L HIVER SAUVAGE
Oici l'hiver de 1916-1917, hiver sauvage qui ouvre l'année terrible des hécatombes de la
guerre sous-marme sans merci.
En face de quoi nos patrouilleurs vont tenir.
Tenir par les nuits qui n'en finissent pas, les nuits peuplées du grouillement confus des lames couronnées d'écume, qui s'entrechargent et submergent les ponts et les gaillards, en y laissant un feuilletage de glace sans cesse plus lourd; tenir par les jours qu'un soleil chlorotique, masqué par les nuées de plomb, arrive à peine à éclairer; tenir le long de la côte ingrate contre quoi se ruent, accourant du cap Nord, les montagnes d'eau dont la houle
des dunes de Flandre au suaire de neige semble le déferlement figé; tenir comme de coutume pour la chasse aux périscopes et, nouvelle et dure corvée d'hiver, tenir pour la protection des convois.
Car, le l^r février 1917, l'Allemagne découple à nouveau ses sous-marins pour le massacre sans avertissement, défi lancé aux nations propres, défi qu'aussitôt relèvent nos torpilleurs et nos chalutiers. Puisque tout ce qui navigue est menacé, personne ne naviguera plus sans leur escorte.
A travers les tourmentes de neige, les courtines de brume, les rideaux de pluie, c'est toujours et toujours la navigation en aveugles, l'abordage imminent ou la menace de mise au plein sur les bancs de Flandre ou parmi les brisants des plages.
Suivant le rythme inexorable du quart, de quatre heures en quatre heures, canonniers des gaillards, vigies perchées dans les nids de pie, hommes des passerelles, trempés jusqu'aux moelles par l'embrun glacé, les mains mordues au sang par le froid, le souffle coupé net par les coups de mer, les yeux brûlés par le gel, essaient de percer le clair-obscur des journées, les ténèbres des nuits.
Rude métier pour tous, mais que vient interrompre, aux heures fixées, la relève bénie. Un seul homme à bord, le commandant, porte à toute heure et tout entière la charge du salut de tous. Sur lui
tombe toute l'angoisse de l'étemelle question : « Où sommes-nous ? »
Comment répondre? Pas de soleil pour observer la position, nidle côte en vue et nul feu... Le point estimé? Pour le faire, il faut connaître la route qu'on suit et la vitesse qu'on donne. La machine tourne pour douze nœuds. Parfait, mais qui nous dira si le bateau en donne réellement huit ou dix avec les tangages (jui brisent à chaque coup son élan? L'homme de barre gouverne au sud-ouest du compas. D'accord, mais de quel côté dérivonsnous sous l'action des courants que la marée devrait régir, mais que la tempête affole?
La T. S. F. vient de signaler un champ de mines dans les environs. Passerons-nous à sa droite, à sa gauche ou en plein dessus? Dieu seul le sait...
Et l'on passe... Pas toujours. Le 8 novembre 1916, devant Gravelines, une mine supprime net, comme au couteau, l'arrière du Zu/w, destroyer anglais. Par bonheur, notre Capitaine- M ehl est là, que commande Guy, l'as des as de nos escadrilles. Il remorque le Zulu a Calais. Alors, tranquiQement, avec l'arrière du Nubian, dont nous avons vu l'avant détruit par une torpille, et l'avant du Zulu qui flotte encore, les Anglais font un tout parfaitement solide qu'ils baptisent logiquement Zubian et qui vengera les deux demi -destroyers dispcirus en coulant
lui-même plus tard le sous-marin allemand U-50 .
Rallions un instant la côte anglaise. Le 23 novembre 1916, en rade des Dunes, cent cargos dorment à l'abri d'une ligne de filets devant laquelle veillent quatre harenguiers de Ramsgate, chacun armé d'un canon de 47 millimètres, d'un seul canon...
Dans deux jours tombe la nouvelle lune. Déjà les nuits sont sans clarté. Nuits d'attaque par surprise...
Eh bien, si les Allemands viennent, les harenguiers obéiront à l'ordre : faire du bruit, le plus de bruit possible, pour donner l'alarme et attirer les destroyers.
Onze heures du soir. — Voici l'attaque, six grands torpilleurs.
Onze heures et deux minutes. — L'ennemi est en pleine retraite sur Ostende, afi'olé par la pétarade des harenguiers. Il ne fuirait pas plus vite avec toute la flotte britannique sur ses talons.
Quand les gens sont sur leurs gardes, l'Allemand n'insiste jamais.
Ou plutôt si. Il insiste, mais le lendemain seulement, dans le communiqué.
Écoutez bien. Le communiqué de Berlin du 25 novembre claironne une expédition victorieuse, des navires alliés coulés dans la Manche, sans dire lesquels... des places fortes bombardées, sans donner leurs noms.
Hardi, Nordeich! Hardi, l'agence Wolf! Mentez,
mentez, il en reste toujours quelque chose. Et puis, cela trompe la faim de ceux qui font ceinture chez vous.
Si vous ne mentiez pas, il faudrait dire ceci :
« Six torpilleurs allemands, mettant en ligne vingt-quatre canons de 10 centimètres, ont été mis en déroute par les quatre pièces de 47 millimètres de quatre harenguiers anglais. »
On n'avoue pas de telles choses, dites-vous... Alors, taisez-vous, bon Dieu!
