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COMMENT VIENNENT LES MINES

A la même heure, dans le canal Bruges -Zeebrugge, vue de von Pustow se glisse. Il faut être en mer avant l'aurore, à cause des avions. Assis sur le rebord du kiosque, ses bottes de mer appuyées aux barreaux de l'échelle qui mène au poste central de manœuvre, le lieutenant de vaisseau cause avec le pilote du canal. L'air frais a remis d'aplomb l'officier. Autour de lui, la plaine est si basse que le sous-marin a l'air de naviguer dessus. La faucille déjà haute de la lune en son dernier quartier argenté les façades des maisons belges peintes au lait de chaux. Le ciel est presque dégagé. La visibilité sera bonne sur les bancs de Flandre. Trop bonne même : les sous-marins préfèrent un éclairage plus discret.

Voici la grande écluse de la sortie. Le sous-marin

la franchit sans bruit, comme si les deux portes, que surmontent des toits à l'épreuve des Lombes, s'ouvraient d'elles-mêmes à sa vue. On sent là, comme partout, la main de fer qui étreint lé pays, et que les éclusiers flamands pittoresques, égrillards et jamais pressés ont cédé la place à des gens du Reich. A l'orée du canal, on distingue sur chaque rive les gros canons pointés vers la mer. Culbuté par le dernier bombardement anglais, l'un d'eux gît sur le sol comme une bête morte. Vers l'est comme vers l'ouest serpente, le long du rivage, une ligne d'un noir profond. C'est la tranchée qui court de Nieuport à la Hollande, protégée par les réseaux barbelés et creusée là pour arrêter le débarquement allié dont la menace hante les jours et les nuits des chefs allemands.

L'C/C sort du canal. Droit devant lui, le gigantesque môle courbe de Zeebrugge barre la moitié de l'horizon. Un nuage passant sur la lune efface tous les détails de la muraille cyclopéenne qui semble déserte. Pourtant, un millier d'hommes sont là... Sous des abris bétonnés, des veilleurs guettent, la main sur les commutateurs des projecteurs braqués sur la mer. La gare des voyageurs est devenue base d'hydravions. Le mur surélevé, qui surplombe la chaussée du môle et la protège contre l'assaut des grandes lames, cache des casernes et des poudrières.

A l'abri de rénorme jetée sont accostés des dragueurs de mines et des torpilleurs sous pression.

L'[/C vient sur tribord, évite les barrages flottants ou immergés, et le voici à toucher le phare qui marque l'extrémité nord-est du môle, à toucher la batterie de canons de quinze centimètres toujours chargés, à toucher les tubes lance-torpilles cachés dans des niches de la maçonnerie...

Et, comme à chacun de ses passages, von Pustow a un sourire de fierté en songeant à la force allemande! Il se prend à souhaiter qu'un jour quelque ennemi, navire de surface ou sous-marin, essaie de forcer l'entrée de Zeebrugge. Ah! les bateaux des Flandres peuvent dormir tranquiQes.

Le voilà au large, en route en surface, au Diesel. Les vents, ce matin, sont au conseil. Hésitante, la brise osciQe entre le nord-est et sud-est, rabotant la mer de ses risées. Le baromètre baisse, gare au changement de marée, le mauvais temps est dans l'air...

Voyons la carte : quarante milles en ligne droite pour arriver sur les lieux de ponte, donc à peu près six heures et demie de route en surface. Mais, sur les bancs de Flandre, la ligne droite vous mène directement au sec... Et n'oublions pas les courants. Avec leur vitesse de paralytique', les sous-marins doivent louvoyer dans la marée comme les voiliers qui remontent le vent.

