LA MORT DU « SAINT-PIERRE
DEPUIS le 27 août 1915, les beaux jours du premier blocus sous-marin sont finis. L'opinion américaine commence de perdre patience', et le Kaiser, passant outre aux avis hystériques des amiraux Bachmann et Tirpitz, a dû ordonner que désormais cesse le massacre des non-combattants dans les mers du Nord. Les sous-marins n'ont plus affaire qu'aux navires de combat.
25 septembre. — Un sous-maria joujou, un UB du type des Flandres', va rentrer bredouille au port, combustible épuisé. La croisière inutile n'a pas été trop dure, car ce début d'automne est magnifique. La mer du Nord a mis une belle robe bleue, dernière
coquetterie avant la reprise de deuil hivernal. Le dos tourné à l'Angleterre, l' UB^ en marche au Diesel, file vers le sud-est en roulant doucement. Une petite houle traversière caresse son dos qui émerge à peine. Sur la plate-forme du kiosque, le commandant est assis, une carte maculée à la main. A une douzaine de mètres derrière lui, un tourbillon marque la place de l'hélice invisible, puis s'éloigne et se dilue dans le sillage. En bas, les hommes se reposent, le nasillement atténué d'un phonographe monte par le panneau. Au crépuscule, on arrivera sur les bancs de Flandre. L'officier allemand espère trouver quelque proie par là.
A toute vue apparaît bientôt le bateau-feu Ruytingen, sentinelle immobile. Sur sa droite, l'azur est ponctué d'une légère fumée. L'Allemand met le cap dessus.
Six heures. — La nuit vient. La fraîcheur vespérale s'abat sur la mer. La lune déjà haute va bientôt donner toute sa clarté. Si la fumée aperçue vaut une torpille, on tentera le coup entre chien et loup.
— A toute vitesse, ordonne le commandant dans le porte-voix de la machine.
La distance diminue vite. Le bateau aperçu fait route vers le sous-marin, comme pour lui épargner la moitié du chemin. C'est un chalutier. Celui-là paiera pour les autres, pour toute cette bande de
traîneurs de filets qu'on rencontre partout et qui rendent la vie impossible. Pas de gêneurs en vue. Il y a bien quatre fumées dans le sud, mais elles sont à plus de dix mille mètres. On aura ce bateau-là comme on voudra.
— En marche électrique. Immersion sept mètres. Remplissez partout, ordonne le commandant.
Le calme intérieur du sous-marin fait place à une activité de ruche. Le susurrement très doux du moteur électrique remplace le halètement du Diesel. Le bouillonnement de Feau remplissant les ballasts, les sifflements brefs des purges, le grincement des barres marquent la manœuvre habituelle de plongée. Doucement, le pont du sous-marin s'immerge, la mer clapote un instant contre la base du kiosque et, l'instant d'après, lèche ses hublots. Le commandant est au périscope.
— Demi-vitesse. Postes de combat, ordonne-t-il. Vers le couchant, le chalutier se détache sur le
ciel incendié. On dirait qu'il navigue sur une mer de sang. Pas encore.
— Petite vitesse.
Le sous-marin approche. Immobiles et silencieux, les marins allemands attendent. L'œil rivé à l'oculaire du périscope, l'officier tourne et tourne sur place, fauchant l'horizon pour s'assurer que personne ne lui arrivera dans le dos pendant l'attaque.
Attentifs aux oscillations des aiguilles des manomètres, les quartiers-maîtres des gouvernails de profondeur tiennent la plongée au centimètre près et l'assiette' au quart de degré.
— Qu'on soit paré aux deux tubes.
Un sifflement qui s'achève en marteau d'eau léger indique que les tubes de lancement sont pleins d'eau, que les torpilles sont prêtes.
Par brèves émersions du périscope, le commandant allemand surveille les mouvements de son gibier. Le coup est sûr. Le chalutier marche tout doucement. Il n'a rien vu...
Coup de périscope. Dans deux minutes on y sera.
— Attention pour le tube numéro 1.
Les matelots allemands retiennent leur souffle. Ils attendent le déclic qui libérera la torpille. Le commandant soidève, pour l'ultime visée, le périscope orienté à l'angle de tir calculé... Il saisit le levier de mise de feu... Son œil est à l'oculaire...
— Fils de porc ! vingt mètres ! Plongée rapide ! quinze degrés pointe bas ! Paré aux plombs de sûreté! Paré aux soupapes de chasse! Gare au choc! La brute nous arrive dessus...
