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LES DRAGUEURS CHERCHENT

1-ORPiLLEUR 320 à T. S. F. Dunkerque, tous écoutez : AUô, aUô, aUô 5103 0210 0410 0430. » « Allô )) veut dire « sous-marin vu »; les chiffres donnent la latitude, la longitude, la date et l'heure.

Dans l'instant, les grands postes côtiers répètent le signal à toute puissance.

Alerte à Dunkerque, à Calais, à Boulogne. Alerte sur la côte et alerte à la mer. Alerte à Douvres, à Harwich et à Londres. Embargo sur les navires marchands. La mer est malsaine de Gris-Nez à Nieuport...

L'Allemand a-t-il semé des mines? Veut-il lancer

des torpilles? On ne sait. On va lui faire la vie dure. Plus de gibier ! Mais des chasseurs pour lui et des dragueurs pour ses mines. Quatre dragueurs, on est pauvre en 1915... Quatre : Europe, Alexandrine, Maris-Stella, Blanc-Nez.

Ce sont navires de du Vignaux*. Ils calent quatre mètres cinquante. Juste un mètre cinquante de trop, car les mines se tiennent à trois mètres sous la basse mer. Donc, sous peine de mort, ils ne draguent que trois heures avant le plein de l'eau et trois heures après. Le reste du temps, ils patrouillent comme les autres. Pour eux, le dragage est un travail de plus, une diversion à la faction éternelle qui les a amenés ce matin devant le Riden de Calais % Europe et Alexandrine près de la bouée rouge, Maris- Stella et Blanc-Nez devant la bouée noire.

Europe! Europe! Europe! La T. S. F. de Dunkerque vous appelle. Venez vite. Le trafic est arrêté. Les navires sont bloqués par dizaines. Quels? Ceux de Londres, de Folkestone, des Dunes et de bien d'autres ports, navires gorgés d'obus pour l'armée anglaise. Pour un convoi manquant, dix batteries du front vont rester muselées. Et à Dunkerque, dans le bassin Freycinet et sur la rade extérieure, un tas de cargos vides veulent repartir pour l'Angleterre.

Tous attendent que soit nettoyé le chenal ouest, où le sous-marin est passé cette nuit. Allons, au travail, Europe, Alexandrine, Maris- Stella et Blanc-Nez.

h^Europe rassemble son troupeau. Dukers est sur sa passerelle; il a reçu le sans-fil d'alerte. Dukers, chef des douze chalutiers du nord-est, commandant V Europe et les dragueurs, est un lieutenant de vaisseau que rien n'émeut. Il étonne ses gars de Boulogne, parce qu'il voit toujours avant eux les mines qui font surface. On dirait, tant son métier le passionne, qu'il aime jouer avec les grosses boules cornues. Durant les quatre années de guerre, il poursuivra ce jeu-là. Il draguera en Méditerranée, il draguera dans le golfe de Gascogne où V Anjou sautera sous ses pieds en 1917 devant Saint-Jean-de-Luz, puis il reviendra sur les bancs de Flandre avec Europe, Alexandrine, Maris- Stella et Blanc- Nez.

Ces quatre-là voient du métier, dirait Kipling. Certains jours, on les rencontre s'acheminant vers Gravelines sur la pointe des pieds avec le pavillon jaune de quarantaine, lequel dit aux voisins : « Ëcartez-vous, j'ai la peste à bord »... La peste ou pis encore. Ces jours-là, les cisailles ont refusé le service, ou bien les Allemands ont mis des orins plus durs que de coutume. Alors chacun des chalutiers remorque, coincées dans les brins de drague', un paquet de mines qu'il va échouer sur les petits

fonds pour les faire exploser à marée basse. Un jour, VEurope en a ramené d'un seul coup une grappe de huit... JJ Europe ne craint rien... VAlexandrine, la Maris-Stella et le Blanc-Nez pas davantage.

Douze milles à courir pour rallier l'endroit suspect. La mer sera pleine à huit heures vingt ce matin et à neuf heures ce soir du 4 octobre. On arrivera à temps pour travailler pendant six heures dans la matinée, mais la soirée sera perdue, car il fera nuit au moment de la haute mer. Rien à faire dans l'obscurité, car on ne peut voir les mines qui font surface. Mais voici encore la T. S. F. : « Europe ! Europe ! Europe ! \j''Ohusier a trouvé une mine dans le West-Diep. » Très bien. Deux régions à draguer au lieu d'une. Europe et Alexandrine vont ratisser devant Nieuport, Maris- Stella et Blanc- Nez au Dyck.

Ij^Europe est rouillée comme vieille ferraille. La peinture est rare, et plus rare encore le temps pour peindre. Sur le gaillard d'avant, le veilleur, en suroît, ciré et sabots-bottes, piétine des glènes de filin pas très bien lovées et s'abrite des embruns derrière un vieux bout de toile amarré au bossoir de l'ancre. A toucher le gaillard, le canon de 47 millimètres est perché sur une plate-forme en bois, à qui ses rambardes en filin tenues par des madriers donnent un faux air de ring trop petit, où le pointeur

et le chargeur, en suroît, ciré et sabots-bottes eux aussi, représenteraient les boxeurs. Une fois franchi le grand panneau de ce qui fut la cale à poissons, voici la passerelle où sabots-bottes, cirés et suroît chaussent, enveloppent et coiffent le commandant, le patron et l'homme de barre. Enfin, c'est la cheminée et, sur l'arrière, passée l'écoutille de la machine, d'autres hommes pareiQement accoutrés s'affairent parmi les câbles, les cisailles et les prismes de la drague : pagaye grisâtre où éclatent, violemment peints au minium, les deux flotteurs de drague, autrement dit les « cochons », qui ont l'air de deux grosses torpilles rouges. Les trois autres dragueurs sont pareils. Qui a vu VEurope connaît VAlexandrine, la Maris-Stella et le Blanc-Nez.

