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Montesquieu: Esprit des loiSj Préjace

l'erreur du dix-huitième siècle 91

quelques conséquences de l'erreur

Ou plutôt, et pour le moment, il me suffira d'en indiquer la plus générale de toutes, celle dont on pourrait dire qu'elle résume ou qu'elle enveloppe les autres, et qui ne tend à rien moins qu'à la « dénaturation » ou à la négation même de l'idée de morale. Dire en effet de la « question morale » qu'elle n'est qu'une « question sociale », ce n'est pas seulement, comme on le croirait d'abord, subordonner, mais c'est sacrifier la première à la seconde, et, par suite, aussi souvent qu'il semblera qu'un conflit menace de s'élever entre elles, c'est dire, à proprement parler, que la question sociale importe uniquement, et que la question morale en soi n'existe pas.

Un mémorable exemple en est le chapitre, autrefois fameux, du livre De l'Esprit, où Helvétius a entrepris l'apologie delà prostitution : « Si l'on examine polil'iqaemenl la conduite des femmes galantes, — y disait-il assez crûment, — on verra

que, blâmables à de certains égards, elles sont à d'autres fort utiles au public, et qu'elles font par exemple, de leurs richesses un usage communément plus avantageux à VÉtat que les femmes les plus sages *. » Diderot, lui, comme toujours, va plus loin, et son imagination luxurieuse ne répugne pas à l'idée de la communauté des femmes, s'il en doit résulter, comme il l'espère, «un accroissement de population ^ )>. Otez d'ailleurs ces préoccupations de polissonnerie qui sont, comme on le sait, l'un des caractères essentiels de la littérature du dix-huitième siècle, et peutêtre, j'en ai peur, une des causes de sa popularité: il s'agit, dans le premiercas, de la question du « Luxe )), et dans le second de celle de la « Population», questions « sociales» s'il en fut, questions « morales » en même temps ; — et vous voyez comment on les résout quand, au lieu de subordonner le « social » au « moral », c'est, au contraire, le « social » qu'on essaye de transformer en (( moral » .

Je n'insiste pas sur ces contradictions, ou

\ . Helvétius : De l'Esprit, discours II, chap. xv.

2. Diderot : Supplément au voyage de Bougainville : « On ne saurait croire combien l'idée de richesse particulière ou pratique, unie dans les tètes à l'idée de population, épure les mœurs sur ce point. »

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ces oppositions. Elles sont nombreuses, et comment ne le seraient-elles pas, puisque, tous les jours, nous en voyons s'élever de nouvelles entre nos devoirs mêmes? A plus forte raison entre le social et le moral. Mais, les unes et les autres, il faudrait d'abord prouver que ce sont bien des oppositions, et c'est ce que n'ont fait ni les Diderot, ni les Helvétius. Le luxe n*a peut-être en soi rien d'immoral : il ne l'est, ou ne le devient, que par la manière dont on se le procure et surtout dont on en jouit. Je ne vois pas pourquoi des saints ne mangeraient pas dans des plats d'argent. Et pour la question de la population, les économistes eux-mêmes ne savent pas encore très bien ce qu'ils en doivent penser au point de vue « social ^ ». Aussi bien les faits sociaux se caractérisent-ils par leur complexité. Admettons donc qu'un jour, quand une analyse plus subtile, et surtout plus exacte, aura débrouillé cette complexité ; quand une science, — est-ce une science? — qui n'en est encore qu'à ses premiers commencements, aura recon-

1. Un des livres les plus intéressants que l'on puisse consulter à ce sujet, et, naturellement, mis à part l'Essai classique de Malthus, est celui d'Arsène Dumont : Dépopulation et civilisation. Etude démographique. Paris, Lecrosnier et Babé, 1890.

nu son objet et trouvé sa méthode ; quand on aura surtout approfondi cette matière, plus neuve qu'on ne le croit, des rapports du moral et du social, admettons qu'il y ait rencontre ou coïncidence habituelle entre les exigences de r « utilité sociale », et les « prescriptions delà morale )). Nous disons que, même en ce cas, si les exigences de l'utilité sociale sont évidemment changeantes, on n'y saurait donc subordonner la morale, qui n'est rien si elle n'est absolue.

Qu'est-ce que tout cela qui n'est pas éternel ' ?

On ne peut concevoir la morale que sous la forme de l'éternité : sab specie œternitatis.

Je sais bien que c'est ce que l'on nie ! Mais, précisément, on ne le nie qu'en commençant par faire une confusion perpétuelle de la « morale » avec r « histoire des mœurs )). On invoque la différence des temps, celle des races, la diversité des coutumes. On refait le chapitre de Montaigne ; on commente, à la lumière de l'anthropologie le mot de Pascal : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà » ; on apporte à la discussion les usages des Indiens de l'Amazone ou des nègres de l'Afrique australe 1 Et que croit-on avoir

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