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LA RECONNAISSANCE DU 26 MAI

QUATRE heures du matin. — L'aube cotonneuse pointe. Tout est calme à Dunkerque. Remplis par la pleine mer, le chenal d'entrée et l'avantport sont tout embués d'une brume légère (jue les cargos entrant fendent doucement, comme feraient des navires de rêve, avant de disparaître, avalés par les écluses béantes. Depuis vingt-trois nuits, la ville n'a pas été bombardée ; elle dort de tout son cœur.

Au fond du port, la vieille tour du Leughenaer darde son regard blanc qui indique aux navigateurs le chenal d'eau profonde. Au-dessus du brouillard bas, le grand phare de l'entrée projette les grands rayons coupants de son étoile de lumière. Le

roulement feutré des canons du front arrive de 1 ' est .

Une rafale d'explosions crève, cinq secondes durant, le calme de l'avant-port, puis le silence se referme. A l'ombre des grands vapeurs en construction, qui dressent leurs masses monumentales sur les cales des Chantiers de France, sont tapis les centres d'hydravions anglais et français. La pétarade est partie de là. Un de nos appareils essayait son moteur.

D'autres font chorus; c'est l'éveil des oiseaux de mer. Ils prennent leur vol à l'heure indécise où les sous-marins ennemis, dont le périscope émergé ne peut se voir dans la lumière trouble de l'aurore, cherchent à surprendre leurs proies. C'est aussi l'instant oii l'on attrape en surface, occupés à compléter la charge de leurs accumulateurs, ceux que les patrouilleurs ont empêchés de travailler à leur aise pendant les heures de nuit.

Nos F, B. A. vont partir à la chasse. Ils sont lents : cent vingt kilomètres à l'heure. Ils n'ont que trois heures d'essence. Leur lourde coque leur interdit toute acrobatie de défense. Le combat est alors une lutte d'éperviers contre des canards, éperviers allemands, canards français, éperviers lancés à deux cents kilomètres... N'importe! Chaque aurore voit partir un vol de canards...

En voici quatre, équipages à bord, réservoirs

pleins, bombes prêtes. Sur le quai, ramiral Exelmans donne les derniers ordres :

— Si vous êtes attaqués en l'air, toutes les chances sont contre vous. Donc, amérissez tout de suite, et battez-vous sur l'eau.

Cinq heures. — Pétarade brutale. L'hydravion du chef d'escadrille, le D-7, — D veut dire Dunkerque, — hydroplane vers la sortie, se faufile entre un remorqueur et un cargo, rabote un instant l'avant-port de sa coque déjà presque décollée, et, hop-là! saute par-dessus la jetée de l'est, semant la panique dans une bande de mouettes qui attendaient, en vol plané, les détritus du port, tout en piaillant sans arrêt.

Le chef de l'escadrille est l'enseigne Battet, pilote du D-7, un superbe officier de vingt-trois ans, taillé en athlète mince et respirant l'énergie tranquille. Son observateur-mitrailleur-bombardier est le matelot mécanicien Farenc.

Les voilà dehors. Le soleil affleure l'horizon. Le ciel est nacré de nuages roses légers que reflète la mer calme comme un étang et empourprée à l'orient, vers la Hollande. Accrochant les premiers rayons du jour, les flotteurs de verre, qui soutiennent le filet protecteur du mouillage, font un coUier de perles à la rade de Dunkerque, où quelques commerçants dorment sur leurs ancres. Deux torpilleurs

numérotés, cigares noirs couchés sur l'eau, vont et viennent devant l'entrée. Le gros monitor anglais Erebus cingle vers Dunkerque, pendant qu'autour de lui virevolte, camouflé de noir et de jaune, un destroyer qui semble un zèbre gambadant autour d'un mammouth. Plus loin, une ligne de chalutiers a l'air d'une escadrille de youyous sur quoi on se serait amusé à planter des mâts et des cheminées. Battet pique au nord-ouest, vers une certaine bouée A mouillée entre les bancs Fairy et Sandettié, et qui sert de guide aux bateaux qui donnent dans le Pas de Calais ainsi qu'aux sous-marins qui veulent les torpiller. La bouée est à quarante kilomètres de Dunkerque, vingt minutes de vol.

Les autres hydravions ont rallié. Voici le D-10, que pilote Ardoin, et dont le matelot mécanicien Milliancourt est l'observateur. Ardoin, capitaine au long cours mobilisé comme enseigne, est silencieux, réservé et plein d'une expérience qui dépasse ses vingt-neuf ans. Officier de quart sur le torpilleur Pierrier en Méditerranée, il trouvait que, malgré la présence des sous-marins, on avait, entre Matapan et Cérigo, vraiment trop peu d'occasions de voir l'ennemi de près. Ce pourquoi il s'est fait aviateur. La même raison a chassé du dreadnought Courbet, où je l'ai connu, l'enseigne Gourguen, figure délicate couronnée de boucles d'or et qui semblait étemel-

lement perdue dans quelque rêve. Gourguen rêvait simplement d'aller se battre. Le D-11, dont il est l'observateur, est piloté par le quartier-maître mécanicien Cartigny, lequel a ramené son appareil et rapporté trois aviateurs anglais descendus, le jour où de Jouffrey a été capturé.

Le D-8, que pilote le second maître timonier Amiot, a comme observateur l'enseigne de vaisseau Paul Teste. Cet officier a voulu, lui aussi, voir l'Allemand de plus près. Et il a quitté le Magon^ lequel pourtant se bat sur les bancs de Flandre... Teste est un alliage sonnant clair d'ardeur enthousiaste et de réflexion. Il applique d'instinct la devise du plus grand de tous, de l'immortel Guynemer : « Quand on n'a pas tout donné, on n'a rien donné. »

Le jour est venu. Les phares s'éteignent. Le rougeoiement des canons du front est remplacé par des fumées qui stagnent en bandes parallèles comme des cirrus bas. Absorbé par le soleil qui monte, le brouillard en mer s'atténue, mais il a peine à quitter la côte anglaise, dont on voit tout juste le haut des collines de Douvres émergeant de la couche ouatée, comme des récifs.