Cinq heures trente du matin. — L'aube se glisse sur la passe ouest de Dunkerque, gorge étroite qu'enserrent les parois invisibles du banc Snouw et les hauts -fonds qui bordent la côte devant Mardyck, vallée dans laquelle ont dû germer les étranges graines semées par l'ennemi. De même qu'en ce moment la brise courbe les hautes graminées des dunes de Flandre, le courant de flot incline vers l'est les orins, tiges filiformes qui portent les gros bulbes mortels. Mais voici venir les moissonneurs Europe, Alexandrine, Maris-Stella et Blanc-Nez.

Les deux premiers continuent vers l'est, vers le West-Diep. Et, tandis que Maris- Stella commence de balayer le chenal où le 320 a vu l'Allemand deux heures plus tôt. Blanc- Nez se met en devoir de draguer la passe du Ruytingen. Le soleil frais levé perce les nuages gris d'une flèche presque horizontale. La brise d'est achève de réveiller la mer qui s'ébroue en vagues que la lumière crête de rose. Les chalutiers sont en plein travail. Ceintures de sauvetage capelées, les hommes veillent. Que verra-t-on d'abord? Sera-ce le coup de couteau rapide d'un périscope qui crève la surface et disparaît? Sera-ce, après qu'une cisaille aura coupé son invisible orin, une grosse mine verte qui sautera lourdement hors de l'eau et retombera dans un éclaboussement pataud? Tendue et vibrante, la remorque de drague plonge à dix mètres du couronnement, tandis qu'à deux cents mètres plus loin, les deux cochons rouges tirés par leurs câbles invisibles ont l'air de poursuivre tenacement le chalutier sans gagner un pouce sur lui.

Recherche vaine. Les veilleurs de passerelle, les veilleurs de l'arrière regardent quand même ardemment, sans se lasser. Heures lentes et vides... Patiemment, les chalutiers ratissent dans l'axe, puis à droite, puis à gauche, les chenaux qu'on suppose contaminés. Dix fois ils suivent et coupent et recoupent les routes que l'Allemand a sillonnées

cette nuit. La mer n'avoue pas... Décidément, le sous-marin qu'a vu le 320 n'était pas un mouilleur de mines... Pourtant, je vous l'ai montré à l'ouvrage cette nuit. Il a bien laissé tomber neuf marmites dans la passe du Ruytingen que le Blanc-Nez vient de racler jusqu'à l'os, et trois dans la passe ouest de Dunkerque où, cinq heures durant, la Maris- Stella vient de traîner sa drague. Alors?

Alors, honnêtement, on peut proclamer saines ces régions-là. L'embargo est levé. Les commerçants mouillés en grande rade de Dunkerque appareillent et défilent à l'aplomb des trois mines du chenal ouest. Puis, le feu flottant du Dyck doublé, quelques navires poursuivent leur route le long de la côte française, tandis que les autres, ceux d'Angleterre, embouquent la passe aux neuf mines, la passe du Ruytingen.

En même temps, dans le West-Diep, du banc Smal au banc Trapaeger , du Trapaeger au Breedt oriental, Dukers drague et redrague en vain, sous la voûte sifflante et parmi les gerbes des obus allemands tirés par les batteries de côte.

Midi. — La mer a baissé, on rentre les dragues. La Maris-Stella rallie Boulogne. Le Blanc-Nez demeure en faction, bientôt rejoint par Y Alose, ex- Titania d'Aberdeen, cent soixante -douze tonnes, trente-quatre mètres de long, six mètres de large,

trois mètres trente- cinq de pied dans l'eau, laquelle a pour capitaine le maître de manœuvre Edouard Loisel et, pour second, le patron Ringot, mobilisé comme second maître manœuvrier.

Alose... Loisel... deux noms déjà cités. Rappelezvous : YAlose et le Saint-Pierre étaient amatelotés. Et Loisel, capitaine du Saint-Pierre^ était cousin du Loisel de V Alose'. Tous deux remorquaient une drague anglaise prêtée par l'Amirauté'. Depuis que le Saint-Pierre est coulé, VAlose ne drague plus, et des pêcheurs prétendent que cet amatelotage rompu par la mort ne vaut rien pour les vivants...

Patrouille plate et grise, en travers au coup de vent de nord-est. Coincés dans leurs couchettes, les matelots dorment, indifférents aux roulis désordonnés. Le temps de chien leur assure complète tranquiUité. Jamais les avions ne viendront leur chanter pouille avec un vent pareil. Ils ne se risqueront pas davantage sur les villes de la côte et là-bas, à la Beurrière, ce faubourg de Boulogne où vivent les pêcheurs, les femmes et les mioches dormiront tranquilles. En haut, les hommes de quart reçoivent philosophiquement les embruns en attendant leur tour d'aller dormir. La vie, somme toute, est un peu monotone. On aimerait voir un périscope ou deux. Oh! je sais bien, on ne pourra faire grand mal à la bête tant qu'on n'aura pas les bombes sous-

marines, les belles grenades Guiraud à quarante kilogrammes d'explosif. Pour le moment, on ne peut coller sur les reins du Boche que des pétards qui ratent comme si leur mèche était ignifugée et leur poudre ininflammable... Quand même, un sous-marin meublerait le paysage. Où a bien pu passer celui de cette nuit? Personne n'en parle plus. Le torpilleur a dû rêver... Après tout, cet Allemand-là est peut-être assis sur le fond, attendant le flot pour rentrer dans sa bauge, courant en poupe. Mais les autres, où sontils? Il paraît que tous les grands sont en route vers la Méditerranée depuis que le blocus de l'Angleterre a fait long feu. On devrait en voir quelques-uns, car ils doivent bien passer par le Pas de Calais. Veillons...

