LE CHALUTIER « MONTAIGNE
AU tennis, à présent'. On y joue dans la région que Bacon nomme son potager et que Ronarc'h a baptisée Baconsfield.
Long de cinquante kilomètres et truffé d'explosifs, le filet est le grand barrage de la côte belge. Les Allemands jouent dans le sud. Les joueurs anglofrançais : monitors, destroyers, torpilleurs et chalutiers, se tiennent dans le nord.
Et l'on échange des coups de canon, à toute portée. Nous avons beau monter au fiJet, les Allemands, qui craignent les gros obus des monitors, restent collés sur la ligne de fond. Parfois, agacés par une partie qui traîne et violant toutes les règles
du jeu, les nôtres franchissent le filet par des brèches balisées et chargent. Mais bien vite les batteries de la côte, spectatrices jusque-là muettes et invisibles, commencent de donner de la voix et nous forcent à reculer. En 1916, ces batteries comptent cent vingt canons, dont trente- deux de 28 à 38 centimètres. Souvent, les avions entrent dans la partie. Et l'animation est grande lorsque l'un d'eux tombe à la mer dans le camp allemand. Chacun des adversaires veut arriver avant l'autre pour sauver ou faire prisonniers les aviateurs.
Escarmouches sans grande portée, mais, en somme, les torpilleurs ennemis sont bloqués.
Et les sous-marins? Écoutez les lamentations de leur historiographe officiel allemand, le commandant Gayer : « En avril 1916, écrit-il, les beaux jours de la guerre sous-marine sont terminés pour la flottille des Flandres; le développement des mesures de surveiQance prises par l'ennemi en est la cause... Patrouilleurs plus nombreux et munis d'engins plus perfectionnés, notamment de grenades sous-marines beaucoup plus puissantes; il y a surtout l'aviation... qui devient extrêmement gênante... Aussi, ceux qui partent pour la Méditerranée sont-Us enviés par les autres : dans la mer du Nord, la vie est infiniment plus dure pour des résultats très médiocres. »
Sous-marins muselés, destroyers enfermés dans
un couloir : décidément, tout se passe comme s'il n'y avait plus d'Allemands en Flandre. Tels sont les résultats des efforts de Bacon et de Ronarc'h travaillant en plein accord. Mais, quoi qu'ils puissent faire, la mer est souvent plus forte. Le barrage est fragile, et vous connaissez assez maintenant les mauvais temps des bancs de Flandre pour imaginer ce qu'il reste des mines et des filets quand l'équinoxe d'automne a passé par là... On ne joue pas au tennis en hiver. Dès octobre, l'amirauté britannique ordonne d'abandonner le barrage de la côte belge. Bacon obéit, mais, tenace, en installe un autre, simple ligne de filets minés tendus entre Dunkerque et les bancs Goodwin pour arrêter les sous-marins allant vers l'ouest. Des harenguiers de Hull et de Grimsby en assurent la garde.
Trop lents pour étaler les tempêtes d'hiver, les monitors ont disparu de la côte des Flandres. Les Allemands respirent et soudain monte à leur cerveau ce grain d'imagination, indispensable condiment des entreprises navales : « La sortie est libre, pensent-ils; profitons-en pour faire un tour dans la Manche et couler quelques transports de troupes anglaises... »
Il leur a fallu deux ans et deux mois pour accoucher de ce projet. En vérité, nous les attendions beaucoup plus tôt.
26 octobre 1916. — Londres prévient Douvres et Dunkerque : vingt torpilleurs allemands viennent d'arriver en renfort à Bruges. A Ostende et dans les canaux de Flandre, s'agite une nuée de chalands armés.
Le soir même, Anglais et Français sont à poste sur la côte belge, aux abords de Douvres, en rade des Dunes : tous points vulnérables'.
