Cours de Philosophie positive, t. 1, p. 30 et
qu'il avait ouverte, c'est l'idée qu'un Claude Bernard, en médecine, un Renan, dans le domaine de l'exégèse et de la philologie, un Taine, en critique, se sont efforcés défaire prévaloir contre le (( subjectivisme » de leurs contemporains.
Les opinions ne sont pas libres. Est-ce qu'on est libre de croire que c'est le soleil qui tourne autour de la terre, ou que la vie s'engendre directement de la matière ? On ne l'est pas davantage en histoire, en morale, en sociologie, non pas même en littérature ou en art, d'avoir une opinion, son opinion et, comme on dit, son goût : il y a toujours un critérium, un fondement objectif du jugement critique. Et on peut d'ailleurs se tromper dans l'application de ce critérium, ce qui est l'une des origines de la diversité des opinions parmi les hommes ! On peut ne pas savoir où est ce critérium, auquel cas, l'obligation qui s'impose à nous, la première et la plus impérieuse, est donc alors de le chercher. Mais qu'il existe, voilà ce qui n'est pas douteux 1 La langue elle-même ne le déclare-t-elle pas quand elle parle de « lois positives )) ? de « morale positive » ? de « religions positives » ? Toutes ces expressions impliquent la réalité de leur objet. Elles impliquent surtout
celle de l'idée inaccessible ou cachée, dont elles ne sont que l'imparfaite et changeante traduction. Et, le subjectivisme nous apparaissant ainsi comme la négation, non seulement de la science, mais de la société même, — en tant qu'elle ne peut reposer que sur une communauté de croyances, — voilà pourquoi, dans leur lutte éternelle contre le subjectivisme, les croyants, tous les croyants, à quelque croyance qu'ils s'arrêtent, n'auront jamais de plus sûr allié qu'Auguste Comte et le positivisme.
Mais, dira-t-on peut-être ici, le même Auguste Comte n'a-t-il pas enseigné qu'il n'y a qu'une « maxime absolue », qui est qu'il n'y a rien d'absolu ? et, si tout est « relatif », par quel biais accorderons-nous la condamnation du subjectivisme avec cette universelle u relativité » ? Très simplement, répondrons-nous, et rien qu'en distinguant avec un peu de soin les différentes interprétations que l'on a données de la u relativité de la connaissance ».
On ne comprend, en effet, ni la doctrine, ni le mot même, quand on essaye de leur faire dire, comme au subjectivisme, que, toutes les opinions étant également vraisemblables, elles sont donc légitimes, du moment q7^'elles sont « nô-
très )) . Aucun de ceux qui ont fait, de la relatiA^ité de la connaissance, le fondement de leur philosophie, ne l'a ainsi entendue, pas même Protagoras; et, pour qu'elle souffrît cette interprétation dérisoire, il a fallu que a la littérature » s'en emparât ^ Mais ce que l'on a voulu dire, c'est,
i. On conçoit aisément que la littérature ait pris plaisir à trouver, dans cette interprétation de la relativité de la connaissance, une justification prétendue philosophique de ses caprices, quels qu'ils fussent. Si vous reprochez à un poète l'invraisemblance de ses conceptions, il vous répond, avec Musset, lequel n'était un révolté, qu'il a son « cœur humain » à lui . dont les mouvements ne sont pas tenus de se régler sur ceux du vôtre; et, au contraire, ce qu'il appelle son originalité, c'est de différer de vous. Il est « lui n précisément en tant qu'il vous étonne. Si vous reprochez à un romancier, comme Flaubert, par exemple, la fausseté de son observation, il vous répond que, n'ayant donc ni l'œil ni l'esprit faits comme vous, son observation est vraie d'être sienne ; et pourquoi voudriez-vous qu'il y préférât la vôtre ? Et si vous reprochez, même à un historien, de s'être mépris dans la représentation qu'il vous donne des choses ou des hommes d'autrefois, il vous répond que, de deux opinions qui se contredisent, la sienne et la vôtre, il ne voit pas pourquoi ce serait la sienne dont il devrait se défier, et la vôtre à laquelle il devrait se ranger. C'est ainsi qu'on s'assure le droit de tout dire; et c'est ainsi qu'en l'interprétant dans le sens du subjcclivisme, les littérateurs ont gravement compromis la doctrine de la relativité de la connaissance.
