L AFFAIRE DU WEST-DIEP
DEPUIS la fin de l'hiver 1917, les Allemands ont chaque mois profité des nuits sans lune et des grandes marées pour insulter Dunkerque, Calais ou la côte anglaise. Trois ou quatre minutes durant, des projectiles éclairants illuminaient soudain la mer et le ciel, des rafales d'obus arrosaient le point choisi, puis, les ténèbres revenues, les assaillants s'enfuyaient vers leurs ports.
Choisissant les heures voisines de la pleine mer, les torpilleurs ennemis trouvaient sept ou huit mètres d'eau sur tous les bancs de Flandre et passaient n'importe où. Pour les arrêter à coup sûr, il nous aurait fallu garder tout le Pas de Calais, de Nieuport aux bancs Goodwin. Cent bateaux n'y auraient pas sufii.
Le premier raid — 26 mars 1917, deux heures
vingt du matin — a été un succès pour les Allemands. Tous leurs bateaux sont rentrés intacts. Résultats : deux morts à Dunkerque, communiqué triomphal de Berlin, rage intense et silencieuse des commandants anglais et français.
Un mois plus tard, le 20 avril, un peu avant minuit, deux torpilleurs allemands ont défilé à trente-deux nœuds devant Calais, en canonnant la ville et le port, tandis que quatre autres bombardaient les environs de Douvres. Rassemblés ensuite, ils ont cinglé, tous les six, vers Ostende. Pour leur malheur, les petits croiseurs anglais Swift et Broke les ont aperçus. Croisement à contre-bord à vitesse folle. Le Swift, commandant Ambrose Peck, a quand même eu le temps de couler d'une torpille le G-85. Et le Broke, mené par Evans, as des commandants de destroyers anglais, s'est lancé sur le G-42, l'a abordé en plein milieu et, le maintenant embroché sur son étrave, a fait un massacre d'Allemands au canon, au revolver et au couteau, jusqu'au moment où son adversaire, ayant réussi à se dégager, a coulé à pic. Afi'olés par la furie anglaise, les quatre torpiQeurs ennemis demeurés intacts ont fui dans l'ombre. Rentrés chez eux, ils ont déclaré avoir eu afi'aire à toute une escadre de croiseurs britanniques.
Nouveau raid dans la nuit du 24 au 25 avril. Notre torpiUeiir Etendard, commandé par le lieutenant de
vaisseau Mazaré, pour qui ses hommes professaient une espèce d'adoration, était de garde devant Dunkerque, tout seul. Apercevant des lueurs sur la ville, Mazaré a foncé, avec son vieux bateau de trois cent cinquante tonnes, sur toute une escadrille allemande qui venait de lancer cent vingt obus pour tuer un Dunkerquois. Combat furieux à un contre six. Une torpille a frappé VEtendard dans une soute à munitions, et le fier navire a disparu, avec ses soixantequinze hommes et tous ses officiers, dans une gerbe de feu haute de cent mètres. Rencontré par les Allemands en retraite, le chalutier Notre-Dame de Lourdes, commandé par le maître de manœuvre Trohiard, s'est couvert de gloire.
Voici la nouvelle lune de mai. Dans la nuit du 18 au 19, on comptait tellement sur la venue des Allemands que l'amiral Exelmans', chef de la division des patrouilles de la mer du Nord, était sorti avec ces cavaliers de la mer que sont les torpilleurs.
Esprit clair et âme brûlante, Exelmans aime charger à la tête de ses navires légers et rapides. Ainsi son ancêtre Exelmans, chef d'escadron à Austerlitz aux côtés de Murât, colonel de chasseurs à Posen et à Eylau, général à Friedland, à la Moskowa, à Arcis-sur-Aube, à Craonne et à Waterloo, chargeait à la tête de ses hommes. Dans le chef des patrouilles de Dunkerque, on retrouve l'âme du
guerrier à qui l'Empereur a dit : « Je sais qu'on ne peut être plus brave que vous. »
Ce soir, — nuit du 19 au 20 mai, — notre escadrille a pris la garde dans le West-Diep'. En file indienne, le Capitaine- M ehl, V Enseigne-Roux, le Magon et le Bouclier naviguent à se toucher, beaupré sur poupe, courant depuis onze heures du soir, cap au nord-est, puis cap au sud-ouest, une demi-heure dans chaque direction, entre la bouée à feu rouge, dite bouée 1, qui marque l'entrée nord de la passe de Zuydcoote, et la bouée du banc de Nieuport, appelée bouée belge, laquelle s'orne d'un feu blanc et d'une cloche que la moindre secousse met eji branle.
