé de parole. Un langage mystérieux, des signes que sans doute nous ne déchiffrons pas, mais qui existent néanmoins, reUent dans une communion uni\ersclle les êtres embryonnaires et les choses pleines d'une vie dormante. Donc les poissons se comprennent. Un clin d'œil, un petit remuement de nageoires et d'écaillés leur suffisent à échanger les idées diverses, les philosophies amassées dans leur àme sagace de poissons.
Ils étaient donc en train d'élucider les questions qui leur tenaient à cœur, lorsque, frôlant le portique de corail, à une dizaine de mètres au-dessus d'eux, ils aperçurent, dans la transparence vitreuse, l'objet noir qui s'avançait lentement. Il y eut un moment d'inquiétude. Cette masse qui descendait d'elle-même, sans nageoires visibles, leur parut une menace soudaine. Peut-être quelque poisson chasseur d'un peuple voisin, pelotonné par ruse. Une jeune sole à peine formée prit peur; elle bous-
56 POSTE n ESTANTE
cula, d'un olan de fuite, une orque moustachue, qui secoua dédaigneusement la tète. Craintives, quelques ammocètes rentraient dans le sable.
L'objet noir descendait toujours ; par prudence, on se sépara, et, dissimulé dans la gluante agitalion des longues algues^ le petit cercle attendit, guettant de ses yeux ronds la conduite de l'intrus. L'intrus, précisément, venait d'échouer à la place même où tout à l'heure ils causaient entre eux, sur le sable fin. Qu'est-ce que cela pouvait être que cette chose noire, qui ne bougeait pas? Un à un, avec précaution, ils se rapproclièrent, prêts à fuir, dune rapide torsion de queue. Mais, décidément, cette masse singuHère n'avait pas lair méchant. Le pasteur de la troupe, un grand acanthoptérygicn, redouté pour ses nageoires armées de piquants, en lit le tour. Rien à craindre! c'était une enveloppe en cuir plissé, ça n'avait pas de dents, ça ne vivait pas! Et, de nouveau, le cercle se forma, rassuré. La jeune sole réapparut, les ammocètes sortirent du sable. On tint conseil.
Certes, ils avaient vu déjà bien des objets étranges, vagues restes, depuis des siècles ensevelis dans la grande tombe de la mer, débris de naufrages récents, tout un pêle-mêle de choses innonmiées, à propos desquelles la science des plus autorisés s'était vainement évertuée, sans parvenir à leur assigner un usage précis. Il y avait notamment, à deux ou trois cents kilomètres de
là, un entassement de longs tubes en métal sombre, ornés de dessins hiéroglyphiques, et des caisses carrées, le tout maintenant couvert de coquillages et de mousses. Quel avait pu en être l'emploi?
Autour du nouvel objet noir, espèce de sac plissé, les anciens de la bande discouraient. Un glyphisodon opina pour qu'on n'essayât point d'ouvrir cette enveloppe mystérieuse. Il cita la déconvenue que lui-même avait eue, l'autre année, dans ces environs mêmes, en rongeant, de ses dents pointues, le couvercle d'une boîte très dure. Ouverte, elle avait montré les cadavres de vingtquatre sardines, empilées sur deux rangs, et sans têtes.
Sans plus tarder, l'acanthoptérygien, du tranchant de sa îuigeoire ventrale, lacéra le sac litigieux. Des carrés de papier blanc, bleu, gris, tous timbrés de marques particulières, s'en échappèrent. C'était un des paquets de lettres contenus dans la malle de VEssex, sombres avec elle, et que l'aventureux destin de la mer, à des centaines et des centaines de mètres au-dessous du malencontreux récif, cause de l'accident, venait de faire parvenir enfin, aune adresse véritablement imprévue.
Le glyphisodon, rempli d'une bravoure subite, «aisit la première missive venue. Mais, ignare autant qu'important, il essayait en vain de traduire a suscription; il dut, sur la prière générale,
céder la place au turbot. Celui-ci, soit qu'au cours de ses pérégrinations il eût appris à se familiariser avec les caractères des livres, feuilletés dans les petites bibliothèques de bord des vaisseaux engloutis, soit qu'il possédât quelque savant ressouvenir d'existences antérieures, se mit à lire d'une haleine :
« A Miss Mary Wallon^ Queen's Road, Guernecey.
