‹ Sur les bancs de FlandreChapitre 5 sur 22 · L « ORIFLAMME » ET LE « BRANLEBAS · texte numérisé non relu

L « ORIFLAMME » ET LE « BRANLEBAS

RALLIONS les bancs de Flandre, où nos torpilleurs continuent leur faction.

L'été de 1915 est venu. Après une année de réflexion, les torpilleurs ennemis se risquent enfin dehors. Deux d'entre eux, des plus modernes et des plus vigoureux, foncent, le 9 août, sur le 341 et le 342, lesquels, avec un toupet infernal, croisaient devant Ostende. Poursuivis par les chasseurs jusqu'en vue de Nieuport, les nôtres parviennent à s'échapper. Une semaine plus tard, nous envoyons deux autres pygmées, cette fois comme appât, narguer de tout près trois gros Allemands tout neufs. Rien à faire. Pudiquement, les ennemis se repHent et rentrent au port.

Six jours encore, et nous voici au 22 août.

Nuit calme, baignée de la splendide clarté des mers du Nord aux rares périodes de ciel net. L'atmosphère est pure comme eau de torrent.

Les torpilleurs de service, Oriflamme et Branlehas, cinglent vers les extrêmes avant- postes, vers le banc Ruytingen.

h^Oriflamme, commandée par le lieutenant de vaisseau Le Gall, marche en tête. Petit, mince, barbu, la figure finement burinée. Le Gall est un calme et un silencieux. Son regard rêveur prend soudain une acuité d'épée lorsqu'il faut sauter de la pensée à l'action. Son Oriflamme fait partie de la série de cinquante-quatre torpilleurs de trois cent cinquante à quatre cents tonnes construits chez nous vers 1900 et parfaitement démodés en 1914. EUe porte une pièce de 65 millimètres, quatre de 47 millimètres et deux tubes lance-torpiUes. Le Branlebas est pareil. Si le combat était simplement une aflfaire de tonnage, de chevaux- vapeur et de poids d'obus, ce serait folie d'envoyer ces deux-là où ils vont ce soir.

Mais l'action de nuit est surtout question d'hommes et d'entente entre les chefs. Les six bateaux de l'escadrille, dont VOriflamme et le Branlebas forment une section, ont travaillé ensemble tout l'hiver sur les bancs de Flandre et souvent beaucoup

plus loin. La surveillance nocturne n'est pas leur seule besogne. En ce début de guerre sous-marine, dès qu'un objet flottant, vaguement vertical, est aperçu n'importe où, la rumeur en fait un périscope et les torpilleurs au repos partent en chasse, tout loisir cessant et à toute vitesse. Tant et si bien que vous pouvez prendre nos bateaux deux par deux ou six par six, vous aurez toujours afi"aire à un bloc bien forgé, sans paille.

Au cours d'une de ces poursuites, le Branlebas a, d'ailleurs, failli écoper. Le 25 novembre 1914, à toucher la Hève, il a su éviter de justesse trois torpilles à lui destinées par l'f/-2J, lequel avait coulé deux jours plus tôt le vapeur anglais Malachite.

Neuf heures. — La lune, en son premier quartier, est plaquée au sud-ouest sur le ciel de velours piqueté de diamants. En route à l'est, précédés de leur ombre, VOriflamme et le Branlebas s'avancent à pas de loup, dix nœuds tout juste. Leurs étraves discrètes fendent sans bruit la mer vaguement phosphorescente, l'écartant en petites lames dont on perçoit à peine le reflet bleu d'acier. La brise est tombée, laissant vivre une légère houle de sudouest, régulière et apaisante comme la respiration d'un dormeur sans rêve. Aucun jaillissement d'écume, aucun choc de vagues contre le bordé. Silence. Parfois , un goéland , brusquement réveillé par les lames

de sillage, troue la nuit de son cri pointu et s'envole, chiffon blanc tout de suite absorbé par l'ombre.

A tribord, le pinceau d'un projecteur de La Panne, faible lueur blanche dans le drame rouge du front, balaie la nuit. Aurait-on vu là-bas quelque silhouette suspecte le long de la côte? Peut-être. Veillons bien. Ah! le projecteur s'éteint. Fausse alerte sûrement.