Des chalands armés, disent les renseignements... Diable! l'ennemi penserait-il à débarquer? Depuis longtemps, on sait qu'il prépare une descente du côté de La Panne, pour tourner la gauche du front. Depuis longtemps, tous les soirs, un monitor accompagné d'un vieux destroyer mouiQe devant La Panne'. Cette faction des deux bateaux à quatorze milles d'Ostende, port ennemi, durera deux ans, et nul ne viendra la troubler... Imaginez un navire de guerre allemand venant s'installer chaque nuit à quatorze milles de Douvres, de Dunkerque ou d'Harwich...
Aujourd'hui, on a envoyé à La Panne nos torpilleurs d'escadre. Harenguiers, chalutiers et cordiers sont dehors, les Anglais le long du barrage Goodwin-Dunkerque, les nôtres sur les bancs de Flandre et dans le sud de la Manche orientale.
Or, c'est justement dans la Manche orientale que l'ennemi rêve aujourd'hui d'une hécatombe de transports.
La nuit du 26 au 27 octobre est bien choisie : nouvelle lune, ciel couvert, fort vent du sud-ouest, mer houleuse. En somme, visibihté aussi mauvaise que peuvent le souhaiter les amateurs d'actions furtives.
Neuf heures. — Douze torpilleurs allemands sont en route. Douze coques basses aux gaillards surélevés. Pour dessiner leur profil, tracez simplement une brosse à dents couchée, les soies en l'air, puis plantez deux grosses cheminées courtes, l'une, épaissie par le bloc de la passerelle, à toucher les soies, l'autre, flanquée d'un petit mât grêle, à la moitié du manche.
En route au nord-est, à travers le nouveau barrage dont ils franchissent la brèche voisine du banc Ruytingen jalonnée par une belle bouée lumineuse anglaise, les Allemands, lumières masquées, marchent à toute vitesse, sans qu'une flamme, sans qu'une fumée sorte des cheminées. Par calme, leurs formidables sillages les trahiraient, mais ce soir la houle efi'ace tout.
Une fois passée la coupure du barrage, ils se séparent sans signal. Six bateaux piquent sur Douvres et six sur Gris-Nez. Les voilà tous sur la route des fameux transports de troupes britanniques. Suivons d'abord le premier détachement.
Il longe les filets que gardent les harenguiers
anglais soutenus par le Flirt, un de ces vieux destroyers que les marins britanniques appellent « The thirty-knotters », les marcheurs-à-trente-nœuds, et qui en donnent à grand'peine vingt. Le Flirt aperçoit vaguement les six ombres rapides. Pas une seconde il ne pense que cette escadrille pourrait être ennemie. Au fait, que ferait-elle par là?
Coups de projecteurs, détonations, massacre; six harenguiers par le fond en cinq minutes : Roeburn, Spotless- Prince, Ajax II, Gleaner-of-the-Sea, Launch- Out et Datum. Trois autres : Wawerley, E, B. C. et Pleasant et le chalutier H. E. Stroud sont criblés, mais flottent encore. Cinquante-cinq officiers et marins anglais tués.
Le Flirt accourt à toute vitesse. Les assaillants se sont évanouis dans l'ombre. Des appels sur l'eau. Des hommes à sauver. On n'y voit goutte... Le Flirt aUume son projecteur. Deux Allemands font aussitôt demi-tour et foncent. Trois salves, trois torpilles. Plus de Flirt... Disparu corps et biens...
L'ennemi continue sur Douvres sans voir un seul de ces transports de troupes, dont il devait faire chair à pâté. Ah! les voici peut-être... Mais non, les ombres en vue vont trop vite pour des navires de commerce.
Ce sont les destroyers de Douvres qui rallient au canon.
Imaginez, dans les ténèbres épaisses, les deux lignes courant l'une sur l'autre, invisibles toutes deux. Les Allemands méfiants se sont enveloppés dans un nuage de fumée opaque'. Ils filent trentetrois nœuds et les Anglais trente-deux. Soudain les lignes se frôlent à soixante-cinq nœuds, cent trente kilomètres de vitesse relative. Contact instantané. Feu partout durant cinq secondes. Plus rien...