Ayant ainsi commandé, l'officier se cramponne, tandis que son bateau donne, vers le fond, le grand coup de tangage de quinze degrés ordonné.
A bord du français, nul ne soupçonne l'abordage imminent...
Rrrrââh... Le raclement s'est produit entre le kiosque du sous-marin et son hélice, sur le dessus de la coque. Malheureusement, le chalutier d'aujourd'hui marche très doucement. L'Allemand en est quitte pour un renfoncement dans la tôle de carène, quelques lampes brisées et un coup de roulis à faire croire qu'il chavire.
Mais le bateau est intact. Le moteur tourne rond, les barres de plongée fonctionnent. Inutile de remonter trop vite, car le chalutier abordeur doit attendre là-haut, prêt à éperonner de nouveau. Mieux vaut examiner tranquillement la situation.
— Dressez le bateau. Stoppez le moteur. Deux cents litres à la caisse d'appoint.
Aussitôt, les gouvernails de plongée remettent horizontal le sous -marin. Les deux cents litres vont l'alourdir suffisamment pour assurer une descente douce dès que, moteur stoppé, il aura perdu sa vitesse. Sur les bancs de Flandre, le fond n'est jamais bien loin, et on ne risque pas l'écrasement sous la pression d'une colonne d'eau trop haute. Regardez les manomètres de profondeur'. Les aiguilles tournent doucement : vingt mètres... vingt-cinq mètres... trente... un mètre environ toutes les cinq secondes. A trente-six mètres, elles tremblotent un instant, puis
s'immobilisent. Le bateau s'est assis sur le sable docilement, sans choc.
— Ho, Loisel!
— Qu'est-ce que tu veux, Delpierre?
— Vous avez senti la blinde?
— Mon fils, j'ai cru que nous nous crevions sur un caillou. Va- t'en voir s'il n'y a pas d'eau dans la cale.
Tel est l'ordre donné par le premier-maître Loisel, capitaine du chalutier Saint- Pierre, au secondmaître Delpierre, patron dudit chalutier aux temps bénis d'avant la guerre et maintenant second du bord. Delpierre remonte des fonds.
— Il n'y a pas d'eau. Mais, pour moi, ce n'est pas un choc ordinaire.
— C'est une épave, ou bien une bouée en dérive, ou tout bonnement le fond, répond Loisel. Je vais stopper et donner un coup de sonde. On verra bien.
— Pas besoin de stopper et pas besoin de sonder, objecte Delpierre, qui, depuis sa prime jeunesse, a briqué les bancs de Flandre. D'abord, le fond ne cogne pas pareil à ce coup-là, et puis, tels que nous voilà, à trois milles nord-nord-ouest du balancier' du Dyck et avec la montée de l'eau, nous avons de quinze à vingt brasses sous la quille. Voulez-vous parier un paquet de gris ?
Loisel, sûr de perdre, ne parie rien du tout. Au bout de la passerelle, un matelot file la ligne de sonde, et chante :
— Fond! trente-six, tribord, trente-six. Trente -six mètres, qui font dix -huit brasses.
Delpierre ne daigne triompher ; il s'accoude au bastingage et, soudain soucieux, examine l'horizon en grommelant : « Tosser, bien sûr, ça m'est arrivé plus de quatre fois contre des bouées ou des épaves, et aussi contre le fond, avec ces sacrés maudits bancs où le brassiage change à tous les coups de vent. Et des plus vieux que moi ont tutoyé le sable et la vase. Mais, cette chose qu'on a touchée, elle a résonné drôlement. Et ça pourrait bien être quelque sous -marin boche. Seulement, va te faire fiche! Si on l'a coulé, on n'en saura jamais rien. Du reste, on marchait trop doucement pour lui crever la panse. Bon, mais, à supposer qu'on l'ait raté et qu'à cette heure il nous cherche... » Et Delpierre ajoute tout haut :
— Et ce soir, tonnerre de chien, on est tout seul... D'habitude, le Saint-Pierre est amateloté avec
VAlose. A eux deux, ils manœuvrent la drague anglaise'. Ce soir, VAlose est restée à Boulogne, pour nettoyer sa chaudière.
Le Saint- Pierre a viré de bord et se traîne à deux nœuds vers le sud-ouest pour serrer un peu
sur les camarades Saint-André, Friedland, Ambroise-Paré et Montaigne, qui font des ronds dans l'eau du côté du Dyck occidental.
