SOUS-MARINS ALLEMANDS ET CHALUTIERS FRANÇAIS
"Aïs les sous-marins allemands sortaient.
Au début, nul n'y songeait. Les sousmarins ?' Une bonne plaisanterie. D'abord, l'Allemagne n'en a pas, ou si peu... Tout juste vingtquatre, dont sept seulement à moteurs Diesel. Les dix-sept autres ont des tourne-broches à pétrole, système Kœrting. Pendant le jour, leur panache de fumée se voit à quinze milles et, la nuit, ils lancent autant de jets de flamme qu'ils ont de ratés d'allumage, et le moteur Kœrting ne s'en prive guère. En outre, il fait autant de bruit qu'un canon de 47 débitant à vitesse de mitrailleuse.
Bref, camelote allemande, sans plus.
Pourtant, le 8 août 1914, vers six heures du soir, V Iron-Duke, qui bat pavillon de l'amiral Jellicoe, aperçoit un périscope du côté des Shetlands et essaie de l'éperonner. Le même jour, le dreadnought Monarch évite de justesse une torpille. Et le lendemain, au petit jour, le croiseur léger Birmingham, voyant VU-15 en surface, fonce dessus et le coupe en deux...
Conclusion : les sous -marins allemands existent et travaillent.
Certes. Et, ce même 8 août, il y en a quatorze à la mer entre les Shetlands et Bergen. Douze seulement rentreront, car, outre VU-IS, VU-13 disparaîtra sans qu'on sache où ni comment.
24 août. — Encore un périscope vu par l'/ro/i- Duke, non loin de Scapa-Flow, base de la Grande Flotte britannique. Décidément ils sont trop, et l'amiral Jellicoe quitte les Orcades et emmène ses bâtiments à Loch-Ewe, sur la côte ouest d'Ecosse. C'est vraiment un peu loin de la flotte allemande. On organise alors un semblant de défense des passes de Scapa, où les Anglais reviennent le 17 septembre. Douze jours plus tôt, rU-21 avait torpillé le petit croiseur Pathfinder, en route vers le Firth of Forth.
Coup de tonnerre le 22 septembre. Le fameux Weddingen, avec son Ï7-9, anéantit coup sur coup,
au large de la côte hollandaise, les croiseurs anglais Cressy^ Hogue et Aboukir.
L'affaire devient sérieuse.
Pourtant, réflexion faite, rien d'inattendu dans tout cela. La guerre sous-marine, qu'il s'agisse de torpilles ou de mines, se déroule dans la mer du Nord, théâtre normal et prévu. Les sous-marins ont été créés pour attaquer les navires de guerre, lesquels n'ont qu'à se défendre comme ils peuvent. Et la menace ne saurait s'étendre. Les sous-marins ont les jambes courtes, et la Manche, en particulier, est trop loin de leurs bases pour avoir à redouter quoi que ce soit. Songez-y : la venue en Manche représente quatre cents ou cinq cents milles, rien que pour l'aller. Cinq cents milles coupés de plongées incessantes pour échapper aux patrouilles. Aucun sous-marin d'aucune nation n'a jusqu'à présent fait d'aussi longues randonnées. Voyez les submersibles anglais, qui sont de fameux navires. Ils ont toutes les peines du monde à tenir le blocus de la côte allemande en croisant tout près d'Héligoland. Le voyage Wilhelmshaven-Cherbourg serait autrement dur. Le passage dangereux du Pas-de-Calais et des terribles bancs de Flandre le rend tout à fait impossible.
Voire...
28 septembre 1914. — Un périscope dans l'ouest de Douvres!
Un périscope? Allons donc! Ce doit être tout bonnement une mine surmontée par un faux périscope, pour attirer le coup d'éperon mortel pour l'éperonneur. Les Allemands sont assez malins pour faire semer de tels engins par des cargos neutres à leur solde. On reconnaît d'ailleurs ces pièges à ce que le bâton suit les mouvements de la houle, alors qu'un vrai périscope reste bien vertical.
Quand même, on éteint les phares de Barfleur et de La Hague.
12 octobre. — Notre torpilleur Durandal canonne une perche qui plonge aux premiers coups. C'était donc bien un sous-marin, mais sûrement anglais ou français puisque les autres ne sauraient venir... Ah! ils sont tenaces, ceux qui raisonnent sur la carte !
L'amiral Rouyer qui, lui, tient la mer, retire nos sous-marins de la circulation et ordonne à la deuxième escadre légère, dont il est commandant en chef, de se ravitailler désormais à Brest au lieu de Cherbourg. Pourtant, on hésite encore. Chose étrange : personne n'a été attaqué par là...
En réaHté, rU-20, rU-28 et VU-SO s'ébattent tranquillement en pleine Manche, examinant tout afin de bien connaître d'abord ces parages et leurs défenseurs.
