‹ Sur les chemins de la croyance. Première étape: L'utilisation du positivismeChapitre 20 sur 87 · Cours de Philosophie positive, t. VI, p. C · texte numérisé non relu

Cours de Philosophie positive, t. VI, p. C

Gomme conséquence, — prenons donc les faits tels qu'ils nous sont donnés, dans leur enchaînement ou dans leur dépendance mutuelle, et sans nous inquiéter plus qu'il ne le faut des relations qu'ils ont avec nos facultés de connaître. Le monde est-il, ou n'est-il pas, ce qu'il nous paraît ? Aucune question n'est plus oiseuse I Pour beaucoup de motifs, il y a tout lieu de croire que ni nos sens ni notre raison ne nous trompent. Mais, supposé que le monde en soi, dans son essence ou dans son fond, fût autre chose que ce qu'il nous paraît, les rapports des faits qui le constituent pour nous demeureraient les mêmes. Que voulonsnous davantage ? Une « illusion » constante et perpétuelle, n'est pas plus une « illusion », qu'une « hallucination vraie » n'est une « hallucination » ! Si d'ailleurs nous doutions de la solidité de la science, il suffirait, pour nous rassurer, de remarquer que l'expérience vérifie tous les jours quelqu'une des inductions rationnelles de la théorie. Les exemples en sont classiques \ Le raisonnement prévient l'expérience, et l'ex

1. Je ne rappelle ici que pour mémoire la manière dont Cuvier a fonde la paléontologie, ou encore comment Le Verrier a découvert Neptune.

périence prouve le raisonnement. Et, pour toutes ces raisons, témoins ou spectateurs impersonnels et désintéressés des faits, nous n'avons, nous, qu'à les enregistrer, qu'à les classer, ou, comme on dit, à les « sérier », pour essayer d'entrevoir les rapports qui les lient ; quà nous garder d'ailleurs de conclure au delà de ce qu'ils contiennent; et, si quelqu'un d'eux nous étonne ou nous surprend d'abord, s'il met notre science en défaut ou parfois en déroute, nous n'en avons enfin qu'une leçon à tirer, qui est que le vaste monde enferme plus de choses que notre philosophie, toujours un peu courte, n'en saurait connaître, ou imaginer.

Je dis que cette méthode, si jamais nous pouvons l'appliquer, sera la méthode idéale. Que de questions elle supprimera, dont l'intérêt n'est fait, à proprement parler, — comme la question de la (( réalité du monde extérieur ^ » ou

1. Je voudrais bien savoir quel est le malade ou le mauvais plaisant, et je devrais dire le fou, qui s'est avisé le premier de mettre en doute a la réalité du monde extérieur», et d'en faire une question pour les philosophes. Car la question a-t-elle même un sens ? et ne suffit-il pas que l'on essaye de la poser, pour en voir aussitôt — cl extérieurement, si je puis ainsi dire — toute l'absurdité. « Le monde extérieur cxiste-t-il », qu'est-ce que cela veut dire ? Nous ne pouvons nous demander si quelque chose existe

celle de la « communication des substances », — que de l'impossibilité même où nous sommes de les résoudre, et de la virtuosité que nous déployons pour essayer de nous persuader que nous les résolvons en les escamotant 1 Non siint entla multiplicanda prœier necessitatem, disait la philosopliie du moyen âge. Que de progrès nous réaliserons, si nous expulsons jamais du domaine de la science, et surtout de la « sociologie », tant d'entités qui les embarrassent ou qui les encombrent toujours ; tant de métaphores que nous prenons encore pour des réali tés ; tant de comparaisons que nous acceptons pour des raisons I

Mais, si nous réussissons jamais à nous convaincre que notre mentalité n'est pas la mesure

qu'à la condition d'être deux : nous, qui nous le demandons, et, hors de nous, quelque chose, dont nous nous le demandons. Quel est donc le problème, et sur quoi veut-on que nous discutions ? Hélas I quand elle ne nous serait garantie que par la réalité des bornes qu'elle oppose aux efforts de notre intelligence ou de notre volonté, l'existence du « monde extérieur », ou, si l'on le veut, « d'un monde extérieur » serait assez certaine pour nous, et ce ne sont ni les raisonnements des philosophes ni les suppositions des métaphysiciens qui peuvent la confirmer, ou nous en faire douter. Mais comment l'idée leur en cst-clle bien venue, d'en faire une question. Quis primus... et nous, en vérité, comment pouvons-nous l'agiter sérieusement ?

