‹ Sur les chemins de la croyance. Première étape: L'utilisation du positivismeChapitre 28 sur 87 · Système de PolW2^u positive, t. I, p · texte numérisé non relu

Système de PolW2^u positive, t. I, p

d'Auguste Comte, je n'en sache guère de plus digne d'être retenue, ni qui soit plus féconde en heureuses conséquences, — à moins peut-être que ce ne soit sa théorie de l'Inconnaissable.

Je ne me rappelle pas qu'il l'ait lui-môme assez nettement formulée nulle part. Mais elle est partout diffuse dans son Système de Politique positive ; et, si l'on veut, après cela, que l'honneur de l'avoir énoncée le premier revienne à l'auteur des Premiers Principes, M. Herbert Spencer, ce sera donc une excellente occasion, après en avoir vu la déformation sous la plume de Littré, de voir ce que la doctrine du maître est devenue aux mains d'un disciple de génie.

Si nous avons en effet bien compris en quel sens le positivisme est une philosophie du u relatif », cette philosophie implique nécessairement une affirmation de Tu absolu )>. « Dans l'affirmation même que toute connaissance proprement dite est relative, est impliquée l'affirmation qu'il existe un non-relatif... De la nécessité même de penser en relations, il résulte que le relatif lui-même est inconcevable s'il n'est pas en relation avec un non-relatif réel... A moins d'admettre un non-relatif réel, le relatif lui-même devient absolu, et nous accule à

la contradiction... Il nous est impossible de nous défaire de la conscience d'une réalité cachée derrière les apparences, et... de cette impossibilité résulte notre indéfectible croyance à cette réalité \ »

Ce « non-relatif », cet « absolu », cette « réalité cachée », c'est ce que nous nommons du nom d' Inconnaissable . Si nous nous contentions, comme la sophistique antique et le subjectivisme pur, de dire de nos connaissances qu'elles sont relatives à nous, nous ne dirions rien, et nous prendrions une tautologie ou une identité, — A est A, — pour une explication. Si nous n'entendions la relativité que des rapports de nos connaissances et du système lié qu'elles forment entre elles, sans avoir d'ailleurs égard à l'arrière-fond que ces rapports manifestent, nous dirions déjà quelque chose de plus. Mais, dès que nous croyons à l'objectivité de la science, — et nous avons vu que nous ne pouvions pas n'y pas croire, — nous affirmons l'existence de l'Inconnaissable. Il n'est plus alors question que de savoir ce que c'est que cet Inconnaissable, et si peut-être, au cas où la science viendrait à

1 . Herbert Spencer : Premiers Principes, traduction française, p. 85.

nous manquer ici, nous n'avons pas cependant quelque autre moyen de l'atteindre.

Je n'examine point aujourd'hui la question. Mais je ne m'étonne pas qu'un certain positivisme, à la Littré, qui n'est que le faux nom du matérialisme, n'ait rien épargné pour se débarrasser de cet inconnaissable, et n'y veuille voir qu'un mot sous lequel nous nous déguiserions à nousmêmes, en fait d'absolu, celui de notre ignorance. Ce (( non-relatif » gêne les matérialistes, et ils ne veulent pas de cette « réalité cachée derrière les apparences )).

En revanche, ce que je ne comprends pas, c'est qu'un savant jésuite allemand, le P. Grûber, dans un gros livre qu'il a consacré à Auguste Comte et au positivisme\ se soit acharné

l.R. P. Grûber, S. J. : le Positivisme depuis Auguste Comte jusqu'à nos jours, traduction française de l'abbé Ph. Mazoyer. Paris, Lethielleux, lu99.

Je m'attends, là-dessus, que le bon P. Grûber, s'il ne m'accuse pas d'être franc-maçon, me déclarera du moins digne de l'être ; et, de fait, ce qu'il trouve de plus monstrueux dans l'inconnaissable de Spencer, c'est d'être, comme il dit, « une idée de Dieu tout à fait appropriée aux besoins des francs-maçons». Mais, s'il avait raison, nous serait-il donc indifférent que les francs-maçons eussent besoin d' « une idée de Dieu » ?... et la vérité cesserait-elle d'être la vérité parce qu'ils la reconnaîtraient ? et nous,

à « démontrer », sans y réussir d'ailleurs, que rinconnaissable d'Herbert Spencer, n'était — ce sont ses mots — qu'une pure « monstruosité».

