L ŒUVRE CRITIQUE
Il faut abattre, avant de reconstruire, et, après avoir abattu, déblayer. Pour fonder sa doctrine, Auguste Comte a dû tout d'abord montrer ce que les doctrines immédiatement antérieures à la sienne avaient de caduc ou de ruineux; et c'est ainsi que, comme critique, nul n'a peutêtre mieux démêlé que lui l'erreur fondamentale et commune du dix-huitième siècle.
Qu'y a-t-il, en effet, de commun entre des esprits aussi diflerents que Montesquieu, Voltaire et Rousseau, auxquels j'ajouterai — comme n'occupant pas une moindre place et n'ayant pas exercé, dans l'histoire des idées, une moindre influence — Diderot, et même Helvétius ? Ce n'est pas précisément l'idée de la bonté naturelle de l'homme, et Voltaire, par exemple, est fort éloigné d'y croire. Ce n'est pas non plus l'idée delà toute-puissance de l'éducation, et Diderot, à défaut de Voltaire, ou même Rousseau, se seraient chargés de faire voir ce qu'il y a de sophistique dans la pédagogie d'Helvétius. Mais.
divisés et opposés qu'ils étaient en tant de points, c'est sur un autre que l'entente s'est faite entre eux ; et la croyance qu'ils ont tous partagée, c'est celle qu'Auguste Comte a si bien définie quand il a courageusement dénoncé cette « tendance générale, inévitablement propre au grand préjugé révolutionnaire, à entretenir directement des habitudes éminemment perturbatrices en disposant exclusivement à chercher dans l'altération des institutions légales la satisfaction de tous les besoins sociaux ^ » .
N'insistons pas, pour le moment, sur ce que cette observation contient de « positif», — et que l'on pourrait résumer en disant qu'aux yeux d'Auguste Comte, a la question sociale est avant tout une question morale » ; — mais on ne saurait mieux mettre en lumière l'erreur commune des encyclopédistes, et celle qui suffirait, toute seule, à creuser un abîme entre l'esprit du dix-huitième siècle et l'esprit du siècle précédent.
Car, on avait cru jusqu'alors que la question sociale est une question morale, — Quid leges sine moribus ? — et que le perfectionnement de la société politique ou civile ne pouvait être qu'une
1. Cours de Philosophie positive, t. V, p. 477. Je citerai d'après la quatrième édition, qui est datée de 1877.
résultante ou une conséquence du progrès de chacun de nous vers la lumière et dans la morale. Mais les encyclopédistes, eux, sont venus enseigner que « les vices d'un peuple sont toujours cachés au fond de sa législation » ; que c'est donc là qu' « il faut fouiller pour arracher la racine productrice de ces vices ^ » ; et c'est comme s'ils eussent dit que la question morale, par un renversement du pour au contre, devenait désormais une question- sociale.
Entendez que, désormais, ce n'est plus de luimême, principalement et essentiellement, ni de la surveillance qu'il exerce sur ses instincts et sur ses passions, delà contrainte qu'il s'impose, et de son effort vers le mieux, que dépend la malice ou la bonté de chacun de nous, mais de l'institution sociale. Changeons les lois, et nous changerons les hommes 1 Nos crimes ou nos vices ne nous sont pas imputables, mais à la « législation )) ; et, au fait, n'est-il pas vrai que le vol serait inconnu si la propriété n'existait pas .^ Il n'y aurait pas non plus d'adultère s'il n'y avait pas de mariage, et quel plus sûr moyen d'empêcher ou de prévenir le premier, que de supprimer le second? Ou encore et plus généralement,