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LA MAISON CATULLE

BRUGES est la grande base navale allemande de Belgique. Le vice-amiral von Schrœder, gouverneur de la ville et commandant en chef de la marine des Flandres, réside au palais du Gouvernement, sur la grande place de la Venise du Nord. La Venise du Nord! Ah! les Allemands en ont fait quelque chose de joli! Ils l'ont déshonorée avec les abris blindés bâtis pour leurs sous-marins, lesquels ont dû fuir Ostende et Zeebrugge intenables sous les obus anglais. Figurez-vous huit colonnades portant autant de toits en béton armé épais de trois mètres. Les sous-marins s'amarrent là-dessous, dans des bassins assez grands pour en recevoir chacun

trois ou quatre. Navires et équipages peuvent y dormir à l'aise entre deux croisières.

Les ofiSciers, eux, habitent la maison Catulle, à toucher les docks. Dans les trois belles caves voûtées, ils ont installé un « refuge des travailleurs fatigués ». Nul n'y pénètre sans montrer patte sanglante de sous-marinier. On y boit chaque nuit et jusqu'à l'aurore, pour noyer le souvenir de certains canots trouvés à la dérive, avec des cadavres de femmes et d'enfants.

Des amateurs ont peint sur les parois des obus et des torpilles ressemblant vaguement aux hommes d'État de l'Entente et aussi, sans doute pour que nul n'ignore l'emploi du souterrain, des singes buvant du Champagne. Çà et là éclatent, en grosses lettres, des devises pas très neuves : « La vie est courte et la mort dure très longtemps. » — « Bois tant que tu es de ce monde, car demain tu peux mourir »... et d'autres encore.

Lorsque, à l'aube, les ordonnances des officiers ramassent, parmi le verre brisé, les corps des ivrognes, l'atmosphère de ce trou sans aération rappelle celle d'un sous-marin en plongée depuis vingt heures, avec un équipage en proie au mal de mer et à toutes ses conséquences.

Des fresques du plus haut goût montrent, dansant avec des mines, les commandants disparus. Cinq

déjà pour les sous-marins des Flandres. Et, s'il existe à Wilhelmshaven, base des sous-marins de la mer du Nord, un Panthéon du même genre, ses murs devraient porter, en ce 1^^ octobre 1915, l'image de quinze commandants qui ne reviendront plus'... Qu'importe! Buvons quand même. Dieu punira l'Angleterre.

L'intervention divine se fait attendre. Le blocus des côtes anglaises et de la Manche entière, proclamé le 4 février dernier, a fait fiasco.

La soirée commence par les toasts rituels. Au Kaiser. Au fameux Schwieger, commandant VU-20 qui coula la Lusitania. Aux mânes du célèbre Weddigen, lequel ayant, avec 1' (7-9, fait coup triple sur le Cressy, le Hogue et VAboukir, fut, à bord de rU-29, proprement envoyé au fond par un coup d'éperon du Dreadnought.

Dans les crânes, la pression monte vite, bien que les sous-marins traversent une période fâcheuse. Le 20 septembre, il y a juste dix jours, ils ont reçu l'ordre de cesser d'attaquer le commerce anglais dans les mers du Nord. Simplement parce que, un mois plus tôt, le torpillage de V Arabie, dans la mer d'Irlande, a noyé trois citoyens américains.

Du coup, les UB, lanceurs de torpilles et d'obus, sont au rancart. Seuls les C/C, mouilleurs de mines", prennent la mer, et sont sur les dents.

— Cinq tournées, oui, cinq dans le seul septembre, hurle le commandant de VUC-ô. On exagère, et ces messieurs des UB finiront par user, de leurs échines, les coussins du sieur Catulle, tandis que nous trimons pour eux.

— Fichez-nous la paix, les mineurs, intervient Steinecker, commandant d'un C/J5, vous faites vraiment trop de remous avec vos expéditions à la papa. Une seule de nos croisières en vaut dix des vôtres. Nous autres, les UB^ nous nous battons pour de bon, en montrant nos périscopes. Nous risquons l'abordage, l'obus et la grenade. J'appelle ça la guerre, et j'appelle promenade hygiénique l'ajffaire qui consiste à semer tranquiQement des mines quand il n'y a personne dans les environs, et à se défiler après. Tel est le travail des glorieux UC. Et j'ofire une bouteille de Liebfraumilch à qui prouvera le contraire.

— Mon cher camarade, riposte le commandant de l'f/C-6, les portraits qui ornent ce boudoir vous répondront mieux (jue moi. Deux UC perdus pour un seul UB donnent, plus exactement que vos affirmations, la proportion des risques.

De fait, au mur sont suspendues les effigies des lieutenants de vaisseau Mey, de rUC-2, disparu dès sa première croisière, et Werner, de VUC-1, dont on est sans nouvelles depuis quatre mois. Seul Gross, de rUB'5, représente les sous-marins rivaux.

— Parfait, raille Steinecker. Avec des statistiques basées sur d'aussi nombreux exemples, nous conclurons que les grands U n'en font pas plus que vous, puisque je ne vois ici que les traits de Lemmer, dont l'l!7-5 sauta, comme vous le savez, sur une mine, et de Suchodoletz , dont les Anglais ont, devant Douvres, coupé en deux VU-11.