de>Tions-nous l'abandonner pour cela ? Je ne vois pas pourquoi les francs-maçons n'auraient pas de Dieu une « idée » d'ailleurs très incomplète, et surtout équivoque, mais une rt idée » pourtant, qui serait toujours quelque « idée » de Dieu, telle que les païens, par exemple, pouvaient s'en former une ! Si quis dixerit Deum unum et verum, Creatoremet Dominum nostrum, per ea, quœ fada sunt, nalnrali rationis humanœ lamine certo cognosci non posse, anailœma sit. Ce Dieu de la raison — tel que le définit ou l'affirme en ces termes le concile du Vatican — diffère-t-il beaucoup de celui des rationalistes ou des francs-maçons, du Dieu de Voltaire ou du Dieu de Rousseau? iMaislc P. Grûber, comme beaucoup de théologiens, de philosophes, et même de «francs-maçons )^, ne regarde pas tant aux doctrines qu'à ceux qui les professent, et ce sont surtout les intentions qu'il juge. « Un professeur libre de l'Université de Bruxelles, écrit-il au môme endroit, F.*. Goblet d'AlvicUa, « Souverain grand inspecteur général... )),a déclaré, dans plusieurs réunions de francs-maçons... quel' a Incon- « naissable de Spencer est l'idée la plus propre à représen- « ter le Dieu des francs-maçons » ; et, comme le P. Gruber n'a point de doute sur les intentions du F.-. Goblet d'Alviella «bien connu par son radicalisme religieux », c'en est assez pour qu'il se défie de cet « inconnaissable ». Xous voudrions d'autres raisons; et, en attendant que le P. Gruber les produise, nous persistons, nous, à croire — et tout ce volume est un effort pour le démontrer — que ni les intentions du F.-. Goblet d'Alviclla, ni celles de Spencer, ni celles mêmes d'Auguste Comte ne sauraient suffire à détruire ce qu'il y a de vérité dans quelques-unes de leurs affirmations.

Mais un de ses arguments m'a surtout paru bien étrange. « Qu'est-ce, dit-il, qu'un inconnaissable dont quelques fragments, de loin en loin, viendraient à notre connaissance?» En vérité, mon révérend Père 1 et pourquoi ne serait-ce pas le « Dieu caché » de l'Écriture? ou le « Dieu inconnu » de saint Paul ? Est-ce que nous connaissons tous les attributs de Dieu? de ce que nous ne les connaissons pas tous, est-ce une raison de conclure que nous n'en connaissons aucun ? et si nous en connaissons un, cesse-t-il pour cela d'être un attribut de l'inconnaissable ? On « démontrerait », par ce beau raisonnement, que, si nous ne connaissons pas le tout d'une chose, nous n'en connaissons rien, et cela est vrai, métaphysiquement ou logiquement, mais cela ne l'est pas, en pratique ou en fait. A vrai dire, l'inconnaissable du positivisme se communique à nous par quelques-unes de ses modalités, comme le « Dieu caché » par quelques-unes de ses manifestations. Enarrant cœll gloriam Dei : l'inconnaissable se prouve en se manifestant dans la catégorie de la relation, je serais presque tenté de dire : « en y tombant » ; et voilà, grâce à la science elle-même, la porte rouverte non seulement à la métaphysique, mais à la théologie.

Car il importe peu de quelle manière on essaye maintenant de se représenter cet inconnaissable, ou même, avec l'agnosticisme, que l'on n'essaye pas de se le représenter du tout I Ne confondons pas les problèmes. Tout ce que je veux constater ici, c'est que la théorie de l'inconnaissable donne, comment dirai-je ? une base ou un fondement scientifique à la religion. Le dernier terme du a relativisme w est de reconnaître et d'affirmer la nécessité logique de 1' u absolu » qui le conditionne : voilà ce qui est inattendu, et voilà ce qui est important ! Une doctrine qui ne s'était proposé rien de plus essentiel que de ruiner l'affirmation de l'absolu, la ramène. Elle se couronne par l'affirmation de tout ce qu'elle avait prétendu renverser. Nous retrouvons Dieu au terme de la tentative la plus consciencieuse et la plus laborieuse que l'on eût entreprise pour essayer de s'en passer. Et, par hasard, au cours de ce long effort, la tentative s'est-elle contredite? la méthode s'est-elle démentie? Non! J'ai tâché de prouver qu'au contraire, ni l'une ni r autre n'avaient cessé d'être conformes à ellesmêmes. C'est Auguste Comte, c'est Herbert Spencer qui ont bien raisonné. Ce sont les autres qui ont trahi la doctrine, quand ils ont eu

cessé d'y trouver la satisfaction des préjugés qui les y avait d'abord convertis. Et ils auront beau dire I Après la reconnaissance de l'inconnaissable, c'est encore Auguste Comte qui avait raison quand il a compris que la dernière conclusion du positivisme était l'établissement d'une religion*.