« Chère Mary, dans quatre mois, voire fiancé sera près de vous. Il baisera vos chères petites mains ! Quelle joie d'être bientôt l'un à l'autre I Les aO'aircs ont marché à merveille, nous allons donc pouvoir réaliser notre bonheur. J'ai gagné plus de mille livres sterling à... »
— Comprenez-vous? demanda l'orque moustachue à sa voisine, une raie très grasse, qui. couchée à plat ventre, écoutait de toutes ses ouïes
Mais déjà le turbot avait ouvert une autre lettre, bordée de noir. Il la parcourut d'un air d'attention profonde, en quelques mots la résuma : c'étaient les lamentations d'un nommé W.-H. Cox. dont le père venait de mourir. Jamais il ne se consolerait de celte perte; William — le destinataire de la lettre — le savait bien. Les affaires du défunt étaient en meilleur ordre qu'on n'espérait; l'héritage, au lieu de cinq milles livres sterling, s'élevait à . . .
— Et celle-ci? dit un vénérable lieu, muet jusque-là, et qui étoufl'ait avec peine un bâillement.
— Elle vient d'un pays appelé le Cap, constata le turbot. Elle est déchirée et sale. Attendez un peu.
Sans doute, les petits caractères noirs lui parurent présenter un peu plus d'intérêt, car il se donna la peine d'en faire, à vive agitation d'ouïes, lecture intégrale et publique :
« Cliers parents, ces mois en hâte après la bataille de la Tugola. . . »
— Qu'est-ce que ça peut élreV interrompit le glyphisodon.
— Silence! cria l'orque :
... « Quand vous écrirai-je de nouveau? Je suis jusqu'ici sain et sauf. Mais la terrible boucherie ! Il n'est pas resté cent hommes de mon bataillon. Tous mes camarades tombaient autour de moi;c'étai L affreux I Si vous aviez vu, quand nous avons dû nous replier, la terre couverte de cadavres, les visages crispés des blessés, et le sang qui... »
— Trouvez-vous cela intéressant? grommela l'acanthoptérygien.
Mais un gentil maquereau, furetant avec la curiosité de la jeunesse dans le tas épars du courrier, venait de découvrir une lettre carrée, scellée de cinq cachets rouges. Il la tendit au turbot.
Avec fatigue, celui-ci déplia le contenu, cinq ou
six billets de couleur bleuâtre sur lesquels des figures emblématiques étaient dessinées. Ces deux mots : Mille francs, se détachaient sur les images de chacun des billets. Le glyphisodon leur jeta un coup d'œil indifférent. Chacun vint un moment les considérer, puis, las, se détournait. La raie et l'orque, d'un souple frémissement, se mirent en marche. Le turbot lui-inème, côte à côte avec l'acanthoptérygien, s'éloignait. Sa curiosité satisfaite, la sage assemblée des poissons allait à ses aiîaires, gardant de toutes ces choses un dédain confus, et sans se douter certes que là-haut, si loin, si loin d'elle, une race innombrable, la première du monde, était en train de s'aimer, de se haïr, de s'entre-tuer, à cause de ces misérables billets bleus, de ces chiffons de papier, mobiles obscurs de presque toutes les actions humaines.
LE COUP DE FUSIL
LE COUP DE FUSIL
Melin, en vedette, carabine haute, scrutait le paysage.
— Y a pas d'erreur, lui avait dit le brigadier en le plaçant — délicate attention! — au frais sous
, le gros noyer, une haie juste à point sous le nez d'Amadou, — du bon sureau vert craquant aux
! dents — y a pas d'erreur, si tu laisses approcher l'ennemi, tu n'y coupes pas de tes huit jours. Ainsi, mon vieux, ouvre l'œil et le bon! Les manœuvres, c'est comme la guerre. Figure-toi que
I les manchons blancs, c'est de la fripouille. Si tu en vois, pan, fiche-leur ton coup de fusil dans la margoulette, et rapplique vivement!
— Bien, brigadier.
