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Esprit des lois

H4 l'utilisation du positivisme

Mais, quoique nos pères le fussent comme nous, ils concevaient d'autres lois aussi, dérivées d'une source plus haute, des lois bonnes en soi, obligatoires de soi, sans égard aux conséquences qui en pouvaient résulter. Ce n'a donc pas été l'affaire d'un jour, ni de quelques brochures, que de subordonner le « moral » au « social ». Il a fallu que toute une génération de « philosophes » s'appliquât à la tâche, et, pour la faire aboutir, il a fallu que cette génération triomphât d'abord en elle-même d'unw préjugé » qu'elle partageait. Voltaire lui-même trouvait que Yauvenargues allait un peu loin S quand il définissait le bien moral par l'utilité publique ; et on pourrait dire de Rousseau qu'une moitié de son œuvre ne s'est employée qu'à déguiser ou à pallier les conséquences des paradoxes qui avaient fait la fortune et le retentissement de l'autre ^ Il

1. n met en note, au passage de Yauvenargues que nous avons cité plus haut, la réflexion suivante : « Oui, mais si toute la société avait la fièvre ou la goutte ; ou était manchote ou folle ? »

2. Telle est en effet (et Saint-Marc Girardin l'a jadis mise en lumière) la démarche habituelle de la « dialectique » du citoyen de Genève. Il jetlc en scandale un paradoxe à effet, qu'il s'empresse aussitôt d'atténuer, de pallier, de corriger, et, finalement, dont le peu de vérité qui subsiste se change en une espèce de Ueu commun.

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nous suffît après cela qu'ils aient tous plus ou moins dénaturé le caractère de la loi morale, et qu'ayant une fois placé la notion du « bien » et du « mal » dans la dépendance de 1' « utilité sociale », ils aient tra^-aillé systématiquement à la diffusion du sophisme.

Mais une autre cause a empêché Terreur de produire tous ses effets, et, si je la signale, c'est que l'occasion me parait bonne d'éclairer un point encore obscur de l'histoire des idées au dix-huitième siècle. Les historiens de la littérature ont-ils tort ou raison de ne s'attacher, pour en parler, qu'aux u ouvrages bien écrits » ? Il y a du pour, il y a du contre, et c'est une question que je ne voudrais pas décider en quelques mots \ Mais ce qui n'en fait pas une, c'est que des ouvrages « moins bien écrits » aient exercé souvent beaucoup plus d'influence qu'ils ne conservent de réputation : l'Esprit d'Helvétius, nous l'avons dit, en est un éloquent exemple.

C'est ce qu'il nous faut dire des écrits des

1 . Ce que cependant je puis énoncer, — et ce qu'au besoin je crois que je pourrais démontrer, — c'est qu'à mesure que l'art d'écrire s'étendra, comme il a fait depuis trois cents ans, à de nouveaux objets, à mesure aussi faudra- t-U élaigir la définition classique du « style ».

« économistes n, et notamment de ceux de Quesnay, du marquis de Mirabeau, — l'auteur de rAmi des hommes et de la Théorie de V impôt, — de Mercier de la Rivière, de plusieurs autres encore. L'agrément y fait défaut, mais en revanche, non pas ce que l'on appelle de nos jours le « tempérament », ni surtout les idées; et, en tout cas, ils ont agi. On les a lus et médités ; ils ont fait école ; et, s'il a pu sembler d'abord que les enseignements qui en ressortaient fussent analogues à ceux des « encyclopédistes )), on n'a pas tardé longtemps à s'apercevoir du contraire. A dater de 1760 ou 1765, c'est-à-dire de l'achèvement de l'Encyclopédie, la division s'est mise entre économistes et philosophes. Ils ont cessé de s'entendre, tout en continuant de travailler diversement à l'œuvre commune ; et Tun des points sur lesquels ils ont cessé de s'entendre est justement la question des rapports du « social » et du « moral ».

Il faut lire, entre autres, pour s'en rendre compte, le curieux chapitre de l'Ami des hommes où le marquis de Mirabeau a traité précisément le problème w des mœurs et des lois ».

<( Les lois, y dit-il, ne sont que des rites particuliers des mœurs : celles-ci sont les premières

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des lois. Où les mœurs régnent, les lois les plus simples suffisent, et même sont rarement réclamées. Où l'on néglige les mœurs, les lois pussent-elles tout prévoir et se multiplier en autant de ramifications qu'en produit l'inépuisable corruption humaine, elles sont sans force et sans application : Corraptissima Respublica, plurimœ leges \ »

Il se propose alors de définir les mœurs, qu'il fait essentiellement consister en trois points, lesquels sont le respect de la religion, l'ardeur du patriotisme, et l'observation des « vertus civiles ». Ce sont aussi trois points dont on n'eût pas fait aisément convenir Voltaire ou Diderot. L'idée religieuse elle-même n'a pas été plus étrangère à Voltaire, on le sait, que l'idée de patrie ; et, pour Diderot, on peut dire qu'elles le faisaient l'une et l'autre tomber en épilepsie. Mais le marquis de Mirabeau n'avait heureusement cure de contrarier l'opinion de Voltaire ou de Diderot, et, s'exaltant par la contradiction même, il écrivait encore :

« Supposé que la religion soit une invention humaine tissue d'erreurs et de prestige dans

1. L'Ami des hommes, partie II, chap. iv. Édition Rouxel, Paris, Guillaumin, 1883.

le droit, mais établie sur la plus antique convention dans le fait, je demande si parmi ces petits éclairs d'anti-prophètes, il en est un qui veuille soutenir de sang-froid que la société en serait plus heureuse, si Ton ôtait ce frein à rhumanité. S'il s'en rencontre un assez fou pour cela, vous le feriez convenir également que la patrie est une idée, que ubi bene ibi patria ; que le respect dû aux souverains n'est que la loi du plus fort civilisée ; que nos mères nous firent sans penser à nous ; que notre postérité est un mot ; que l'amitié n'est autre chose qu'une main qui frotte l'autre ; que la probité n'est que l'art de mettre de son côté les circonstances ; la pudeur qu'une attention aux bienséances ; la foi un lien pour les fous et un moyen pour les honnêtes gens ; qu'en un mot chacun n'est icibas que pour soi\ »

C'est la revendication des droits de la morale qui se fait entendre dans cette page assez éloquente, et d'une morale fondée sur un autre principe que celui de « l'utilité sociale ». L'Ami

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