Aujourd'hui, la mer est d'huile et la cloche est muette. La buée nocturne mange l'horizon et dresse jusqu'à mi-ciel un mur de ténèbres. Au zénith, les étoiles scintillent. Le soc des étraves soulève des volutes phosphorescentes qui filent en dentelles de feu le long des carènes. Le remous des hélices allume des brasiers d'étincelles froides, constellations bleuâtres qui font de chaque sillage une voie lactée, dont le rayonnement blafard peu à peu pâHt, puis s'éteint. Sur le front, les détonations sont sourdes et peu nourries. Les fusées éclairantes tendent au loin un écran lumineux difîus.
Hors de vue, dans le nord et dans le nord-ouest,
les escadrilles de Douvres et d'Harwich sont à leurs postes. Dans l'ouest, les C. M. B. anglais sont au guet. Par temps calme, ces microscopiques « Coastal Motor Boats », ces vedettes lance-torpilles, sont des armes d'assaut terribles que dissimule leur petite taille et que leur vitesse rend invulnérables au canon'.
Le Capitaine- Mehl, torpilleur du capitaine de frégate Guy, chef de l'escadrille, marche en tête des nôtres. Je vous ai déjà montré cet officier alors que, lieutenant de vaisseau, il commandait le Tromblon. Depuis lors, il a coulé, au canon et à la grenade, le grand sous-marin allemand U-51. Sur sa passerelle, Guy songe, comme chaque soir, à l'extraordinaire difficulté de sa tâche. A lui revient l'honneur de déclencher la canonnade lorsque, tout à l'heure sans doute, tout de suite peut-être, on apercevra, dans le noir, des formes vagues ou des phosphorescences furtives. La question surgira : Qui est-ce? Des Anglais? Des Allemands?... Combien de fois déjà a-t-on failli s'empoigner entre alliés, alors que pas un ennemi n'avait pris la mer? Chaque escadrille garde un secteur étroit, enclos parmi d'autres secteurs amis. Comment s'y reconnaître? Chefs d'escadrilles et commandants ont le cerveau tenaillé par une double angoisse faite de la terreur de se battre entre camarades et de la peur de laisser échapper l'ennemi. On
a bien, suprême ressource, les signaux de nationalité, mais à les allumer on risque de révéler sa présence à l'Allemand qui peut-être ne nous a pas vus. On sacrifie le précieux atout qu'est la surprise...
Le signal de nationalité est rouge-blanc-rouge, ne l'oubliez pas, il servira tout à l'heure.
Derrière le Capitaine- Mehl suivent V Enseigne- Roux, commandant Mouget, le Magoji, commandant Thouroude, et le Bouclier, commandant Bijot. Tous lieutenants de vaisseau n'ignorant rien des bancs de Flandre et de leurs embûches.
Minuit trente. — L'escadrille, qui vient de reconnaître, pour la sixième fois cette nuit, la bouée de Nieuport, a mis le cap au sud-ouest, vers Zuydcoote. Le jusant est établi. Si les Allemands font un raid, ils peuvent, pendant une heure encore, passer partout pour rentrer chez eux, mais plus tard il leur faudra suivre les chenaux d'entre les bancs. Chenaux minés, chenaux gardés, chenaux barrés. Mauvaise affaire pour les fuyards. Donc, puisque la mer baisse, on ne tardera guère à voir l'ennemi, s'il est sorti cette nuit. D'instinct, nos veilleurs regardent vers Dunkerque. Le ciel va-t-d, comme le 25 mars, comme le 25 avril, s'illuminer soudain des trajectoires d'obus éclairants lancés sur la viQe?
La nuit s'épaissit. A terre, les canons se taisent. Silence ouaté. Ouvre l'œd aux bossoirs... Quoi?
quelque chose sur l'eau par tribord? Mais non! Ce sont des bancs de brume qui tournoient, s'allongent, se dissolvent comme des app£iritions. Veillons bien et écoutons. Fendue par les étraves, la mer chuchote par instants, puis se tait, comme si les torpilleurs traversaient une flaque plus fluide. Le silence retombe, compact. On le sent prêt à voler en morceaux.