Melin écarquillait les yeux. Sur la gauche, rien h. craindre : des chaumes ras où l'on aurait vu galoper une puce, un vrai champ de manœuvres tout uni. Devant lui, une roule en pente; pas moyen de montrer son shako, puis d'émerger en buste entre les oreilles de son cheval sans recevoir
G4 LE COUP DR FUSIL
le pruneau. A droite, oui, à la rigueur; il y avait an chemin creux, caché par un talus et de fichues hroussaillesl Melin se méfiait de la droite, et il y braquait ses yeux si intensément que sa vue se brouillait.
Bon poste, tout de même! Il verrait venir, et on ne le voyait pas, masqué par la haie et l'épais feuillage du noyer. Voilà un arbre frais, le noyer! Heureusement que Melin ne craignait pas les rhumatismes! Sa figure rougeaude, en pleine lune, son corps trapu... — Vous êtes trop gras! répétait le capitaine. Tâchez de maigrir un peu! — ... ses cuisses courtes, toute sa personne éclatait de santé, de simplicité, de bonhomie. Le lendemain de son arrivée au régiment, un ancien, Livache, — ah ! le dégourdi 1 — ne lui avait-il pas persuadé d'aller demander au marchis « ous' qu'on serrait le balai de crin et la peau de balle du peloton? » — Vlan! au bloc! — Ah! mon garçon, vous faites le fumiste! Attendez un peu!
Et Melin, tout en louchant sur la droite, songeait : « Plus que sept cent vingt-quatre jours cà tirer. Y a du bon! » — Mais, Amadou, ne te rends pas malade! On peut pas dire que tu n'aimes pas le sureau!
Amadou — on s'étonnerait des noms bizarres que portent les chevaux de cavalerie, si l'on ne savait qu'on les baptise en tournant les pages du dictionnaire . depuis Abreuvoir jusqu'à Zouave —
LE COUP Ï)K FUSIL 65
Amadou était en train de manger la haie; elle avait trente pieds de long et deux d'épaisseur; il avait beau se presser, il en restait.
Oh! saperlotte. Sûrement, qu'il fallait se méfier de la droite! Qu'est-ce qui se faufilait là-bas, entre les broussailles, à l'abri du lalus? L'ennemi, un hussard en reconnaissance, et... oui? non? pas possible, si, c'était bien Livache, du deuxième peloton, parfaitement, Livache, avec ses yeux en pépins de poire, son nez de Kalmouck, sa bouche en tirelire, — ah! le dégourdi! et monté sur sa vieille Céphyse, encore, une bète :i qui le poil manquait par places, mais qui avait le feu au ventre. Pourvu qu'elle ne se mît pas à hennir, en éventant Amadou!
« Attends un peu, mon gaillard. Si je ne te brûle pas les moustaches, qu'on ne m'appelle plus Melin. Non! mais quel toupet, fais comme chez toi, en ballade. Espère... encore... encore un peu! »
Et Melin, partagé entre le désir de tirer sa cartouche à blanc et la peur que l'autre ne tournât bride à temps, trépidait sur l'arçon jusqu'aux pointes des molettes de ses éperons. Enfin, Livache n'était plus qu'à dix pas, qu'à huit pas, qu'à six. Melin épaula, fit feu.
Dans l'éclair, Livache le reconnut, cria : — Ah! mon Dieu! battit l'air et tomba.
La stupeur de Melin fut quelque chose d'intraduisible. Bon sang de bon sang!... Quoi! une car-
66 LE COUP DE FUSIL
touche à ballo?... déplorable erreur!... mort d'homme, conseil de guerre! Ce n'était pas possible!
Si, pourtant. Serrant dans sa main crispée les rênes de Ccphyse qui, d'abord, étonnée, le flaira de la tête aux pieds, puis, philosophe, brouta rhci'be du talus, Jiivache gisait à plat, dans la poussière, les yeux clos, la bouche grande ouverte. Un faible tressaillement l'agitait.
Mclin sautait à terre et, sans attacher Amadou, — pas de danger qu'il làciiàt sa haie!... — courait, s'empétrant dans son sabre, s'agenouillait :
— Eh! Livacheî Qu'est-ce que tu as? Où as-tu mal? Réponds-moi! Eh! mon vieux! T'es pas mort?. . . C'est que ça ne serait pas à faire ! . . .