Ah! la vigie signale quelque chose sur l'avant. Une mine. Attention! N'allons pas tosser dedans pour couler par un froid pareil. Le satané nord-est apporte tout ce qu'il a pu ramasser de glacé en Norvège... A droite, la barre. Veille à lui donner du tour, à cette saleté. Regardez-la qui saute de crête en crête comme si les lames jouaient au ballon avec elle. Secoue tes cornes, garce, on t'aura dans une minute. h^ Alose s'approche : un... deux... trois coups de canon. Des têtes se montrent au panneau du poste : ce n'est qu'une mine, on peut se recoucher...

— Eh bien! Marie, observe le patron Ringot, tu tires comme un pied, mon fils.

— Elle est trop loin, patron, répond le canonnier, elle batifole tout comme l'œuf du tir de la foire sur son jet d'eau.

— Attends l'accalmie, conscrit, sans ça tu ne l'auras pas... Ah! ça y est. A la bonne heure!

Explosion, fumée, flaque brune sur l'eau. Pas besoin d'envoyer un T. S. F. Cette mine-là, toute rouiQée, était sûrement à l'eau depuis longtemps, elle devait venir d'Héligoland à toutes petites journées. A la dernière patrouille, c'a été bien plus drôle : on est tombé sur un endroit où un cargo de Rotterdam avait fait son trou dans l'eau. La mer était pavée de boules rouges. On en a péché tant qu'on a pu : fromage de Hollande de première marque. Vous parlez d'une bombance... C'était fameux, mais on avait soif après, trop soif pour ce qu'on peut boire à bord...

La journée s'écoule sans nouvelle rencontre. Au soleil couchant commence le défilé des navires marchands qui vont entrer à Dunkerque à la marée du soir : des grands et des petits, des rapides et des lents, des jeunes et des vieux et même des paralytiques. On a renvoyé à la mer des bateaux qui attendaient l'équarrisseur, échoués dans la vase des arrièreports obscurs, des bateaux dont un bon coup de gaffe crèverait net la coque, des demi-cadavres couverts par de robustes assurances et qui rapportent des

piles et des piles de livres sterling à des armateurs tranquillement assis devant leurs bureaux. Une mine sautant à cent mètres d'eux ou simplement une tempête de Flandre un peu corsée suffirait à les envoyer au fond.

La nuit tombe. Les deux chalutiers cinglent vers le sud pour éviter les quadrilles de destroyers anglais qui battent l'estrade entre les bancs Goodwin et Sandettié. La brise force encore. Telles des troupes d'attaque aux inépuisables réserves, les grandes lames arrivent par bâbord. La lueur pourpre que projette sur la mer la canonnade du front éclaire leurs déferlements. A peine formée, la dentelle d'écume qui festonne le haut des vagues est arrachée par le vent, et s'envole d'une crête à l'autre comme la poussière des routes de Provence sous l'assaut du mistral. Indiflférents, ponts noyés, passerelles et gaillards émergeant seuls, roulant à donner des nausées à qui seulement les regarderait, le Blanc- Nez et V Alose se paumoient dans le chenal. Ils descendent vers la côte jusqu'à la bouée sonore qui marque le haut-fond de Gravelines. Par temps maniable, elle siffle, cette bouée-là, et sa note aiguë l'a souvent sauvée, à la dernière seconde, du coup d'éperon de quelque torpilleur qui la prenait pour un sous-marin. Mais, sous la bourrasque de ce soir, elle brame, elle hurle de si lugubre façon qu'on jurerait que le feu

du Dyck tout proche est allumé là pour veiller quelque agonie.

Une telle nuit remplit d'aise les gens des chalutiers. Pour eux, la tempête ne compte que comme projection contre les sous-marins qu'elle refoule dans le nord parmi les grands fonds, et contre les torpilleurs ennemis qui, dans cette houle, talonneraient à mort, en passant sur les bancs même au moment du ^lein. Car c'est durant les heures voisines de la haute mer que les Allemands se risquent dehors, afin de pouvoir passer sur les hauts-fonds et éviter les chenaux minés ou gardés. Rien de tel à craindre cette nuit. Le danger des mines en dérive menace toujours, n'importe la brise ou la mer; mais, si on songeait à tous les périls, on finirait par ne plus tenir le coup.

A VAlose comme au Blanc-Nez, les premières lueurs du jour montrent, sortant bien vivant du linceul d'ombre, le compagnon perdu de vue depuis la veille. Et l'aube du 5 octobre, triste et grise comme de coutume, est bien accueillie par tous. Elle apporte aussi l'accalmie. Le coup de vent n'est plus que bonne brise et la mer s'aplatit.

l'« alose » TROUVE... ET MEURT

F\ MBARQUONS sur VAlose.

Midi. La bordée non de quart est à la soupe ^ dans le poste de l'équipage. Il faut avoir l'estomac amarré à triple bosse pour pouvoir avaler dans l'atmosphère indicible qui règne en bas. Allumée nuit et jour et suspendue sous barrots, la lampe balance une flamme bleuâtre et (juasi mourante. Le panneau de descente est bouclé : pas de rentrée d'eau et pas de rentrée d'air. Les hommes récupèrent les calories dont le coup de nord-est les a dépouiUés pendant le quart. Une heure. On « ramasse les plats ». A la sieste, à présent! Huit couchettes se garnissent. Des ronflements s'élèvent, couvrant celui du poêle chaufî'é au rouge. Remontons au grand air.