Un double éclat rouge perce l'obscurité : c'est la bouée du banc Trapaeger. Dans dix minutes, on arrivera à l'autre feu rouge, celui de la bouée 1 qui marque l'extrémité du circuit. Le voici. Attention! Tournant dangereux ! Il est malsain d'être surpris en pleine évolution. Les jumelles fouiQent le noir. Les yeux écarquiQés se fatiguent, créent des fantômes. Minuit cinquante-cinq. Sur le Capitaine- Mehl, la voix calme de Guy commande :
— La barre à gauche quinze.
Rien en vue dans l'ombre. Aucune autre phosphorescence que celles de nos sillages. Nous sommes bien seuls...
Et maintenant, voici la mêlée classique des nuits sans lune, la rencontre brève durant laquelle on se perd et on se retrouve deux ou trois fois sans savoir comment, oii les obus et les torpilles arrivent on ne sait d'oti, tandis que des projecteurs mystérieux
vous éclairent et que des T. S. F. vous parviennent sans marque d'origine, bref le combat qu'on traverse comme un rêve incohérent, presque indescriptible.
Voyez, dans l'ombre serrée, l'évolution de la ligne française. Le Capitaine- M ehl a tracé sur l'eau un demi-cercle phosphorescent. Penché sur la rambarde de sa passerelle, le commandant Guy suit des yeux la manœuvre de ses navires. Déjà les deux suivants, Enseigne-Roux et Magon^ sont rangés au nouveau cap en route au nord-est, le Boucher achève sa giration.
Minuit cinquante-huit. — Coups de canon dans la nuit...
Canonnade étrange : détonations, sifflements d'obus, gerbes jaillissant autour de l'escadrille française, mais aucune lueur, nulle part...
Le bruit vient de bâbord derrière, direction de la bouée de Zuydcoote encore toute proche. Or cette bouée nous sépare du secteur anglais. Alors...
« Ça y est, pense Guy. Les Anglais nous ont vus et tirent dans le tas. C'est la méprise. Vite, prévenons-les. »
— Allumez rouge-blanc-rouge.
Le signal, aussitôt répété par les trois torpilleurs, surgit, bien clair, dans les ténèbres. Les tireurs, toujours invisibles, redoublent leurs salves. Plus de doute, ce sont des Allemands...
— Éteignez les feux.
Mais les brefs éclats du signal ont suffi pour attirer de mauvaises bêtes. Un sillage lumineux pique vers le Capitaine- M ehl.
— Torpille par bâbord !
D'un coup d'œil, Guy s'est rendu compte.
— Ne touchez pas à la barre, elle passe devant. Et, de fait, l'engin défile à trente mètres de
l'étrave du Capitaine- M ehl. Au même instant une autre torpille trace sur la mer son ruban bleuâtre; elle se dirige sur le Magon.
— A droite toute, commande le lieutenant de vaisseau Thouroude.
Le torpilleur abat sur tribord; l'émulsion phosphorescente passe le long de sa coque à une dizaine de mètres sur la gauche, et va se perdre au loin.
L'ennemi invisible ne tire plus. Et soudain une vibration effrayante, inexpHcable, secoue le Capitaine-Mehl. On dirait que sa quille racle une route raboteuse. Le torpilleur vient de toucher. Mais quoi? Sûrement pas le fond, il y a vingt mètres d'eau par ici. Une épave? Épave nouvelle alors, car la plus récente, celle de VEtendard, est à quelque six milles dans le Nord... Un sous-marin en plongée? Peut-être.
Jamais on ne saura.
Et ce qui se passe sur l'eau dispense de s'occuper du reste. Écoutez l'enseigne Jeannin, du Capitaine- Mehl :
— Des flammes à bâbord devant, commandant.
— A vingt-cinq nœuds, mettez le cap dessus, ordonne Guy.
Ces flammes trahissent un bateau qui chaufî'e à tirage forcé. Allure de fuite allemande. On en tient un. Celui-ci paiera pour les gars de V Etendard. A quatre, les Français vont lui sauter sur le râble. Mais, tonnerre de chien, qu'est-ce que cette lueur?