Sa voix s'étranglait d'angoisse. Quant à Livache, il goûtait une jubilation sans bornes. Il n'avait qu'un regret, c'est de ne pas oser cntr'ouvrir ses paupières, pour voir la tôte du « bleu ».
Mais un galop à bride abattue martela la route : le brigadier accourait.
— Eh bien, Melin, faut-il que... Ehl qu'est-ce que c'est que ça?
Melin expliquait son coup de fusil, et Livache dégringolant après avoir recula décharge en pleine poitrine.
— Non?... fît le brigadier en pâlissant, non?... Et, mettant pied à terre, il se fâchait :
— Mais déboutonnez-lui sa tunique, au moins I
LE COUP DR FUSIL 67
Est-ce qu'il saig-ne? NonI il ne saigne pas.
« Tant qu' n'y a que le « cabot, » pensa Livache, on peut se payer leurs tètes. »
Nouveau galop, nouvelle interpellation bourrue. Cette fois, c'était le marchis. Mis nu fait, il haussa les épaules, et, versé dans la connaissance des hommes et l'art de discerner les mobiles de leurs actes, il dit :
— Il était saoul à tomber, l'écart de son cheval l'a culbuté, c'est bien simple. îl n'est pas mort, il est ivre-mort. Entre les deux, il y a de la marge. Ne confondez pas autour avec alentour I
Mais le brigadier, respirant, comme il eût fait d'une rose, le souffle que Livache retenait de son mieux :
— Y ne sent pas le vin, maréchal des logis. Melin passait par des alternatives de terreur et
d'espoir. Livache se disait : « Les meilleures hhigues sont les plus courtes. Faut-il ressusciter, faut-il attendre qu'on m'enterre? » Et il était perplexe, parce qu'il planait dans le ciel bleu de la salle de police.
Mais cela se gâtait. On les avait aperçus, groupe inquiétant. Escorté du major, le capitaine arrivait à la rescousse. Livache devint vert; s'il pouvait s'évanouir pour de bon, seulement I...
— Qu'est-ce qui se passe? demanda la voix brève.
Le marchis rendit compte, émit son opinion.
68 LK COUP DE FUSIL
Melin, interrogé, confessa sa crainte. Le major, pendant ce temps, petit homme rageur, tâtait le pouls de Livaclie, lui retournait les paupières, lui auscultait le cœur. C'est singulier, pour un mort, comme ce cœur battait fort!
— Qu'en pensez-vous, major?
— Une insolation. Portez-le à l'ombre. Je vais le saigner.
Mais quand, ayant ouvert sa trousse, il eut tiré sa lancette, tout le monde vit avec stupeur Livaclie se relever d'un bond, reboutonner pudiquement sa tunique, épousseter ses culottes, brosser ses basanes, et, l'œil vif comme un émerillon, mais le visage penaud, prendre la position militaire, le petit doigt de la main gauche sur la couture du pantalon, la main droite vissée à la visière pour le salut : fixe!
Il y eut un grave silence, puis le capitaine, après l'avoir dévisagé un grand moment, se retourna tout aussi longtemps vers Melin ébaubi, contempla encore Livache qui essayait de sourire, mais de quel pauvre sourire!... puis, froidement, il déclara :
— Elle est bien bonne I... Maréchal des logis, portez-leur huit jours à chacun.
— Allons, viens sécher. Oh! pas la peine d'allumer tes quinquets. Ne fais pas le méchant. On sait bien que tu es mort!
Et Jean poussa la petite voiture où gît, euimailloté de cuir, cadavre vivant avec ses yeux lins qui luisent dans le mur terreux d'une face embroussaillée de cheveux et de poils blancs, le marquis de Saimaiseaux, paralytique, devenu muet.