Dix kilomètres dans l'est de la bouée A, puis autant dans l'ouest, tel est le vol des avions. Battet marche en tête, à cent cinquante mètres des flots ; les autres le suivent. Rien ne leur échappe sur la mer toujours

sans ride, que borde une aveuglante avenue de soleil. Dans le sud-est, les vedettes de Guichard dessinent sur l'eau des arabesques d'écume. Dans l'est, les étemels cordiers montent la garde.

Cinq heures trente. — Le jusant s'établit, marqué dans le sud par les rides que fait le courant rebondissant sur les hauts fonds du Dyck et du Ruytingen. Sous les avions, entre les bancs Fairy et Sandettié, la mer demeure nette et poHe comme une glace.

Or, voici qu'à cinq heures quarante-cinq, le miroir éclate soudain en deux brisures qui dessinent sur l'eau, cinq secondes durant, un angle aigu pointé vers le sud-ouest. C'est la trace d'un périscope que son sillage vient de trahir. Battet pique à pleins gaz. Farenc prépare ses bombes. Le D-7 approche de la longue tache vert- olive que fait le sous-marin parmi le bleu des eaux. Bientôt l'aplomb... Plus rien, le miroir est intact, le squale a rallié les grandes profondeurs. Le coup est raté. Vite, une fusée blanche pour dire aux camarades qu'on a vu l'ennemi.

Coup d'oeil aux alentours : nul commerçant ne cingle vers la région menacée. Tout va bien.

Six heures cinq. — D'un coup de périscope, le sous-marin inscrit de nouveau sa route sur l'eau. Il revient vers la bouée A, qui doit être son poste

d'affût. Mais il s'éclipse encore trop vite pour offrir une cible aux aviateurs dont les yeux sont rivés sur la mer.

Ils oublient le ciel...

Six heures vingt. — Pour la troisième fois, le périscope troue la surface. Battet fonce. Farenc caresse le lance-bombes. Le D-7 approche... Il y est... Trop tard encore... Sacrebleu! Quelle guigne! Emporté par son élan, l'hydravion dépasse le point oii vient de s'effacer l'aigrette d'écume.

A ce moment, Battet, cherchant ses camarades, tourne la tête...

Quatre avions allemands sont là...

Quatre Albatros, dont un biplace, lequel est à moins de 50 mètres et mitraille l'hydravion français.

Battet va amérir. Tac! Une balle dans le bras gauche... Tac! Une autre dans l'altimètre. Et les commandes sont coupées, le gauchissement n'obéit plus. Il est temps de se poser. C'est fait. En route vers Dunkerque en hydroplanant. Quarante kilomètres à courir.

— A toi, Farenc, commande Battet à son mitrailleur.

Le biplace a filé, mais un autre Albatros se présente droit sur l'avant. A la bonne heure! Celui-là est dans le champ de tir. Figurez-vous que nos malheureux F. B. A. ne peuvent viser que dans une

seule direction, droit devant... Partout ailleurs, c'est l'angle mort, l'angle de mort plutôt...

Farenc moud du café avec sa mitrailleuse Lewis, L'Allemand riposte. Tiens, Farenc a cessé le feu. Il se tourne à demi vers Battet et s'écroule... une balle au cœur.

Le crépitement déchire l'air. Les Allemands zigzaguent, passent d'un Français à l'autre, mitraillant à force. Tous les nôtres ont améri et se battent.

Sur le D-7, Battet saisit la mitrailleuse, la place au poste du pilote'. Pas commode, avec un bras troué. Il poivre un Allemand qui cabriole sur l'avant. Duel acharné. Touché au crâne, l'enseigne sent un liquide chaud couler sur son visage, un nuage pourpre trouble sa vue. Ce ne peut être une balle, puisqu'il n'est pas mort. Un éclat, sans doute. Sa tête est un peu vague. N'importe. Le moteur tourne, la Lewis crache, le D-7 navigue, un peu lourdement même... De l'eau à bord, peut-être? Mais oui. La coque est crevée, Battet a déjà les chevilles noyées. Par dix trous giclent de petits jets têtus. Bah! On s'en tirera. D'autant mieux que l'Allemand est parti.

Vlan! Nouvelle rafale de l'arrière, de l'angle mort. L'indicateur de température vole en morceaux. Plus besoin de lui, on sait bien que l'affaire est chaude. Clac! en plein moteur, à présent. Mauvais! L'hélice stoppe. Et le D-7 pique du nez.

Trois Allemands s'acharnent sur lui, et le plateau chargeur de sa Lewis est vide. Plus de cartouches. Les autres plateaux sont sur l'avant, et l'avant est plein d'eau. Allons-y. Battet écarte le corps de Farenc et pêche la pochette d'outils, qui servira dans un instant, et le paquet de pansements individuels, moins utile... Tiens, les Allemands ont disparu. Repos. L'enseigne lave sa figure sanglante, puis fouille encore à l'avant et ramène le panier à pigeons.

Les belles petites bêtes à l'œil vif s'ébrouent, tout heureuses d'être tirées au sec. A elles la parole, puisque l'ennemi laisse quelque loisir.

Trois minutes plus tard, auprès du corps de Farenc qu'il a couché sur l'aile inférieure gauche, Battet s'installe, ôte sa combinaison d'aviateur et son veston, se déchausse, boutonne son gilet de sauvetage, ligature tant bien que mal son bras, éponge sa figure derechef sanglante et écrit :

« Huit heures quarante- cinq. — D-7 attaqué par les Boches. Tous descendus. Je suis blessé. Farenc tué. A cinq ou dix milles S.S.O. bouée A. »

Le pigeon s'envole.