Sur l'arrière du Capitaine- Mehl^ un projecteur a troué la nuit. La mer s'irradie en une avenue opaline éblouissante. Est-il à quatre cents ou à deux mille mètres, ce projecteur? Impossible de se rendre compte, tant sa lumière vrille les yeux. Mais ce que Guy distingue dans le faisceau lui arrache un cri d'étonnement. Derrière le Mehl, seul V Enseigne - Roux est à son poste. Le Magon et le Bouclier ont disparu...
Mais voici qu'une ombre traverse le champ du projecteur. On dirait le Bouclier... Il coupe la ligne, cap au sud... Brutalement, le projecteur s'éteint. Tout s'efface. Il est une heure onze. L'affaire dure depuis treize minutes.
Et j'abandonne pour un instant le Capitaine- Mehl, lequel, suivi de V Enseigne -Roux, poursuit le panache de flammes toujours en vue dans le nordnord -est. Montons à bord du Bouclier et revenons aux dernières minutes d'avant l'action.
A bâbord de la passerelle se tient le cominandant du torpilleur, le lieutenant de vaisseau Bijot, longue silhouette mince, figure blême et barbue, au front dur, aux yeux de flamme. Bijot a quitté, il y a deux mois, la division navale du Maroc oii la vie était vraiment trop monotone. Devant Dunkerque, l'existence est plus variée. Bijot se prépare à la bataïQe avec autant d'ardeur que tous ses hommes réunis.
A tribord, l'enseigne Peyronnet, second du bâtiment, trapu, imberbe et pâle, fait tranquillement son quart, un quart qui dure toute la nuit. Son calme fait contraste avec l'ardeur de son chef. Ma parole, on jurerait qu'il dort, cet enseigne... Simple apparence, car rien ne lui échappe. Au moindre caprice du navire, Peyronnet oppose un commandement précis qu'exécute à la barre le quartiermaître de manœuvre Nicolas, ou qu'envoie aux machines le second maître fourrier Binet, de quart au transmetteur d'ordres. Aussitôt le Bouclier, maîtrisé, reprend son poste dans la ligne.
La lampe du compas, veiQeuse dont le reflet discret, invisible à dix mètres du bord, suflSt à tous ces gens dont les yeux savent percer la nuit, éclaire la face du maître pilote Russaouen qui veille le cap. Derrière lui, le matelot-clairon Lamarche est prêt à sonner l'alerte, le quartier-maître fusilier télémétriste Férec attend qu'on lui désigne un but.
L'équipe de passerelle est au complet, bien en main, bien parée. Le Bouclier suit la masse noire du Magon dont le sillage lumineux vient de dessiner la courbe du dernier virement de bord.
Les premiers coups de la canonnade sans lueurs crèvent le silence. Peyronnet traverse la passerelle et rejoint son chef à bâbord :
— Les Anglais sans doute, commandant?
— Les Anglais ou les Allemands, répond Bijot. Nous restons les seuls à nous servir de cette sacrée poudre qui aveugle tout le monde au premier coup de canon.
De sa jumelle, Bijot fouille l'ombre par bâbord derrière. Tout là-bas, aux cent mille diables, le rideau noir est piqueté de petits éclairs, comme pourraient en lancer des lampes électriques de poche.
— Je les tiens, cette fois. A vingt-cinq nœuds, les machines. La barre à gauche toute.
Le Bouclier commence d'abattre sur bâbord. Bang!
Éclatant contre un montant de la passerelle, un obus allemand a tout fauché. Plus une âme...
Et plus une lueur. Tous circuits électriques coupés, la passerelle, où sept hommes vivaient il y a une seconde, n'est plus qu'un carré de ténèbres jonché de débris et de corps. Bijot a été tué net, de même que Russaouen, Binet, Nicolas et Férec. Les autres gisent et râlent.
Frappé à la tête, le Bouclier est devenu fou.
Sa barre bloquée toute à gauche, il tourne en rond comme un cheval de cirque, traçant lui-même sur l'eau sa piste, cercle phosphorescent d'où s'élancent, fontaines lumineuses blafardes, les gerbes des projectiles ennemis.