— Va, mon vieux « Sale-Museau », ne te fais pas de bile. Personne ne te dérangera. Madame est occupée ; le petit brun la reluque. Elle joue du Wagner au salon. Monsieur est dans son fumoir, avec la femme du petit brun : il lui montre des images. Ah! ils ont mieux à faire qu'à venir contempler ta noble tète de vieillard. Tiens, voilà Moustache qui va te tenir compagnie. Ici, Moustache I
Le petit chien gras, le chéri de Mme d'Acheules, un affreux chien noir qui semble gonflé au soufflet, arrive en se dandinant comme un canard.
Jean lui envoie un coup de pied au derrière ; Moustache hurle.
— Ça, c'est pour l'observation du déjeuner, les cuillers à entremets. Ahl bon! voilà les petits Troppmanii!
C'est ainsi que l'office et la cuisine désignent les trois petits d'Aeheules, tous trois blonds, avec des museaux de furet, des yeux insolents et des voix acides, tout le portrait de leur mère.
— Adieu, monsieur le marquis; quand tu auras séché, je repasserai.
Jean s'esquive, de ce pas souple et glissant dont il a le secret, lorsque, sans faire crier le parquet, il vient coller son oreille aux portes. Le marquis de Salniaiseaux reste seul sur la terrasse de gravier, en ce coin écarté du jardin, non loin des écuries d'où partent des malédictions de palefrenier, scandées par des ruades dans les boxes et des : « Attends un peu, carcan 1 »
Les enfants, à distance, se concertent : un nonveau jeu, sans doute, quelque chose de défendu; car, sournois, ils regardent de tous côtés si papa, occupé au fumoir, ou maman, retenue au salon, ne peuvent pas les voir. Plus encore, ils craignent miss Crick, leur gouvernante, depuis qu'ils ont été sévèrement punis pour avoir fourré dans son lit, par vengeance, certain petit balai de chiendent.
Le paralytique, sous son chapeau de paille, cuit
au soleil. Le gravier réverbère la clarté jaune et chaude. Là-bas, dans la cour des écuries, le palefrenier a sorti Aurore, l'alezane que monte Mme d'Acheules. Avec des : « Aoh! x\oh t làl » il commence le pansage, tandis que la fine bête s'ébroue et, chatouilleuse, fuit des reins sous l'étrille, avec des frissons de lumière sur sa robe lustrée.
M. de Salr.iaiseaux, rigide, contemple le fond du parc troué de bleu et criblé de soleil. Que pense-t-il? Que veut-il? Nul ne le sait. Sans ses yeux, mornes d'habitude, et qui ne luisent qu'à de rares moments d'un éclair de haine ou de désir, rien ne ferait croire que cette ruine a une àme et qu'elle vit autrement que pour des fonctions animales. Certes, il ne viendrait à 1 esprit de personne de deviner, devant ce grand corps inerte et ce visage craquelé, fendillé, déformé sous le coup de pouce brutal de l'imbécillité, l'élégant, le beau, le légendaire marquis de Salmaiscaux, célèbre sous l'Empire par son faste, ses maîtresses, ses chevaux, sa livrée. Abandonné à la visite hebdomadaire du médecin, aux soins des domestiques et d'une garde {|ui le veille la nuit, il n'était plus, depuis des années, qu'un objet lourd et encombrant. Relégué de la belle chambre du rez-dechaussée à un pavillon excellent pour les rhumatismes, déchu de la vaisselle plate à la faitince connnune, entretenu dans une propreté stricte
qui lui usait sur le corps ses vieux habits, il cessait d'être un être pour devenir une chose.
Ainsi immobile, dans son bain de soleil, ses yeux fixes brûlés par le jour d'or en fusion, sans que ses paupières mortes s'abaissassent, il participait à la vie animale et végétale du jardin. Au pied de la petite voiture, une théorie de fourmis ondulait en un long lacet formé de minuscules hachures noires qui se dirigeaient vers un but, tandis que d'autres, en sens inverse, revenaient vers la fourmilière dont le fin palais de sable crevassé et foré de catacombes se bossuait, à l'abri d'un énorme vase fleuri de fuchsias. Un escargot, collé à la paroi d'ombre de ce vase, dormait, la coquille au frais. Des oiseaux, dans un arbre, par petits sauts, voletaient d'une branche à l'autre. Des roses roses, s'exhalant vives, se pâmaient à plein cœur, ouvertes comme des bouches, auprès d'héliotropes bourdonnant d'abeilles velues.