Dans la petite chambre de veille de la passerelle, le maître Loisel écrit sur le journal de bord : « 19 h. 40. Choc violent vers le milieu du navire, paraissant provenir... »
La nuit est sournoisement venue. La teinte sanglante du crépuscule a viré au violet sombre, puis, tout d'un coup, le clair de lune a tout envahi, une clarté laiteuse, tamisée par la brumasse de septembre. Le Saint-Pierre n'est plus qu'une ombre massive trouée par la lueur violente d'une lampe à acétylène que Loisel a allumée pour écrire son rapport.
A bord du sous-marin, tous appareils stoppés, un silence de cercueil règne. On écoute... On écoute avec ses oreilles toutes nues. La guerre est trop jeune encore pour que les microphones soient d'emploi courant.
Floc... Floc... Floc...
C'est la cadence lente de l'hélice du chalutier. Le bruit s'éloigne... s'éteint.
— Chassez cinq cents litres à la caisse d'appoint.
L't/B n'a pas eu le temps d'adhérer bien solidement au sable du fond. Sitôt allégé des cinq cents
litres, il décolle. Les aiguilles des manomètres partent dans le sens de la montée.
— Moteur en marche, demi-vitesse. Gouvernez à l'ouest. Chassez partout. Surface.
Tour d'horizon rapide à la jumelle. Par bâbord arrière, le bateau-feu du Dyck cligne son œil rouge. Une torpiQe en ferait justice aisément, mais sur les bancs de Flandre le balisage est chose inviolée, même par les Allemands. Le danger d'échouage est le même pour tous, n'est-ce pas? Donc, ils respectent, mais se méfient. Figurez-vous qu'une belle nuit, l'amiral Bacon avait remplacé la bouée lumineuse du banc d'Ostende par un sous-marin anglais paré à torpiller et dont le kiosque, émergeant seul, montrait un feu à occultations rythmées comme celles de la bouée en question! Par malheur, un Allemand, qui avait le cap droit sur la gueule du loup, a compris à temps, et le piège a été usé avant d'avoir servi.
Mais revenons à notre UB.
Sur son avant, par tribord, un feu blanc brille sur la mer. C'est visiblement le feu d'un bateau dont la coque est mangée par la brume légère.
Quelle sinistre bête de nuit va-t-elle attirer, la lampe du maître Loisel?
Moteurs à tout casser, six nœuds et demi, le sousmarin fonce sur la lueur. Son étrave laboure la petite
houle qui jaillit en embruns ténus. Il approche... il s'immerge.
Huit heures trente. Feu!
Huit heures trente-deux. — Écoutez. On parle sur la mer :
— Ho! C'est vous, capitaine?
Ainsi hèle le matelot Hémon, du Saint- Pierre, tout en tirant sa coupe méthodiquement, et le maître Loisel répond :
— C'est moi, avec Rouvillois, tous les deux sur le mât. C'est tout ce qu'on a retrouvé du bateau.
— J'ai trouvé ça, moi, capitaine.
Et Hémon montre deux couronnes en liège à bandes rouges et blanches, avec Saint- Pierre- Boulogne, en lettres noires. Fameuse trouvaille, car Loisel, qui nage tout habdlé, commence de se sentir lourd. Le matelot l'aide à capeler une des couronnes.
Bientôt, les trois hommes chevauchent le mât. Équilibre instable. Parfois, la houle les désarçonne : plongeon, rétablissement et reprise du colloque. Quand on barbote, il importe de ne point laisser choir la conversation; sinon, le froid pénètre et les idées noircissent. Loisel raconte :
— C'est un sous-marin, mes petits gars. Delpierre a vu sa torpille arriver tout droit, elle a explosé juste sous lui.
— Il est tué, alors, dit Rouvillois.
— Tué? Mon fils, tu sauras que le Boche qui voudra tuer Delpierre fera bien de se lever avant le branlebas. Non, il n'est pas tué. Il est descendu avec moi de la passerelle en passant par le treuil. Un sacré jet de vapeur, qui vous rôtissait à deux mètres, bar-
rait l'échelle. Après ça, Delpierre a filé sur l'avant. — Je l'ai vu à ce moment-là, interrompt Hémon. Le panneau de la soute à charbon avait sauté en l'air, et Delpierre est tombé dedans tête première. Le temps de courir lui donner la main, et il était déjà remonté. Après, avec Hennevaux et moi, il a essayé de pousser le canot en dehors. Mais va te faire lanlaire! à ce moment-là le Saint-Pierre a chaviré sur tribord, collant le canot dans les haubans et nous autres dans la tasse. Pour moi, on n'a pas mis deux
minutes à couler après la torpille. Pour lors... Mais, écoutez, il y en a un qui appelle...