Apercevant, du pont où est son poste de combat, cette giration incompréhensible, l'enseigne de Curzon s'élance dans l'échelle de passerelle. Un obus l'abat... mort.
Le Bouclier tourne encore. Les sillages d'argent de deux torpilles allemandes s'allument sur la mer : l'une tangente la courbe que décrit le torpilleur, l'autre la coupe. Toutes deux manquent le but. Comment voulez-vous attraper un bateau qui a le tournis ?
Le Bouclier tourne toujours. Du tas de corps part un cri :
— Il n'y a personne sur la passerelle!
L'homme qui a poussé ce cri, le matelot-clairon Lamarche, se soulève, s'agrippe à la rambarde, trébuche sur des cadavres et, la tête fendue, prêt à défaillir encore, se traîne jusqu'à la barre. Saurat-il quelle manœuvre faire, ce clairon? Certes. Sur les torpilleurs, chacun connaît tous les métiers. Regardez Lamarche. Pantelant, meurtri, à moitié mort, il sauve le navire.
Aucune raison pour laisser le Bouclier continuer son tournoiement absurde. Le matelot dresse le gouvernail. Bon. Mais de quel côté va-t-il à présent diriger le bateau? C'est bien simple. Tout à l'heure, avant d'encaisser, on tournait le dos au feu rouge de la bouée 1. Le voici à l'horizon, ce feu. D'un coup de barre, Lamarche fait virer le torpilleur jusqu'au moment oii il voit la petite lumière rouge sur l'arrière.
— C'est pareil comme avant, murmure-t-il. Comme ça, bien sûr, on va retrouver les copains.
Mais voici qu'une autre main rencontre la sienne sur le volant de manœuvre. Qui est-ce? Dans l'ombre, on ne peut voir... C'est, sûr et certain, un homme qui, malgré ses blessures, est mû par l'instinct du marin en danger, l'instinct qui a dicté à Lamarche le coup de barre ramenant le bateau en route, tout de suite, avant tout. Cet homme est l'enseigne Peyronnet, rappelé à lui par le cri qu'a poussé Lamarche tout à l'heure. Et, malgré six blessures profondes, malgré son crâne fendu et des douleurs atroces, fulgurantes, qui lui fouillent la cervelle comme à coups de couteau, l'officier, couvert de sang, est debout. Il reprend le quart. Mieux encore : son chef tué, il prend le commandement. Écoutez-le :
— Qui est là? Où est le compas?
— C'est moi, lieutenant, moi, Lamarche, le
biniou. Il n'y a plus de compas. Mais j'ai remis le bateau à son cap. Voyez : le feu rouge est derrière nous et les fusées du front sur la droite.
— Les fusées du front? Où les vois-tu?
— Mais là-bas, lieutenant, regardez. A deux quarts de l'avant, par tribord. Elles sont bien claires et bien visibles...
— Bon Dieu, murmure Peyronnet. Qu'est-ce que j'ai dans les yeux?
Le malheureux est à moitié aveugle. Ou, plus exactement, bien que ses deux yeux soient intacts, il est comme un cheval borgne de l'œil droit. La fracture de son crâne a supprimé la moitié de son champ visuel. A gauche, tout est net comme d'habitude. A droite, rien, un trou noir... Pour tout voir, il lui faut à présent virer la tête dans tous les sens. Opération épuisante quand on est six fois blessé... N'importe, Peyronnet veut tenir.
Maintenant que le Bouclier est dans le bon chemiu, il faut modérer son allure. A vingt-cinq nœuds, on risque de couper en deux un camarade avant d'avoir eu le temps de dire « Stop ».
— Lamarche, dis à la machine de mettre à quinze nœuds.
Pas de réponse. Épuisé, le clairon est tombé évanoui sur le cadavre de Russaouen. Peyronnet, tout en reprenant la barre, cherche à tâtons l'appareil
de transmission d'ordres aux machines. Il n'en reste pas trace... Diable! Comment faire? L'enseigne se sent terriblement seul sur cette passerelle. Sa tête tourne et sonne à grands coups, ses yeux se voilent par moments. Il lui faut un aide. Mais il hésite. Sur le pont, les gens se battent, tous à l'œuvre, tous indispensables. A bord des torpilleurs, l'eflfectif est calculé très juste. Et sûrement il y a des manquants, car deux ou trois fois déjà le Bouclier a gémi, frappé par des coups durs. Sur son gaillard d'avant, au canon de dix centimètres, tous les servants sont par terre et, seul resté debout, le pourvoyeur Jean-Marie Le Bras, simple matelot sans spécialité, charge, pointe et tire comme un canonnier breveté depuis dix ans, et fait, tout seul, l'ouvrage de quatre hommes. Peyronnet, lui, est vraiment trop aflfaibli pour faire le travail de sept... Il se décide, il appelle :
— Ho! En bas!