Voyons. L'appareil s'enfonce, mais on pourrait peut-être le sauver en se servant des réservoirs d'essence comme flotteurs. Ils se trouvent à la partie basse, donc déjà noyés. Débrouillons-nous. Avec les outils de la pochette, on arrivera bien à les

détacher, à les fixer plus haut, à les vider. Battet rampe sur l'aile qu'il teint de son sang et comnienee de travailler, le marteau dans la main droite, le ciseau à froid dans la main gauche, la main du bras blessé. Oh! tonnerre! Il a crevé un des réservoirs, dont l'air s'échappe en gargouiQant. Fichu ! A l'autre à présent. L'enseigne se paumoie vers l'aile droite et... se retrouve flottant à quelques mètres du D-7 après des minutes d'évanouissement. L'appareil en a profité pour s'enfoncer encore : on n'en voit plus que la queue et un bout des ailes. Farenc, mort, n'a pas quitté son chef, son cadavre flotte tout près. Saisi par l'idée que son matelot pourrait avoir encore un soufile de vie, Battet le remorque, l'accroche aux débris flottants et, sur un lambeau trempé, grifi'onne un dernier appel :

« Neuf heures trente. — Cherchez-nous à cinq milles dans le S.S.O. de la bouée A. »

Puis il bourre le message dans la bague du dernier pigeon. Tout cela avec mille peines et souffrances : Battet a les reins brûlés et sent, dans ses jambes, l'engourdissement qui monte et comme des millions d'aiguilles qu'on enfoncerait. Raide et trempé, le pigeon a l'aspect lamentable d'une volaille à moitié plumée. Perché sur la queue de l'avion, il reste là, transi, affolé, virant sa petite tête comme pour chercher d'où viendra un rayon

de soleil pour le sécher. La bestiole et rhomme se regardent. Va-t-il se décider, cet oiseau? Pour le convaincre de l'urgence, Battet lui jette de l'eau. Mais un peu plus ou un peu moins, au point où il en est... Le pigeon ne bouge pas...

Tiens, c'est bizarre, tout tourne autour de l'enseigne : l'oiseau, le corps de Farenc et aussi l'avion. Que signifie? Pourtant, Battet n'est pas évanoui... son dos brûle... Ah! Sa tête se renverse... Ses yeux clignotent... Il n'y voit plus... La mort, peut-être? Mais non. Dans ses oreilles résonnent le crépitement d'un moteur, le grincement d'un afi'ût de mitrailleuse qu'on pointe. Bruits familiers. Il fait froid... Le bruit du moteur s'arrête. Silence... L'officier dort.

Il rêve. Il se sent bercé. Par la houle sans doute. Sensation vague de quelque chose qui remue l'eau autour de lui. On s'approche, on le touche. Il fait noir... Les pigeons ont dû arriver bien tard, puisque les vedettes ne sont venues qu'à la nuit... Car ce sont les vedettes sûrement... Elles viennent toujours... Les yeux clos, Battet gémit doucement. On vient de le saisir par son bras blessé... On le prend à brasle-corps, on le soulève, on l'étend. Tiens, il fait jour... Et quelqu'un parle :

— Buvez, monsieur, c'est du cognac français.

Un aviateur allemand, un de ceux du biplace,

tend une gourde. L'enseigne hésite un instant :

— Et mon matelot?

— Je ne peux rien pour lui, monsieur, il est mort... Battet accepte le cordial pour avoir tout à l'heure

la force de se tenir droit devant les ennemis et de se taire.

Vingt minutes plus tard, vers midi, l'avion allemand arrive à Zeebrugge.

D'autres prisonniers y sont déjà : Ardoin, légèrement atteint; Milliancourt, indemne; Gourguen, aflfreusement blessé aux bras; Cartigny, mort aux trois quarts... Ils ont tous lutté jusqu'au bout, jusqu'au moment oii le D-10 et le D-11 ont coulé à pic avec les mitrailleuses...

Teste et Amiot manquent. Retournons près d'eux à l'instant — six heures vingt — oii Battet vient d'être attaqué.

Comme ses camarades. Teste s'est vu soudain entouré d'ennemis. Trois, dont deux biplaces.

Le moteur de l'hydravion est tout de suite blessé à mort. Malgré quoi le pilote Amiot amérit correctement, sans secousse.

Les Allemands voltigent autour du D-S, le tirent au posé. Chaque fois que l'un d'eux passe, comme une flèche, sur son avant. Teste décharge vers lui sa mitrailleuse Lewis. Mais bientôt son ajBfût est touché. Plus moyen de pointer l'arme. A la même seconde,

Teste, frappé deux fois au ventre, s'abat... et se relève, empoigne la mitrailleuse, l'arrache de son support, l'épaule...

A la bonne heure! Il n'est plus gêné par cette installation ridicule qui ne permet de viser que sur l'avant. A travers ses propres ailes. Teste envoie deux rafales sur un biplace qui vole très bas. Il suit ardemment des yeux les balles traceuses qui s'engouffrent dans l'appareil ennemi, derrière le pilote, hélas ! Que voulez-vous, une mitrailleuse ne se pointe pas comme un fusil. L'Allemand s'éloigne quand même pour dérégler le tir; Teste cesse le feu.

Il n'a presque plus de munitions, et l'Albatros revient et attaque. Teste riposte jusqu'à sa dernière cartouche. Et c'est fini.

« En voilà un qui a son compte », pense l'Allemand, qui met le cap à l'ouest pour rallier ses compagnons en train de se battre contre Battet, contre Gourguen, contre Ardoin...