C'est le Pas de Calais des après-midi d'automne. Le ciel gris som^bre est tout proche de la mer vert sale et striée d'écume. Le patron Ringot est de quart dans la chambre de veille de la passerelle. h^Alose fait route à cinq nœuds vers Gravelines. A huit cents mètres, sur sa hanche tribord devant, le Blanc-Nez taille son chemin en roulant bord sur bord. A deux milles dans le sud -sud -est, le bateau -feu du Dyck danse sur ses chaînes. Des « blancs mantiauws », tel est le nom boulonnais des goélands, suivent r Alose en vol plané, virant leur tête d'un coup sec pour explorer l'eau de leur petit œil de jais, prêts à se laisser tomber comme des cailloux sur les épluchures que le matelot-coq Wacogne va jeter pardessus bord. Retiré dans sa cabine sous la passerelle, le maître Loisel, légèrement somnolent, car la nuit a été dure, fume sa pipe, l'esprit apaisé. On est à deux heures du bas de l'eau, donc rien à craindre des mines. D'oii viendraient-elles, d'ailleurs? Les dragueurs n'en ont pas trouvé hier et, sûr et certain, aucun sous-marin n'est venu en pondre ici cette nuit.

Maintenant, le cuistot Wacogne, toutes gamelles lavées, gagne le poste et commence de préparer le repas du soir. Il s'y prend de bonne heure, car les fayots du gouvernement ont besoin d'une cuisson sérieuse. Et, comme l'art de la cuisine exige toute

clarté, Wacogne laisse le panneau grand ouvert. Le matelot Fourny, désireux de s'instruire, quitte sa couchette et contemple la confection d'un « chaloupiat » soigné. Pour donner une idée complète de V Alose en sa dernière minute d'existence, j'ajoute que le fusilier Morel est de veille au canon, le matelot Wadoux en vigie dans le nid de pie, et le maître mécanicien Caron dans sa machine avec Goulet et Leprète, matelots chauffeurs.

Les sept autres dorment toujours. Digestions calmes...

Ainsi se présente VAlose, à une heure quarante minutes le 5 octobre 1915. A une heure quarante minutes et huit secondes, VAlose a disparu et, avec elle, dix hommes de son équipage. Dans un remous noirâtre flottent Loisel, Ringot, Wacogne, Fourny, et les cadavres de Wadoux et de Goulet. Un prisme de drague, un doris chaviré, un caisson à pavillons, deux couronnes de sauvetage et un morceau de la chambre de veille sont tout ce qui reste du bateau...

Sourcil fendu, figure en sang, Ringot va couler, lorsqu'une main solide le croche par les reins, tandis qu'une autre main lui passe en sautoir une des couronnes de sauvetage; c'est Wacogne qui opère : « Là, patron, ça y est, vous en faites pas. Le « batiauw » est par le fond, mais voilà le Blanc-Nez qui

s'amène. » Dix mètres plus loin, Loisel est accroché à un espar. Fourny, lui, un quart à poche' sous chaque bras, attend la suite des événements.

A l'instant que V Alose a reçu le coup de la mort, le Blanc-Nez a été si rudement secoué que son capitaine, le maître pilote Huet, a cru que son propre navire venait d'écoper. Il s'est précipité sur bâbord, côté du choc, a vu et a commandé :

— A toute vitesse, la bécane. La barre à gauche toute. Gouvernez sur VAlose.

Mais il n'y avait déjà plus d' Alose. A sa place, au-dessus d'une gerbe d'eau et de flammes livides, roulait lourdement un nuage graisseux couleur de tan. Explosion de mine allemande, impossible à confondre avec celle d'une torpille. Sur les bancs de Flandre, on a payé assez cher pour ne plus s'y tromper...

Un petit liséré de vapeur blanche bordait le nuage, et le maître mécanicien du Blanc-Nez a compris tout de suite :

— La mine a éclaté sous la chaudière. On ne retrouvera pas grand monde.

Des débris tordus ont sauté en l'air pour retomber en averse. Pendant quatre secondes, les gens du Blanc-Nez ont distingué à travers la fumée un tout petit bout de VAlose qui émergeait encore. C'était l'avant complètement maté, le pont exactement

vertical ainsi que le morceau de quille visible, tandis que l'étrave, elle, était parallèle à la ligne d'horizon comme si le chalutier mourant avait tenté d'éperonner le ciel. Puis le nuage est devenu un gros champignon brun qui semblait enraciné dans la mer. Quatre secondes encore, et le vent l'a arraché et emmené vers l'ouest, où il s'est déformé, dilué, évanoui. Sur l'eau n'est plus restée qu'une grande tache noirâtre et huileuse vers laquelle le Blanc- Nez court à toute allure.

Ordre formel : quand un bateau saute sur une mine ou reçoit une torpille, le devoir des voisins est de lui envoyer leurs embarcations. Jamais ils ne doivent s'approcher eux-mêmes.

Le maître Huet désobéit donc carrément, sciemment?

Oui. L'esprit de discipline des chalutiers cesse là où commence le devoir du sauveteur. Et pas un chef, pas même celui qui a signé l'ordre, n'oserait sévir.

Pourtant, c'est une mine qui vient de tuer; Huet le sait et sait aussi qu'il y en a d'autres, je dirai pourquoi tout à l'heure. Malgré quoi il accourt, avec son Blanc-Nez. Son canot, guère plus gros qu'un youyou, et son doris, infiniment plus petit, sont en train de faire bouchon sur les lames dont la flaque huileuse éteint par bonheur les déferlements. Un quart

d'heure de lutte dans quatre mètres de houle, puis le canot et le doris reviennent avec les deux cadavres et trois survivants. Le quatrième, toujours Wacogne, a refusé d'embarquer dans le doris : « Y a trop de

monde, je le ferais chavirer... » et a rallié le Blanc- Nez a la nage.