— Saint-Pierre! Saint-Pierre !
— Par ici, répond Loisel, amène-toi, nous tenons le mât.
— Je ne peux pas. Je ne sais pas nager.
— C'est Henné vaux, dit Hémon; je vais le chercher.
Le matelot Hennevaux était cramponné à des débris d'avirons. Hémon le ramène.
Les voilà quatre. Quatre hommes sur dix-sept! Loisel, de temps en temps, clame dans l'ombre :
— Par ici, les gens du Saint- Pierre !
Les gens du Saint-Pierre ne répondent pas...
— Pour en revenir à Delpierre, reprend Hémon, je ne sais pas ce qu'il est devenu après.
Delpierre (Pierre- François), — les prénoms ici ont leur importance, car sur dix Boulonnais vous trouvez au moins un Delpierre, — Delpierre (Pierre- François) est un personnage notable parmi l'équipage du chalutier. Avant la guerre, comme patron du bateau, U a navigué pendant des années et des années avec Hémon, avec RouviQois, avec Hennevaux, avec dix hommes sur les treize qui manquent. Tous ces pêcheurs sont Boulonnais et parents plus ou moins proches. Delpierre, gros père à face rasée, au regard plein de bonhomie malicieuse, patron que
s'arrachent tous les armateurs de pêche, est célèbre à terre autant qu'à bord, à la Beurrière et au Portel comme sur les bancs de Flandre.
Or, il faut avoir fait mille et mille fois ses preuves pour être célèbre parmi les pêcheurs du Nord. Tous sont marins comme les cordes, vivant de la mer depuis des générations, fils et petits-fils de matelots ou de patrons des anciens chalutiers à vodes. Ils vous disent carrément qu'à présent, avec la vapeur, la navigation n'est que plaisanterie. « L'batiauw march' tout seul, rapport equ'c'est l'carbon qui l'pousse ; c'est l'mécanique qu'all'fait l'ouvrage. » Ils vous disent qu'autrefois les patrons de pêche ne savaient ni lire, ni écrire, et considéraient la carte marine comme un grimoire hermétique, ce qui ne les empêchait pas d'atterrir mathématiquement sur le cap Gris-Nez, par temps bouché à l'émeri et après huit jours de navigation sous la côte anglaise. Et c'est la vérité. Ces vieux-là, avec un plomb au bout d'une ligne, se dirigeaient dans la Manche et dans la mer du Nord comme font, dans les rues encombrées, certains aveugles extraordinaires. En trois ou quatre coups de sonde, le point était fait'. On eût pu croire qu'ils avaient un œil supplémentaire sous la quille.
Delpierre, qui sait lire, écrire et même manœuvrer le « tire-bottes », le vieil octant qui sert à faire le point par le soleil quand on pêche en mer du
Nord, est de cette race de pêcheurs qui « voient le fond )). Une des cent raisons de sa célébrité est sa ténacité devant les pires circonstances. En douze ans de commandement du Saint- Pierre^ il a consenti tout juste trois fois à se réfugier par mauvais temps à l'abri de la côte anglaise. Vous eussiez en vain, ces jours-là, cherché un autre chalutier français ou anglais au large. Tous ceux qui connaissent les tempêtes de la Manche et de la mer du Nord vous diront ce que vaut un tel exploit. Mais écoutez Loisel :
— J'ai retrouvé Delpierre dans l'eau. Il m'a élongé à contre-bord et m'a dit : « Loisel, vous courez la mauvaise bordée. Mettez le cap sur le balancier du Dyck et, avant minuit, le courant vous amènera dessus. » Je lui ai répondu : «Je n'ai pas de ceinture, j'aime mieux aller au mât. » Alors, il est parti de son côté. Et maintenant, nous n'avons plus qu'à attendre. Demain, il fera jour. Quand on verra que le Saint-Pierre manque, on enverra les copains daredare dans notre secteur.
— Et dire, soupire Rouvillois, qu'on n'a même pas tiré une fusée ni envoyé un T. S. F. !
— Je ne vois pas comment tu aurais pu faire tout ça en une minute, rétorque le maître, et puis tu oublies que le matelot T. S. F. est resté à Dunkerque, malade. D'ailleurs, sa boîte à joujoux a été la pre-
mière à sauter en l'air, et comme la chaudière a été crevée tout de suite, je me demande avec quelle vapeur tu aurais fait tourner la dynamo, pour avoir du courant.