Le palefrenier cria. Les enfants s'approchaient de l'alezane, dangereuse Ils se vengèrent par de vilains mots que l'homme, pâle, avec des yeux d'assassin, serrant son culot de pipe entre les dents, feignait de ne pas entendre. Ils se mirent à rire et marchèrent droit sur leur grandpère :
— Bonjour, idiot! dit l'aîné.
Le second lui fit une grimace épouvantable, les yeux révulsés, la peau du front plissée, s'élargis-
sant à deux doigts les coins de la bouche en ravin rouge.
Le plus petit vit l'escargot, le prit et le posa sur le tablier de cuir de la voiture. L'escargot, tiré de sa torpeur, y adhéra; mais, rctractile et visqueux, il sentit une chaleur incommode et, sortant les cornes de sa tète, puis son corps à demi, se développa, tàta le vide à droite et à gauche, coinniença l'ascension du tablier de cuir, puis, décidément mal à l'aise, fit une conversion, et, la tète en bas, comme s'il avait la nausée, gagna, en se hâtant, l'extrémité du tablier, là où commence le bois vernis de la caisse. Cette transition lui fut dangereuse; il se décolla soudain et tomba sur le gravier. Trois souliers, se piétinant l'un l'autre et se bousculant, dans une ruée féroce, l'écrasèrent. Il n'était plus qu'une bouillie d'esquilles; les trois enfants, avec des dents serrées et une lèvre avancée do bouledogue, le mêlaient encore, par coups de talon, à la terre.
Les fourmis continuaient leur besogne. Les abeilles bourdonnaient au cœur des héliotropes. Mais les oiseaux s'envolèrent de l'arbre: le second petit garçon, les ayant aperçus, venait de leur jeter des pierres.
Tiens, dit l'aîné, je prends son chapeau; à qui m'attrape 1
Singe leste, il décoiffa le vieillard et à toutes jambes se sauva, poursuivi par les deux autres.
Cil croc-en-jambc le débarrassa de celui qui allait l'atteindre; mais l'autre le happa, saisit le chapeau. (le fut une bataille, vite fratricide : tous deux rou- ! rent à terre, et le chapeau de paille, crevé, tl; chiré, resta aux mains de l'assaillant.
Alors, celui qui avait reçu le croc-en-jambe et (jiii se relevait en boitant, avec des yeux de rage, aperçut la ribambelle des fourmis, le mouvant lacet où de toutes petites bestioles noires, agiles, harcelaient de plus grosses fourmis rouges, esclaves.
— Attendez! cria-t-il.
Il prit des fourmis, une à une, et les posa dans la barbe et le cou du vieillard. Les deux autres se mirent à danser, en vrais Peaux-Rouges, la danse du scalp. Mais les yeux fixes, les yeux luisants, les yeux terribles du paralytique leur faisaient peur. Ils savaient bien qu'il ne bougerait pas, qu'il ne pouvait bouger. Tout de même!... s'il faisait semblant, s'il alhiit tout à coup s'élancer de sa caisse et fondre sur eux? Ils goûtaient là des afî'ros délicieuses. L'aine regarda sournoisement du côté des écuries. Le palefrenier rentrait Aurore. Personne ne les voyait. Il arracha le chapeau de paille que tenait encore son frère, et l'appliqua, comme un masque, sur la figure du vieux.
— Il ne nous verra plus, comme cela!
Alors, perlide, le tout petit, las de cueillir des fourmis pour en parsemer la barbe blanche et les
cheveux de son grand-père, ramassa de la terre molle, el doucement, la filtrant entre ses doigts, la fît pleuvoir dans le cou du vieux.