Pour l'instant, tout va bien. Le courant pousse rue et l'aube du 1^^ octobre le trouve dans les environs du bateau-feu West-Hinder, qui marque une des entrées dans les chenaux des bancs de Flandre. La brise est tombée, mais on sent comme une menace qui plane sur le calme huileux. Jumelle aux yeux, von Pustow fouille l'horizon sur son avant. Aucun navire en vue. Mais là-bas, très loin, la danse a commencé. Des rideaux noirs, sous lesquels la mer blanchit, marquent le passage des graias. Et voici qu'une brise presque tiède caresse la mer et la face de l'officier. Les nuages bas remontent cette brise-là, tandis que les plus élevés, annonciateurs échevelés du gros temps, chassent en sens contraire, comme si l'air était pris dans un tourbillon d'axe horizontal.

« Avion », crie le timonier de veille, qui lève un bras vers le ciel et s'affale dans le panneau de descente. Sans prendre le temps de regarder en l'air, von Pustow le suit et presse au passage le klaxon d'' alarme. C'est la règle : on plonge d'abord et on s'explique ensuite. De l'intérieur, le veilleur rend compte : « Il y a trois avions par bâbord arrière. » A travers les hublots du kiosque, le commandant voit en effet trois points noirs dans le ciel gris. Mais la mer couvre soudain les hublots. Il semble à von Pustow qu'il s'enfonce dans une brume verdâtre qui

fonce très vite. Un moment, il distingue vaguement, comme en rêve, les détails de la superstructure immergée, puis plus rien. Quinze secondes ont suffi pour passer de la surface à la profondeur de huit mètres, car rien n'est plus maniable que ces sousmarins-bébés que sont les UC des Flandres'. En plongée, le commandant embrasse d'un regard toute la longueur de son navire, et chacun des treize hommes d'équipage sent sur soi l'œil du chef.

Un quart d'heure s'écoule, les avions doivent être loin; remonté à sept mètres, VUC sort son périscope. Trop tôt : von Pustow a beau essuyer l'oculaire avec une peau de chamois qui fut propre, il lui semble que le verre est dépoli. Quand on plonge pour sa peau, comme il vient de le faire, sans prendre le temps de ventiler le navire, le Diesel reste, durant une vingtaine de minutes, assez chaud pour saturer Fair d'une vapeur qui voUe tout. A tout hasard, vue fait surface.

Les a\àons ont dû rentrer chez eux, car le gros temps menace. Les plus basses et les plus hautes nuées sont maintenant confondues en une seule voûte de plomb. De petites vagues feuillettent la mer, brisant et se poursuivant, tandis qu'autour du sous-marin les rouleaux blancs d'écume se bousculent et se battent comme si chacun d'eux voulait être le premier à sauter sur la coque. Les embruns

giflent le commandaiit allemand à demi sorti de son kiosque. Quelques instants plus tard, le bateau commence de piquer du nez dans les lames courtes et frisées que soulève le suroît fraîchissant. Il faut refermer le panneau. Dans combien de temps pourrat-on respirer?

L'C/C incline sa route vers l'ouest, mais bientôt les tangages deviennent durs, les quatre-vingts chevaux du Diesel s'essouflBient sans que le bateau gagne grand terrain. Le courant de flot est dans toute sa force. Inutile de brûler du combustible pour rien. L'heure est venue de s'asseoir sur le fond pour attendre une embellie ou la venue du jusant. Tout doucement, l'f/C se pose sur le sable gris.

Le séjour au fond est détente précieuse; on s'y sent très loin de la guerre... tant qu'on n'entend pas quelque chaîne de dragueur vous racler les côtes.

Les parois intérieures du sous-marin transpirent. Sur leur émail blanc éblouissant, la condensation des haleines se dépose en gouttelettes qui coulent ou tombent en pluie sur la tôle huileuse du plancher creusé de stries pour éviter les chutes. Le bateau roule doucement sous l'action de la houle de fond. A vingt mètres plus haut, les grandes lames font un bruit pareil à celui du ressac sur une plage de galets. Leur passage fait osciller les aiguilles des manomètres de profondeur. A l'extrême avant, un homme veille

les bruits d'hélices; les autres matelots lisent ou dorment. La consigne est d'éviter les gestes et les mots inutiles, pour économiser l'oxygène que brûleraient très vite les travaux et les discours. Un ventilateur bourdonne en brassant l'air, afin d'empêcher l'acide carbonique de rester stagnant autour des têtes. Dans le poste central, l'enseigne Weitzsch, second du bord, ronfle, étendu sur trois pliants juxtaposés. Muni de la carte, des Instructions nautiques et de V Annuaire des marées, le commandant travaille avec le pilote...