— A vos ordres, lieutenant, répond le second maître torpilleur Cazalet, gradé solide.
— Dites à la machine de régler à quinze nœuds et envoyez-moi un gabier pour la barre.
Voici le gabier Ollivier, blessé lui aussi. Tout de suite il avertit l'enseigne : une masse noire arrive par tribord.
L'officier n'avait pas vu. Rappelez-vous : tribord
est pour ses yeux secteur obscur. Prévenu, il regarde. Le navire est à cinquante mètres à peine. Sa silhouette grossit, grossit... C'est le Magon.
— A droite toute, ordonne Peyronnet, avec l'espoir de passer devant l'étrave qui menace.
Mais il faudrait en même temps remettre la machine en avant à toute vitesse. Pas moyen de faire passer l'ordre... Catastrophe inévitable...
Catastrophe évitée d'un rien. Sur le Magon, le commandant Thouroude, aveuglé par le tir de ses pièces, a vu le Bouclier très tard, infiniment tard... Assez tôt quand même pour Thouroude, merveilleux manœuvrier. Tout d'abord, il allume son projecteur, prêt à éperonner l'autre si c'est un allemand. Puis, dans une accalmie de l'artillerie, on entend sa voix claire :
— La barre toute à gauche. En arrière à toute vitesse.
Et, quelques secondes après, exactement à une heure onze :
— Dressez la barre. Éteignez le projecteur. Réglez à quinze nœuds.
L'avant du Magon est passé à 5 mètres de l'arrière du Bouclier... lequel, gardant sa barre à droite, se retrouve bientôt à son poste régulier dans les eaux du Magon. Enfin, Peyronnet respire. Il n'a plus qu'à garder le contact.
Et je puis rejoindre le commandant Guy sur son Capitaine- Mehl. Je l'ai quitté à l'instant qu'U s'étonnait à la vue du Bouclier traversant un projecteur incompréhensible. Ce projecteur était celui du Magon, et nous venons de voir de près ce que les gens du Capitaine- Mehl ont aperçu de loin.
Rien n'est changé depuis tout à l'heure. Guy charge toujours à vingt-cinq nœuds vers le panache de flammes. Et voici son officier mécanicien :
— Commandant, la chaudière 3 est dans le sac. Un obus a éclaté sur l'alimentateur. Le quartiermaître Guennal est tué. Kerbirio, Bruneval et Leroy ont écopé dur, mais sont restés au travail. En outre, l'hélice tribord a dû se fausser quand nous avons touché l'épave ; en bas, ça vibre à tout casser.
— Alors, Lescop, combien pouvez- vous donner?
— Douze nœuds sûrement, commandant, quinze peut-être.
— Faites pour le mieux, Lescop, répond Guy, lequel sait que l'on peut compter sur cet officier-là et sur ses hommes.
Lescop achève son rapport, d'où il appert que, sans l'habileté et le sang-froid du premier maître mécanicien Chabert et du quartier-maître Herpin, blessés tous deux, une explosion aurait dévasté la chaufi"erie arrière.
Ah! misère! A douze nœuds, la poursuite est
vaine de ce bateau qui se sauve là-bas en crachant du feu par ses cheminées... Le fuyard disparaît bientôt, et seule est visible autour du Mehl la danse des gerbes d'obus tirés par des ennemis invisibles.
— Navire par tribord, signale le quartier-maître timonier Moison, veilleur précieux.
— Commencez le feu, ordonne Guy, et soyez parés à torpiller.
Joyeux d'avoir un but, les canonniers du Mehl s'y mettent. Mais tout à coup le but en question allume rouge-rouge-blanc, signal faux, puis, se reprenant, le remplace par rouge-blanc-rouge, signal exact. Que faire? La règle est la règle...