Tout en capelant des vêtements secs, il explique comme quoi il se trouvait dans le poste avec Foumy, en bas de l'échelle de descente qui longe la cloison arrière. L'explosion a jeté bas l'échelle et les deux hommes et, quand le « batiauw » s'est maté debout, la cloison est devenu plancher, et ils n'ont eu qu'à

marcher dessus, « tout comme tu marches sur une plage pour entrer dins l'iauw », laquelle eau arrivait juste au niveau de l'écoutille ouverte. « C'était quidcos' d'facile et z'ai pons abattu Mastreck. Mais! milliard di Diux, on les argrimp'ra les cin-huit aveuc m'femme et me quat'fius'. » Mais Wacogne refuse net de continuer son récit quand le patron Ringot, qui lui doit la vie, le somme de dire ce qu'il a fait « dins l'iauw » une fois V Alose disparue...

Combien de femmes, combien d'enfants monteront tout seuls à Boulogne, dimanche prochain, les « cin huit », les cent huit marches de l'escalier qui conduit à l'église Saint-Pierre des Marins?

L,^ Alose a entraîné au fond neuf pêcheurs de son équipage d'avant-guerre et trois jeunes de l'active : deux des Côtes- du-Nord et un du Calvados. Sur seize hommes d'équipage, douze sont morts, tués dans la machine par l'explosion ou surpris par l'eau glacée, dans leurs couchettes, en pleine digestion... Les neuf Boulonnais disparus laissent vingtdeux orphelins...

Telle est l'œuvre d'une seule des douze mines mouillées par l'f/C. Mais pourquoi ont-eUes attendu si longtemps pour tuer? Pourquoi ont-elles échappé hier aux dragueurs?

Voici : Les mines allemandes sont munies d'un verrouillage automatique qui doit libérer le tambour

de déroulement de l'orin vingt minutes après que la mine est arrivée au fond. Mais ce verrouillage est capricieux , il reste parfois bloqué des heures ou des jours, parfois même des semaines. Toute la ponte de VUC est restée hier tapie au fond, introuvable avec les dragues'. La tourmente de cette nuit, bousculant les eaux jusqu'en leurs couches les plus profondes, a déclenché les mécanismes. Toutes les mines sont à leur poste de mort à présent et, quand il s'est rué au secours des gens de VAlose, Huet l'avait compris. Tandis que, pavillon en berne, le Blanc-Nez rallie Dunkerque, le maître pilote chiffre bien vite un T. S. F. pour tous.

Aussitôt, à bord de tous les navires, les commandants tracent sur la carte, autour du point où Y Alose a coulé, un cercle rouge, signe de danger. Des sceptiques affirment que ces cercles-là représentent les seules régions saines, parce que les dragueurs viennent d'y travaiQer.

De fait, le dernier cercle tracé est vite nettoyé. Maintenant que les mines ont pris leur immersion, on les tient, on les a. Du 6 au 8 octobre, les dragueurs français et anglais détruisent les huit mines qui restent dans la passe de Ruytingen et les trois du chenal ouest. On en déniche aussi dans le West-Diep, mais au prix du dragueur anglais Brighton-Queen, lequel saute en l'air dans la nuit du 5 au 6, douze heures

après Y Alose. Mais quelle aberration a pu pousser nos alliés à travailler dans les ténèbres, lesquelles cachent les mines qui viennent en surface, orin coupé par la drague? La Brighton-Queen a été crevée par une de ces mines-là.

Le travail est sans cesse à recommencer. Presque chaque jour, dans le sillage des bateaux de Dukers, surgissent de nouvelles sphères venimeuses. L'ennemi s'acharne à contaminer cette rade de Nieuport, d'oii les navires de Bacon bombardent si bien la côte. Nos dragueurs arrivent toujours à temps, mais quel métier !

L'an 1915 verra encore un bateau français périr sur les bancs de Flandre. Dans la nuit du 8 au 9 novembre, nuit d'encre, mer d'ouragan, les cordiers Jésus-Maria, Mouette et Dieu-Patrie sont à l'affût dans le nord-ouest du Dyck oriental, sur le passage des grands sous-marins. A quatre heures du matin, la Mouette, le Dieu-Patrie et toute la côte entendent une explosion si violente qu'elle couvre un instant le tonnerre des canons du front. A l'aube, la Mouette et le Dieu-Patrie cherchent leur compagnon. Rien n'en reste. Rien... Pas même un madrier flottant. Le Jésus- Maria, capitaine Caro, maître de manœuvre, patron Emile Gournay, douze hommes d'équipage, est perdu corps et biens, et le Portel compte dixhuit orphelins de plus... L'[7-i7, qui a fait le coup,

se vante en rentrant d'avoir coulé un destroyer.

Les cordiers serrent les rangs et continuent.

Mais Français et Anglais ne sont pas morts en vain. A la fin de 1915, sur les bancs de Flandre, les Allemands ont perdu sept sous-marins'.

l'amiral ronarc'h a dunkerque

TEPUis le mois d'août 1914 jusqu'à la fin de 1915, le commandeinent français est inorganisé dans la Manche. Les forces du Pas de Calais sont dirigées par le vice-amiral commandant la deuxième escadre légère, de qui dépendent tous les navires qui travaillent entre Nieuport et la frontière d'Espagne. L'amiral, généralement à Brest, peut fort bien se trouver en plein golfe de Gascogne à l'instant d'une alerte grave en mer du Nord. On croit rêver...

Le rêve devient cauchemar quand on songe que cet amiral lointain n'est même pas le seul responsable. Les commandants des fronts de mer obéissent au préfet maritime de Cherbourg. Bref, tant à Calais

qu'à Dunkerque, on trouve cinq capitaines de frégate indépendants les uns des autres, opérant à la part. Pagaye...