A présent, Nieuport est par le travers. Attention! Deux « numérotés » y montent la garde, enfants perdus dont le rôle est peut-être d'attirer l'ennemi. Quelle aubaine si les bateaux d'Ostende leur appuyaient la chasse ce soir! Mais tout reste calme. Par tribord, à toute vue, deux fuseaux gris glissent lentement. Signal de reconnaissance discret... Tout s'efface.

Dix heures. — Un feu sur l'eau, à bâbord, très loin. Toutes les jumelles dessus. Éclats réguhers, toutes les quatre secondes. Bon. C'est la bouée à occultations qui jalonne l'extrémité ouest du banc de Middelkerke. h'' Oriflamme appuie sur la gauche pour s'en rapprocher. Sans signal, le Branlebas suit, collé dans le sillage de son chef de file. Une seule volonté semble guider les deux torpilleurs.

Wackernie, lieutenant de vaisseau qui commande le Branlebas, est un Flamand blond, de haute stature et de robustes épaules. De cet homme, sobde dans le jugement comme dans l'action, se

dégagent une assurance et un calme contagieux. Sur sa passerelle, qui paraît trop frêle pour le porter, sa présence silencieuse donne confiance à tous. Assis sur un pliant, il fixe la niasse noire de son matelot d'avant. Sous ses pieds, la tôle frémit à peine aux cent tours par minute des machines. A son côté, l'enseigne de quart interroge la nuit. Dans le nord, de vagues nuées bizarres traînent sur l'eau.

Onze heures. — Le banc Breedt est droit derrière, le banc d'Ostende droit devant. Le beau temps et la mer voisine de son plein permettent de s'engager dessus et de dédaigner les chenaux d'eau profonde, souvent minés par l'ennemi.

— Les tribordais à l'appel!

C'est l'heure de la relève'. Dès que les gens de tribord auront gagné leurs postes, les bâbordais iront se coucher.

Ostende est à huit milles à peine. Si l'ennemi entre ou sort, on le verra. Peut-être est-il là, quelque part devant nous. Ce qui est sûr, c'est que la lune, elle, est sur notre arrière et que nos bateaux, placés entre l'assaillant probable et la clarté laiteuse, ont toutes chances d'être vus sans voir... ou de voir trop tard. Il y a du reste gros à parier que l'ennemi ne sortira pas plus aujourd'hui que d'habitude. Il n'ose pas même mettre le nez dehors par les nuits d'encre. Donc, ce soir...

Ce soir. Le Gall, immobilisé, jumelles aux yeux, fixe un point de l'horizon sur l'avant et légèrement par bâbord. Et, dans un murmure, il commande :

— Les bâbordais ne se coucheront pas.

Il veut garder tout son monde sous la main. Et voyez : sur le Branlebas, Wackemie, sa pipe éternellement sous pression soudain lancée dans la boîte à cartes, braque ses jumelles sur l'avant et un peu à gauche. Et il garde, lui aussi, tous ses hommes en haut.

Sur la passerelle de V Oriflamme, sur la passerelle du Branlebas, on chuchote :

— Il y a quelque chose sur l'eau.

Il y a quelque chose... Un morceau de nuit semble prendre vie là-bas. Oh! ce n'est guère visible. Ne gardez pas les yeux rivés dessus, sinon vous ne verrez plus rien. Regardez plutôt légèrement à droite ou à gauche de l'endroit en question, et puis ramenez doucement vos jumelles en fauchant l'horizon. Tenez, ici, à dix degrés par bâbord. Une ombre sur de l'ombre. On la devine... on la voit. Profil allongé de petit croiseur ou de grand torpilleur. Il semble faire route au nord-est comme nous, et, comme nous, sans se presser.

— Signalez au Branlebas : « Alerte, soyez prêt à combattre. )>

« Blanc- Vert- Rouge », clignote la ratière de l'Ori-

flamme. Avec son fanal discret, le Branlebas répond : « Paré. » Wackernie n'aime pas les mots inutiles. Il a repris sa pipe, dont le tirage activé marque seul la jubilation formidable du fumeur.