Avons-nous besoin d'ajouter qu'une telle interprétation n'est qu'une plaisanterie ? un paradoxe de conversation ? une matière admirable à « mettre en chronique » dans un
en premier lieu, que nos connaissances dépendent de la nature de nos moyens de connaître et, par exemple, que si nous avions, tous tant que nous sommes, d'autres sens, ou six sens au lieu de cinq, ou le crâne fait d'une autre sorte, le monde extérieur nous apparaîtrait peut-être sous un aspect assez différent de celui que nous lui prêtons ; — et on peut bien le dire, mais ils n'en savent rien I On a voulu dire, en second lieu, que nous ne connaissions jamais rien directement, ou immédiatement, pas même nous, mais toujours en l'opposant à nous-mêmes ou à autre chose, et par exemple, que le chaud et le froid, le clair et l'obscur, la vertu et le vice, le bien et le mal, le juste et l'injuste ne se définissent, et même ne se conçoivent, que par et dans leur contraste et leur opposition. C'est ce qui paraît assez probable; et c'est là-dessus qu'Hegel a fondé son paradoxe fameux de F a Identité des
journal du matin ? Mais un aveugle prétendrait avec autant de fondement que ce sont les voyants qui ont tort d'y voir, et pourquoi pas un tuberculeux, que c'est la santé qui est une maladie ? « J'ai mon cœur humain », dit le poète 1 C'est précisément la question : « A-t-il un cœur ? n'en a-ton pas connu qui n'en avaient point ? et, parmi ceux qui en avaient un, n'en peut-on pas citer dont le cœur n'était pas « humain » ?
contradicloires)) . Et on a voulu dire enfin, commp Auguste Comte précisément, que nous ne connaissions jamais un fait qu'en relation a\ec d'autres faits et, par exemple, avec les antécédents et les conséquents qui le déterminent. Qu'y a-t-il là de « subjectif » ? et, pour achever de couper tous les liens qu'on essayerait d'établir entre le subjectivisme et la doctrine du «relativisme», ne suffit-il pas que nous ne soyons les maîtres ni de nos impressions, ni des faits, ni des relations que ces faits soutiennent entre eux?
En revanche, du « relativisme » ainsi conçu, ce qui résulte nécessairement, — et ce qui est, en un certain sens, tout le positivisme, — c'est que la science, de quelque progrès ultérieur qu'elle se flatte, ne saurait jamais atteindre Vabsolu. Son objet n'est que de « déterminer les phénomènes les uns par les autres, d'après les relations qui existent entre eux » ; et son ambition la plus haute ne saurait donc aller au delà d'une « coordination de faits ». Elle n'est qu'un système de rapports, ou, si l'on le veut encore, elle n'est qu'une « représentation ». La chose en soi, la cause des faits lui échappe. Elle s'égare en les poursuivant. « La substitution nécessaire du relatif à l'absolu » : tel est l'instrument de
son progrès, la loi de sa méthode, le terme idéal ou hypothétique de son achèvement. « Dans nos explications positives, même les plus parfaites, nous n'avons nullement la prétention d'exposer les causes génératrices des phénomènes. » En effet, nous n'avons besoin de savoir ni ce que c'est que la force pour faire de la physique, ni, pour faire de la physiologie, de savoir ce que c'est que la vie K On pourrait même prouver, par l'histoire, que des préoccupations de ce genre, bien loin de favoriser la recherche scientifique, l'ont, au contraire, longtemps entravée. Les anciens disaient, et avec raison, « qu'il n'y a de science que du général » : nous pouvons dire, nous, « qu'il n'y a de science que du relatif » ; nous devons le dire ; et cela équivaut à dire que la recherche de l'absolu est proprement (( antiscientifique ».
