De l'Esprit, discours III, chap. xxx, noteK
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lequel est essentiellement de former, non des citoyens, mais des hommes. Le vice même, s'il est décrété — comme l'alcoolisme ou comme la prostitution — d'utilité publique, deviendra « moral » en devenant « légal )) ; ou encore, d'une manière à la fois plus générale et plus moderne, on ce moradisera » l'éducation en la « socialisant ».
La modernité de cette formule * aidera sans doute le lecteur à mesurer l'influence qu'exerce encore parmi nous la pensée d'Helvétius, et la gravité de l'erreur qui vicie ce que, d'ailleurs, on trouvera, chemin faisant, d'observations justes et vraies dans le livre De l'Esprit ; — et même sur l'article de l'éducation.
La même erreur ne vicie pas moins profondément les opinions de Diderot et de Rousseau sur « la bonté de la nature ». Car, après tout, de savoir, à la distance où nous sommes de nos origines, si l'homme de la nature est né bon ou
1 . J'ai en effet à peine besoin de faire observer combien ces formules ressemblent à celles qui de nos jours gouvernent la pédagogie. Les grands écrivains ne sont pas toujours ceux qui agissent le plus profondément; et, au contraire, on pourrait soutenir que, dans la formation de l'esprit de nos démocraties autoritaires, ni Voltaire, ni Rousseau, ni Montesquieu, ni Diderot n'ont exercé d'iniluence comparable à celle d'Helvétiua.
méchant, c'est une question presque métaphysique, et, pour s'en convaincre, il suffît de remarquer que le citoyen de Genève lui-même, après avoir travaillé plus que personne à répandre cette idée de la bonté de la nature, n'en a pourtant tiré, dans son Contrat social ou dans ses Considérations sur le Gouvernement de Pologne y aucune application pratique.
Je la crois fausse, pour ma part; et, en fait, tout ce que nous savons des sauvages, du Canaque ou du nègre, comme aussi presque tout ce que nous voyons de l'enfant, la dément. Malus puer rohustus... Livrée à elle-même, je veux dire abandonnée à l'impulsion de ses instincts; la nature humaine n'est pas bonne, homo homini lupus ; et on ne saurait concevoir la morale que comme la subordination de cette nature à quelque chose qui la dépasse, qui la règle, et qui la juge. Que ce soit la conséquence d'une faute originelle, dont nous continuons de porter le poids, ou que ce soit un reste et comme une trace en nous de notre origine animale, il n'importe I mais aucun de nos instincts n'est « moralement » ni même peut-être «socialement» pur. La langue usuelle le dit très bien : c'est nous « abandonner » nous-mêmes, c'est trahir en
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nous la cause de l'humanité, que de les suivre ; et je ne sache guère de vice ou de crime qui ne soit une conséquence de cet abandon.
On commet donc une première erreur, quand on enseigne avec Diderot a qu'il existait un homme naturel, au dedans duquel on a introduit un homme artificiel », et delà a une guerre civile qui dure toute la vie ^ )). Où est cet homme naturel? En quel pays, ou en quel temps a-t-il vécu? L'homme universel n'est qu'une abstraction des logiciens : l'homme de la nature n'est peut-être qu'une invention du libertinage. Mais, quand là-dessus on accuse a toutes les institutions civiles, politiques et religieuses » d'avoir déchaîné cette guerre civile, si c'est une seconde erreur, on voit qu'elle revient, par un nouveau détour, à celle que nous essayons de mettre en lumière.
Économique, si je puis ainsi dire, ou morale, toute notre misère, à en croire Diderot, ne procède que des institutions : « Examinez-les profondément et, je me trompe fort, ou vous y verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se promettait