A quelle distance est-eUe, cette chose sur l'eau? Impossible de s'en rendre compte. On mesurera tout à l'heure, à coups de canon, trois mille mètres peut-être, ou deux mille? N'importe. A vingt-quatre nœuds, on sera dessus dans quatre minutes si elle est à trois mille mètres, et dans trois minutes si elle est à deux mille. Et, ma foi, dans un temps moitié moindre si elle veut bien nous épargner la moitié du chemin en fonçant sur nous... La nuit, à la mer, les événements vont bien plus vite que je ne puis dire.

Mais, si ce bateau-là fuyait vers son gîte tout proche...

Ça, jamais, par exemple! Pour une fois qu'on en tient un, il faut lui couper la retraite tout de suite. Mais, d'abord, est-il seul? Il faut y songer, et je vous jure que Le Gall a depuis longtemps prévu et étudié tous les cas de rencontre nocturne.

— Huré, dit-il à son second, un tour d'horizon, je vous prie ; il s'agit de ne pas se faire prendre dans une souricière.

Huré, grand, mince, brun et rasé, est un enseigne que ses camarades appellent « un chic officier » et que tous les commandants de la marine voudraient

avoir à leur bord. Son coup d'oeil franc lui vaut, dès l'abord, des sympathies qui croissent vite. Il transmet l'ordre aux hommes de veille, puis, bondissant sur la plate-forme du projecteur où rien n'arrête la vue, il s'agenouille et, bien calé contre la rambarde, explore de sa jumelle les trois cent soixante degrés d'horizon.

— Le bateau aperçu est tout seul, commandant. Réponse nette ; maintenant Le Gall est sûr :

— La barre quinze à droite. Gouvernez sur la bouée du banc d'Ostende. Signalez le changement de route au Branlebas par la ratière.

Déjà, sans signal, Wackernie a rangé son bateau au nouveau cap. Son second, l'enseigne Le Franc, vient de faire sur le pont une ronde silencieuse. Jamais Le Franc n'élève la voix. Malgré quoi il obtient ce qu'il veut de ses hommes qui l'adorent pour ses manœuvres impeccables, son éternelle bonne humeur et son élégance innée. Il a trouvé les pointeurs déjà en train de suivre, de leur ligne de mire, l'ombre sur l'eau. Il regagne la passerelle :

— Paré, commandant.

Ce mot est décidément la devise du Branlebas. Et l'on entend la voix de l'enseigne canonnier Le Hagre :

— Gisement soixante degrés bâbord. Hausse deux mille cinq cents. Dérive cinquante.

Le Hagre a vingt ans tout juste et l'assurance d'un vieux canonnier. Tout à l'heure, il dirigera son feu avec l'aisance d'un officier de tir de dreadnought opérant dans son blockhaus.

De sa voix calme, Wackemie ordonne :

— On commencera le feu à l'imitation de l'Oriflamme.

Sur V Oriflamme, Le Gall calcule ses chances : « Voyons. Pour assurer le coup, il faut nous placer entre l'ennemi et Ostende. Me lancer à vingt-quatre nœuds? Mauvaise manœuvre. D'abord, rien ne presse, il faut donner à mes tribordais, qui viennent de monter, le temps de s'accoutumer à l'obscurité. Et puis, à vingt-quatre nœuds, avec notre sale charbon en roches, les cheminées vomiraient un panache de flammes visible jusqu'au feu de Dieu... L'autre nous repérerait aussitôt. Il ne nous a pas encore vus, puisqu'il n'a changé ni sa route ni sa vitesse. Pourtant, la lune est contre nous. Alors? Alors, ou bien ces gens-là veiQent rudement mal, ou bien ds nous prennent pour un des leurs et se disent qu'à toucher Ostende jamais des Français n'oseraient... Raison de plus pour continuer à petite vitesse et les laisser mijoter dans leur erreur. Plus nous nous démasquerons tard et de près, mieux nous aurons sa peau. Avec notre 65 et nos 47, il faut cogner à bout portant, sans quoi c'est lui qui

nous aura avec ses canons plus gros. Voyons le compas de relèvement. Ça va. Nous gagnons sur lui, même à dix nœuds. »

Toutes ces réflexions n'ont pas demandé trente secondes. La section française glisse dans l'ombre doucement, doucement...