26 octobre. — lu'' Amiral- Ganteaume, vapeur fran-
çais, portant de Calais au Havre deux mille cinq cents réfugiés belges, est torpillé et heureusement remorqué à Boulogne. Plus d'erreur possible : les sous-marins sont là. Terrible affaire pour les transports de troupes anglais.
Mais, voyons, ce sous-marin a dû se tromper et prendre le Ganteaume pour un navire de guerre, ou alors... Pourtant, c'est la deuxième « erreur » de ce genre : dans la mer du Nord, le 20 octobre, VU-17 a coulé le petit cargo anglais Glitra.
On n'ose encore comprendre...
Mais on se rend compte que les ports belges vont bientôt servir de points de départ à l'ennemi sous-marin. La descente vers la Manche comptera désormais cent cinquante milles au lieu de cinq cents. Alors, nerveusement, les Anglais bombardent Zeebrugge le 23 novembre. Les cuirassés Exmouth et Russel, accompagnés de destroyers, envoient quatre cents obus à toute vitesse et filent, car il est malsain de s'éterniser par là... Cependant que VU-21 opère en surface, devant la Hève, au grand dam des navires marchands qui vont au Havre.
1914 s'achève sans autre dommage sur nos côtes. Du côté anglais de la Manche, Douvres reçoit quelques obus le 12 et le 13 décembre et, dans la nuit du jour de l'an 1915, VU-24 envoie par le fond le cuirassé anglais Formidable.
Jusqu'à présent, les pertes se maintiennent dans des limites raisonnables. Vraiment, si les sous-marins n'apportent pas plus d'énergie dans leurs attaques, on tiendra le coup facilement. D'autant mieux que, sur leurs vingt-quatre sous-marins du début, les Allemands en ont déjà perdu cinq.
Malgré quoi, le l^r janvier 1915, ils en possèdent bel et bien trente en service... et vingt-deux en construction.
Bientôt commence le guerre sauvage : massacre, sans avertissement, des navires ^de commerce désarmés.
Tous nos torpilleurs sont au travail. Que faire?
Janvier 1915. — La campagne de pêche au hareng vient de finir. Les grands chalutiers de Boulogne et de Fécamp s'équipent pour Terre-Neuve. A la fin du mois, tout sera paré.
Mais une rumeur étrange circule... 11 serait question de mobiliser les bateaux pour faire la chasse aux sous-marins. Ah! misère de Dieu! Déjà tous les jeunes sont en escadre ou à la brigade Ronarc'h! Si on a mis en sursis les plus vieux réservistes pour qu'ils aillent à la pêche, c'est que le pays a besoin de poisson. Alors quoi? Ils ne savent donc plus ce qu'ils veulent, à Paris?... Ce n'est pas parce que les Anglais ont armé en guerre leurs trawlers et leurs drifters de Grimsby et de Hull,
que nous devons nous croire forcés de faire comme eux. D'abord, ils ont dix cargos à protéger là où nous en avons un tout juste. La nouvelle absurde doit être un « bobard » qui vient on ne sait d'oii...
Ce n'est pas un « bobard ». La marine de guerre a besoin, tout de suite, de soixante solides chalutiers. On en prendra quarante en Manche et le reste dans l'Océan.
Il y a donc des insensés qui prétendent transformer les bateaux de Calais, de Boulogne et de Fécamp en navires de combat et les vieux pêcheurs têtus en marins de guerre! Les fous en question perdront leur temps. Regardez ces Boulonnais, assis dans les cabarets de la Beurière, avec leur pantalon de serge bleue, leur veste de toile brune qui descend au nombril, leur casquette à visière microscopique posée sur l'oreille droite, et leurs sabots. Les voyez-vous avec le col bleu et le pompon rouge? Il paraît qu'on va mettre des canons à leur bord. Pour ça, passe encore, on saura toujours s'en servir. Mais on veut aussi les grouper en escadrilles, les mettre en rangs. Laissez-moi rire... On va même dégommer les patrons et faire commander les équipages de pêche par des intrus, par des gens qui n'ont jamais vu le poisson autre part que dans leurs assiettes ou au marché. Tout ça ne tient pas debout.
Et puis, sacrebleu! si on supprime la campagne
de pêche, qui nourrira la femme et les enfants, les six ou huit enfants de chaque foyer? Une sacrée nouvelle, vraiment, et l'officier que la marine a chargé de la réquisition peut s'attendre à être reçu chaudement.
