LA FIN DU « BRANLEBAS
LES hachures d'une pluie tenace unissent le ciel encrassé à la mer obscure (jue gonfle la houle de sud-est. Tout horizon est aboli. Dans la nuit du 28 au 29 septembre 1915, la région des bancs de Flandre est plus sinistre encore que de coutume.
Sur la passerelle du Branlebas peuplée d'ombres immobiles, la lampe discrète du compas, seule lumière permise, projette son cercle pâle sur les traits du gabier Carrel, de quart à la barre. L'homme du chadburn' sommeille à moitié. Seuls résonnent le crépitement de la pluie et le gémissement de la brise dont les risées apportent le grondement des canons du front.
Minuit moins cinq : c'est l'heure du changement de quart.
— Me voici, lieutenant, je prends la suite, fait le premier-maître pilote, qui se profile, enveloppé dans son ciré, en haut de l'échelle d'accès.
— Je vous la transmets volontiers, maître pilote, répond l'enseigne Lehagre. Voici la situation. Ligne de file derrière VObusier que vous apercevriez à deux cents mètres sur l'avant si le temps était moins poisseux, mais qui veut bien, heureusement, nous montrer sa ratière. Depuis vingt minutes, il nous emmène au sud-ouest, et nous arrivons presque à la bouée de Nieuport, limite sud de notre circuit.
— Lieutenant, VObusier signale « blanc-vert », interrompt le quartier-maître timonier Tanguy.
— Bien, fait l'enseigne, nous allons virer de bord. La barre à droite quinze.
Pendant que, docilement, le Branlebas obéit à son gouvernail pour exécuter le signal « blanc -vert » lequel veut dire que le navire de tête vient sur la droite, l'enseigne continue :
— Nous voici, comme vous voyez, à un mille dans l'est de la bouée en question. Nous allons faire du nord-est pendant une demi-heure environ, puis de nouveau du sud-ouest jusqu'à la bouée, et ainsi de suite, aller et retour, tant que VObusier voudra.
Mais nous voici en route. Dressez la barre. Gouvernez sur la ratière de VOhusier.
— Quelle allure, lieutenant? interroge le maître pilote.
— Cent tours qui devraient faire dix nœuds et qui n'en font que huit, à cause du courant. Les bâbordais sont aux postes de combat. Le projecteur est paré à allumer. Le point et la route sont portés sur la carte.
— Merci, lieutenant.
— Attendez, ce n'est pas tout. La T. S. F. a signalé vers neuf heures un champ de mines quelque part dans le nord-ouest du banc Ruytingen. Les Boches de Nieuport ont manifesté vers dix heures une certaine activité sous la forme de fusées éclairantes lancées de notre côté. Puis ils se sont calmés. J'espère bien qu'avec cette pluie, ils ne nous ont pas vus et qu'ils auront la bonne idée de faire sortir de Nieuport leurs chalutiers mouilleurs de mines pour nous distraire un peu. S'ils s'amènent, ce sera vers le moment de la pleine mer, soit deux heures et demie du matin.
— Deux heures trente-sept, interrompt le commandant Wackernie, qui semble endormi sur son pliant, mais garde comme toujours en alerte, ses yeux, ses oreilles et son cerveau.
— Les signaux de reconnaissance sont inscrits
sur l'ardoise de la timonerie, reprend l'enseigne. Sur ce, je descends. Bonsoir, et bon quart.
Ayant ainsi terminé la remise rituelle du service, Lehagre s'accroche aux rambardes pour étaler les coups de roulis et gagne l'arrière le long du pont obscur, glissant et hérissé d'obstacles qui semblent, à bord des torpilleurs encombrés, se multiplier la nuit comme par miracle. Un coup d'œU en passant aux gens de quart à l'arrière. Au canon de quarantesept millimètres tribord, le vieux quartier-maître fusilier réserviste Lamer murmure un « Bonsoir, lieutenant » respectueux. A bâbord, près de la pièce symétrique, le canonnier Corbin, adossé à la cheminée, sifflote entre ses dents.
Un champ de mines trouvé aujourd'hui au Ruytingen, un autre signalé hier à la Bassure de Baas et deux avant-hier au Vergoyer et près du West- Hinder'. Vraiment, sur les bancs de Flandre, le repos qui suit le quart est tout à fait analogue à celui que l'on goûte sur le front dans les secteurs oii sévit la guerre de sapes. A chaque minute, le bain glacé menace, et la saison d'été vient de finir, durant laquelle la pleine eau aurait pu offrir quelque agrément avant la noyade finale. Bah! On est fait à ce danger-là comme aux autres. Si nombreuses que soient les mines, l'eau libre occupe infiniment plus
de place que ces marmites, lesquelles sont mouillées à cinquante mètres d'intervalle au moins, sinon l'explosion de l'une d'elles entraînerait, « par influence », l'éclatement de tout le champ. Combien de fois a-t-on navigué en long, en large et en travers, en des lieux que, deux ou trois heures plus tard, les dragueurs déclaraient contaminés? Et puis, à Dieu vat! D'aiUeurs, cette nuit, nos torpilleurs ont briqué la même route depuis le coucher du soleil. Cinq fois ils sont revenus mettre le nez sur la bouée de Nieuport. Sûr et certain, l'eau est propre par là.