Le Gall continue : « Je n'y comprends rien. Il nous voit à présent, ce sacré bateau. On n'en est même plus à deux mille mètres. Et ce ne peut être un Anglais. Je reconnais sa dégaine comme en plein jour... Du reste, nous allons bien voir. »

— Allumez le signal de reconnaissance.

Aux premières lueurs du signal, fait à onze heures douze, l'Allemand, visiblement surpris, tire un coup de canon isolé, dont l'obus tombe entre VOriflamme et le Branlebas et à quatre cents mètres à droite de leur sillage.

— A toute vitesse, les machines. Allumez le projecteur. Commencez le feu!

UOriflamme à la voix de son chef et, dans l'instant, le Branlebas s'embrasent de l'éclair de toutes leurs pièces. Et les voilà lancés. Ils sont magnifiques. Leurs canons débitent à vitesse folle. Le projecteur de Le Gall a saisi la grande forme grise qui se sauve. Un coup de roulis envoie le pinceau lumineux sur le pavillon de la marine impériale allemande qui flotte au mât arrière. Nos hommes hurlent de joie.

Les explosions rougeâtres de notre mélinite jaillissent en étincelles, comme si une pluie de silex frappait l'acier de la coque ennemie.

Le G-137, — ainsi s'appelle l'Allemand, — le G-137 est en fuite.

Que voidez-vous? C'est l'ordre... Si ce torpilleur avait la consigne de tenir tête, son commandant foncerait. Mais ses chefs lui ont dit que mieux valait ramener son bateau intact que de couler un adversaire.

Le GaU et Wackemie s'étonnent. Et, comme il en sera de même à chaque rencontre, les amiraux français et anglais s'étonneront longtemps. Pour eux, un raid est une attaque à corps perdu pour brûler, couler, anéantir tout ce qui passe à portée. Pour le grand état-major général du Kaiser, un raid est fait pour permettre de rédiger un communiqué destiné à bluffer les neutres et à donner du cœur aux gens de l'arrière. Pour triompher, à quelques impostures près, il faut tout au moins que les bateaux reviennent tous au port. Mais, avec ces consignes de fuite perpétuelle, les équipages sont mal préparés à encaisser.

Si, au lieu de fuir, le G-137 avait attaqué, il aurait sûrement coulé l'un des nôtres, peut-être les deux. Il n'a pas osé dès les premières secondes, et maintenant il est trop tard. Dominé tout de suite par notre feu, il n'arrive même pas à allumer son

projecteur, lequel ne montre qu'un disque rougeâtre et vacillant. Ses cheminées vomissent des nuages de fumée dense, écran derrière quoi il essaie de se cacher.

Regardez les nôtres appuyer la chasse furieuse.

La succion de leurs hélices, lancées à cinq cents tours, creuse dans la mer une dépression où s'enfoncent leurs étambots, suivis par une intumescence d'écume qui domine l'arrière et semble à chaque instant devoir s'écrouler à bord. Sous l'eflfort des sept mille chevaux-vapeur, les coques légères vibrent comme des diapasons, les étraves sortent de l'eau. On dirait que YOriJlamme et le Branlebas vont s'envoler.

Combien donnent-ils? On ne sait. Les chauffeurs en mettent tant qu'ils peuvent. La Marseillaise^ qu'ils chantent, arrive sur le pont par les manches à vent... Le charbon saute littéralement des soutes dans les foyers. Hardi, les gars d'en bas! La victoire repose sur votre souffle et sur vos muscles. Vos chefs ont fait leur travail et les canonniers mettent leurs coups au but.

Oui, mais pour que les coups restent au but, il faut sans cesse allonger le tir... Autrement dit, nous perdons du terrain.

Rien à faire. Les bateaux du type G filent trois nœuds de plus que les nôtres.