— Vrai, il y a des gens qui ont de la veine, et ce T. S. F. -là, tout malade qu'il est, m'a l'air de se porter mieux que nous. Bon Dieu, ce qu'H fait froid sur ce sacré perchoir!
— RouviUois, mon ami, au lieu de nous casser les oreilles, occupe-toi donc à veiller tout autour du bord; le temps te durera moins.
— Justement, capitaine, je vois quelque chose. Tenez, là-bas, à trente brasses peut-être.
— J'y vais, dit Hémon.
Hémon est un petit Boulonnais, silencieux et effacé, mais qui, remarquez-le, « y va » toujours. Écoutez-le :
— C'est le prisme de drague. On y est comme sur un lit.
Il exagère un peu. Un prisme de drague se présente comme un paravent à deux feuilles perpendiculaires faites de deux longues, épaisses et solides planches de bois.
— J'irais bien, moi, fait Hennevaux, fatigué de l'équitation sur le mât que la houle fait cabrer à tout instant.
— Ça va, vieux, je vais te chercher,
Et Hémon « y va » encore, ramène Hennevaux accroché à son épaule, puis hèle :
— Vous venez, capitaine?
— Ma foi non, dit Loisel, je suis trop gelé pour nager jusque-là. J'ai suffisamment bu la rinçure de mes pieds. Vas-y si tu veux, Rouvillois.
Rouvillois rejoint le prisme. Ses deux camarades y sont bien coincés. Pas moyen de chavirer. Bien sûr, l'endroit est humide, mais qu'y faire? Le poids du nouvel arrivant submerge aux trois quarts l'appareil.
— Demi-plongée, gouaille Hémon, qui est un ancien sous-marinier...
— Ah! non, fait Rouvillois, vous êtes assez de deux là-dessus, je suis trop lourd.
— Y a pas de soin', mon vieux; quand il y en a pour deux...
— Non, je te dis, je retourne avec le capitaine... Minuit. Le prisme et le mât dérivent de conserve
au gré des courants. Le jusant les porte vers les patrouilles françaises, vers le salut peut-être. Le froid attaque les naufragés et menace de les faire sombrer dans la torpeur atroce d'oii l'on ne s'éveille pas. Contre ce sommeil, ils luttent de toutes leurs forces.
La lune est basse. Dans une heure, elle aura disparu. Si un patrouilleur passe, le verra-t-on? Déjà
des dents claquent comme des castagnettes... xAilons, du courage, on tiendra.
Pour combattre l'engourdissement, les hommes causent sans arrêt, du prisme au mât.
Une heure du matin. La conversation languit. Des monosyllabes s'échangent, simplement pour montrer qu'on est encore là, qu'on veut vivre jusqu'au matin. La lune est couchée. Et, c'est curieux, il y a un quart d'heure à peine, Hémon vovait nettement Loisel et Rouvillois sur leur mât; maintenant, c'est à peine s'il devine leurs ombres. Et puis, il faut crier pour être entendu des copains. Entraîné sans doute par un contre-courant, le mât est parti vers l'est...
Deux heures.
— Loisel ! Loisel ! crie Hémon, debout sur le prisme. Pas de réponse. Le mât est hors de vue...
Trois heures. Sur le mât, Loisel et Rouvillois sont maintenant serrés l'un contre l'autre pour mettre en commun le reste de chaleur dont l'approche glacée de l'aube les dépouille. Leurs jambes sont mortes et tellement rigides que la houle n'arrive plus à les désarçonner. Le courant les mène vers le bateau-feu du Dyck, dont les éclats semblent tout proches.
— Je vais le héler, murmure Rouvillois.
Loisel ne répond plus. La lueur du feu flottant
éclaire en plein sa face aux yeux vitreux où la dernière flamme de vie vient de s'éteindre. Sa tête dodeline au rythme de la houle. Le maître Loisel est mort. Et Rouvillois n'est plus qu'un spectre... Un spectre qui essaie d'appeler dans la nuit. « A moi, Au secours! » Il lui semble que son cri, à peine un râle, a dû réveiller tout le monde sur ce bateau qui est là, tout près, avec son feu couleur de sang. Tenez, dans l'éclat rouge des ombres s'agitent toute une armée d'ombres. Il ne faut pas tant de monde pour mettre un youyou à la mer. Comme il est long à venir, ce youyou!... Allons, on va lui épargner la moitié de la route en pagayant avec les mains. Bon Dieu! Ce feu rouge perce la cervelle... Comme on sera bien, tout à l'heure, au chaud, avec un coup de rhum! Dépêchons-nous... Rouvillois se penche pour pagayer. Un peu plus, encore un peu plus... Le cadavre de Loisel chavire. Rouvillois perd l'équilibre.