Aux pigeons, maintenant. Teste en a quatre. C'est bien le diable si l'un d'eux n'arrive pas à temps au colombier. Tout en écrivant, l'officier interroge son pilote, tandis que des balles, tirées posément, arrivent du ciel comme les grosses gouttes qui annoncent l'averse.

— Eh bien, Amiot?

— Un peu amoché, lieutenant. Deux balles, dont

une qui me gêne dans la cuisse. Mais le moteur est fichu.

Le pigeon s'envole avec ce message :

« Six heures trente. Amiot blessé cuisse. Teste blessé bras, ventre. Plus de cartouches. Moteur percé. Courage. Trois avions boches au-dessus de nous tirent toujours. »

Ils tirent si bien qu'Amiot retombe, atteint de deux balles encore. Deuxième pigeon :

« Six heures trente-cinq. Je ne vois plus que deux Boches. Appareil fait eau. Cinq milles N.E. bouée A. Les Boches tirent toujours sur les autres. Vive la France. Teste. »

La coque est criblée. Un des réservoirs d'essence prend feu. Le carburateur, le réservoir d'huile, deux cylindres sont crevés. Blême et titubant, Amiot éteint l'incendie. Teste bouche les plus fortes voies d'eau avec ses gants, avec son mouchoir, avec tout ce qu'il trouve. Alourdi devant, l'avion pique du nez. Fébrilement, Teste écope l'eau avec un seau en tode. Allons, on tiendra; les secours vont venir, bien sûr.

Les secours... Le premier pigeon mettra deux heures quarante minutes, et le deuxième trois heures à rallier le colombier...

Et voici encore deux hydravions ennemis. N'ayant plus une cartouche, Teste jette à la mer sa mitrailleuse inutile, puis fait le mort, couché près d'Amiot.

Un des Allemands amerrit, puis repart. Troisième pigeon :

« Deux hydravions boches me survolent. Suis navré plus pouvoir tirer. Appareil enfonce. Je ne vois plus que deux F. B. A. État Amiot s'aggrave. Avion boche amerri près de nous, puis est reparti. J'ai jeté ma mitrailleuse à l'eau. Teste. »

L'officier s'est remis à écoper. Miracle! L'eau baisse. Le D-8 se redresse... pour s'incliner aussitôt en sens inverse. La queue, percée de deux trous énormes, se remplit.

Tout de même, la situation est moins mauvaise. Une légère brise, soufflant de terre, pousse l'appareil au large, vers les patrouilles françaises, vers le salut.

— Amiot, passez-moi votre capote, je veux gréer une voile.

— Je vais m'en occuper, lieutenant, pendant que vous continuerez à vider l'eau.

La voile est établie, la dérive augmente et l'eau baisse encore. Teste se tâte. Chance inouïe : les deux balles au ventre ont ricoché d'abord, puis ont traversé les vêtements de cuir, et la ceinture les a amorties.

Huit heures. — Teste a repris son seau et écope.

Neuf heures. — Il écope toujours. Minutes longues. Rien en vue sur la mer.

Neuf heures trente. — Regardez, lieutenant, dit Amiot montrant le ciel.

Sept points noirs arrivent de l'est. C'est la fin...

— Amiot, ils vont venir nous ramasser. Vous leur direz que je suis noyé.

— Entendu, lieutenant. Cachez-vous vite, en voilà un.

Un Albatros amerrit, accoste. Amiot décroche le veston qui servait de voile et le lance sur Teste, lequel s'est laissé glisser à l'eau entre la coque et les réservoirs d'essence. L'Allemand s'envole. L'officier est sauvé...

Hélas! Une nouvelle pluie de balles arrose l'appareil, trop long à couler au gré des Allemands. Par bonheur, le dernier pigeon est indemne. Teste l'expédie :

« Neuf heures cinquante-cinq. — Amiot et autres Français ramassés par les Boches. Me suis caché dans réservoir d'essence. Suis toujours à la dérive. Les Boches ont essayé de détruire l'appareil avec mitrailleuses, pas réussi. Point initial à six heures : cinq milles dans l'est de A. Légère brise de S.E. Teste. »

Puis, tenace, il reprend son seau.

Fumées dans le sud. Malheur! Ce sont des grands torpilleurs allemands. Teste brûle tous ses documents, saute sur un marteau, crève les flotteurs et

casse tout à bord... A la seconde où l'on capture l'enseigne, le D-8 coule à pic.

Dans l'ouest, à toute vue, des bateaux français. Trop tard!

En montant à bord du torpilleur ennemi, Teste a juré de consacrer sa vie à dompter, à asservir ce matériel volant qui l'a trahi, lui et les siens.

Il a remâché son serment dans les camps de représailles où les Allemands enfermaient les as de chez nous, où ils l'ont indignement traité, gardé presque à vue... Pas d'assez près pourtant, car Teste s'est évadé huit mois après sa capture. Rentré à Dunkerque, il a retrouvé Amiot, évadé lui aussi.

Fidèle à la parole jurée. Teste est devenu le vivant drapeau de notre aviation navale. Un des premiers parmi les aviateurs français, et avant tous les étrangers, il a brillamment réussi les manœuvres très délicates du décollage de la plate - forme d'un aviso et de l'atterrissage sur un navire en marche. Dans les exercices d'après guerre, il descendait, pour lancer ses fausses bombes, à vingt mètres du navire qu'il attaquait. Il a formé une phalange de pilotes d'élite. La mort de cet apôtre de l'air a été digne de sa vie. Officier de la Légion d'honneur à vingt-huit ans, capitaine de frégate à trente-trois ans, Paul Teste a expiré dans des souffrances atroces le 14 juin 1925. La veille, à six heures du soir, à Villacoublay, il s'était

envolé sur un triplace terrestre d'un modèle nouveau. L'appareil est tombé, a pris feu... Sur cet avion, Teste voulait accomplir les traversées Paris-Bouchir sans escale et Paris-New- York sans escorte. En 1925, notez-le. Il disait, à propos de ce raid qu'il préparait en secret : « L'a%dation n'est pas seule en cause là dedans. Les Français ont oublié la guerre, la ^-ictoire et l'enthousiasme; ils s'aveulissent; ils laissent la bride sur le cou à ceux qui les dépouillent. Il faut les tirer de leur égarement, leur donner un exemple qui force leur aveuglement, qui les éveille dans les belles qualités de leur race. Il faut se dépêcher avant qu'il ne soit trop tard. »

Un de nos navires de combat de 1927 portera sur sa poupe le nom : Commandant-Teste.