Succès fou! Piqués d'émulation, les deux autres ramassèrent du gravier et en emplirent les poches du paralytique et la caisse de la voiture. Courant et revenant, les mains pleines, en proie à des délices d'une perversité ineffable, ils ne soupçonnaient pas l'arrivée du vengeur. Tout à coup, un déluge de claques leur tomba sur les joues; enlevés au ciel et secoués vigoureusement, ils sentirent un pied défoncer le bas de leur individu; leurs oreilles s'allongèrent sous une main de fer Ils reconnurent, dans un hourvari de gémissements et de sanglots, leur père, que miss Crick, aux aguets d'une fenêtre, avait couru chercher, surgissant d'autant plus furieux qu'au moment où miss Crick avait poussé la porte du fumoir, il était en train de caresser les cheveux de la femme du monsieur brun, Jeanne de Corre, et que, passant vivement dans le salon, il avait cru voir sa propre femme, la tête renversée sous le regard plongeant de M. de Corre, lui sourire d'une façon trop significative vraiment !
Derrière miss Crick suffoquée, qui enregistrait soigneusement les ordres de M. d'Acheules : — « Privez- les de dessert pendant une semaine! Enfermez-les dans la chambre d'étude ! Appelezmoi s'ils bronchent! » — Jean accourait cens-
terné , avec une mine dévote et confite en respect.
Il commença par retirer du visage du marquis le masque du chapeau de paille derrière lequel il étouffait, feignit de rajuster et d'épousseter le chapeau, et pieusement le déposa sur le clicf du vieux, en marmonnant :
— Si monsieur le marquis veut bien me le permettre.
Puis, autorisé par un regard de M. d'Achcules, il fit basculer la petite voiture. Bigre! qu'elle était lourde, pleine de gravier! Papelard, il insinua :
— Que monsieur le marquis m'autorise à le rentrer. Je vais appeler la garde pour changer et nettoyer monsieur le marquis.
Et, avec des soins infinis, il roula, doux comme velours, le paralytique, que suivaient, sans se parler, miss Crick, rouge d'indignation, M. d'Acheules, pâle de colère, et derrière, trio sinistre, dont les tètes haineuses grimaçaient dans les larmes, les petits Troppmann.
— Mon Dieu, soupira Mme Mainbert, que co petit âne est donc mignon!
— Et il paraît qu'il trotte comme le vent! affirma M. Mainbert.
— Oh! papa! fit avec des yeux suppliants la fille aînée, Louise, si nous en avions un pareil, quelles parties!
— Je lui ferais sa toilette tous les matins, dit Rosa, la cadette, surnommée Clioute, tandis que leur petit frère, Paulin, déclarait : — Sûr qu'il aime le melon; je lui porterais toutes les tranches!
— Ne regardons pas, dit Mme Mainbert, n'ayons pas l'air...
Traînant un amour de charrette, un joujou fin, laqué blanc comme un meuble anglais, un petit âne gris pas plus gros qu'un chien, oreilles longues et pattes fines, caparaçonné d'un réseau de cordelettes en soie rouge, aux nœuds floches faisant houppettes, s'avançait d'un air innocent et rusé. Une jolie fillette à robe blanche, pareille à
une Heur de luxe, avec son teint rose et ses cheveux d'or, tenait les guides, des rubans cuir de neige. Elle répétait avec une fierté joyeuse : « Hue! Brididi! » tandis qu'à sa droite, souriant, marchait son père, un monsieur jeune, très élégant, et qu'à gauche, abritant son éblouissant visage d'une ombrelle, la mère, une fée blonde, relevait sa robe de crépon blanc sur des souliers de Ccndrillon et des chevilles que pointillaient les bas à jour.
Discrètement, M. Mainbert leva son chapeau de paille en forme de cloche à melon, et le couple rendit le salut. Déjà la radieuse apparition s'éloignait, sur la route de gazon, entre les grands hêtres, dans la clarté de ce septembre qui faisait de la forêt une splendeur de verdure décolorée, translucide et lumineuse.
— Ne te retourne pas, Paulin, dit Mme Mainbert; ça n^est pas convenable.
Mais comment résister à ce fascinant spectacle : les dos sveltes du monsieur et de la dame, la gracieuse silhouette de l'enfant, et Brididi dont on n'apercevait plus que les pattes minces, les sabots vernis comme des escarpins de bal? Mme Mainbert, corpulente et rougeaude, imbue de convenances et de respect social, ne put comprimer l'explosion d'enthousiasme :
— Brididi, qu'il s'appelle !
— Quel rêve! non, on le croquerait!