Il n'y a plus personne sur le mât...
Et Delpierre? A deux milles environ dans le nord du Dyck, Delpierre s'est maintenu à flot, sans trop de peine d'abord. Puis ses jambes ont refusé le service. Et, comme la lune venait de se coucher, Delpierre en a conclu qu'il était une heure du matin et qu'il fallait que ses bras tiennent pendant six heures encore. Il nage, très calme, ménageant son efi'ort, profitant du moindre courant traversier pour
se maintenir, presque sans rien voir et grâce à son infaillible instinct, entre Dunkerque et Gravelines et à cinq milles de terre à peu près. Là, il est sûr de rencontrer du monde au petit jour. Mais l'aube se fait attendre.
Le 24 septembre au matin. — La houle de sudouest est tombée. Des risées d'est commencent d'égratigner la mer. Vers la bouée 3 du Ruytingen, quatre chalutiers français sont en surveillance. Saint- André et Friedland dans le nord, Montaigne et Ambroise-Paré dans le sud. Pour tous ceux-là, la nuit a été calme, sans incident, sans T. S. F. A présent, sur chaque bateau, les hommes de quart interrogent des yeux la grande plaine verte. Et voici qu'à huit heures et demie la mer répond. Écoutez la vigie du Saint-André.
— Du côté de la bouée 5, il y a deux bonshommes qui font des signaux.
Le capitaine, premier maître Le Jan, saute sur sa jumelle. Voici la bouée 5 et, dans sa direction, un vague point noir...
La vigie, elle, a vu et bien vu. L'acuité visuelle des pêcheurs du Nord est prodigieuse. Avec leurs mains mises en abat-jour sur le front, ils y voient, malgré averses et bruines, plus nettement que les marins de Méditerranée dans toute leur lumière glorieuse. Depuis l'enfance, leurs yeux sont faits aux
échanges diffus entre la mer glauque et le ciel de plomb. Le moindre objet flottant leur saute à la rétine, et les sous-mariniers allemands ramassent plus soigneusement leur périscope pour un seul chalutier que pour toute une escadrille de torpilleurs. Soyez sûrs que tous les survivants du Saint-Pierre seront sauvés ce matin.
— J'en vois un autre, crie le canonnier du gaillard d'avant.
Tandis que le Saint-André se précipite vers le prisme sur quoi Hémon et Hennevaux ont tenu jusqu'au bout, les youyoutiers du patrouilleur souquent à pleins bras vers l'autre naufragé. C'est le quartier- maitre Poure. Ses veux cillent encore. Il râle. Les hommes n'arrivent pas à faire franchir la fargue du youyou à son corps raidi comme barre de fer. On jurerait un cadavTC... C'est un cadavTC. A présent, les yeux sont sans regard, le râle a cessé.
Poure au moins dormira dans la terre boulonnaise. côte à côte avec le matelot Beauvois, dont le Friedland v"ient de trouver le corps.
Alertés par sans-fil, la foule des petits torpilleurs de défense grouille sur les bancs de Flandre, cou- \Tant vingt fois les mêmes pistes. Ils trouvent un canot et un doris, vides...
— La mer est grande, et c'est rudement petit, un homme qui nage dessus...
Telle est la conclusion du récit que fait, dans la soirée, Delpierre lui-même au lieutenant de vaisseau Dukers qui commande les dragueurs du Pas de Calais. Déjà, les jambes du prodigieux revenant
commencent de reprendre leur souplesse, malgré seize heures de séjour dans l'eau. Car c'est à midi seulement qu'un pêcheur de Gravelines a ramassé Delpierre.
Ainsi, sur dix-sept hommes, on en a trouvé cinq, dont deux cada^TCS.
Des femmes, des vieux et des petits s'accrochent quelque temps à l'espoir... Les bateaux français n'ont rien vu, mais il y a les Anglais et, qui sait, des Allemands moins sauvages... Et puis, les marées et les houles vont peut-être en rendre d'autres...
Mais, cette fois, les bancs de Flandre gardent les morts.