Pourtant, rennemi encaisse. Son pont avant brûle. Il galope quand même. On n'aura jamais le temps de l'achever avant qu'il arrive chez lui. Dépêchons-nous, la terre n'est pas loin...

Ah, malheur! nous serons donc toujours les plus faibles sur l'eau! Avec des obus plus sérieux que notre grenaille de rien du tout, on aurait déjà crevé une des chaudières du fuyard. Dans ces affaires-là, le nombre ne compense pas le poids.

L'ennemi a fini par allumer son projecteur dont le pinceau croise celui de VOriflamme. La lumière éblouissante change les volutes d'étrave en d'énormes plumes d'autruche blanches, frisées et frangées d'un vert opalin.

Onze heures vingt. — La côte est tout près... On se bat depuis huit minutes à peine, et l'Allemand va passer à l'avant de notre ligne, s'ouvrir la route du salut. Ils riront demain, à Ostende...

A cet instant entre en scène Marhic, second maître torpilleur de VOriflamme : vingt ans de service, onze de grade, modeste, solide, blanchi sous l'embrun.

Depuis vingt ans, il manipule des mines et des torpilles, il écoute ronfler les dynamos, il raboute les câbles électriques, il règle des projecteurs. Il a lancé bon nombre de torpilles en temps de paix, pour exercice', mais un ofiicier était toujours là pour calculer le triangle de visée*.

C'est le travail de l'enseigne Huré. Mais il a dû quitter le tube pour courir à l'avant, où les canonniers l'appelaient. Marhic voudrait bien voir revenir son officier. Pour la vingtième fois, il vérifie son tube et la petite gargousse de poudre juste assez forte pour projeter la torpille à la mer. Autour de lui, les hommes s'énervent. Va-t-on laisser aux canonniers tout le travail? Ce n'était pas la peine alors de s'esquinter tous les jours à régler, à un cheveu près, les mille organes de la torpille pour la laisser au tube quand le Boche est là. Sûr et certain, l'enseigne a oublié.

Exaspéré, Marhic éclate :

— Bouclez vos clapets, têtes de mules. Si le lieutenant n'est pas là, c'est qu'il a autre chose à faire qu'à regarder vos figures. On a bien le temps de lancer. Et d'abord ce sacré maudit fumier est trop loin. En tirant dessus maintenant, on le raterait.

— La torpille peut bien faire deux mille mètres, grommelle un quartier- maître.

— Tu ne m'apprends rien, bougre de torpiQeur en bois, répond Marhic. Elle peut faire deux mille mètres. Et tu auras l'air fin quand elle aura passé devant ou derrière au lieu de taper dedans. Qu'est-ce qu'on t'a appris sur le Marceau^ si on ne t'a pas dit que, pour mettre dans le mille, il faut lancer à quatre cents mètres? Tu peux te tromper de cinq nœuds sur la vitesse du Boche et de deux quarts

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sur son cap, tu le crèves quand même, si tu attends d'être dessus pour lâcher le poisson.

Marhic a raison. Les erreurs du triangle de visée ont d'autant moins d'influence qu'on est plus près du but.

— D'accord, fait l'autre, mais pendant qu'on attend, il finira par bousiller le tube, et nous avec.

— Bousiller le tube? Avec quoi? Tu ne vois pas qu'il tire comme une femme saoule?

Marhic a encore raison : les obus allemands arrivent serrés, mais tombent dans l'eau. Seules quelques balles de mitrailleuses, mieux ajustées, sifflent sur la passerelle et autour des canons arrière.

Quand même, il est temps d'agir. Le tube est pointé en chasse extrême, jusqu'à buter contre la cheminée. Toujours pas d'enseigne. L'officier organise le passage des munitions des soutes de réserve. Tous les coups en parc ont été tirés. Et les pièces ont faim. Les minutes fuient. L'ennemi est encore à mille mètres, mais il va passer sur notre avant et sortir du champ de tir des tubes. Occasion manquée...