Maintenant que l'ennemi se risque au delà des bancs de Flandre, l'amirauté britannique renforce enfin la patrouille de Douvres avec quatre petits croiseurs, dits « conducteurs d'escadrilles », flotilla leaders, et nommés Faulknor, Botha, Sivift et Broke. Nous les retrouverons. Nous retrouverons aussi nos cinq torpilleurs d'escadre de 800 tonnes Capitaine- M ehl, Francis- Garnier, Enseigne-Roux, Bouclier et Magon.
Revenons sur les bancs de Flandre. En cet hiver y périssent, chassés par la tempête sur les mines allemandes, cinq chalutiers anglais, notre torpilleur 317 dont on ne retrouve que trois hommes, et notre dragueur Elisabeth qui entraîne au fond le capitaine de frégate Vergoignan. Enfin, devant Saint- Valéry-en-Caux, le chalutier Saint-Louis III disparaît corps et biens.
Le danger d'abordage n'est pas moindre. En
convoi comme en patrouille, les bateaux naviguent l'un sur l'autre pour ne pas perdre le contact dans l'obscurité. Et tous les feux sont masqpiés. Si bien qu'en janvier 1917, le chalutier Saint-Louis II coule à pic, é ventre par un destroyer anglais, et qu'en mars la Lorraine III est coupée en deux par un cargo de son convoi.
Nos torpilleurs souvent frisent la catastrophe. Le Magon aborde le Capitaine- Mehl, le Bouclier aborde le Magon. Trois fois plus nombreux que nous, les Anglais souffrent trois fois davantage. A certains moments, l'épidémie frappe partout et les flottiQes s'atrophient. Bien souvent, au cœur de l'hiver, il faudra réunir toutes les escadrilles de Douvres à toutes celles de Dunkerque pour maintenir, sur les bancs de Flandre, l'indispensable rideau... Trois bateaux sur quatre sont alors au bassin, aveuglant les brèches du dernier abordage, tandis que la T. S. F. leur lance quand même des appels et des ordres pour faire croire à l'ennemi qu'il y a foule devant ses ports...
Et j'en appelle aux souvenirs de tous ceux qui ont commandé là-bas. Cent fois plus nombreuses que les abordages ont été les circonstances où les collisions mortelles ont été évitées d'un cheveu, grâce aux commandants toujours présents, ordonnant à la seconde voulue le coup de bcirre qu'il
fallait ou lançant leurs machines en arrière à toute allure. Ordres sauveurs toujours donnés d'une voix calme, car quiconque affole ses jeunes officiers de quart en fait, à tout jamais, des manœuvriers trop prudents, la pire espèce qui se puisse trouver. Sur le quai de Dunkerque, lorsque le chef d'escadrille n'était pas là, on pouvait parfois entendre, entre commandants tout frais rentrés de croisière, des dialogues comme celui-ci :
— C'est bien toi, disait le Bouclier au Magon, qui as rasé ma hanche tribord ce matin vers deux heures et demie?
— Rasé est le mot, répondait le Magon^ qui, cette nuit, suivait le Bouclier dans la ligne de file. J'ai eu juste le temps de mettre ma barre toute et, si mon second maître torpilleur n'avait pas ramené vivement dans l'axe le tube de lancement, j'aurais déchiré ta coque de bout en bout. Mais je ne pouvais pas deviner que tu étais passé de douze nœuds à quatre nœuds sans crier gare. La prochaine fois, tu seras bien gentil de prévenir.
— MiUe excuses, mon vieux, je n'ai pas eu le temps d'y penser. Il m'a fallu presque stopper pour ne pas m'emboutir sur une grosse masse noire qui a surgi sous mon nez. J'allais la poivrer avec la pièce du gaillard, quand mon pilote a reconnu un chalutier anglais.
— Tu ne l'avais donc pas vu, ce chalutier?
— Je venais de descendre pour chercher un tuyau dans le cahier d'ordres quand j'ai entendu la barre entrer en folie. J'ai sauté sur la passerelle et j'ai trouvé mon midship' de quart qui pensait bien plus à me prévenir qu'à manœuvrer sa machine... Il est vrai qu'il a deux mois de grade tout juste. A ce métier-là, il sera formé dans trois semaines, ou alors il sera bon à expédier à Corfou' pour faire le quart en troisième sur une grosse baille.
Songez à ce qu'était cette équipe de commandants qui, en trois semaines, rendaient des gosses de vingt ans capables de tenir de pareilles croisières.
Aux prises avec des officiers français et anglais de cette trempe, aux prises avec les chalutiers des deux nations, aux prises avec les grands chefs de Dunkerque et de Douvres, les sous-marins allemands ne peuvent plus jouer leur jeu de sang.
En cette année 1917, au cours de laquelle l'ennemi n'a jamais eu moins de soixante-dix sous-marins à la mer en même temps, les bancs de Flandre, le Pas de Calais et la Manche orientale n'ont vu succomber que six bâtiments de commerce.
Six navires marchands et, en deux jours de brume épaisse, quinze bateaux de pêche.
Six navires marchands coulés dans cette zone et deux mille huit cent vingt-neuf dans les autres mers...