L'Amazon, chef de file anglais, a des morts en nombre, des trous en masse... Une torpille a volatilisé l'avant du Nubian. Les autres, intacts, veulent poursuivre l'ennemi. Mais par où? Sur 360 degrés d'horizon, les Allemands en ont 180 pour fuir. Et ils fuient... Mais, encore un coup, où sont donc les transports de troupes anglais?
Justement en voici un. Il fait route sans méfiance. Il est au beau milieu du Pas de Calais à l'instant que le second détachement allemand, celui qui a le cap sur Gris-Nez, arrive à sa hauteur. Dialogue dans la nuit, en pur anglais naturellement :
— Quel bateau-?
— Paquebot Queen, venant de Boulogne, allant à Folkestone.
— Avez- vous des troupes à bord?
— Non. Nous rentrons à vide.
— Très bien. Stoppez immédiatement.
La Queen stoppe. Un officier allemand monte à
bord avec des hommes armiés. Stupeur du capitaine anglais...
— Vos papiers, tout de suite. Et évacuez le bord. Dans dix minutes, nous ouvrirons le feu.
Tout est correct. Dix minutes plus tard, le paquebot criblé commence de dériver en s'enfonçant. Il coulera près du banc Goodwin, quelques heures plus tard.
Tout de même, un seul transport, et vide, c'est maigre résultat. L'escadrille allemande reprend sa route sur Gris-Nez.
Or, dans ce secteur-là, secteur français, sont en surveillance le chalutier Montaigne, commandant Barthes, enseigne de vaisseau, et l'ancien gardepêche Albatros, capitaine Hamon, maître de manœuvre. L'enseigne Barthes vient d'arriver dans la division du Vignaux. Il fait sa première patrouille.
Et sa dernière... A minuit quinze, les Allemands sortent de l'ombre. A minuit vingt, l'officier est tué. Le maître de manœuvre Le Fur, second du bord, prend le commandement. Bientôt, le Montaigne disparaît sous les flots.
Et voici le rapport du maître Le Fur :
« Minuit, j'ai pris le quart. Il y avait sur la passerelle le commandant. Le Fur, Lépine à la barre et Clermont aux signaux. Position du navire à minuit : un mille dans le nord quatre-vingts degrés ouest de la
bouée anglaise N9, environ deux milles dans le nord dix degrés ouest de Gris-Nez. Cap à l'ouest-sud-ouest.
» Minuit cinq. Clermont fait le signal à V Albatros : « Tenez votre poste de nuit comme de jour. »
» Minuit quinze. Aperçu un torpilleur à quinze mètres devant nous. Stoppé. En arrière toute. Barre toute à droite. Le torpilleur ouvre le feu. Puis, quatre autres qui nous entourent ouvrent le feu.
» Minuit dix-sept. Le commandant, blessé à la tête, me dit de prendre la suite et de rallier Gris-Nez. Mis toute la barre à droite pour venir de cent quatrevingts degrés. Machine en avant toute.
» Deuxième salve. Commandant blessé à mort. Lépine blessé au cou. Donné une serviette pour éponger le sang.
» Troisième salve. J'ai été projeté sur le pont, sur le dos. Relevé. Couru au poste avant et mis aux postes de combat la bordée non de quart' : Bourgain, ex-fusilier, pointeur au canon, Deboffe et Gens servants, Moreau à la mitraiQeuse avec Clermont qui s'apprêtait à y aller. Moreau a la tête enlevée. Le Prêtre est blessé au bras et au pied. Les trois hommes de la pièce sont projetés à la mer avec le canon. Commencement d'incendie. Fait jeter à la mer les deux caisses de munitions du gaillard d'avant. On ne voit plus les torpilleurs. Constaté que l'antenne de T. S. F. est tombée sur le pont et que
l'avant a une forte voie d'eau. Mis les pompes en marche. Fait désamorcer les grenades Guiraud'. Manœuvré pour sauver les hommes tombés à la mer.