Non. Marhic n'attend plus. Couché sur le tube, il manie les réglettes de pointage et grommelle :

— Voyons : vingt-sept nœuds à vue de nez pour le fumier et vingt degrés pour la route qu'il fait, à un poil près. Trente-six nœuds pour la torpille, ça, c'est connu. Paré. Oh! tonnerre!

Le triangle construit, la ligne des deux pointes qui donne la visée passe déjà en plein sur l' Allemand!

— Feu! hurle Marhic.

Claquement du percuteur. Éternuement ridicule de la petite gargousse. Floc! La torpille est à l'eau.

Cinq secondes plus tard, et c'était trop tard...

Dans l'avenue lumineuse que tracent les projecteurs sur la mer, court le sillage de la torpille, tout blanc, tout droit. En ce moment, il a l'air de vouloir passer loin sur l'avant du but. Mais le secondmaître a bien calculé son aflfaire. Pendant les cinquante-cinq secondes que la torpille mettra à parcourir les mille mètres qui nous séparent de l'ennemi, celui-ci franchira tout juste la distance voidue pour se placer sur la trajectoire mortelle.

Bien vite, on cesse de voir le sillage.

C'est long, cinquante-cinq secondes, quand on attend la victoire au bout. Marhic écoute... En vain. La canonnade fracasse les oreilles et, dans l'intervalle des coups, les ventilateurs de chaufife rugissent à vous rendre fou.

— Mouche, bon Dieu!

A tribord de l'ennemi, bien éclairée par le projecteur de V Oriflamme, une gerbe d'eau et de fumée s'élance.

Le vieux second-maître a porté le coiip mortel.

La marine française compte des milliers de gradés simples, obscurs et usés par le travail. On les trouve, le jour de la bataille, soudain rajeunis. Cette élite s'appelle la maistrance ; elle est la clef de voûte de notre édifice naval. Pour elle, la marine emploie la formule « zèle, honneur et fidélité » qu'elle inscrit, comme adieu, sur le livret des gradés lorsque, après vingt-cinq ans de service, elle les renvoie chez eux avec une retraite de misère toujours et la médaille militaire quelquefois.

Le projecteur allemand s'éteint, tandis que, du G-137, s'élèvent des fusées blanches et rouges. Il appelle à son aide les batteries de côte, et la mer soudain s'illumine. Une salve d'obus éclairants, tirés par les canons d'Ostende, vient d'éclater.

— A gauche toute, commande Le Gall à onze heures vingt-cinq.

Il s'agit de mettre le torpilleur agonisant entre nous et les batteries. Nos bateaux cessent le feu. Le combat a duré treize minutes.

L'arrière de l'Allemand s'enfonce; son avant est pointé à quarante-cinq degrés vers le ciel. Autour de lui, la houle, souiQée d'une épaisse couche d'huile sortie par les blessures, semble une moire qu'irisent les projectiles lumineux. Dans les plis de cette moire, des ombres se débattent qu'on ne pourra secourir, car la côte entière s'embrase; les batteries allemandes

canonnent nos torpilleurs. Barrage vers la terre, barrage vers le large, h^ Oriflamme et le Branlebas sont enfermés. Tous calibres allemands sont à l'ouvrage. La mer envoie vers les étoiles des gerbes de toutes hauteurs. Les obus rugissent, les éclats hurlent, tout proches. Un seul, frappant en plein, arrêterait net un bateau. Et ce serait la mort, ou la geôle allemande... Par bonheur, souvent les éclats filent verticaux et retombent sans force. Parfois un coup frappe si près de l'avant qu'on traverse sa gerbe énorme dans l'instant qu'elle retombe. Déluge et puanteur acre de l'explosion... Aux places où les geysers ont jaiUi, la mer reste maculée comme si l'on venait d'y vider une tonne d'escarbilles.

Par miracle, nos bateaux passent. Victorieux, intacts, pas une avarie, pas un blessé. Le G-137, lui, gît au fond de la fosse creusée entre le banc Stroom et le banc de Middelkerke.

Minuit. — Sur leur route de patrouille habituelle, VOriflamme et le Branlebas, canons ravitaillés et torpilles prêtes, attendent un nouvel ennemi.

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