Et ce sera justice.

LE COMBAT DES BANCS DE FlANDRE

"IL NEUF CENT DIX-SEPT approche de sa fin. A présent, nos torpilleurs travaillent avec les destroyers anglais. Chaque escadrille compte deux ou trois navires de chaque nation. Jugez ce que peut inspirer à chacun d'eux le désir d'étonner les camarades. Les résultats seraient prodigieux si les Allemands s'y frottaient un peu plus. Mais, quand ils sortent en plein jour, c'est toujours à toute portée qu'on les aperçoit. Les avions de l'ennemi, plus mordants, attaquent nos torpilleurs en formations massives, vingt-cinq appareils à la fois, et sans résultat... En outre, les Allemands se servent du canottorpille dirigé à distance. C'est une embarcation sans équipage, filant quarante nœuds et portant, à l'avant, une charge explosive de mille kilos. Elle est reliée à la côte par un câble électrique aboutissant

à un poste directeur chargé de manœuvrer le gouvernail selon les indications qu'un avion envoie par T. S. F.'. Ces moucherons à piqûre mortelle attaquent quand il fait beau temps, mais nos torpilleurs sont assez agiles pour les éviter et assez adroits pour les couler à coups de canon. Une seule fois, le 28 octobre 1917, le lourd et lent monitor anglais Erebus reçoit un canot-torpille en pleine coque et... garde le sourire. Son ventre énorme, le bulge dont je vous ai parlé", a digéré la formidable pilule. Les monitors sont à l'épreuve des pires machines infernales. Le Terror, frère de VErebus, avait avalé dix jours plus tôt, sans douleur, trois torpilles lancées au cours du seul raid nocturne que les Allemands aient tenté durant cette fin d'année. Les sous-marins ennemis sont plus que jamais traqués. Jour et nuit, les bancs de Flandre grouillent de chasseurs, presque tous munis à présent d'appareils d'écoute qui permettent la poursuite au son. Et les pièges invisibles se multiplient. Après avoir rétabli deux lignes de mines et de filets devant la côte belge, l'amiral Bacon a barré le Pas de Calais malgré les tempêtes d'hiver : barrière continue faite de huit lignes de mines parallèles s'étendant toutes les huit de Folkestone au banc Colbart, et de quatorze lignes entre le Colbart et Gris-Nez. Plus de cinq mille mines sont ainsi étagées à toutes les pro-

fondeurs entre la France et l'Angleterre. Les bâtiments amis se faufilent par de petites brèches ouvertes à toucher la côte.

1917 s'achève. Son barrage de Titan presque terminé, Bacon s'apprête en secret à assener d'autres coups durs sur la tête de l'ennemi, lorsque, brutalement, le l^ï" janvier 1918, l'Amirauté britannique le remplace à la tête des forces du Pas de Calais...

Pourquoi? Écoutez ici l'amiral Ronarc'h' :

« Il a fini par être dépossédé de son commandement par des cabales d'écoles et des intrigues de coteries qui, soit dit en passant, m' apparaissent comme singulièrement aiguës dans la Royal Navy. Mais son successeur, le vice-amiral Keyes, homme charmant, lui aussi, et marin très audacieux, n'a eu, en somme, qu'à exécuter — très brillamment d'ailleurs — ce que son prédécesseur avait" longuement et patiemment étudié. Car l'amiral Bacon avait préparé, lui aussi, l'embouteillage de Zeebrugge et d'Ostende, le barrage du Pas de Calais, et d'autres choses encore dont je ne suis pas autorisé à parler. »

Voilà! Et le poignant regret de tous accompagne l'amiral Bacon.

Soixante patrouilleurs gardent le grand barrage Folkestone-Gris-Nez et l'illuminent de leurs projecteurs. En surface, les sous-marins sont arrêtés

par la nappe de lumière. Ceux qui essaient de passer en plongée ne remontent jamais, car les mines anglaises sont maintenant la copie du modèle allemand et ne pardonnent pas. Quelques sous-marins s'arrêtent à temps, font demi-tour, rentrent chez eux piteusement et rendent compte : « Le Pas de Calais est barré. Impossible d'aller examiner l'obstruction au périscope : les chasseurs sont trop nombreux. »

Alors, l'ennemi décide d'aller voir sur place et d'attaquer cette intolérable barricade. Dans la nuit du 14 au 15 février 1918, trois grands torpilleurs allemands tombent sur le barrage, coulent neuf chalutiers et s'enfuient avant que nos patrouilles, prévenues trop tard, aient pu intervenir...

Plus d'un mois s'écoule ensuite sans nouvelle alerte. Chaque nuit, dans la rade de Malo-les-Bains qui prolonge dans l'est celle de Dunkerque, une division est en alerte, au mouillage, parée à couper la retraite à l'assaiUant. Dans la nuit du 18 au 19 mars, les vedettes anglaises, de garde dans le West-Diep, apercevant quatre torpilleurs allemands, lancent des fusées d'alarme. L'ennemi, sans insister, rentre à Zeebrugge. Coup manqué.