du possible, ni seulement du réel, et qu'au contraire c'est en nous, dans notre attachement à notre propre sens, dans notre effort, conscient ou inconscient, pour accommoder la vérité du fait aux exigences de notre esprit, dans notre orgueil intellectuel, que se rencontre le principal obstacle aux progrès de notre connaissance et à Tavancement de la vérité, c'est alors que le positivisme pourra célébrer sa victoire ; et nous, c'est alors que nous a errons notre victoire dans la sienne, puisqu'elle sera celle de 1' «objectif » çur le « subjectif » ; et de la vérité Araie sur ce que nous avons en nous, et autour de nous, de puissances ennemies qui conspirent à la méconnaître, ou à la défigurer, ou à l'altérer. C'est ce que l'on veut dire, en disant, de la méthode d'Auguste Comte, que le premier caractère en est d'être « objective ».

Un second caractère en est d'être « évolutive « . Je ne fais pas allusion, en écrivant ce mot, à la «loi des trois états », où ses « disciples » ont bien pu voir « la plus importante de ses découvertes », mais qui n'est pas tout le positivisme, et que je prétends même qu'on en pourrait utilement détacher. Yeut-on d'ailleurs la conserver? On le peut 1 et il suffît que les trois

clats — théologique, métaphysique et positif — coexistent de tout temps dans la réalité présente, au lieu de s'être, comme l'enseignait Comte, succédé dans l'histoire. Ni la science ne triomphera de la philosophie, ni la philosophie ne prévaudra contre la religion. Le besoin de croire est inhérent à la nature humaine; il en est un attribut ou un caractère essentiel, comme le besoin de respirer ; et quand on essaye de le détourner de son objet légitime, Comte luimême, avec sa religion du u Grand Être », ne nous est-il pas un assez éloquent témoin des conséquences auxquelles on aboutit * ?

Mais ce que je a eux dire, c'est qu'en passant de l'inorganique à l'organique, des sciences de la matière aux sciences de la vie, de la physique à la biologie. Comte a reconnu qu'il lui fallait élargir sa méthode, et, selon ses propres expressions, du point de vue statique, passer au point de vue dynamique.

« En présence des êtres organisés, a-t-il dit, on s'aperçoit que le détail des phénomènes, quelque explication sufTisante qu'on en donne, n'est ni le tout, ni même le principal ; que le

1. J'ai traité ce sujet du Besoin de croire dans le premier volume de mes Piscours de combat.

principal, on pourrait presque dire le tout, c'est l'ensemble dans l'espace, le progrès dans le temps ; et qu'expliquer un être vivant, ce serait montrer la raison de cet ensemble et de ce progrès, qui est la vie même. »

C'est ce qu'il a essayé de faire ; et ici, les conclusions où sa tentative l'a conduit sont assez importantes pour qu'on le laisse parler luimême :

u II est clair que les variations continues des opinions humaines, selon le temps ou suivant les lieux, n'affectent pas l'uniformité radicale de l'intelligence humaine... Le spectacle de ces grands changements n'a pu faire croire à l'incertitude totale de nos connaissances quelconques que par suite même de la prépondérance, jusqu'ici plus ou moins persistante — 1842 — d'une philosophie absolue, qui ne permettait pas de concevoir la vérité sans V immutabilité. Une autre conséquence, plus fréquente et non moins funeste, de ce vicieux régime intellectuel, se trouve parallèlement dissipée par la philosophie positive, toujours sagement relative, sous l'ascendant universel de l'esprit sociologique, c'est la tendance, aujourd'hui si commune, surtout chez les hommes éclairés, à une absurde exagéra-

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tion de la supériorité propre à la raison moderne, en interprétant la plupart des opinions antérieures de l'humanité comme l'indice d'une gorte d'état chronique d'aliénation mentale qui aurait persisté jusqu'à ces derniers siècles...

« La saine philosophie, re^/i/ua^^ enfin à notre intelligence ce mouvement normal, sans lequel, à aucun égard, on ne saurait concevoir la vie, expli que donc le cours général des opinions humaines pendant les diverses phases qui devaient préparer notre virilité mentale, d'après le principe nécessaire d'une harmonie croissante entre les conceptions et les observations qui nous ont fait journellement sentir la réalité progressive de nos différentes notions positives depuis que la recherche des lois commence à prévaloir sur celle des causes. C'est ainsi que l'esprit sociologique pouvait seul constituer une philosophie éminemment relative, en rendant toujours prépondérante la considération universelle d'une évolution fondamentale i assujettie à une marche déterminée, et dominant, à chaque époque, l'ensemble de nos pensées quelconques ^ »

On a reconnu le principe même de l'évolu-

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