— Cessez le feu.
Soudain, comme si tous les torpiQeurs de la flotte française avaient rallié les bancs de Flandre, des rouge-blanc-rouge s'allument de toutes parts : devant, derrière, tribord et bâbord... Que signifie?
Or, le commandant de Y Enseigne-Roux, le lieutenant de vaisseau Mouget, cerveau prodigieux, amiral de demain, sait déjouer toute ruse de guerre. Parmi les trop nombreux rouge-blanc-rouge, il en voit deux sur son arrière et bien groupés. Logiquement, pense-t-il, ceux-là ne peuvent être — et ne sont, en effet — que le Magon et le Bouclier qui chassent leur poste. L'escadriQe est donc au complet, et tant pis pour ceux qui, par tribord et par bâbord,
s'amusent à imiter nos signaux. Envoyez dedans, bon Dieu!
Et, sur l'ennemi le plus proche, le rouge-blancrouge de tribord, toute l'artillerie de VEnseigne- Roux, que dirige de main d'artiste l'enseigne Croiset, commence de débiter furieusement. « Ah! pense Mouget, si je pouvais lui casser une jambe, quel coup d'éperon après! »
Hélas! L'ennemi s'enfuit à trente nœuds. Éblouis par les flammes de leur propre tir, les gens de VEnseigne-Roux le perdent de vue.
Une heure vingt-six. — Le Magon et le Bouclier ont repris leurs postes. La ligne française est complète et reformée. Mais l'adversaire a disparu, l'horizon est vide. Le silence, plus pesant que jamais, retombe sur les flots. Le West-Diep est nettoyé.
En vain, notre escadrille ratisse la mer en zigzag. Plus personne. Elle a imposé sa volonté à l'ennemi.
Aucune ville ne sera bombardée cette nuit et, jusqu'au mois d'octobre, nous en avons fini avec les raids allemands.
Deux heures trente. — Les torpflleurs français ont mis le cap sur Dunkerque. La mer a baissé et l'aube approche; inutile de chercher plus longtemps.
Sur la passerelle du Bouclier, Peyronnet tient toujours. Après le combat, il a fait monter près de
lui l'enseigne Meunier- Joannet, blessé bien entendu, et qui, durant l'action, s'est occupé des canons et des torpilles. « Si je tourne de l'œil, lui a dit Peyronnet, tu prendras le commandement. » Puis on a fait l'appel de l'équipage : 17 manquants, 9 morts et 8 blessés graves. On a dénombré les avaries : passerelle dévastée, pont crevé, tube lance-torpilles faussé, manches à vent criblées. Les machines, où un obus a éclaté, brisant des tuyaux de vapeur et crevant l'enveloppe d'une turbine, tournent quand même pour quinze nœuds, grâce à l'officier mécanicien Courdurier et à tous ses braves.
Trois heures trente. — L'aube pointe, l'escadrille s'engage dans le chenal de Dunkerque, chaussée d'eau grise que bordent les deux grandes jetées. La mer presque basse en découvre les soubassements guêtres de goémons, dont la senteur iodée se mêle aux relents de mazout des torpilleurs. Le port s'éveille. Des automobiles à croix rouges filent le long du quai avec des appels de trompes. Prévenu par la T. S. F. du Capitaine- M ehl^ l'amiral envoie chercher les morts et les blessés. Une vedette rapide élonge la ligne des torpilleurs et hèle :
— Bouclier, stoppez, l'amiral Exelmans va monter à bord.
A la coupée, l'enseigne Peyronnet, la tête enveloppée de pansements d'oii le sang a filtré, va rendre
les honneurs au chef des patrouilles. Soutenu par Meunier- Joannet et par Courdurier, le jeune officier se tient debout par un miracle d'énergie. Derrière lui sont rangés les morts. Le petit jour gris éclaire les trois couleurs des pavillons français qui les couvrent et d'où sortent les faces exsangues. La grande enseigne enveloppe fraternellement Bijot, de Curzon et Russaouen.
Exelmans se découvre. Peyronnet rend compte :
— Amiral, le commandant Bijot a été tué tout de suite. J'ai pu ramener le bateau...
C'est tout. Vaincu par la souffrance, l'officier s'écroule.
Il a tenu jusqu'au bout.