Et nous voici arrivés à la nuit du 20 au 21 mars 1918. La sixième division de patrouille a pris la garde en rade. EUe compte deux Anglais, le Botha que commande le capitaine de frégate Murray Rede,

le Morris, capitaine de corvette Percival, et trois Français, le Capitaine- M ehl, capitaine de frégate de Parseval, le Magon, capitaine de corvette Champoiseau, et le Bouclier, lieutenant de vaisseau Alfred Richard. La nuit est claire et sans brise. La lune, passée au méridien à sept heures du soir, descend vers le couchant. Son croissant délié, dont une légère

mousseline d'humidité atténue la lueur, éclaire discrètement les cinq silhouettes basses, d'oii ne filtre aucune lumière.

Tout est calme sur les navires comme sur l'eau. Et tout restera calme pendant des heures encore, tant que la lune n'aura pas disparu, tant que la mer n'aura pas monté. L'ennemi, vous le savez déjà, ne se risque au large que dans l'obscurité totale et durant les heures voisines de la pleine mer. Aujourd'hui, la lune se couche à une heure vingt du matin et la mer est haute à cinq heures.

Les torpilleurs sont prêts à appareiller sur-lechamp et à donner trente nœuds dix minutes après. De temps en temps, un glouglou que suit l'émersion d'un remous léger se fait entendre à la poupe, au moment où un des navires « balance » ses machines par quelques tours d'hélice en avant et en arrière, comme un athlète, avant la lutte, assoupUt ses articulations. Puis tout redevient calme, on ne perçoit plus que la vibration discrète des dynamos et, le long des coques, le frisselis du courant dont le travail étemel décape la côte des Flandres et polit les bancs. Les veilleurs guettent à la fois vers le large où traînent des écharpes de brume légère et vers les voisins qu'on est prêt à suivre sans signal en cas d'appareillage discret. Les hommes surveillent aussi les abords des bâtiments, car il faut toujours craindre le choc des mines en dérive. Une bouée sonore exhale au loin sa plainte rythmée.

Neuf heures. — Le ciel bourdonne dans l'est. Puis de Dunkerque arrive le hurlement des sirènes. Voici les avions ennemis. Soudain jaillie du sol, la colonnade lumineuse des projecteurs de la défense se dresse, comme pour empêcher la voûte du ciel de crouler sur la ville. Les faisceaux blancs fouillent la nuit, s'entrecroisent, s'inclinent par saccades comme si quelque tremblement de terre secouait leurs bases. Leur barrière éblouissante trace les limites du camp

retranché dont s'approchent, trop vite et trop haut, hélas! les Rumplers et les Halberstadts dont le ronflement se fait plus net. Bientôt, les détonations cassantes des 75 anti-aériens et les explosions en coup de tonnerre des torpiQes allemandes dominent tous les autres bruits. Pour la cent vingtième fois dans cette guerre, la ville héroïque est bombardée. A partir de neuf heures dix, les avions se succèdent sans trêve. Dix-neuf projectiles sur Dunkerque, trente- deux sur Rosendael, Petite- Synthe et Saint- Pol. Et pas une victime, les abris sont solides à présent. A onze heures vingt, tout est fini. Les projecteurs, un par un, s'éteignent. Le ciel reflète durant un moment des lueurs d'incendies. Puis la nuit retombe. La lune disparaît sous l'horizon. L'obscurité se fait plus dense. Le flot s'établit.

A présent, chaque heure qui passe ajoute presque un mètre à la hauteur de l'eau sur les bancs de Flandre. A partir de trois heures du matin, l'ennemi pourra passer partout.

Trois heures cinquante. — Borroum... Borroum... Boum... Boum...

Détonations dans l'est, détonations dans l'ouest. En même temps, sur Dunkerque, sur Bray-Dunes et sur Adinkerke qui est à toucher La Panne, des constellations bleuâtres d'obus éclairants s'allument au zénith. Dans le même instant, les feux chercheurs

de notre front de mer déploient sur le large leurs nappes éclatantes que traversent, indistincts et fugitifs, des fumées et des fuseaux gris qui foncent vers l'est, accompagnés par les obus de nos batteries côtières dont les canons hachent l'obscurité d'éclairs rubis. Devant Dunkerque tonnent les grosses pièces du monitor anglais Terror.

En dix minutes, quinze grands torpilleurs allemands viennent de tirer miUe deux cents obus contre la terre. Ils fuient maintenant vers Zeebrugge.

Deux minutes après les premiers coups, la rade de Malo est vide. Des fumées traînant sur l'eau sont la seule trace de l'escadrille anglo-française dont les bateaux ont filé leur chaîne par le bout et, un par un, au premier paré, ont gagné le large par la passe de Zuydcoote.

Les voilà lancés vers l'est pour couper la retraite à l'ennemi. Leur ligne a pu se former dans l'ombre, non sans casse. Le Mehl a abordé le Bouclier, dont la coque est largement ouverte tout près de la flottaison. C'est détail sans importance aux yeux de son commandant. Figurez-vous que le lieutenant de vaisseau Alfred Richard a eu, le 8 décembre 1917, l'arrière de son Bouclier déchiqueté et douze hommes tués ou blessés par l'explosion prématurée d'une des grenades qu'il lançait sur un sous-marin rencontré à la nuit close. Un autre serait rentré à Dunkerque.

Richard, lui, a froidement continué de rechercher l'ennemi en plein milieu d'un champ de mines semé par ce dernier. Le lendemain, le chef des patrouilles, le capitaine de vaisseau Bréart de Boisanger, successeur d'Exelmans, a cité le Bouclier et son commandant à l'ordre du jour. Or, Boisanger, que nous avons tous admiré aux Dardanelles en 1915 et qui a ensuite commandé en Adriatique une escadrille, terreur des Autrichiens, Boisanger ne gaspille pas les citations. Cette digression vous empêchera d'être surpris en voyant, ce soir, Richard se ruer au feu avec une brèche de trois mètres carrés dans le flanc de son navire.

