LES AVIONS
\Toici l'avril. Les avions sont sortis.
/ Ils volent dans la lumière toute neuve, dans le ciel dont le bleu éclate parmi les nuées d'ardoise grosses de giboulées printanières.
Le troisième hiver de guerre est parti pour l'hémisphère sud de la planète. Les avions sont délivrés : plus de tempêtes pour les river aux hangars, plus de gelées pour figer l'huile de leurs moteurs. Les hydravions sont libres, eux aussi : devant Dunkerque, la banquise de février' a fondu comme ont fondu les glaçons en dérive qui crevaient les coques fines comme œuvres de luthiers.
Sur les Flandres, la bise ne siffle plus. Écoutez
la chanson des oiseaux de combat, la ritournelle qui accompagne la ronde gracieuse des appareils terrestres aux pattes rondes, aux ailes symétriquement mouchetées par les cocardes des nations libres.
Partis de Bray-Dunes et de Saint-Pol, voici les bleu-blanc-rouge de chez nous. Envolés de Petite- Synthe et de Coudekerque, ce sont les rouge-blancbleu d'Angleterre. Et ceux d'Hondschootte ont pris leur essor pour montrer aux gens des Flandres que le noir-jaune-rouge de la cocarde belge est dans le ciel comme dans leurs cœurs.
Entre Dunkerque et Fumes, ils ont survolé le sol encore tout spongieux de l'inondation tendue en 1914 pour arrêter le flot germain, le sol qui sue encore l'huile, le pétrole et la chaux versés là pour combattre la pourriture, après l'échec des Allemands et le retrait des eaux.
Ils ont franchi nos tranchées, et la terre de personne, et les lignes allemandes. Ils sont passés au zénith des tas de gravats qui furent Ypres et Dixmude et de tous les villages rasés et de tous les villages brûlés.
Maintenant, ils dansent dans le bleu, sur la plaine de Flandre que couvrent le pastel vert tendre des premières pousses et les bouquets blancs des abricotiers en fleurs, abris des pinsons, des mésanges et des bouvreuils efî^arouchés par les ailes immenses.
Ils cabriolent plus loin, sur le pays encore intact, au-dessus des maisons aux toits rouges, aux volets verts, aux pignons blancs, toutes propres d'avoir reçu les neiges et les pluies, toutes tristes d'être abandonnées; au-dessus des clochers muets dont les cloches volées sont à Essen, chez Krupp qui va fondre leur bronze, les cloches dont les cordes pendent inutiles et dont les sonneurs sont à la bataille.
Ils planent sur les doux méandres de la Lys où rouit le lin, sur la moire argentée et bordée de saules des rivières et des canaux qui toutes et tous mènent leurs eaux vers l'Escaut puissant. Les yeux tendus, les objectifs des chambres noires armés, les armes braquées, les bombes prêtes, les aviateurs attendent...
Au loin scintille le beffroi d'or de Gand.
Par vols de six, par vols de douze, en triangle comme les oiseaux migrateurs, Nieuports, Caudrons, Voisins, Bréguets, Avros, Anzanis, Sopwiths tiennent le ciel, maîtres de l'espace, méprisant les shrapnells allemands qui les cherchent en salves épaisses et maladroites.
Par le génie des inventeurs dont les hommes volants guident les recherches, par les progrès fébriles que la hâte de gagner la guerre impose à la métallurgie, à l'optique, à la dynamique du vol, à la fabrication des armes, grâce à des engins soudain créés, produits en série et en cachette, la maîtrise de l'air
passe d'un camp dans l'autre. Elle est nôtre en cet a\Til 1917. Mais il suffit d'un appareil tombé intact chez l'adversaire pour que soient dévoilés les secrets du triomphe passager. Avec un acharnement silencieux, l'Allemagne cherche à nous surpasser...
Mais, en ces premiers jours de printemps, elle n'est pas de force. Aviatiks, Rumplers, Fokkers, Halberstadts à deux mitrailleurs et Gothas géants à trois mitrailleuses : tous les horribles, les camouflés, les fuselages gris, les fuselages verts, les fuselages plaqués d'argent, les ailes jaunes, les ailes bariolées de rouge et de blanc, les nez citron, les gouvernails bleus, tous les arlequins sinistres des quatrevingts escadrilles allemandes de Belgique sont terrés, tapis dans leurs aérodromes, d'où ils ne s'envolent que dans les ténèbres. Qui veut les voir en plein jour doit aller à Dunkerque, place Jean-Bart. La statue du corsaire est entourée d'ennemis abattus.