Il veut pouvoir, en rentrant au port, marquer avec précision sur la carte les régions qu'il aura contaminées. Ainsi, les camarades ne risqueront point de se faire sauter sur les mines destinées aux Français ou aux Anglais. Pour être sûr de sa position, le mieux sera d'opérer en surface, donc pendant la nuit et, si on peut, à l'instant où le courant s'annule.

Toutes les manœuvres sont délicates sur les bancs de Flandre, où les fonds terriblement tourmentés sont sillonnés par les courants les plus vicieux qui soient. Figurez- vous que les courants de la mer du Nord sont, à tout instant, opposés à ceux de la Manche et que la bande d'eau qui marque leur rencontre erre sans répit entre la ligne North-Foreland- Dunkerque et la ligne Dungeness-Étaples. Le rythme

de cette promenade est lié à celui des marées. Il faut être rudement habitué à ces parages pour s'y reconnaître. Les pêcheurs boulonnais, eux, déclarent que rien n'est plus commode que ce caprice du flot. Quand ils sont pris par la brume quelque part en mer du Nord, ds piquent tranquiflement vers l'ouest, certains que leur route finira par couper la zone de rencontre des courants, reconnaissable aux poissons morts et aux bois flottés de la région, lesquels forcément finissent par y aboutir. Les pêcheurs suivent alors cette rangée de débris et savent aussitôt, selon l'heure de la marée, s'ils arriveront à Calais, à Gravelines, à Gris-Nez, à Boulogne ou au Touquet. La sonde fait le reste. Ces gens-là savent où ils sont, même lorsque le brouiUard empêche les gens de la passerelle de voir ceux du gadlard. L'C/C, lui, voudrait bien mouiller ses mines au moment où la ligne des poissons morts passe devant Gravelines.

L'heure du jusant est venue. Le courant porte à l'ouest. Ballasts vidés, VUC fait surface.

C'est la tourmente. Elle souffle grand frais du sud-ouest, vent contraire au courant. Quand la brise se bat avec le courant, la mer entre en furieuse dans la bataille. Von Pustow a gravi l'échelle du kiosque. Sortant de la grande clarté électrique d'en bas, il lui semble que la nuit s'est faite. Des nuages d'encre se ruent vers le nord-est, si bas qu'on jurerait

que leur noire chevauchée va se mêler à la houle qui assaille le sous-marin. Chargée de sable et de vase arrachés du fond, la mer est couleur de boue. Comme un sanglier trouant une haie, VUC passe à travers les vagues qui chargent à vitesse de train rapide, essayant d'arracher tout ce qui fait saillie sur la coque. Secoués en bas comme dés dans un cornet, les hommes se cramponnent comme ils peuvent. Les roulis désordonnés chavirent l'acide des accumulateurs. Impossible de continuer en surface contre cette mer-là.

Avant de replonger, le commandant essaie en vain d'apercevoir quelque repère pour rectifier son point. Mais lorsque, entre les déferlements de deux lames, le vent furieux sèche les hublots du kiosque, les vitres restent couvertes d'une croûte opaque de vase jaune. Et le temps est à tel point bouché que le diamètre de l'horizon n'atteint pas deux milles.

Du bas de l'échelle, monte un hurlement :

— Alerte! Abordage!...

C'est la voix du pilote. Il était au périscope et pouvait mieux voir que son chef.

— Dix-huit mètres. Assiette quinze. Moteur à toute vitesse. Qu'est-ce que c'est, Muller?