Pagaye d'autant plus regrettable que les Anglais sont là, et qu'il faut travailler en accord avec eux sans que personne sur place ait qualité pour organiser la liaison.

Nommé ministre de la Marine en octobre 1915, l'amiral Lacaze met de l'ordre dans la maison en nommant des chefs plus rapprochés des lieux de pêche* et s'entend avec les Anglais qui prennent la direction générale des opérations et la charge des convois, tandis que notre effort portera désormais sur le front de la mer du Nord et du Pas de Calais. On commence de voir clair.

Pas assez encore : un beau jour, le général Foch, ayant besoin de nos navires sur son aile gauche, ne trouve personne à qui parler... Il s'adresse alors à la rue Royale et se fait entendre.

Si bien que, le 1®^ mai 1916, le vice-amiral Ronarc'h est nommé commandant supérieur de la Marine dans la zone des armées du nord, laquelle s'étend de Nieuport à Antifer.

Le pays sait quel chef militaire fut Ronarc'h lorsqu'il dut s'improviser général. Il fut celui qui tint sur l'Yser avec sa brigade de marins contre des forces écrasantes.

L'amiral Ronarc'h est aussi et surtout un homme de mer dans toute la force du mot. Non par atavisme, mais parce qu'il a choisi ce métier-là. Il y a donné sa mesure comme il eût fait dans toute carrière exigeant des actes, et non du bavardage. Homme d'action d'abord, Ronarc'h un jour lâcha ses aiguillettes d'officier d'état-major de l'escadre de Chine pour aller se battre. C'était en 1900, lors de la révolte des Boxers. Ceux qui l'ont connu là-bas l'ont retrouvé tout pareil quatorze ans plus tard, à Dixmude. A bord comme à terre, il est le meilleur, A ce manœuvrier, à ce tacticien et technicien hors de pair, nous devons la « tactique Ronarc'h » pour les torpilleurs, nous devons «la drague Ronarc'h », que je vous ai montrée et qui a fait l'admiration des Anglais.

Le voici à Dunkerque ; écoutez l'amiral Bacon : « Le souvenir de mes cordiales relations avec l'amiral Ronarc'h reste un des points les plus lumineux de mon commandement quelque peu pénible et ardu. Homme de grande expérience et de grande pénétration, il était toujours prêt à entrer à plein cœur dans une nouvelle aventure. Avec lui, nous avons discuté dans tous les détails et toujours avec profit le grand débarquement' et l'attaque du môle de Zeebrugge. Il était toujours disposé à apaiser les froissements locaux et à donner à nos bâtiments une aide aussi complète qu'aux siens'. »

Aussi ménager du sang de ses hommes que des deniers du pays, l'amiral Ronarc'h n'admettait aucune perte qu'on n'eût fait payer très cher à l'ennemi. Il démonta de son commandement un officier qui avait mené son navire dans un chenal où les dragueurs n'étaient pas encore passés. Il ne permettait aucune dépense (jui ne fût justifiée par un rendement militaire certain. Si tous les responsables du front et de l'arrière avaient agi comme lui, la France ne plierait pas aujourd'hui sous le faix.

Sa devise était : « Fais pour le mieux avec ce que tu as*. » Il l'appliquait à la lettre et ne réclamait jamais l'envoi de renforts. Encore un fameux exemple pour bien des gens...

L'homme valait le chef. Ceux qui ont vécu près de lui exaltent sa droiture, son esprit de justice, son exquise sensibilité. Il a silencieusement souffert des morts qu'a accumulées, autour de lui, cette guerre dont il avait horreur et qu'il a faite à fond.

Durant les quatre mois qui ont précédé sa venue, la zone française a vu couler neuf navires marchands, dont cinq sur des mines. Des mines ont aussi fait sauter le destroyer anglais Viking^ notre gardepêche Estafette et notre chalutier Saint- Cor entin ; enfin, notre dragueur Au-Revoir a été torpillé.

A présent, Ronarc'h est à Dunkerque; les Allemands ne connaîtront plus de tels succès.

La ville, maintenant.

Depuis que, sur le dur littoral du Nord alors à peine émergé, pour quelques pêcheurs réfugiés dans une crique qu'un chenal reliait à la mer et que des collines de sable abritaient des grands vents du large, saint Éloi bâtit Duin-Kerke, l'église des Dunes, les huttes, puis les maisons, puis les remparts poussés à l'ombre du clocher ont grandi parmi les âpres convoitises des gens d'Angleterre, d'Espagne, de Hollande et de France. Dunkerque changea de maîtres après chaque bataille, jusqu'au jour oii, en 1662, la France s'empara pour toujours du joyau. Ville assiégée, prise, saccagée tour à tour par tous, ville fortifiée, démantelée et fortifiée encore, ville bombardée et rebombardée, ville voisine d'une mer dont, à la fois, elle drainait les richesses et devait endiguer l'invasion, nid de corsaires dont le nom faisait trembler les marins de Land's End à la Tamise et des Orcades au cap Nord, Dunkerque est un creuset où s'est fondue une race d'acier, à qui la mer du Nord a donné la trempe des plus solides armes. L'horreur allemande l'a trouvée prête. D'août 1914 à l'armistice, l'ennemi a tout essayé pour détruire ses édifices et pour abattre son moral. La ville de Jean Bart a tenu. Mieux encore : elle n'a cessé d'être la maîtresse tête d'étapes des armées britanniques et la base navale des forces du Pas de Calais.