— Assez! A la porte! braillent des convives qui aimeraient mieux parler d'événements plus réjouissants.

La discussion tourne court, d'autant mieux qu'une voix, dominant le tumulte, glapit :

— Messieurs, prenez vos tablettes et écrivez. Je veux vous donner l'adresse d'une jeune personne aimable.

— Bravo! Un hoch pour Schmettger!

— Voici, messieurs. C'est une Anglaise assez corpulente, qui porte crinoline d'acier. Elle se tient nuit et jour à la disposition de tous, à main gauche en sortant de la rue qui passe entre le Fairy Bank et le Sandettié. Très exactement par cinquante et un degrés vingt minutes nord et deux degrés sept minutes est. N'hésitez pas à lui demander le chemin du Pas de Calais, les Anglais l'ont placée là tout exprès pour qu'elle vous l'indique. Je propose l'envoi d'une adresse de remerciements à l'amiral Bacon qui a mouillé la grosse 2.501 pour nous guider.

Rires énormes. Décidément, ces Anglais sont impayables. Les voilà qui ont mouillé une belle bouée en treillage d'acier juste à l'orée d'une passe difcile. Du coup, les rivalités entre sous-marins sont oubliées. Chacun en raconte une bien bonne à propos du fameux barrage de filets du Pas de Calais, tellement gênant pour tout le monde que les Anglais ont dû le jalonner de bouées lumineuses, lesquelles servent surtout aux Allemands.

— Messieurs, reprend Schmettger, rentré le jour même, les bouées sont encore là, mais les sales temps d'équinoxe ont balayé un bon tiers des filets. Dans un mois, il n'en restera plus rien. J'ai pris hier le croquis. Qui veut le voir?

— Donne-le moi tout de suite, demande le lieutenant de vaisseau von Pustow, j'appareille cette nuit à deux heures pour aller miner la passe du Ruytingen dans le sud du Dyck occidental. Je connais l'endroit : on y a les Français sur le dos jour et nuit.

— As-tu reçu le plan de la dernière ponte anglaise? demande Schmettger.

— Oui, mais les mines anglaises ne m'inquiètent pas. Les nôtres sont plus gênantes, surtout celles que les chalutiers de Nieuport ont collées n'importe où dans le West-Diep. Bon travail, à tout prendre, puisque notre agent de Dunkerque a écrit que le

Branlebas, un des Français qui ont coulé le G-137 il y a six semaines, vient de sauter sur une des lessiveuses de Nieuport. Quant aux marmites anglaises, je m'en moque. Elles cassent leurs orins et filent en dérive dès qu'il y a pour dix pfennigs de mauvais temps. As-tu vu celle qu'on a démontée à l'atelier? Comme mécanisme, c'est à se tordre. Et, tu sais, quand elles sont en surface, elles ne peuvent plus exploser.

— Convention de La Haye, mon cher.

— Parfaitement. Ces messieurs de l'amirauté britannique en sont encore là.

Ils rient, ces officiers, à l'idée qu'une nation loyale respecte les accords qu'elle a signés. D'ailleurs, les diplomates n'ont rien à dire. Les mines allemandes possèdent, elles aussi, un mécanisme qui les rend inoffensives en surface. Seulement, les mouilleurs de mines enlèvent ce mécanisme-là avant d'appareiller, et les mines en dérive sautent comme les autres. Aucun inconvénient, puisque le pa\-illon allemand est rayé de la surface des mers. D'ailleurs, la convention de La Hâve fixe aussi les limites au delà desquelles les belligérants n'ont pas le droit de miner. Ainsi la navigation neutre est-elle protégée. Pour les gens de Berlin, ce paragraphe est lettre morte comme les autres : on trouve des mines allemandes partout...

Je n'ai jamais compris pourquoi l'explosion d'indignation soulevée par le massacre des navires marchands de toutes nations s'est limitée aux actes des sous-marins. Je n'ai jamais ouï dire qu'une mine ait fait la dififérence entre un paquebot et un cuirassé ou ait avisé quiconque d'avoir à évacuer son bâtiment avant de sauter en l'air.

Sans grande exagération, le lieutenant de vaisseau von Pustow pourrait ajouter que les engins anglais sont aussi peu dangereux en immersion qu'en surface. Ils sont complètement ratés. En fait, l'amirauté britannique n'avait pas préparé sérieusement la guerre de mines. Elle souhaitait voir l'ennemi sortir des ports pour livrer bataille et ne tenait pas à l'enfermer derrière des barrières explosives. La guerre a prouvé qu'elle eût mieux fait de ne pas attendre 1917 pour copier les mines allemandes. C'étaient de sérieux engins. On en a ramassé quelquesunes, coulées depuis trois ans, blocs informes d'algues et de coquillages, lesquelles ont bel et bien sauté à la figure des malheureux qui les maniaient sans précaution, les croyant mortes.

Deux heures du matin. — Dans la cave aux ivrognes, la séance continue, morne à présent et coupée de hoquets... Elle durera jusqu'au lever du jour.

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