Faut-il d'ailleurs en conclure qu'elle soit
1. Ce n'est qu'en géométrie qne les définitions sont à l'origine de la science; mais partout ailleurs, elles en sont le terme idéal; et l'objet même de la recherche est d'en poursuivre l'approximation. Si la physiologie ne débute pas par définir la vie, c'est que son objet même est de rechercher ce que c'est que la vie ; et pareillement, quand nous saurons ce que c'est que la « Matière » et ce que c'est que la « Force », la physique et la mécanique seront bien proches d'être achevées et parfaites.
vaine ? Je ne le crois pas ; et Auguste Comte s'en est plus tard lui-même aperçu. Mais elle est « antiscientifîque » ; il n'appartient pas à la science de s'en occuper ; et la raison en est que la science n'en a pas les moyens. C'est ce qui résulte de la notion même de science, telle qu'Auguste Comte l'a déterminée. Et, non seulement cette notion n'a rien d'arbitraire, mais elle s'est dégagée de l'enquête à la lois la plus approfondie et la plus étendue que sans doute on ait jamais faite sur la nature, sur les rapports, sur l'enchaînement des sciences particulières entre elles. Ce n'est pas un théologien, ni même un métaphysicien, ce n'est pas un « philosophe » ; c'est un « savant » qui a posé les bornes de la science, ou plutôt qui les a reconnues. 11 a fait plus ! 11 a montré que le progrès de la science, en général, était étroitement solidaire de la « substitution du relatif à l'absolu ». L'histoire des sciences lui a servi de preuve. Et, encore une fois, il n'a pas pour cela supprimé Tabsolu ! Il a pu l'essayer, mais il n'y a pas réussi ! 11 ne l'a essayé qu'en transgressant lui-même, nous Talions voir, les principes de sa méliiode ; mais il n'y a pas réussi, parce que l'idée du « relatif )) implique nécessairement celle de V « absolu » .
Est-ce d'ailleurs V u absolu » qui conditionne le « relatif »? Est-ce le u relatif» qui nous suggère ridée de 1' u absolu » ? C'est une autre question. Mais, depuis Auguste Comte, ce qui n'en fait plus une, c'est que l'esprit humain, s'il peut atteindre l'absolu, n'y saurait arriver par le chemin de la science ; et je ne considère pas la démonstration perpétuelle que le fondateur du positivisme en a donnée comme le moindre service qu'il ait rendu, ni le moins décisif hommage, si je l'ose dire, à des dieux qui n'étaient pas les siens.
Il y a déjà, comme on le voit, beaucoup à prendre dans la partie critique du positivisme. L'erreur fondamentale du dix-huitième siècle et de la « philosophie révolutionnaire » mise en pleine lumière et condamnée par ses conséquences ; le « subjectivisme » ramené au scepticisme, dont il n'est, à vrai dire, que le masque, et signalé comme non moins dangereux à la société qu'à la science; la science renfermée dans ses justes limites et désormais écartée d'un domaine qui ne saurait être le sien ; — ce ne sont pas là choses indifférentes; et le positivisme ne consistàt-il qu'en ces trois points, il contiendrait déjà plus de vérité qu'on n'en trouve dans la philo-
Sophie tout entière de Victor Cousin ou de Jules Simon ^ Mais — de même qu'avant lui l'illustre
1. Il y aurait tout un livre à écrire sur la « philosophie de Victor Cousin et de Jules Simon^ qui se ressemblent a comme deux sœurs », ou comme une mère et sa fille; et ce livre lui-même ne ressemblerait, tel que je le conçois, à aucun de ceux qu'on leur a consacrés à tous deux.