A la vérité, cette religion, telle qu'il l'a conçue, n'en est pas une, si — comme nous le croyons et comme l'a toujours cru l'humanité, même polythéiste ou fétichiste — toute religion est essentiellement une affirmation du Dieu personnel, et de la nature des rapports que nous entretenons avec lui. Comte l'a bien senti luimême, et sans doute ce n'est pas pour une autre raison qu'à cette humanité collective, dont il a fait l'objet du culte positiviste, il a imposé ce nom de « Grand Être » qui lui a permis, aussi souvent qu'il en parlait, de la personnifier. Mais, si la religion du « Grand Etre » n'est pas une « théologie », du moins est-elle une « sociologie » ; et cela est considérable I

Ils sont nombreux aujourd'hui, ceux qui vont répétant que la religion n'est qu'une « affaire in-

1 . Voyez plus loin le chapitre intitulé : la Religion comme sociologie.

dividuelle » ; et, s'ils entendent par là qu'aucune autorité de ce monde n'a sur nos croyances de droit de contrainte ou de coercition, ils ont raison ! L'ont-ils encore, s'ils veulent dire que nos croyances ne regardent que nous ? Au moins n'est-ce pas l'avis de ceux qui en éprouvent l'intolérance, quand elles se font persécutrices. On pourrait prouver que les croyances de nos francs-maçons intéressent au premier chef tous ceux qui ne les partagent pas. Mais si l'on veut dire que l'accomplissement de l'obligation religieuse ne s'étend pas au delà de la pratique des vertus personnelles, on ne saurait se tromper davantage sur le propre de toute religion ; et c'est ce que Comte a très clairement vu.

Il l'a même si bien vu que c'est ce qu'il reproche au catholicisme, u En célébrant dignement les mérites et les bienfaits du catholicisme, ditil, l'ensemble du culte positiviste fera nettement apprécier combien l'unité fondée sur l'amour de l'humanité surpasse, à tous égards, celle que comportait l'amour de Dieu. » Et plus loin : a Le principe catholique ne s'adapta jamais à la direction sociale que tenta de lui imprimer l'admirable persévérance du sacerdoce \ )) Sur

\ . Système de Politique positive, t. I,p. 351.

quoi, peut-être, il eût pu réfléchir que le vrai principe du catholicisme, c'est précisément celui que « l'admirable persévérance du sacerdoce» a tenté d'imposer à « la direction sociale^ » , et que, contre un principe, on ne prouve rien en constatant qu'il n'a pas encore produit toutes ses conséquences. Les principes sont hors du temps, mais ils ne se réalisent pourtant que dans le temps, et par le moyen de la durée... Mais, oserai-je dire, en attendant, que si quelques catholiques, et notamment quelques démocrates chrétiens, veulent bien chercher dans le Système de Politique positive une démonstration de la religion comme sociologie, ils l'y trouveront ? et qu'ils pourront hardiment s'en servir ? et que, cette sociologie, s'ils veulent bien la sauver du naufrage de la religion du « Grand Être », ce n'est

1. Je veux dire que, s'il s'agit de reconnaître et de définir l'essence du christianisme ou du catholicisme, il n'y en a pas d'autre moyen que de la voir précisément dans « l'admirable persévérance du sacerdoce ». Le reste n'est qu'un effet de la faiblesse humaine. La majorité des catholiques, l'opinion catholique, l'action catholique, la cixilisation qui se disait catholique ne s'adaptèrent peutêtre jamais à la « direction sociale » que voulait leur imprimer « l'admirable persévérance du sacerdoce » ; mais le « principe catholique » est précisément dans le sacerdoce ou dans l'Eglise, et même il n'est que là.

pas seulement la mémoire d'Auguste Comte qui en aura profité ?

Ils pourront encore lui emprunter les arguments qull a fait valoir en faveur de l'indissolubilité du mariage, ou ce qu'il a dit de l'importance de la morale dans l'éducation, a L'efficacité didactique du sentiment a été jusqu'ici ignorée parce que la culture de l'esprit coïncidait, depuis la fin du moyen âge, avec l'inertie du cœur. Mais la subordination continue, à la fois spontanée et systématique, de l'intelligence à la sociabilité, qui constitue le caractère principal du positivisme, est aussi féconde en propriétés morales qu'en avantages théoriques ^ » Ils méditeront sa théorie de la séparation des pouvoirs, qui ne sont pas, à la vérité, l'exécutif et le législatif, mais le spirituel et le temporel. Au paradoxe individualiste, qui est « que nos droits n'ont de limites que celles de notre puissance », ils opposeront la vérité sociale, qui est que (( nul ne possède d'autre droit que celui de faire son devoir^ ». Et s'ils trouvent avec nous qu'ici Comte va peut-être un peu loin ; s'ils n'admettent pas aisément avec lui que, « dans l'état