L'escadrille : Botha, Morris, Capitaine- Mehl, Bouclier, Magon est maintenant dans le West-Diep. EUe cherche... elle cherche... A force de pousser vers les ports belges, elle finira bien par tomber sur des AUemands rentrant au gîte. Pour le moment, on ne voit que du noir. Inutile d'allumer les projecteurs qui vous aveuglent et vous trahissent.

Par le travers tribord, voici Nieuport et les lueurs du front. Par contraste, l'horizon sur bâbord semble plus opaque que de coutume. Bien que le ciel soit sans nuages, les étoiles basses sont cachées dans le nord. Cachées par quoi? On va voir...

D'un canon pointé sur l'étoile polaire, le Botha envoie un obus éclairant, lequel révèle, à quatre

mille ou cinq mille mètres, un écran de fumée, muraille tourbillonnante plus haute que des mâts. On dirait que les nuées d'un orage menaçant sont descendues du ciel sur la mer. De lourds cumulus noirs, vomis par des cheminées allemandes, tournoient parmi les volutes blanches que crachent des

appareils fumigènes en pleine action. Ce rideau gigantesque cache des torpilleurs en fuite et gagne vers l'est en même temps qu'eux. Parfois, dans des éclaircies brèves, on les aperçoit bondissant à trente nœuds.

Notre escadrille, cap au nord-est, se rapproche des fuyards encore trop éloignés pour qu'on les canonne avec des chances de mettre au but le coup qui casse les reins ou les jambes.

Par bonheur, nous gagnons du terrain. Pour ren-

trer chez eux, la route directe fait passer les Allemands sur le banc Breedt oriental. Mais, à la mer, la ligne droite n'est pas toujours le plus court chemin. A cette heure, il reste cinq mètres d'eau sur le banc, on peut donc le franchir sans talonner. Mais un torpilleur à toute allure entraîne avec lui, sous la mer comme dessus, une grosse lame satellite, laquelle, frottant sur les hauts-fonds, casse net sa vitesse. Voyez : l'ennemi fait un crochet sur la gauche vers le chenal d'eau profonde d'entre les bancs Breedt oriental et Out-Ratel. Les nôtres coupent au plus court et se rapprochent. Tenez, le Botha se juge assez près, il embarde sur tribord et, au juger, dans le rideau de fumée, lance deux torpilles... perdues.

Zzzz... Zzzz... Zzzz...

Musique habituelle des obus allemands qui se vissent dans l'air. Nos bateaux ripostent. Autour d'eux jaillissent les gerbes des projectiles ennemis. Les fusées éclairantes retombent gracieusement et s'éteignent sur l'eau avec un crissement pareil à celui d'un fer rouge qu'on trempe. Leur lumière et la lueur aveuglante de nos pièces éclairent les commandants français debout sur leurs passerelles. Attentifs, la voix couverte par le fracas, ils ponctuent du bras les ordres à la barre. Petits gestes brefs. Pipes à la bouche. Jumelles aux yeux quand

il le faut. Sous leurs pieds, les bateaux frémissent de vie exaspérée.

Des éclairs jaune d'or, éclatements de nos obus sur les tôles allemandes, percent parfois le voile de fumée. De temps en temps, les torpilleurs ennemis allument un signal, toujours le même, trois feux rouges superposés. A qui en ont-ils?

Ah! voici celui qu'ils appellent. Regardez entre notre escadrille et la ligne allemande, par bâbord devant du Botha. Une silhouette apparaît sur le fond grisâtre de l'écran de fumées. C'est sûrement un ennemi, car notre groupe est seul cette nuit à garder les bancs de Flandre. On a fini par comprendre que, pour travailler au contact de l'adversaire dans des parages aussi resserrés, il importe d'avoir les coudées franches et que le grand nombre est un danger. Donc, la silhouette est allemande et elle est dans l'ouest à nous. Hourrah!

Elle voudrait bien passer dans l'est. Rien à faire. Elle n'est plus qu'à trois cents mètres, et le Botha l'a vue.

— La barre à gauche cinq, — c'est le commandant Rede qui parle. — Dressez maintenant et gouvernez dessus.

Sur quoi? On ne voit plus rien. L'écran de fumées s'est abaissé en gagnant en largeur et se diluant un peu. L'Allemand vient de disparaître, comme éva-

pore. S'il arrive à rallier le centre de la nuée, nous ne l'aurons pas... Ah! une éclaircie...

— Torpilleur à quatre quarts par bâbord!

C'est lui. On le tient. Le voilà qui ouvre le feu sur le Botha.

— La barre à gauche quinze, reprend Rede. Commencez le feu.

A bout portant, les deux adversaires encaissent dur. L'Allemand cherche à s'échapper, il court vers une brèche du barrage anglais de la côte belge. Ses cheminées sont couronnées de flammes, il chauffe pour sa peau... qu'on va crever.

Le Botha le rattrape. Des deux côtés, canons et mitrailleuses donnent. L'ennemi maintenant fabrique un écran de fumée pour se cacher derrière. Trop tard, capitaine Boldmann, on te voit quand même. Ma parole, dans les tourbiQons gris, ton bateau se donne des airs de petit croiseur. Alors, qu'attends-tu pour faire tête ? Regarde : le Botha est tout seul derrière toi. Les autres, le Morris^ le Capitaine- Mehl, le Bouclier et le Magon, l'ont perdu de vue dans la fumée. Un contre un, tu pourrais risquer le coup. Tu ferais bien, car, tu sais, les Anglais ont la fâcheuse habitude d'éperonner le monde. Regarde encore...