L'officier en question arrive à Boulogne le 25 janvier. On a convoqué les patrons de chalutiers à l'Inscription maritime. Chemin faisant, les têtes s'échaujQfent. On va montrer au galonné qu'il a affaire à des gens qui savent ce qu'ils veulent et ce qu'ils ne veulent point. Tout de même, les voix se font plus basses à mesure qu'on approche des bureaux. On a servi dans la flotte autrefois et on sait que, même aujourd'hui, la grève n'y est pas admise... Une heure s'écoule, et voilà les patrons qui sortent. Domptés ou résignés? Mais non : tout souriants.
Ce changement prodigieux est l'œuvre du capitaine de vaisseau Merveilleux du Vignaux. Et l'on entend :
— Avec lui, nom de nom, on ira où il voudra!
En 1920, étant membre du Consed supérieur de la Marine, pour devenir un peu plus tard président du Comité technique, inspecteur général permanent de l'hydrographie, inspecteur général des forces maritimes du Nord, le vice-amiral Merveilleux du Vignaux écrira : « Il est essentiel...
que la satisfaction éprouvée par un chef, quand il se sent en liaison étroite avec ceux qui lui sont confiés, apparaisse à tous comme un article de foi. »
Del910àl912, le capitaine de frégate du Vignaux a commandé l'aviso Ibis et la station de la Manche et de la mer du Nord. Sur le Dogger-Bank comme au large de la Norvège, comme sur la côte atlantique de l'Irlande, il a suivi nos flottilles de pêche. De nos pêcheurs qu'il avait mission d'escorter, d'aider et de surveiller au besoin, il est devenu îe conseiller le plus ardemment écouté et suivi. C'est que, là comme partout et comme toujours, il pensait que la liaison avec eux était un article de foi. Pourtant, nul plus que lui ne déteste ce qui ressemble à la recherche de la popularité. L'aspect austère de ce Vendéen, sa barbe blanche, ses yeux sévères au regard direct forcent, dès l'abord, les plus rétifs à un respect quelque peu intimidé. Mais, dès qu'il parle, il conquiert. Questions techniques, science pure, art militaire, études sociales, il a tout approfondi, et l'on sent que, pour lui, le rôle de l'officier n'est pas seulement d'accomplir un devoir, mais d'exercer un apostolat. Toujours l'article de foi, d'une foi contagieuse, et je ne sais point de sujet traité par lui qui n'ait donné à ceux qui l'entendirent le désir de suivre la route qu'il traçait et le sentiment que seul il était
capable d'ouvrir un sillon aussi profond, promesse de merveilleuses récoltes.
L'affection des pêcheurs du Nord est solide comme leurs muscles et comme leurs bateaux. Dès qu'en ce matin de janvier, du Vignaux lance l'appel à ces braves dont il connaît, un par un, les noms, les navires et les familles, tous répondent : « Présent. »
— Et sais-tu, demande le patron Ringot, de YAlose, au patron Delpierre, du Saint-Pierre, saistu oii il va mettre son sac, le commandant? Sur la Sainte- Jehanne, ni plus ni moins.
— Pas possible! Alors, on va voir Mahéas?
— Oui, mon vieux, tout comme sur le Grand Banc.
C'était, avant la guerre, une joie pour les Terreneuvas, d'apercevoir, à l'horizon gris du Grand Banc, la haute mâture, la cheminée grêle à croix rouge, l'étrave élancée et la coque toute blanche de la Sainte- Jehanne. C'était l'arrivée des lettres du pays. C'était, pour les malades et les grands blessés, la douceur des couchettes blanches. C'était aussi la silhouette à la fois rude et souriante du lieutenant de vaisseau Mahéas, officier sorti du rang, lequel se prétendait né sur un tas de varech et avait quitté la marine de guerre pour commander le plus beau navire des Œuvres de Mer'. Il parlait la langue et connaissait, dans leur tréfonds, les us et les âmes
de tous les pêcheurs du monde. Vraiment, pour défendre la Manche en 1915, bateaux, chefs et équipages, tout était bien choisi.
Sans attendre, les chalutiers appareillent pour Cherbourg oii ils recevront leurs canons de 47 millimètres et les maîtres de manœuvre' qui les com-
manderont et qui sont en réalité des lieutenants au long cours mobilisés.
Le temps presse. Le 4 février 1915, l'Allemagne a déclaré zone de guerre les eaux des Iles britanniques. Les sous-marins ont l'ordre de couler tout bâtiment de commerce, allié ou neutre, rencontré dans ces eaux...
Le 16 février, les premiers chalutiers parés sont à leur poste de guerre. Le l^'' mars, on en trouve cinquante au large, entre Boulogne et Antifer.
A leur tête marchent la Notre-Dame de la Mer, le torpilleur Yatagan et la Sainte- Jehanne où flotte le guidon du commandant du Vignaux, chef de division des chalutiers de la Manche. A la Sainte- Jehanne est réservé l'honneur de couler le premier sous-marin.