‹ Sur les chemins de la croyance. Première étape: L'utilisation du positivismeChapitre 22 sur 87 · Ck)ars de Philo sophie positive j t. YI, p. C2C · texte numérisé non relu

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se convertit de ce point de vue, c'est-à-dire du point de vue de l'évolution, « en une source directe et continue de l'harmonie la plus durable et la plus étendue )).

La vérité ne change pas! Elle est, de sa nature, toujours complète et définitive. Mais la connaissance que nous en avons n'est jamais adéquate; la science ne se développe, elle ne s'enrichit que successivement ; et, — cette autre phrase est de Newman : — u Nous soutenons que, par la nature de l'esprit humain, le temps est nécessaire pour l'intelligence complète et le développement des grandes idées ; et que les vérités les plus élevées et les plus merveilleuses, bien que communiquées au monde une fois pour toutes par des maîtres inspirés, ne sauraient être comprises tout d'un coup par ceux qui les reçoivent \ » 11 n'est même pas besoin de changer ici l'expression de Newman, — inspired leachers, — pour avoir la pensée d'Auguste Comte; et c'est ce que l'on veut dire quand on dit qu'un second caractère de la méthode positiviste est d'être « évolutive ».

1. John Henry, cardinal Newman : An Essay on Ihe Development oj Christian doctrine, 10° édition. Introduction, §21.

Le troisième caraclère en est d'être « critique » ; et cela signifie d'abord qu'Auguste Comte a le respect de ce qui l'a précédé. La plupart de nos savants etdenosérudits, avec une admirable et naïve impertinence, — et sous le prétexte assez spécieux de remonter aux « sources » des choses, — s'engagent volontiers dans les sujets qu'ils abordent comme si personne avant eux ne les avait traités, ou seulement soupçonnés *. C'est la méthode révolutionnaire ! Ils sont victimes de cette tendance a à une absurde exagération de la supériorité propre à la raison moderne )) , que Comte nous signalait tout à l'heure : et aussi, quand par hasard ils se souviennent de

1, Deux hommes éminents peuvent ici nous servir d'exemples : Taine et Fustel de Goulanges, dont j'oserai dire que, pour avoir voulu faire table rase de tout ce qu'avaient écrit ceux qui s'étaient occupés avant eux des invasions barbares ou de la Révolution française, ils n'ont pas tant « renouvelé » qu' « appauvri » les questions . Aucun problème historique ne se pose dans une indépendance entière des solutions qu'on en a données avant nous, et si l'on veut s'aveugler sur la « réalité vraie » de la prise de la Bastille, il ne faut que commencer par faire abstraction de ce qu'y ont vu tous ceux qui l'ont racontée avant nous. C'est ce qui distingue l'histoire d'avec la physique. Les « faits humains » sont toujours relatifs aux hommes ; et dès qu'on l'oublie en les exposant, on les a déjà et par cela même altérés.

leurs prédécesseurs, n'en paiient-ils généralement qu'avec une ironie méprisante et hargneuse. Ils ignorent que le vrai caractère de l'histoire {( consiste dans la prépondérance continue de la filiation sur la description » ; et qu'il en est à cet égard des théories comme des individus, que l'on peut sans doute autrement connaître, par d'autres moyens, mais jamais mieux ni plus à fond que quand on les connaît par leurs antécédents : Gloria majorum lumen posteris est.

Les théories, même scientifiques, — et à commencer par celle de la gravitation, que l'on pourrait, je pense, appeler la plus « achevée » de toutes, — ne sont jamais; elles deviennent toujours. Mais combien cela n'est-il pas plus vrai des théories sociales ou politiques ! des théories esthétiques aussi, dont il n'y en a pas une qui se a démontre » ou qui se « prouve » ; et qu'il semble que l'on ne puisse concevoir que comme des moyennes entre deux extrêmes I Le (( naturalisme » dans l'art a certainement sa raison d'être I Mais 1' « idéalisme )> n'a-t-il pas aussi — je ne dis pas également — la sienne? Le socialisme a-t-il toujours tort ? L'individualisme a-t-il toujours raison ? Il y a du vrai dans la théorie du progrès. Mais n'y en a-t-il pas

dans la théorie de la dégénérescence ou de la régression ? Et quel moyen de nous en rendre compte, si nous n'étudions pas les doctrines dans leur passé, dans leur développement, et dans leur genèse?

C'est encore ce qu'Auguste Comte a très bien vu. 11 a vu que la vérité, notre vérité, celle que nous pouvons atteindre avec et par nos seules forces, n'étant jamais qu'une approximation de la vérité vraie, ne se dégage de nulle part mieux, ni plus naturellement, — on serait tenté de dire automatiquement, — que de la connaissance, de l'appréciation, de la critique des efforts qu'on a faits pour l'atteindre. Les problèmes sont toujours les mêmes : il ne s'agit que d'une « mise au point ». Comment donc y procéderait-on, si l'on ne connaissait l'état antérieur? et de quel progrès pourrait-on se flatter ? Quand la connaissance des erreurs du passé ne nous permettrait que de les éviter à notre tour, ce serait déjà quelque chose I Mais, de plus, l'erreur est fréquemment suggestive des moyens de la corriger. Si nous avons reconnu par quel endroit d'elle-même une théorie est fausse, et de quelle manière elle est fausse, par insuffisance d'expérimentation, ou de raisonnement, ou de preuve ;

parce que les conclusions en ont dépassé les prémisses ; ou parce que, d'un point de fait, on en fait une question de métaphysique, c'est comme si la critique nous indiquait la voie qu'il nous faut suivre.

Attachons-nous donc à la critique I Faisons de l'histoire des problèmes une introduction à leur solution. Pour constituer la « science sociale )), étudions les entreprises que l'on a faites avant nous, et dont l'objet, comme le nôtre, était de la constituer. C'est le seul moyen qu'il y ait de ne rien perdre du long labeur de l'humanité. Nous ne sommes pas les premiers hommes. La science, même la plus abstraite, sera ainsi traitée du point de vue que Comte appelle sociologique. « L'indispensable complément de la logique positive consiste dans le mode historique proprement dit, constituant l'investigation, non seulement par comparaison, mais par filiation graduelle \ » Cette « nouvelle méthode » est « la plus transcendante de toutes ». Elle est le pro-

1. Cours de Philosophie positive, t. VI, p. C7I. Il n'est pas inutile de faire observer en passant que cette Leçon, la 58e du Cours, est celle que Comte nous donne « comme constituant une sorte d'équivalent spontané d.a discours initial de Descartes sur la méthode ».

cédé u sans lequel l'accumulation de toutes les autres ressources deviendrait presque toujours insuffisante et même souvent illusoire ». Elle est aussi celui qui, parce qu'il s'inspire de la solidarité qui lie les générations des hommes, la fortifie conséquemment elle-même d'âge en âge. Et nous, parce que le procédé n'a évidemment de fécondité que dans la mesure où ses résultats se précisent en jugements de valeur ou en opinions critiques, c'est ce que nous avons voulu dire, en disant que le troisième caractère de la méthode positiviste était d'être « critique ».

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