Heivvitiui : De l'Esprit, discours II, chap. xv
toutes nos fautes étant celles de l'institution sociale, comme aussi nos défauts, ce n'est donc plus nous, nos mœurs ni nos cœurs, qu'il sera désormais question de réformer, mais le « gouvernement », toute espèce de gouvernement; et ainsi se trouve introduite la pire erreur que peut-être on ait jamais commise en matière de philosophie sociale, puisque la conclusion dernière en est l'autonomie de l'individu, ou — moins pompeusement, et en meilleur français, mais surtout plus clair — son entière irresponsabilité.
Quelle est la source de l'erreur ? C'est ce qu'Auguste Comte nous a également indiqué ; et tout le mal est venu du subjectivisme. Le (( subjectivisme », on le sait, n'est autre chose que le nom savant, ou pédantesque, mais commode après tout, de ce qu'on appelait autrefois l'excès ou l'exagération du sens propre et individuel. De le définir avec une parfaite exactitude, il n'y faut pas songer, puisqu'il peut y en avoir autant de formes, d'espèces ou de variétés, qu'il y a d'individus qui se piquent de penser pai eux-mêmes, c'est-à-dire à la cartésienne, « en ne recevant aucune chose pour vraie qu'ils ne la connaissent évidemment cire telle » I On ne
pourrait qu'essayer d'en raconter l'histoire, et ce n'en est pas firésentement le temps. Aussi bien, nous suffît-il ici pour notre objet, qu'aux environs de 1827, Victor Cousin eût érigé le subjectivisme, sous le nom de méthode psychologique, en juge souverain de la vérité. Chacun de nous a le droit, que dis-je? le devoir de se faire à lui-même son De natura rerum, et la manière en est la plus simple du monde : nous n'avons chacun qu'à descendre en nous-mêmes, pour y trouver, et pour en ramener l'homme, le monde et Dieu.
On remarquera la coïncidence de cet enseignement avec l'exaltation du Moi, dont s'inspirait le romantisme ', précisément à la même époque; et, sans doute, on admirera que, durant cinquante ans, l'Université de France ait fondé
1. Nous avons jadis essayé de montrer, dans nos leçons sur l'Evolution de la Poésie lyrique en France au dix-neuvième siècle (2 vol., Paris, Hachette, 1094, 1895), l'étroite liaison et les rapports cachés, mais d'autant plus « intimes» de l'exaltation du Moi, en tant que principe du romantisme, avec la philosophie de Fichte.
Oserons-nous dire, à cet égard, que ce n'est pas de « kantisme », à proprement parler, mais de « fichtéisme » que la philosophie contemporaine en France est et demeure imprégnée ? Voyez, sur la philosophie de Fichte, le jugement deCh. Renouvier, dans sa Philosophie analytique de l'histoire, t. IV, p. 3 et suivantes.
sur ce paradoxe le fragile édifice de sa a philosophie d'État ». Peut-on même dire qu'elle y ait renoncé de nos jours ? et que fait-elle quand nous la voyons donner pour base à sa morale le « respect de soi-même » ou le « sentiment intime du devoir » ? Elle oublie que le monde est plein d'une infinité de gens qui n'ont pas le sentiment du devoir, et qui mettent une infinité de choses au-dessus du respect d'eux-mêmes.
Ce n'était pourtant pas que Comte ne l'eût avertie du danger; et, à cet égard, on peut soutenir que sa théorie delà connaissance est dirigée tout entière contre le u subjectivisme ».
« Sous aucun rapport, écrivait-il en 1830, il n'y a place pour cette psychologie illusoire, dernière transformation de la théologie, qu'on tente vainement de ranimer aujourd'hui, et qui, sans s'inquiéter ni de l'étude physiologique de nos organes intellectuels, ni de l'observation des procédés rationnels qui dirigent effectivement nos diverses recherches scientifiques, prétend arriver à la découverte des lois fondamentales de l'esprit humain, en le contemplant en lui-même, c'est-à-dire en faisant complètement abstraction des causes et des effets. »
Et, un peu plus loin :
« Les résultats d'une aussi étrange manière de procéder sont parfaitement conformes au principe. Depuis deux mille ans que les métaphysiciens cultivent ainsi la psychologie, ils n'ont pu encore convenir d'une seule proposition intelligible et solidement arrêtée... L'observation intérieure engendre presque autant d'opinions divergentes qu'il y a d'individus croyant s'y livrer ^ »
On ne saurait condamner le subjectivisme en termes plus formels, et — disons-le tout de suite — c'est un point de sa doctrine sur lequel Auguste Comte n'a jamais varié.
En quelque ordre de choses que ce soit, il y a, et — supposé qu'on ne le connaisse pas actuellement — il doit y avoir un critérium ou un juge de la vérité. Ce u critérium » est toujours extérieur à l'individu, et ce «juge» n'est jamais nous. La vérité ne dépend pas de l'adhésion que nous lui donnons. Elle est au-dessus, ou en dehors de nous, soustraite en soi, et par définition, aux fluctuations des opinions personnelles. C'est ce que personne peut-être n'a mieux vu qu'Auguste Comte; et, depuis lors, dans la voie