Système de PoUtiqae positive, t. I, p. v
la maladie et l'amour avaient donc lamentablement affaibli le vigoureux esprit du maître.
Le même Littré abuse également de ce que Comte, un peu plus loin, dans la même « Dédi cace », a écrit « que depuis le moyen âge, le règne exceptionnel de l'esprit avait souvent altéré l'essor moral » ; et, tout exprès pour réfuter son meiître, il fait cette belle découverte que « ni la iamille, ni les liens du sang, ni le rôle et la dignité des femmes, ni le souci de la patrie, ni la charité envers les hommes, ni l'amour de l'humanité * » ne furent des vertus connues du moyen âge. Eh I comment donc I ni Jeanne d'Arc n'a eu « le souci de la patrie », ni saint Louis celui de « la charité envers les hommes » ? et nous, pour éprouver ces nouveaux sentiments, nous avons sans doute attendu que Danton eût institué le tribunal révolutionnaire! C'est peutêtre aussi la citoyenne Roland qui a eu la première le sentiment du « rôle et de la dignité de la femme », et Marat, le vétérinaire, qui a connu (( l'amour de l'humanité » I Mais, au lieu de fausser l'histoire, Littré eût mieux fait de lire plus attentivement son a texte », et de répondre aux
{.Auguste Comte et la Philosophie positive, par Emile Littré, 2* édition, p. 555. Paris, Hachette, 18G4.
arguments ou aux raisons par lesquels Auguste Comte a justifié son dogme, — et que voici.
« Les superbes aspirations de l'intelligence à la domination universelle... n'ont jamais pu comporter aucune réalisation, et n'étaient susceptibles que d'une efficacité insurrectionnelle contre un régime devenu rétrograde. » Il n'y a rien de plus évident; ce n'est pas l'intelligence qui gouverne le monde ; et les « intellectuels » peuvent bien, s'ils le veulent, s'en plaindre, les philologues et les chimistes, mais leurs plaintes ne prévaudront pas contre le « fait » ; et, conformément à la méthode positiviste, avant de réagir contre le fait, il faut chercher l'explication ou la raison du fait même. Comte nous la donne. « C'est que l'esprit n'est pas destiné à régner, mais à servir, et, quand il croit dominer, il rentre au service de la personnalité, au lieu de seconder la sociabilité * . » Yoilà encore un u fait » . En^fait, la domination de l'intelligence aboutit toujours à la théorie du « Surhomme )). Les u conducteurs de peuples » se croient aisément d'une autre espèce que le troupeau qu'ils mènent ; l'opinion qu'ils se font d'eux-mêmes les isole ou les excepte de la foule de leurs semblables.