— Un mât et une cheminée, commandant, droit sur nous, à nous toucher. La houle m'a caché le reste.

La houle n'a pas besoin d'être bien grosse pour

cacher dans ses creux le Dieu-Patrie, V Annonciation et le Jésus- Maria. Je vous assure que, comme patrouilleurs, on ne peut trouver plus petit. Pourtant les voilà, en sentinelle triple, dans le vestibule du Pas de Calais, au point le plus dangereux des bancs de Flandre. Péril de mer et péril de guerre y sont à leur plus haut point. Car ces bateaux-là gardent l'entrée des passes que prennent les sous-marins en route vers la Manche : passe d'entre Out-Ratel et Cliff d'Islande et passe d'entre Cliff d'Islande et West-Hinder que voudrait embouquer von Pustow.

La forme de ces trois enfants perdus rappelle celle des chalutiers, mais, avec leurs vingt mètres de long, ils sont à peine plus gros que des chaloupes de cuirassés. On les appelle « cordiers » parce que leur métier du temps de paix est de pêcher en traînant, à tribord et à bâbord, une corde de cinq cents mètres, le long de laquelle sont branchées, par centaines, de petites lignes munies d'hameçons. Ils ont des équipages boulonnais. Leur chef de division est le commandant du Vignaux et leur chef de groupe, « l'amiral des cordiers », est l'enseigne de vaisseau Pruneyre, lieutenant au long cours mobilisé, brave et dur à la peine autant que ses hommes.

Je vous garantis que les cordiers laissent passer peu de sous-marins sans les forcer à plonger en catastrophe, même les jours où, comme aujourd'hui,

le patron est amarré à sa passerelle, l'homme de barre à son compas et le canonnier à sa pièce...

Ils ont vu les grandes lames briser sur la coque de vue comme sur un récif. Machines à toute vitesse, ils chargent pour éperonner. Mais, vous savez, la « toute vitesse » d'un cordier, ce n'est pas grand'chose...

Von Pustow les cherche avec son périscope. Mais comment voulez-vous voir quoi que ce soit avec ce roulis du diable? Accroché aux manettes, ses pieds glissant sur la tôle du parquet, l'officier tourne en tous sens le gros cylindre de vision, lequel vibre douloureusement sous le choc des grandes lames acharnées, dont les déferlements furieux ne cessent de noyer l'objectif à fleur d'eau. Rien en vue sur l'avant... Rien à tribord... Rien à bâbord...

— Commandant, les ballasts sont pleins.

— Eh bien! plongez, bande de ralentis, qu'attendez-vous ?

Ah! voici les cordiers par tribord devant... On voit leurs mâts et leurs fumées que le vent rabat devant eux, les masquant aux trois quarts d'un voile gris. Quelle route font-ils? Difficile de se rendre compte. Pourtant ils sont très près... trop près!

— Commandant, le bateau ne plonge pas.

Oh! sacrebleu! La houle synchrone' ... Von Pustow renvoie brutalement le périscope dans son puits et crie :

— Sur l'avant tout le monde!

Les deux hommes des barres de plongée restent dans le poste central, près du commandant. Tous les autres se ruent le long de la coursive. Talonnés par le pilote et par l'enseigne Weitzsch, ils se poussent, s'entassent, s'écrasent à l'extrême avant. Une tonne de lest humain est ainsi déplacée.

Tel le fléau d'une balance dont on chargerait l'un des plateaux, le sous-marin s'incline vers le fond. Apiquage si brutal que le bateau a l'air de vouloir se mater verticalement en laissant l'arrière accroché dans la houle... vingt degrés... vingt-cinq... vingthuit... Il s'arrête. Va-t-il enfin plonger?