)) Repêché et fait mettre au chaud le quartiermaître Bourgain, blessé à la tête et à la poitrine. Les blessés ont reçu les soins les plus empressés. Stoppé. Essayé de réparer la drosse' et de mettre la barre franche. Impossible. Ne pouvant gouverner, fait mettre machine en arrière toute pour essayer de mettre le Montaigne au sec dans la baie de Wissant. Drossés par le courant, nous continuons toujours en arrière pour le mettre à la plage environ entre Sangatte et les Baraques, à gauche de la bouée 1.
» Deux heures. Le navire s'enfonce de plus en plus. Préparé un canot pour mettre à l'eau. Fait embarquer les blessés, neuf en tout, et dit de nous attendre écarté du bord.
)) L'eau arrivant à la passerelle, et craignant la rupture de la cloison de la machine, fait une ronde à bord pour rappeler le reste de l'équipage. Fait stopper la machine. Ouvert en grand les prises d'eau. Descendu chez le commandant^ pour tâcher de trouver la caisse à documents secrets et confidentiels, pour la prendre avec nous. Trouvé seulement des ordres volants du commandant de la deuxième escadrille. Déchiré et jeté les débris à la mer. Embarqué dans le canot après y avoir fait descendre Ringot,
mécanicien, Clermont, timonier, Couffont, T. S. F. Le maître Le Fur embarque le dernier'. Coupé les garants du palan et poussé au large. Restaient à bord le commandant et Thymen mort n'ayant pas répondu.
)) J'ai soulevé le commandant et lui ai mis la tête sur le seuil de la porte bâbord de la passerelle.
» Nous avons évacué le navire à environ deux milles dans le nord-ouest de la bouée 1, mais le bâtiment n'était pas complètement coulé, nous avons entendu les soupapes et vu la fumée monter.
» Nagé à deux avirons pendant deux heures. Recueillis ensuite par YElisabeth. Débarqué à six heures. Venu trouver le commandant de la deuxième escadrille après interrogatoire au front de mer. »
Connaissez-vous un document plus poignant que ce rapport si simple? Connaissez- vous un geste plus émouvant que celui du vieux maître de manœuvre soulevant le corps du jeune officier qui vient de périr à son poste et le plaçant, sur la passerelle de commandement, en posture de chef mort honorablement?
Visiblement pressés, les Allemands n'ont pas pris le temps d' « entourer » Y Albatros qui a tiré, tiré, tiré avec son unique 47 millimètres, tant qu'il a vu l'ennemi. La riposte hâtive des torpilleurs lui a tué quatre hommes et en a blessé plusieurs. Le maître
Hamon soigne ces derniers et continue sa patrouiQe.
Et les transports de troupes?
L'amiral Bacon est un chef qu'on ne prend pas sans vert. Depuis des mois déjà il a supprimé toute traversée nocturne de navires portant des soldats. Seuls les transports vides ont le droit de passer dans l'obscurité, et seulement en cas d'urgence.
Mais les Allemands n'en savaient rien...
Après le Montaigne, le Blanc-Nez. Tout de suite après, -le même 27 octobre, vers huit heures du soir. La brise a forcé jusqu'au coup de vent. Un tangage énorme assoit le chalutier sur une mine, l'arrière saute. L'équipage amène le canot, s'y entasse, puis :
— A vous, commandant.
Le commandant du Blanc-Nez est l'enseigne de vaisseau La Porte, fils de l'amiral.
— Non, répond-il, vous êtes déjà trop nombreux là-dedans, je me débrouillerai avec le doris.
Et, tout seul dans l'infime esquif, l'officier s'éloigne dans les ténèbres, sous la pluie, sur la mer en tumulte.
Elle ne rendra son cadavre que sept jours plus tard.
Trop tard pour que la bière de ce chef de vingtdeux ans puisse accompagner les sept cercueils de ses hommes. Car les brisants de la plage, catapultes tournoyantes, ont culbuté le canot du Blanc-Nez et jeté à la côte neuf vivants et sept morts.