Sur les Dunkerquois, les avions et les dirigeables allemands ont lancé cinq mille trente-trois bombes et torpilles; des canons monstres mis en batterie à Predikboom en 1915, à Leugenboom en 1917, ont craché quatre cent quarante-cinq obus de trentehuit centimètres, dont un seul jetait bas trois maisons; les torpilleurs de Bruges ont, en quatre raids nocturnes, tiré mille trois cent soixante projectiles. Peine perdue. Dans des caves voûtées, qui s'eflfondraient parfois, écrasant tous les réfugiés, les Dunkerquois vivaient, les dents serrées, la haine au cœur. Entre deux averses d'acier, entre deux écroulements de pierres et de poutres, on les voyait sortir du sol et se remettre au labeur que les brutes délirantes avaient juré d'arrêter net. Mais, comme l'a dit une des proclamations du maire Henri Terquem : « Les ruines seules étaient allemandes ; la terre restait française. »

« Dunkerque a bien mérité de la Patrie », a décrété la Convention dans sa séance du 21 septembre 1793. La citation à l'ordre de l'armée du 17 octobre 1917 est plus éloquente encore : « Ville héroïque, dit-elle, sert d'exemple à toute la Nation. »

Regardez le port de Dunkerque le dimanche 21 mai 1916.

Midi. — Dans deux heures, la mer sera haute. Par les écluses ouvertes du bassin Freycinet, les

navires marchands vides viennent de partir. Dans leur éternel va-et-vient, ils se hâtent vers l'Angleterre pour s'y charger encore et, aussitôt, revenir. Maintenant, voici ceux qui attendaient, mouillés en grande rade, l'heure de donner dans le port.

Ils s'engagent entre les grandes jetées jumelles qui bordent le chenal d'accès. La brise de terre leur apporte d'acres relents d'incendies mal éteints. Sur la passerelle d'un nouveau venu à Dunkerque, le pilote explique :

— Puisque vous étiez un habitué du Havre, vous allez trouver du changement. Ici, ça cogne régulièrement chaque fois qu'on a, comme à présent, la lune dans les environs de son plein et pas un nuage pour lui cacher le museau. On a beau masquer toutes les lumières, les Aviatiks y voient à minuit comme à midi. Ils sont venus avant-hier soir; ils sont revenus la nuit dernière et, si le beau temps continue, nous les reverrons ce soir. Pour eux, c'est une partie de plaisir, à peine trente kilomètres de Dunkerque à Ghistelles où Us ont leur centre. Ces poisons-là ont le temps d'aller chercher deux ou trois fois des bombes chez eux pendant que les bateaux entrent et sortent à marée haute.

— Pourtant, vous avez des canons, objecte le master'.

— Je crois qu'il y a en tout quatre pièces de 75

capables de tirer en l'air. On en aurait vingt que ce serait pareil. Comment voulez-vous voir ces sales oiseaux dans le noir? Nos projecteurs ne sont pas plus forts que des phares d'auto.

— Avez-vous eu des bateaux coulés dans le port?

— Sur le port, ils envoient surtout des bombes incendiaires pour mettre le feu au matériel anglais. Alors, nous n'avons perdu que le remorqueur Vulcain, en janvier de l'année dernière. Je ne compte pas les bélandres; dans la nuit de vendredi, ils en ont coulé deux dans le canal de Bergues. Il est vrai que ça a tapé dur. Un planton de l'amiral m'a dit qu'ils étaient dix avions qui ont fait chacun trois voyages. En deux jours, ils ont lancé plus de deux cents pruneaux, tant bombes que torpilles, dont la moitié sur Dunkerque et le reste sur les faubourgs. Vingt et un tués et cinquante-six blessés pour les deux derniers raids. Mais nous approchons, excusezmoi, il faut que je m'occupe de la manœuvre.

Midi trente. — Le chenal d'accès franchi, les cargos viennent sur tribord pour s'engager dans les écluses. Dans l'avant-port, où la marée se fait sentir au point que les navires s'échouent presque à basse mer, se tiennent les bâtiments de guerre au repos ou en charbonnage : monitors aux canons géants et aux bajoues épanouies, destroyers anglais

noirs, torpilleurs français gris, chalutiers, sousmarins, vedettes et quelques-uns des innombrables navires auxiliaires chargés d'entretenir un barrage de mines long de cinquante kilomètres que l'amiral Bacon a mouillé le 24 avril dernier devant la côte belge, sous le nez et sous le feu des Allemands. Encore un travail qui mériterait des pages de commentaires'. Il a coûté tout de suite quatre des sous-marins ennemis et bouclé les autres.

Dans le bassin Freycinet, l'incessant déchargement des charbons d'Angleterre poudre de deuil les choses et les gens, sature l'air d'une poussière qui se mêle aux fumées pour rendre confuses les silhouettes des vapeurs accostés. Autrefois pimpants avec leurs coques d'émail noir et leurs superstructures de neige, ils ont pris l'aspect terni des navires surmenés. Soignant encore leur tenue, quelques rares neutres comptent sur leur peinture pour échapper à la mort. Sur leurs flancs tribord et bâbord, leur nom et le nom de leurs pays s'étalent en lettres blanches hautes de trois mètres.

Anglais et Français déversent le contenu de leurs cales dans des wagons qui partent vers le front sitôt pleins et sont à l'instant remplacés par des rames nouvelles. Sur les môles, des montagnes de caisses attendent leur tour de départ. Jour et nuit se continue le ravitaillement gigantesque des armées

britanniques. Partout s'agite la fourmilière des dockers français et anglais, grossis d'une foule d'ouvriers de Dunkerque, de Rosendael, de Malo, de Saint-Pol, de Petite- S^Tithe, de Fort-Mardyck, de Leffrinckouke, de Bergues et de Capelle que les bombardements ont chassés de leurs usines écroulées ou réduites en cendres. Le halètement des treuils, le cliquetis des chaînes, le grincement des mâts de charge, le miaulement des poulies, le sifflet des maîtres d'équipage, retentissent sur cette activité.