Livide, von Pustow tend la face vers le manomètre central de profondeur. Regardez. L'aiguille tremblote un instant, puis démarre doucement d'abord et comme à regret. Soudain, l'inertie du navire vaincue, elle s'emballe, et saute en cinq secondes au chiflfre de quinze mètres. A la seconde suivante, elle passe dix-huit. Le sous-marin coule comme un caillou. Attention, Dieu de Spandau! il n'y a pas vingt-cinq mètres d'eau par ici...

— Demi-vitesse, le moteur. Chassez le ballast avant. Dressez le bateau.

Les barres sont mises à contre. L'enseigne Weitzsch a déjà ramené les hommes à leurs postes. D'un coup de reins brusque, VUC se remet horizontal, mais

trop tard... Il descend toujours... L'aiguille dépasse vingt mètres. Et von Pustow n'ose vider tous les ballasts, car il remonterait, comme un bouchon, sous le nez des cordiers lesquels ne peuvent être loin...

— Stoppez le moteur. Tenez-vous bien...

L'aiguille marque vingt-quatre mètres, s'arrête...

... Choc effrayant... VUC rebondit aussitôt, tandis que son avant se cabre comme un cheval fou... Coup de roulis sur bâbord et nuit noire. La secousse a ouvert tous les circuits... Tout de suite rallumées, les lampes montrent l'aiguille épileptique qui bondit de vingt-quatre à vingt mètres et retombe au moment où l'arrière cogne à son tour contre le fond... Cette fois, le bateau se couche sur tribord comme s'il allait faire le tour... Enfin, troisième choc suivi d'une longue glissade. Immobilité. Stupeur!

Tac, tac, tac, tac, fait, dans le silence, le mouvement d'horlogerie de l'enregistreur d'immersion. Sa plume a dessiné la chute terrible et les montagnes russes de l'arrivée au fond et trace à présent, sur le cylindre quadrillé, une ligne apaisée qui monte en pente très douce à mesure que baisse la marée et sur laquelle le passage des crêtes et des creux de la houle s'inscrit en légers festons.

Les hommes sont essoufflés comme après une course éperdue et leurs torses nus ruissellent. Leurs efforts durant les derniers instants ont vicié l'air

autant qu'un séjour de douze heures en plongée ordinaire. Une allumette refuserait sûrement de brûler dans cette atmosphère-là.

— En avant le barbotage', et repos pour tout le monde, sauf pour le second.

Il faut bien que quelqu'un adle voir si rien n'est cassé.

Avant la sieste, l'équipage avale la classique et quotidienne purée de pois. Elle s'agrémente aujourd'hui d'un fameux jambon et de conserves d'Amérique, don d'un grand t/, lequel a vidé les soutes d'un paquebot avant de le couler, et a réservé une part du pillage aux pauvres UC à qui jamais n'échoit aubaine de pirate.

Là-haut, la tempête hurle. Le Jésus-Maria^ seul cordier muni de la T. S. F., essaie de dire à tous que la section de garde a forcé de plonger un Boche de petite espèce qui faisait route à l'ouest.

Dix-huit heures durant, l' UC reste au fond, caché. Et voici le matin du 3 octobre, qu'un jour gris sale éclaire. Jaunie par la tempête de la veille, la mer est marbrée çà et là de rayures vertes d'eau propre apportées par le courant. Le ciel noir, qu'une bande argentée borde au levant, semble une draperie mortuaire. La brise a molli, le temps est maniable, l'horizon dégagé et désert. Sur l'eau, la silhouette allongée de VUC roule doucement. Il fait route en

surface et ventile à outrance. Bientôt, le West- Hinder est doublé et le bateau-feu Ruytingen, but à atteindre, est en vue au loin, environné de patrouilleurs. Il faut plonger, mais peu importe, l'LC est maintenant sûr d'arriver à temps pour mouiller ses mines la nuit prochaine. Le voici dans le Nord du banc de Bergues, où l'on trouve partout une trentaine de mètres d'eau pour s'ébattre à Taise dans le plan vertical.

