‹ Sur les chemins de la croyance. Première étape: L'utilisation du positivismeChapitre 37 sur 87 · Entretiens sur le Fils naturel · texte numérisé non relu

Entretiens sur le Fils naturel

c'est le glorieux, c'est l'envieux ; mais la « condition )), c'est le commerçant ou le magistrat; et notre « caractère » n'importe peut-être qu'à nous ou à nos proches, mais ce qui intéresse toute la société, c'est la manière dont nous remplissons notre «condition ». L'homme donc, en tant que déterminé, défini, et, je l'ose dire, « universalisé » par sa condition et par les rapports de sa condition avec les autres conditions, voilà le vrai sujet de l'observation du dixhuitième siècle. Et, aux environs de 1760, comme les économistes à leur tour ne l'envisagent plus qu'en tant que producteur et consommateur, les questions morales achèvent par eux de se transformer en questions sociales ; — et la physionomie de la littérature en est modifiée tout entière.

Si j'ai cru devoir insister sur ce point, c'est qu'en général on a omis de le faire, et, au contraire, on s'est efforcé de montrer que la philosophie du dix-huitième siècle était fille, et fille légitime, de l'esprit classique. Reconnaissons donc, en ce cas, que jamais fille ne ressembla moins à son père. De quelque manière que l'on définisse l'esprit classique, et que ce soit par le tour oratoire de ses œuvres, ou par

l'erreur du dix-huitième siècle 89

son goût des idées générales ; quelque trait que Ton en choisisse pour le caractériser, respect de la tradition ou défiance de ses propres forces, acceptation de la coutume ou superstition de l'antiquité, vous n'en trouverez presque pas un qui convienne aux philosophes du dix-huitième siècle. Leur originalité ne se manifeste que dans la mesure où ils se séparent de l'esprit classique, pour s'en porteries adversaires. Mais la séparation n'est nulle part plus profonde, ni l'opposition plus manifeste, que, précisément, dans la manière dont l'esprit classique et la philosophie du dix-huitième siècle ont conçu les rapports du (( moral » et du u social ».

Si chacun de nous, dans la condition où le sort l'a placé, dans la sphère de son action naturelle, individuelle, familiale, professionnelle, ne se soucie d'abord et principalement que de faire tout son devoir, le u perfectionnement de la vie civile » en résultera de fait : voilà l'enseignement du dix-septième siècle et de l'esprit classique ; voilà ce qu'ont enseigné non seulement les Bossuet et les Bourdaloue dans leurs Sermons^ mais un Molière même dans ses comédies, et un La Fontaine dans ses Fables. Mais, inversement, qu'aucun progrès ne se réalisera, si chacun de

nous, plus soucieux de ses droits que de ses devoirs, et plus curieux de critiquer la conduite des autres que de diriger la sienne, ne commence par appliquer ses loisirs, et bientôt son activité tout entière, à refondre pour sa part une morale dont les lois ne sont que l'expression tyrannique, tel est l'enseignement du dix-huitième siècle; et telle est bien la prédication, non seulement d'un Helvétius ou d'un Condorcet, mais d'un Diderot, d'un Rousseau, d'un Voltaire : je crains qu'on ne puisse ajouter d'un Montesquieu même. Je sais bien qu'il a écrit : u Si je pouvais faire en sorte que tout le monde ait de nouvelles raisons pour aimer ses devoirs, son prince, sa patrie, ses lois..., je me croirais le plus heureux des mortels K » On ne voit pas toutefois qu'il y ait réussi, et la manière qu'il en a choisie n'était certes pas la meilleure. Autant ou plus qu'un autre, son livre a propagé l'erreur que nous essayons de définir et de préciser. Essayons maintenant, et après en avoir vu l'origine et le progrès, d'en suivre et d'en montrer quelquesunes des conséquences.

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