‹ Sur les chemins de la croyance. Première étape: L'utilisation du positivismeChapitre 36 sur 87 · Dictionnaire philosophique · texte numérisé non relu

Dictionnaire philosophique

donne à notre littérature entière du dix-huitième siècle sa physionomie générale, originale, et distincte. La littérature du dix-septième siècle, considérée dans son ensemble, entre 1610 et 1720, est « psychologique et morale )) ; la littérature du dix-huitième siècle est « sociale » . C'est ce qu'on a voulu dire quand on a fait observer qu'il y avait plus de connaissance de l'homme, et de la vie, — je ne dis pas dans les Caractères de La Bruyère ou dans les Sermons de Bourdaloue, — mais dans les Mémoires du moindre frondeur que dans les dix-sept in-folio de V Encyclopédie.

Une autre comparaison n'est pas moins instructive à cet égard, et c'est celle que l'on pourrait faire, et que l'on n'a pas faite, entre la tragédie de Racine : Bajazet, par exemple, ou Phèdre, et la tragédie de Voltaire, sa Zaïre, ou son Orphelin de la Chine *. Le même changement

1 . La différence consiste essentiellement en ceci que Bajazet, Roxane, Acomat, Atalide, sont des « caractères » ou des individus, particuliers, singuliers, uniques et complets en leur genre, tandis que Zaïre, Orosmane, Lusignan, Nerestan, sont des « types » ou, pour ainsi parler, des idées générales, des abstractions qu'on a revêtues d'un nom propre, mais qui n'en ont pas pour cela plus d'existence réelle. Une autre différence en résulte, qui est relative à la nature de l'intrigue, dont l'objet n'était, dans la tragédie

l'erreur du dix-huitième siècle 87

d'orientation explique la pauvreté de l'cloquence de la chaire au dix-huitième siècle. Il explique aussi le choix des sujets : YEsprit des lois, VEssai sur les Mœurs, le Contrat social. On ne s'intéresse plus désormais à l'individu qu'en fonction de la société, et en tant qu'être collectif. C'est également ce que Diderot veut dire, dans ses Entretiens sur le Fils naturel, quand il demande qu'on substitue, sur notre théâtre, la peinture des conditions à l'analyse des caractères. « C'est la condition, ses devoirs, ses avantages, ses embarras, qui doivent servir de base aux ouvrages... l'homme de lettres, le philosophe, le commerçant, le juge, l'avocat, le politique, le citoyen, le magistrat, le financier, le grand seigneur, l'intendant ^.. » Et, en effet, le « caractère » , c'est l'homme moral, mais la « condition » , c'est l'homme social. Le « caractère », c'est l'avare, c'est le jaloux, c'est le misanthrope,

de Racine, que de mettre en valeur l'originalité des caractères, tandis que dans la Iragcdic de Voltaire, il faut qu'elle ait son intérêt en soi, dans la complication de sa fable. Et, de ces deux différences, il en découle une troisième qui modifie la qualité du style, en opposant la généralité de la langue de Voltaire à la précision, à la propriété et à la « particularité » de celle de Racine.

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