Et ce sont, de nouveau, les heures interminables de la marche en immersion et en aveugles, car VUC na^■igue trop bas pour avoir la \"ue. Toute circulation défendue, les matelots s'assoupissent, bercés par le ronflement du moteur de l'hélice qui entraîne paresseusement le bateau. Par des mouvements délicats de leurs grands volants de bronze, les hommes des gouvernails horizontaux tiennent la profondeur sous le regard de l'ofîicier de quart. A la barre de direction, le timonier, l'œil au compas, corrige les embardées dues au remous. Hors du poste central et tout le long du fuseau \"iolemment éclairé, règne un calme de tombe.

Frrr... Frrr... Frrr...

Un bruit d'hélice? Non. c'est quelque chose qui gratte la coque à l'extérieur. Une caresse bizarre, intermittente, peu appuyée... qui a quand même réveillé tout le monde. Les hommes sont debout,

mains en conques aux oreilles tendues... Le frôlement est à tribord.

Frrr... Frrr... Frrr...

— Demi-vitesse, ordonne von Pustow.

Le moteur n'a plus qu'un murmure très doux.

Le long du bord, la chose à présent grince sans arrêt. Un fil tendu racle la coque... Ce fil est un orin qu'une mine raidit comme un ballon captif tirant sur son câble. Et cette mine défile au-dessus des gens qui écoutent. Le grincement approche du

centre, la mine est tout près du kiosque... Va-t-elle passer dessus ou cogner dedans et sauter?

— Vingt-cinq mètres, dit à mi-voix le commandant, comme s'il risquait, en parlant trop haut, de faire exploser l'engin.

A vingt-cinq mètres, on ne risque rien. On passera franchement sous le champ de mines, champ anglais sûrement. Les orins peuvent gratter tant qu'ils voudront. Mais, on parle à l'avant. Qu'y a-t-il encore ?

— Des chocs à tribord, commandant.

— Stoppez le moteur. Barres à zéro partout. Bang! Bang! Bang! Trois coups très nets, métal

contre métal. Comme un ballon de fer qui heurterait, rebondirait, heurterait encore. Cette fois, c'est la mine elle-même, et non l'orin ; à vingt mètres comme à vingt-cinq mètres, la mort frappe à la porte... Bang! Elle cogne maintenant par le travers du milieu et vers le plafond. Par bonheur, les mines anglaises sautent rarement... Que va faire celle-ci?Bang ! Dieu, qu'elle est longue à gagner l'arrière ! Le choc a été moins fort. Attendons... Plus rien. On est paré.

— En avant, le plus doucement possible. Immersion, trente mètres. Gouvernez dix degrés plus à droite.

Finira-t-on par sortir de ces eaux empoisonnées? Pas tout de suite. Encore des chocs... Et pas moyen de remonter pour passer au-dessus du champ. On entend les hélices des patrouiQeurs. Ils sont là-haut toute une bande qu'on a sûrement envoyés en barrage pour forcer les sous-marins à plonger en plein dans les marmites.

Le champ est arrangé selon toutes les règles. Les mines sont trop basses pour gêner les bateaux de surface, mais, à partir de dix mètres de fond, eUes sont à la fois étagées et semées en quinconce. On est obligé de taper dedans. Mais, cette fois encore, les mines anglaises ratent...

L'Î7C s'en tire, et lorsque, tous bruits d'hélices éteints, il risque un coup de périscope, dans le sud à lui pointe vers le ciel la jolie flèche de Petit-Fort- Philippe et, plus à gauche, les clochers carrés des Huttes et de Saint- Georges. Et voici le bateau-feu Ruytingen tout près. Le sous-marin, maintenant à pied-d'œuvre, se pose sur le fond pour attendre l'obscurité et l'étalé du courant.