Pour qui arrive de la passerelle, tout ruisselant de pluie, le minuscule carré des officiers paraît un enclos très confortable quand le bateau n'est pas trop secoué. Lehagre ne s'y attarde guère. Deux pas à faire, et le voilà dans sa cabine étroite qu'une mince cloison d'acier sépare de la chaufi"erie arrière' où ronronne un ventilateur, accompagnant en mineur une mélopée bretonne qui semble venir de très loin. Dans une cabine voisine, dort l'enseigne Le Franc qui doit prendre le quart à quatre heures du matin. Aucune vibration d'hélices. On jurerait que tout le navire s'est assoupi.
Dans quelques instants, les deux torpilleurs vont virer de bord pour redescendre vers la bouée de Nieuport.
Droit devant eux, entre deux eaux, une mine
allemande est immobile, gros cylindre à couvercle en calotte sphérique d'où sortent quatre antennes. EUe est mouiliée depuis la veille... Elle attend... On la croirait là pour marquer le point où les deux bateaux doivent tourner... Cinq fois déjà, cette nuit, Us l'ont presque frôlée, sans savoir... Comment sauraient-ils? A cette heure de la marée, trois mètres d'eau la couvrent.
L'OtusJer et le Branlebas calent trois mètres quinze !
Minuit vingt-huit. — Pour la sixième fois, ils approchent. La mine n'est plus qu'à trois cents mètres sur leur avant et un peu sur leur droite. Ils sont sauvés s'ils l'évitent encore cette fois, car, dans une heure, quand ils reviendront, la mer sera assez haute pour que les antennes défilent sous leurs quilles sans les toucher'.
Voici rObusier... Il laisse l'engin à une soixantaine de mètres par tribord... Le Branlebas suit.
Passera-t-il ? La mer est grande, la mine est petite, et le Branlebas n'encombre que six mètres en largeur.
Oui, mais il est long de soixante mètres...
Qu'importe sa longueur, direz-vous? Il ne marche pas en travers, comme un crabe.
Ma foi, presque. N'oubliez pas le courant. En cet instant, il porte en travers à trois nœuds. Chaque
fois qu'à dix nœuds le Branlebas fait dix mètres en avant, il est, en même temps, dépalé de trois mètres sur tribord. Les deux forces combinées, hélices et courant, ont une résultante qui entraîne le bateau obliquement vers la mine. Et, reliée par un orin en fil d'acier à son lourd « crapaud » posé sur le fond, la mine se moque des courants et ne bouge pas plus qu'un navire à l'ancre.
Est-ce la vie? Est-ce la mort? Le Branlebas va arriver au point dangereux... Il y est... Son étrave défile à quelque vingt mètres de la marmite cornue, que la lame de sillage fait osciller doucement. Bon Dieu! comme il dérive vite, ce bateau! Son centre pare quand même la mine, à dix mètres à peine...
La chauflferie arrière, le carré des officiers, le carré du commandant ont évité les antennes. Et voici les hélices... Prise dans leur remous, la mine tourne sur elle-même comme une toupie... Le gouvernail la double, terriblement près... sans toucher.
Du poste des maîtres, à l'extrême arrière du navire, sortent de paisibles ronflements. Recrus de fatigue, ils dorment, ces braves gens, côte à côte, bien au chaud, dans leurs hamacs qui les délivrent des roulis et des tangages.
La mine est à leur aplomb... Passe ou manque?
Coup de tonnerre. Trombe d'eau. Pluie de mitraille.
Son arrière soulevé par l'explosion, le Branlebas,
reins cassés, demeure courbé en deux. Au niveau de la chaufferie arrière, le pont est plié comme une feuille de plomb.
Du panneau des officiers sortent les deux enseignes. Le Franc, la face sanglante, rassemble ses hommes dans la nuit. Aujourd'hui, contre sa coutume, il donne de la voix pour couvrir le bruit de la vapeur qui sort de la chaufferie en hurlant. A travers une ferraille indescriptible, l'officier entraîne son monde :
— Au poste des maîtres, vivement!
Les tôles déchirées coupent les habits et les chairs. Vite! Vite! « Oh! attention, lieutenant, il y a un trou... » Ce trou est tout ce qui reste du tube de lancement. Le réservoir d'air comprimé de la torpille qu'il contenait a éclaté, émiettant tout. Maintenant, l'officier regarde une crevasse large comme la main, d'où sort une lueur bizarre. Là fut le panneau de descente au poste des maîtres. L'explosion de la mine l'a étranglé, ne laissant que cette fissure sinistre sur quoi l'enseigne est penché. Il appelle. Pas de réponse... Rien que le gargouillement de l'eau qui a tout envahi. Et, projeté hors de l'armoire du maître torpilleur, du phosphure de calcium flambe sur cette eau, éclairant d'une lumière funèbre la crypte de tôle en accordéon oii sont couchés le premier maître Luguem, les seconds maîtres Fleury, Guingamp, Ëlhard et Kervella, tous morts...