Les nôtres dansent là-haut, joyeux de l'azur reconquis, du ciel délivré des croix noires germaniques. Avions photographes, avions de tir sont à l'œuvre, entourés de chasseurs légers qui pirouettent sur leurs flancs. Sur Ostende, sur Zeebrugge et sur Bruges, sur les batteries Tirpitz, Hindenburg et Knocke et sur tous leurs camps d'aviation, les Allemands tendent des écrans de fumée pour masquer les buts que canonnent les 305 de marine installés
par ramiral Bacon à Bray-Dunes et à la ferme Saint- Joseph' et les 240 de Cox^de que servent nos canonmers marins. Mais la légère brise de printemps entraîne et dissout les nuées artificielles, qu'il faut sans cesse renouveler. Dans les éclaixcies, nos a\"iateurs voient les impacts et ajustent le tir. Les grosses pièces ennemies, elles, n'ont plus personne pour observer leurs coups. Leurs ballons captifs euxmêmes, treuils lancés à toute \'itesse sont halés bas, pour échapper aux escadrilles qui piquent vers eux. Dans les nacelles, les Allemands, amarrés à leurs parachutes, sont prêts à sauter dans le \àde si la poche de gaz qui les porte vient à prendre feu.
Leurs bombes lâchées dans le nuage factice qui cache les saucisses peureuses, nos avions satisfaits reviennent le long des dunes où, parmi l'herbe neuve, pointent les premiers genêts et les fleurettes de printemps.
Allons voir les hydra\'ions.
Alourdis et freinés par leur coque, ils sont trop souvent vaincus dans les combats aériens contre les appareils terrestres. Mais à présent les terrestres d'Allemagne, dominés, restent au sol. Nos Sop^\Tiths et nos F. B. A.' de marine, bombes et mitrailleuses parées, planent au-dessus de la mer marbrée par la tache claire des bancs de sable, et veinée par les méandres sombres des chenaux profonds. Tels des
goélands affamés qui guettent le poisson, ils attendent le sous-marin.
6 avril. — Regardez cet Allemand qui va rentrer à Blankenberghe, sa croisière finie. Il se déhale en plongée entre les bancs, rectifiant son point à coups de périscope furtifs. Sur sa verticale, l'enseigne de Joufirey trace de grandes orbes avec son hydravion. Il a vu l'ombre allongée, aux contours vagues, du sous-marin immergé que protège, mieux qu'une cuirasse, l'impénétrable matelas d'eau. L'officier français attend l'émersion de l'ennemi. Soudain, à trois mille mètres à peine de la jetée, l'Allemand crève la surface. A pleins gaz, vitesse triplée par la chute, de Joufifrey fond sur la proie, tel un bolide lancé à travers les rafales des shrapneUs anti- aériens. Le but n'a pas cinq mètres de large; il faut lancer de près, sinon on rate... De Joufirey, dents serrées, pique à mort, à cinquante mètres par seconde... Arrivé à cent mètres de l'eau, il lâche ses marmites et redresse son avion d'un tel coup de reins que tout craque à bord, comme si les ailes allaient se séparer de la coque... Mouche! Une des bombes a cogné en plein. Péniblement, à moitié chaviré sur tribord, l'Allemand fait côte à l'entrée du port. Celui-là ne nuira plus d'ici longtemps...
Le lendemain, l'enseigne Lecoq aperçoit un sousmarin à quelque huit milles d'Ostende. Attaque.
Une bombe arrive dans le kiosque de TAlleniand qui coule comme un caillou, l'avant pointé vers le ciel, tandis que Lecoq envoie le reste de ses projectiles sur un autre ennemi qui prend le frais six milles plus loin. Coup double. Fameuse journée! Et ce n'est pas fini... En voilà un troisième... L'enseigne n'a plus une seule bombe... N'importe! De sa mitrailleuse, il balaie le pont oii les matelots allemands luttent à qui s'enfournera le premier dans le panneau de descente...
Sept journées pareilles s'ajoutent, dans le mois d'avril, à ces passionnantes journées-là. Nos aviateurs en mettent tant qu'ils peuvent, et d'aucuns, à force de mépriser les canons allemands, finissent par se faire descendre. Lecoq, le 14 avril, de Jouffrey, le 26, voient leurs appareils abattus et sont faits prisonniers.