1. Système de Politique positive, t. I, p. 179. 2 Ibid., p. 3G1.

positif, l'idée de droit disparait irrévocablement », ils feront attention que le même Comte en a donné la raison quand il a dit a qu'il ne peut exister de vrais droits qu'autant que les pouvoirs réguliers émanent de volontés surnaturelles )) ; — et ils l'en croiront, je pense, volontiers. Stuart Mill écrivait, il y a déjà longtemps : (( M. Comte est accoutumé à tirer de la discipline catholique la plupart de ses idées de culture morale. » Comment en serait-il autrement, si le fondateur du positivisme n'a jamais caché ce qu'il devait, par exemple, à Joseph de Maistre ? et nous, à notre tour, ce qu'il en a tiré, pourquoi ne le reprendrions-nous pas dans le positivisme ?

l'utilisation du positivis^s

Que si, cependant, — comme il faut tout prévoir, — on nous demandait de quel droit nous faisons un choix parmi les conclusions d'Auguste Comte, retenant les unes, rejetant les autres, et mutilant ainsi l'expression de sa pensée, nous pourrions répondre d'abord, du droit que Littré, son disciple, s'est attribué d'en faire autant, et de ne garder du « positivisme », pour s'en porter le propagateur, que ce qui convenait à sa manière de penser. En quoi, d'ailleurs, nous serions intellectuellement plus honnêtes que lui, puisque enfin nous ne nous donnons pas comme positiviste, et qu'en reprenant notre bien, pour ainsi parler, dans l'œuvre d'Auguste Comte, nous n'essayons de faire croire à personne que nous en sommes les continuateurs. Il serait vraiment plaisant que le droit, si c'en est un, de défigurer la physionomie d'un système n'appartînt qu'à ceux qui commencent par s'en constituer les défenseurs ; et plus plaisant encore que, pour ne partager pas toutes les opinions d'un maître, on fût destitué du droit

d'en approuver aucune. Heureusement que la vérité scientifique ou philosophique n'a été donnée en propriété ou en monopole à personne, non pas même aux philosophes ni aux académies^ ; et, puisque aussi bien nous savons qu'elle est souvent mêlée d'erreur, ou, comme les métaux précieux, engagée dans une gangue dont on ne saurait l'isoler que par un traitement énergique, nous avons le droit de la traiter, nous aussi, par le fer et le feu.

C'est une superstition, trop commune aujourd'hui, que de considérer les systèmes philosophiques — celui de Comte, ou celui de Kant, ou celui de Spinosa — comme des systèmes clos, dont toutes les parties se tiennent, sont « causantes et causées », se supposent réciproquement, s'entraînent et se commandent. Ni la logique des hommes n'a tant de rigueur, ni la pensée tant de cohérence. Sans compter que, si quelques systèmes sont nés pour ainsi dire tout entiers,

1. Elle ne l'a pas été donnée non plus à de certains théologiens, qui oublient qu'en dehors des vérités expressément révélées, des décisions conciliaires, et des interprétations pontificales, — dont leurs dissertations ne sont, ou ne de\Taient être, après tout, que le commentaire perpétuel, — leur théologie ne vaut, comme la philosophie de Comte ou de Kant, que ce qu'ils valent eux-mêmes.

et, d'abord, ont surgi tout armés du cerveau de leur inventeur, la plupart sont au contraire l'œuvre d'une formation successive ou évolutive; et, en parlant d'Auguste Comte, c'est le cas de nous en souvenir.

De bons juges ont même soutenu qu'en passant « de la considération des choses inorganiques à celles de l'ordre vital », Auguste Comte aurait vu « s'ouvrir devant lui une voie toute nouvelle, qui devait le mener à un point de vue entièrement opposé à celui où il s'était placé d'abord, et de son matérialisme géométrique le faire passer par degrés à une sorte de mysticisme ^ ». C'est un peu trop dire, à notre sens, et l'opposition n'est pas si diamétrale. 11 faut nous rappeler que le premier Système de Politique positive, qui est de 1824, a précédé le Cours de Philosophie positive, 1830-1842, et qu'en reprenant ce titre en 1851, Comte a eu l'intention déclarée de «mettre en lumière la pleine homogénéité d'une longue carrière systématique, où, dès l'ouverture, le but était signalé " ». Les moyens mêmes dont il a successivement usé pour atteindre ce but n'ont

4. F. Ravaisson : Philosophie en France au dix-neuvième siècle, p. 71.

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