Aux vivants, à présent. Le Franc va mettre à l'eau la baleinière pour porter une remorque à VObusier. Pas besoin d'une aussière bien longue, écoutez :
— Wackernie, je vais vous envoyer un bout pour vous déhaler jusqu'au banc Smal. Là, on se débrouiQera à basse mer. Pas de projecteur, n'est-ce pas? nous serions poivrés tout de suite par les batteries.
Ainsi parle le capitaine de frégate Yvon, commandant VOhusier. Il a amené son navire tout près des camarades en péril, là où une mine vient de sauter, où d'autres mines, sûrement, dressent leurs antennes...
N'importe. Seul compte le devoir sacré, le sauvetage.
Yvon ne périra que huit ans plus tard, en novembre 1923, sur le dirigeable Dixmude.
Sur la passerelle du Branlebas, Wackernie dirige la lutte. Il a stoppé les machines afin de garder la vapeur pour les turbines d'épuisement. Une ombre se présente, dégageant une acre odeur de toile brûlée : c'est le second maître mécanicien Guyomard qui sort de l'enfer qu'est la chaufferie arrière.
— Commandant, il n'y a plus personne en bas. J'ai forcé le quartier-maître Le Run à remonter. La chaufferie est noyée.
— Bien, mon ami, répond Wackernie de sa voix
lente et nette. Et toi, Bourdillon, quelles nouvelles de la chaufferie avant?
« Elle doit être intacte, pense Wackernie, l'explosion s'est produite à plus de quarante mètres d'elle... »
— Pas fameuses, commandant, répond le mécanicien, la secousse a bousillé les grilles de la chaudière. Les feux ont dégringolé dans les cendriers. La pression tombe...
C'est la fin sans sursis. Wackernie reste calme :
— Lehagre, dit-il à l'enseigne, faites embarquer les blessés dans la baleinière de VObusier et occupezvous des grenades.
A l'arrière, les sifilements de la vapeur ont brusquement cessé, la chaudière est vide. Dans le silence, on entend Lehagre s'adresser au second maître torpilleur qui amarre des flotteurs sur les grenades :
— Faites vite, Gourmelon, le bateau n'en a plus pour longtemps.
— J'ai le temps de finir, lieutenant. EUes n'éclatent qu'à dix mètres de fond.
Et, dans l'eau jusqu'à la ceinture et bientôt jusqu'au cou, Gourmelon travaille sous la nuit d'encre.
— Y a-t-il des blessés par ici? demande l'enseigne.
— Moi, lieutenant, répond le quartier-maître Lamer, mais ne vous en faites pas, je partirai avec les autres.
— Qu'est-ce que tu as?
— Le bras cassé, je crois. J'ai été lancé en l'air par la secousse et je suis mal retombé.
Une voix descend du youyou qui, suspendu à ses bossoirs, domine la scène de trois mètres :
— Tu aurais dû tomber comme j'ai fait, Lamer...
— C'est toi, Corbin, dit Lehagre, étonné de voir le canonnier du 47 ainsi perché. Qui t'a dit de monter là-haut ?
— Personne, lieutenant, j'y suis bien arrivé tout seul, et, ma foi, comme on ne tardera pas à avoir besoin du youyou, j'ai fait parer les garants et je l'ai vidé.
La gerbe de l'explosion a, en effet, lancé Corbin vers le ciel et est retombée en même temps que lui dans l'embarcation.
— Lieutenant, reprend Lamer, je crois bien qu'il y a quelqu'un dans le cagibi de la T. S. F. Pas moyen d'ouvrir, la porte est coincée.
Des coups de poing dans la porte :
— Ho! Qui est là-dedans?
— C'est moi, quartier-maître T. S. F. Boulou. Je ne peux pas sortir.
— On va t'ouvrir. Tu n'as pas de mal?
— Pas trop. J'ai reçu seulement le condensateur sur le genou, le reste du fourbi électrique sur la figure et le linge du second dans les reins.
— Qu'est-ce que tu racontes?
— Eh bien, oui. Quand tout a sauté, mon plancher est dégringolé en bas et, par le trou, tout ce qu'il y avait dans l'armoire de M. Le Franc est monté chez moi.
On délivre le quartier-maître, et tout l'arrière, déjà submergé, est évacué. Maintenant, il faut forcer les hommes à descendre dans les embarcations de YOhusier qui dansent sur la houle le long du Branlebas agonisant. Tous ces gars magnifiques ne craignent qu'une chose : quitter leur navire trop tôt, sans être sûrs qu'il va couler...
Et lorsque, précédé de ses deux enseignes, le commandant Wackernie quitte son bord le dernier, à l'instant où la moitié du Branlebas qui émerge encore se couche sur tribord pour descendre au cimetière des bancs de Flandre, le quartier-maître timonier Tanguy et le gabier Carrel partent dans le même youyou que leur chef, en disant fièrement :
— Nous étions de quart sur la passerelle; nous avons le droit de débarquer après tous les autres, avec le commandant.