Les Allemands préparent la revanche. Parfois se montrent des Albatros d'un modèle nouveau, rapides et bien armés. Jusqu'aux premiers jours de mai, cependant. Anglais et Français restent les meilleurs. Nos oiseaux sont en l'air dès l'aube chaque fois que le temps est maniable, et la dernière escadrille d'hydravions ne rallie son aire qu'au coucher du soleil.
C'est alors le tour des grands appareils de bombardement, travailleurs nocturnes. Ils s'envolent dès la nuit faite. Les uns cinglent vers les aérodromes
qu'ont édifiés les Allemands à Ghistelles, à Gontrode, à Evere, à Houtove, à Saint-Denis-Westrem et à Berchem-Sainte-Agathe. D'autres, les grands Shorts et les Handley-Pages géants, portant chacun mille cinq cents kilos de bombes, filent sur Ostende, escadriQes après escadrilles, et déversent sur le port, entre le crépuscule et l'aube, jusqu'à cinquante tonnes d'explosifs.
Soudain, la « renverse » se produit, terrible. L'ennemi découple une nuée d'avions terrestres de chasse dont on a remplacé les roues d'atterrissage par de légers flotteurs. Le lieutenant Christensen, un fameux combattant, a rendu aux aviateurs ennemis le mordant qu'ils avaient perdu. Le grand as Nungesser, en ce moment à Dunkerque, et le lieutenant de vaisseau Georges Guierre dont la maîtrise s'afiirme chaque jour, le cherchent en vain avec leurs Nieuports de chasse. Dix hydravions français, dix pilotes, neuf observateurs sont abattus, et parfois tués ou capturés, entre le l^r mai et le 15 juin.
Chargées de ramener les appareils et les aviateurs descendus, nos vedettes à moteur sont sur les dents. Ce sont de vrais jouets de luxe : bois peint en gris pour la coque, bois gratté à blanc pour le pont, bois verni et cuivres étincelants partout aiQeurs. Sur ces barques fines et légères, quarante tonnes de déplacement, trente- deux mètres de longueur, on trouve
toutes les armes : canon, torpilles, grenades sousmarines et appareils fumigènes qui sont des pots à feu bizarres, lâchant la brume au commandement. L'enseigne Louis Guichard, chef du groupe des vedettes et écrivain maritime à ses moments perdus \ semble tout exprès bâti pour commander des bateaux élégants, rapides et sveltes, tant sa silhouette s'adapte à la leur. Mais, à l'encontre de ces navires, il ne fait aucun remous, et l'on pourrait prendre pour signes de timidité sa courtoisie exquise, son parler calme, son horreur visible de paraître s'imposer. Il est pourtant de ceux qui ont conquis tout de suite les pêcheurs de Boulogne, ces gars si lents à donner leur confiance, mais qui jamais ne la reprennent et savent juger les marins. Sur le chalutier Nelfy, qu'il a commandé en 1916 et à bord duquel il avait l'air d'un beau peuplier planté parmi des chênes, Guichard a fait merveille. Et maintenant, avec ses vedettes, il s'occupe des aviateurs abattus en mer. Il va tranquillement les pêcher à toucher la côte, sous l'arrosage rageur des batteries allemandes qu'il nargue avec ses petits bateaux de rien du tout. Quand le temps est maniable, car vous pensez bien que le clapotis arrête les vedettes comme ferait un mur, on voit surgir Guichard et ses joujoux partout oti des coups s'échangent.
L'été venu, et jusqu'à la fin de l'automne, le martyre de Dunkerque prend des proportions inouïes. A partir du mois de juin, un canon allemand de 380, mis en batterie à Leugenboom, envoie sur la ville des obus dont un seul suffit à faire, d'une maison, un entonnoir. Dans les seuls mois de septembre et d'octobre, en vingt-six attaques, les avions ennemis lancent mille six cents bombes et torpilles. Pendant la nuit, tout mouvement de navires marchands est arrêté dans le port. Les bâtiments de guerre sont forcés de mouiller au large. L'amiral Ronarc'h fait éteindre tous les phares.
Dès lors, privés de leurs points de repère nocturnes, les sous-marins allemands ne mouillent plus une seule mine dans la région...