Une heure. Des bateaux entrent encore. En pantenne entre deux darses, un énorme transport de viande congelée siffle comme un perdu, appelant un des remorqueurs affairés qui sillonnent l'eau trouble et grasse, soulevant une écume douteuse et traçant des lames de sillage qui s'entrecroisent en mille dessins aussitôt effacés. Un torpilleur français, lévrier au milieu d'éléphants, se fauffle parmi les navires en manœuvre, salué par les jurons des capitaines marchands qu'il oblige à mollir leurs amarres pour lui livrer passage. Peu à peu, tout se tasse, chacun trouve sa place le long des quais, il ne reste plus que deux cargos à caser, lorsque :

Hou... Hou... Hou... Hou...

Quatre plaintes longues et lugubres viennent de la ville. C'est la grande sirène de Saint-Éloi, « Moumful-Mary », Marie-la-Triste, comme l'appellent les

Anglais. On dirait qu'elle hurle toute la détresse de la cité meurtrie.

— Quatre coups, disent les gens, encore les avions boches.

Et ils courent vers les abris.

Hou... Hou... Hou... Hou...

Le son arrive cette fois du port. Il semble que cent aurochs beuglent ensemble, au commandement. C'est la Vache, la sirène du bateau-feu Sandettié dont la grosse panse rayée de rouge et de noir est amarrée tout au bout du bassin du Commerce. Comme un écho lointain, les sirènes de Saint-Pol et de Rosendael répondent...

L'aboiement bref de nos canons de 75 signale les avions. Ils arrivent par le sud; le soleil complice noie dans sa clarté leurs silhouettes de croix décapitées. Une heure vingt, les flocons blancs des shrapnells de la défense sont sur la verticale du port : c'est le moment.

Trois sifflements, trois coups de tonnerre : trois torpilles, puis deux autres, puis cinq encore. EUes encadrent l'arrière-port, tombent dans le jardin de la Marine qui borde le quai, dans la rue Thiers, dans la rue de la Gare, dans le bassin de la Marine, d'oîi s'élance une gerbe d'eau sale. Sur les torpilleurs, sur les vedettes, sur la citadelle, les éclats pleuvent, tandis que les Aviatiks s'éloignent pour prendre du

champ. D'autres planent sur l'avant-port. Comme toujours, ils essaient d'atteindre, sur la rive est, les Chantiers de France où, sur deux cales de construction, s'élèvent côte à côte, imposants comme des cathédrales et environnés par les pylônes arachnéens des hautes grues d'acier, le paquebot La Pêrouse, bientôt prêt pour le lancement, et un superbe cargo de dix mille tonnes, centième enfant des grands ateliers, qui deviendra le Jacques- Cartier.

Les Allemands survolent de nouveau les bassins. Une lueur géante jaillit d'un tas de jute qui prend feu sur un des môles. Un train de munitions, voisin du brasier, appareille en vitesse, pendant qu'une fumée noire et serrée monte et couvre les docks d'un écran protecteur. Plus rien à faire par là. Les avions regagnent l'aplomb de la ville où résonnent à présent, sans cesse répétés, les quatre temps de la sinistre ritournelle : sifflement de la torpille, fracas de l'explosion, grondement sourd d'une maison qui s'écroule, enfin crépitement des éclats et des débris qui dégringolent sur les toits. Des détonations étouffées arrivent des faubourgs. Une heure quarante, les aviateurs font demi-tour. Est-ce fini?...

Hou... Hou... Hou... Hou...

Restez à l'abri, Saint -Éloi hurle encore. Une nouvelle escadrille fait pleuvoir le fer et le feu. Incendie rue Nationale, incendies rue Caumartin, rue

Emmery, rue des Vieux-Quartiers. Écoutez les autopompes trompeter leur double note en courant vers les flammes. Et regardez cet avion qui pique vers le sol. Il est touché, sans doute... Mais non, il a vu les pompiers au travail et les mitraille... Pas longtemps, car un monitor anglais du port riposte balle pour baUe. L'Allemand s'enfuit.

Deux heures trente. — Le dernier Aviatik a laissé tomber sa dernière torpille. De la tour Saint-Éloi descend lentement le drapeau bleu et blanc d'alarme.

Par les rues jonchées de débris, oii les anciens bombardements s'inscrivent en taches claires de pavage récent, le long des façades qui toutes sont balafrées et incrustées d'acier, la foule se précipite. Chacun veut voir si son logis est encore debout. Aspect sinistre comme de coutume. Entonnoirs que les conduites crevées ont remplis d'une eau déjà boueuse, que les gens puisent pour laver les flaques de sang; toitures trouées par la chute des pavés lancés en gerbes; squelettes noircis des maisons brûlées qu'enveloppent les volutes sombres d'une fumée qui râpe la gorge; maisons brûlant encore, sur quoi s'acharnent les pompes en jets puissants aussitôt vaporisés; maisons écroulées en monceaux de gravats que domine l'enchevêtrement des poutres brisées et le damier des carcasses de toits dont les tuiles ont été soufflées aux quatre vents.

Les brancardiers travaillent : huit tués et dixneuf blessés à Dunkerque pour quatre-vingt-deux projectiles; deux tués et onze blessés pour les onze impacts de Malo, Saint-Pol et Petite-Synthe. Grâce à Dieu, les abris sont nombreux et, toute curiosité lassée, les Dunkerquois s'y réfugient maintenant dès l'alerte.

Partout ils nettoient, ils déblaient, ils comblent, ils aplanissent. Les oiseaux immondes seraient trop heureux de voir les traces de leurs coups, de croire que Dunkerque découragée s'abandonne. Dunkerque en verra de bien plus terribles sans sourciller.

Le ciel reste impitoyablement dégagé. A l'aube prochaine, les Aviatiks reviendront...

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