La nuit est tombée sur le Pas de Calais. Jusqu'à une heure du matin, des torpilleurs français ont exploré la passe de Gravelines, puis ont filé du côté des avant -postes, dans l'est du Clifi" d'Islande et du banc de Nieuport. Seuls les bateaux-feux sont à présent visibles au large de Gravelines. Ils ont l'air de causer ensemble en un code lumineux indéchiffrable. Que peuvent-ils bien se raconter cette nuit? Sans doute Ruytingen demande-t-il à Dyck ce qu'est devenu le camarade septentrional, le bateau-feu du Sandettié qu'un beau matin des remorqueurs de Dunkerque ont emmené... Ces phares flottants vivent en marge de la mêlée. Quels souvenirs étonnants pourraient écrire leurs gardiens, s'ils avaient tenu un journal de bord! Luttes aériennes des Avros, des Farmans, des Handley-Pages, des Nieuports, des Bréguets, des Caudrons, des Voisins ou des F. B. A. contre les Aviatiks, les Albatros, les Tauben ou les

Fokkers... Zeppelins sortant des nuages au petit jour, au retour d'un bombardement de Londres. Sections de chalutiers trapus et de cordiers-joujoux labourant la mer pour aller prendre leur faction à l'extrême pointe d'avant-garde... Silhouettes longues, basses et grises de sous-marins dont rien n'indique la nationalité ou émersions spasmodiques de périscopes anon>Tnes... Passages farouches, au crépuscule, des escadrilles de torpdleurs piquant vers l'est à toute allure pour faire entendre, quelques heures plus tard, le tonnerre de leurs coups de canon dont les éclairs rubis déchirent l'ombre bleuie par les obus éclairants... Et, dans l'aube indécise, retour de ces escadrilles, ou de ce qui en reste, vers Dunkerque ou vers Douvres, pavillons hauts, enfumés et fiers, passerelles démolies, cheminées criblées, pavois crevés et sanglants, les bateaux les plus valides remorquant ceux dont la houle lèche déjà les ponts, mais qui tiendront quand même jusqu'au port...

Et, à toute heure de tous les jours, défilé lugubre des débris et des cadavTcs qu'emporte le courant...

Une heure et demie du matin. Pas un souffle sur l'eau. Très haut dans le ciel, une petite brise d'est entraîne lentement des nuages qui masquent et démasquent la lune. Si le gardien du Ruytingen fait bonne veille, il doit apercevoir, dans le sud à lui, tantôt silhouette noire, tantôt siUage de diamant.

Car le sous-marin en demi-plongée brasse, avec son pont au ras de l'eau, les gemmes d'une phosphorescence extraordinaire qui flamboie sur la moire sombre de la mer aux instants oîi la lune disparaît.

Sur la passerelle, von Pustow surveille lui-même la route. Le moment d'agir est venu.

L'C/C est dans la passe. Sur son arrière, le Ruytingen, deux fois par minute, poignarde la nuit d'un éclair rouge sang. L'entrée du port de Gravelines est à cinq milles à peine. Son phare, en ligne avec le feu flottant du Dyck, donne l'alignement du chenal, à droite et à gauche duquel le sous-marin va zigzaguer cependant que, de son ventre gris, une par une les mines tomberont.

3 h. 14. Von Pusto^v se penche sur le porte-voix :

— Dans une minute, Weitzsch.

— Paré, commandant.

A trois heures quinze, la première mine est au fond; à trois heures \ingt-cinq, la neuvième. Un coup de le\der donné toutes les quatre-vingts secondes a libéré chacune d'elles . Maintenant, F UC double le bateau-feu du Dyck et met le cap à l'est. Plein d'astuce, von Pustow va poser ses trois derniers engins au sud du banc Snouw, dans le chenal qui mène à Dunkerque, voie encombrée par le trafic côtier et par les cargos anglais portant le ra\'itaillement de l'armée britannique,

Après un champ de mines ainsi dispersé, les dragueurs auront du travail.

A quatre heures, la douzième mine est au fond.

Mais un des chiens de garde de Dunkerque, le torpilleur 320, a aperçu, trop tard pour l'éperonner, la forme noire qui plongeait, travail terminé.

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