On y mettrait en lumière le caractère oratoire ou littéraire d'une philosophie, qui, d'abord, et en se réclamant du cartésianisme, a commencé par n'y rien comprendre. On insisterait sur l'étrange prétention qu'elle a eue de se faire de son ignorance une méthode, en séparent entièrement la philosophie de la science. On ferait voir que son principal objet — politique, autant ou plus que philosophique — a été d'achever, en la spirilualisant, cette « laïcisation » de la morale, entreprise, mais compromise, par le dix-huitième siècle. Il n'y aurait plus alors qu'à montrer comment ces raisons expliquent la fortune qu'elle a faite, et contre laquelle n'ont en leur temps prévalu ni le positivisme de Comte, ni le mysticisme de Ravaisson, ni le criticisme de Renouvier. Aussi la doctrine règnc-t-cllc encore dans l'Université de France, où ceux-là mêmes qui raillent agréablement la grandiloquence de Cousin et l'onction philosophique de Jules Simon, sont néanmoins tout imprégnés de leur esprit. En s'en moquant on les suit à la trace. La Religion naturelle du disciple, et le Vrai, le Beau et le Bien du maître, sont toujours à la base de l'enseignement philosophique. C'est avec ce viatique, tous les ans, que nos établissements d'instruction jettent quelques centaines de jeunes Français dans la vie. Et le paradoxe est amusant, ou le serait, s'il n'était peut-être plus inquiétant, d'une doctrine que l'on feint ouvertement de mépriser, — le mot n'est pas trop fort, — ou que l'on croit même très sincèrement que l'on méprise, et de l'obéissance qu'on lui rend.
VUE GÉNÉRALE DU SUJET 5l
auteur de la Critique de la raison parc, et conformément àla tactique de tous ceux qui ne croient pas que la critique soit en elle-même un but, mais seulement un moyen — Auguste Comte ne s'est pas contenté de détruire pour le plaisir enfantin et sauvage de détruire ; il a prétendu remplacer ce qu'il détruisait, et son œuvre est une construction. Nous verrons mieux quelles parties en demeurent debout, si nous disons auparavant quelle méthode il y a employée.
trois caractères de la méthode positiviste
Le premier caractère de cette méthode est d'être « objective ». J'ai rappelé plus haut la grande règle cartésienne, de « ne recevoir aucune chose pour vraie qu'on ne la connaisse évidemment être » ; et, sans examiner la question très obscure de savoir ce qui est ou ce qui n'est pas évident, il l'est au moins que cette formule est la formule même du subjectivisme. Je ne reçois pour vrai que ce que Reconnais, c'est-à-dire ce que je décide être vrai, moi qui connais; et il m'appartient donc, il n'appartient qu'à moi, premièrement, de le a décider », et, secondement, de le « recevoir », ce qui fait, pour ainsi parler, deux opérations souveraines, — entendez : deux opérations dont il ne saurait y avoir d'appel. Mais, au contraire, d'après Auguste Comte, un fait n'est un fait qu'à la condition d'être le même pour tout le monde, ce qui est la définition même de l'objectivité de la connaissance ; et qu'autant qu'il est engagé dans un système de dépendances mutuelles, ce qui en est la démonstration. Voici, à cet égard, une citation caractéristique :
M Si l'on considère l'ensemble des organismes possibles, soit effectifs, soit même fictifs, on reconnaît aisément que, quoique le monde ne doive pas sans doute être entièrement identique pour tous les animaux, les connaissances réelles propres aux diverses races ont cependant un fond commun qui est seulement plus ou moins apprécié par des entendements plus ou moins parfaits, mais radicalement homogènes. Cette conformité nécessaire est indispensable pour la partie expérimentale de chaque notion, puisque nos impressions personnelles n'y servent surtout que d'intermédiaires indispensables à la manifestation des rapports externes ; et elle est assurément encore plus évidente pour la partie purement rationnelle, puisque les diverses intelligences ne sauraient aucunement diflérer quant à la nature élémentaire des déductions ou des combinaisons, malgré leur aptitude très inégale à les former ou à les prolonger, w
Et il ajoute :
M On ne pourrait méconnaître cette universalité fondamentale des lois intellectuellet sans être pareillement conduit à nier aussi celle de toutes les autres lois biologiques \ »