Le Botha donne un coup de projecteur... puis un coup d'éperon.

C'est fait.

Sur son arrière, les deux moitiés du torpilleur A-19^ proprement sectionnées, commencent de couler bas. Tout autour flotte une foide de petites ombres hurlantes... Le combat fini, on s'occupera de ces baigneurs de nuit, s'il en reste.

Le Botha est toujours seul. Où diable peuvent être les camarades? On va tâcher de les rallier.

— Allumez les feux de reconnaissance, ordonne Rede.

Pas moyen... Un obus a démoli le circuit.

Diable! A présent, la consigne est nette : tout bateau qui ne montre pas deux feux verts et deux feux rouges rangés horizontalement sur la même vergue, doit être coulé sans autre avis...

L'afi"aire est grave. Tous les Allemands qui sont dehors ont deux grosses cheminées basses, comme le Botha^ comme le Morris... Attention aux erreurs... Il faut rejoindre les amis tout de suite, tant qu'on connaît à peu près leur position.

Ceux que cherche le Botha ne sont pas loin. En quête eux-mêmes de leur chef d'escadrille, ils viennent, le Morris en tête, de passer entre les deux moitiés de VA-IQ qui émergent encore. Maintenant, ils se dirigent vers le rideau de fumées tendu par l'ennemi et dont la grisaille laisse entrevoir une tache plus sombre. Un torpilleur. Ses contours se

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précisent, il arrive au bord du nuage, il en sort. C'est encore un Allemand.

Toutes ses pièces hurlantes, le Morris charge, l'étrave pointée en plein travers de ce nouvel ennemi. Mais rA-7, tel est son nom, évite l'abordage d'un coup de barre et défile à contrebord du Capitaine- Mehl.

— Les deux torpilles ! hurle le commandant de Parseval d'une voix qui domine tous les vacarmes.

Plouf!... Plouf!... Lourdement, les deux engins sautent à la mer, s'immergent, se ruent vers la proie.

Quinze secondes, puis l'on entend, parmi les claquements secs de l'artillerie, comme le bruit d'une lourde porte d'acier qui cogne. Une des torpilles du Capitaine- M ehl est au but.

Et de deux! Comme VA-IQ, VA-7 est blessé à mort. De Parseval ne s'attarde pas. Dans la mêlée nocturne, il importe d'abord de garder le contact avec les siens. Le Capitaine- M ehl reste à son poste dans la ligne derrière le Morris.

Le Bouclier, qui les suit, n'a pas vu le torpillage, et Richard se lance sur VA-7 pour l'aborder. Mais, à la dernière seconde, la barre du torpilleur français se bloque toute à droite. Il passe à un mètre de l'Allemand, dont l'arrière, défoncé par la torpille du Mehl, est déjà très alourdi. Alors commence un duel d'artillerie furieux. Richard, son gouvernail tou-

jours coincé, tourne autour de l'ennemi à portée de pistolet. Ses pointeurs sont à la fête et ne perdent pas un obus. Le mât de VA-7, coupé, tombe à la mer. Le bateau flambe terriblement au centre; chaque trou d'obus dessine sur sa coque noire une découpure incandescente. Les flammes éclairent son pont dont les mitrailleuses du Bouclier ont fait un charnier. Fuyant cet enfer, des matelots allemands se jettent à l'eau. Mais leur navire n'a pas cessé le feu. Son dernier canon tire toujours. Le torpilleur français, sa barre toujours immobilisée, continue le massacre. Dans l'ouest à lui s'éloignent le Morris, le Capitaine- M ehl et le Magon, cherchant de nouveaux adversaires.

En voici un, un grand à deux cheminées basses; il file vers l'est comme ont fait les autres Allemands et arrive terriblement vite. Ensemble, le Morris et le Mehl, Percival et Parseval, allument les signaux de reconnaissance. L'autre ne répond pas'...

Alors, lancées à la même seconde, une torpille anglaise et une torpille française, parallèlement, fraternellement, s'élancent. L'une d'elles — laquelle? — frappe...

... frappe le Botha...

Comment pouvait-on deviner?

Une demi-heure plus tard, le jour pointe. Dans l'est apparaît la ligne qui sépare la mer encore

sombre du ciel qui pâlit. La côte belge se dessine, bande grise jaunissant à mesure que la lumière, prenant force, éclaire le moutonnement des dunes. Les profils indécis des navires reprennent leur rigueur géométrique. Les trois nôtres sont là, sans avaries graves et sans pertes d'hommes, et voici les deux Anglais, car le Botha est toujours à flot. Le Morris lui passe une remorque. Les trois Français achèvent VA-? qui chavire, puis repêchent les Allemands survivants. Plus trace des torpilleurs ennemis.

« Ralliement », signale le commandant Rede. Et tous prennent la route du retour. Formant écran contre les sous-marins, les Français zigzaguent autour du Botha é ventre.

A midi, l'escadrille victorieuse arrive à Dunkerque. Le Botha entre au bassin de radoub, sauvé.

Les autres reprennent la mer. Le port est intenable. Depuis quatre heures du matin, ce 21 mars 1918, le canon de 38 centimètres de Leugenboom, silencieux depuis deux mois, a recommencé de bombarder. Six jours durant, ses projectiles de huit cents kilos vont pilonner Dunkerque.

Avant de repartir, nos torpilleurs reçoivent des nouvelles. Les Allemands ont déclenché une offensive monstre qui s'étend d'Ypres à Arras.

Ainsi, l'Allemagne a voulu corser le communiqué

de ses armées par l'annonce d'un succès naval. Le coup est manqué. Devant nos cinq navires, ses quinze torpilleurs ont pris la fuite... La punition de cette nuit leur suffit. Jamais plus ils n'oseront bombarder par mer.

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