‹ Sur les chemins de la croyance. Première étape: L'utilisation du positivismeChapitre 45 sur 87 · QU IL EXISTE EN FAIT U.NE Î^ILTAPIIYSIQUE · texte numérisé non relu

QU IL EXISTE EN FAIT U.NE Î^ILTAPIIYSIQUE

Métaphysique et Positivisme, ou Positivisme et Métaphysique, il semble, en vérité, que, de quelque manière que l'on essaye d'associer ces deux mots, on ne puisse toujours aboutir qu'à une contradiction. Qu'est-ce en effet que le Positivisme, sinon la négation raisonnée, systématique, et doctrinale, de toute Métaphysique? Mais quelles sont les questions qui font l'objet de la Métaphysique, si ce ne sont celles mêmes que le Positivisme ne saurait aborder sans manquer aux promesses de son nom ?

On ne peut seulement pas dire que la métaphysique commence au point précis où se terminerait le positivisme ; et professer le positivisme, c'est proprement aLirmer, je ne dis pas l'inutilité, mais l'inexistence de la métaphysique ! Dans l'histoire de la philosophie, quand une doctrine se fonde sur les ruines d'une autre,

il est arrivé plus d'une fois qu'elle en fit servir les débris à la construction de son propre édifice 1 Mais le positivisme, lui, ne s*est constitué qu'en commençant par faire, comme on dit, « table rase » de toute métaphysique. Son dessein principal et premier a été précisément de dissiper l'illusion métaphysique, d'en dissoudre, pour ainsi parler, et d'en faire évanouir l'inconsistance dans le passé brumeux d'une mentalité lointaine et quasi primitive. Et quelle est enfin sa conclusion, sinon qu'il ne saurait y avoir de science, ou de certitude, que de ce qui se compte, se mesure, et se pèse? Tel n'est pas, évidemment, le cas des questions métaphysiques, ou du moins on ne connaît encore ni de calcul qui démontre « l'objectivité du monde extérieur », ni de balance où se contre-pèsent « les antinomies de la raison pure ». Comment donc, en ces conditions, osera-t-on parler de « Métaphysique positiviste » ou de « Positivisme métaphysique » ? La contradiction ne crève-t-elle pas les yeux? et quel moyen pourrait-il y avoir de réconcilier ou de faire vivre ensemble ces deux puissances, dont l'une, le positivisme, ne reconnaît d'autorité, d'existence, ou de réalité qu'au fait ; et dont l'autre, la métaphysique, dirait

volontiers « qu'il n'y a rien de plus méprisable qu'un fait » ?

Mais les faits, puisqu'on les invoque, ont leur logique à eux, qui ne s'accorde pas toujours avec la nôtre, ni avec celle des traités de Logique ; et, en fait, nous avons déjà vu que les conclusions finales du positivisme ne sont pas celles qu'on se fût attendu qui sortiraient de ses principes. En fait, ce n'est pas seulement d'une métaphysique, c'est d'une religion que s'est couronnée la philosophie d'Auguste Comte. En fait, si nous en voulions croire M. Ch. Renouvier, dans sa Philosophie analytique de r histoire, cette religion conserverait de nos jours, en France, en Angleterre et ailleurs, — au Brésil notamment, au Chili et dans toute l'Amérique espagnole, — plus d'adhérents que la philosophie positiviste elle-même ^

Elle aurait en même temps « plusieurs des caractères que connote ce mot de religion : grâce à la nature surnaturelle des objets de son culte, à son règlement universel de vie, à la rigueur de sa discipline morale, et à la forme réellement extatique et mystiquement inspirée de sa pro-

1. Ch. Renouvier : Philosophie analytique de Vhislolre, t. IV, p. 245.

duction ». L enumération n'est pas complète : ces caractères ne sont pas les seuls qui distinguent la religion positiviste de tant d'autres essais de religion rationnelle ; et on le verra bien tout à l'heure.

Mais quand M. Renouvier ajoute que « la phase religieuse du positivisme est la plus violente et la plus extraordinaire négation de sa phase première », c'est sa logique, à lui, qu'il ne craint pas, comme autrefois Littré, de substituer à la réalité des faits. Il abuse, contre Auguste Comte, et contre le positivisme, de quelquesuns de leurs aveux. La métaphysique du positivisme, — que je ne distingue pas, pour le moment, de sa religion, — bien loin d'être « la plus violente et la plus extraordinaire négation de ses principes », en est au contraire à nos yeux la conséquence nécessaire. Et, je n'en doute pas, c'est M. Renouvier et Littré qui ont u raisonné juste » I Mais, de même que l'on peut faire une mauvaise tragédie « dans les règles », ainsi peut-on se tromper en raisonnant parfaitement juste. On en a vu d'illustres exemples. En fait, quand l'évolution naturelle du positivisme ne l'aurait pas acheminé nécessairement vers la métaphysique, il resterait qu'un Auguste

Comte et un Herbert Spencer y ont également abouti. Et les accusât-on d'avoir manqué de logique, il faudrait d'abord, cela va sans dire, prouver la vérité de l'accusation ; mais il faudrait aussi, et surtout, montrer comment, et en quel point de leurs déductions, ils se sont trompés.

C'est ce que Ton n'a pas fait; et, à mon tour, je voudrais montrer dans ce chapitre que c'est ce que l'on ne fera pas.

Si le positivisme des Comte et des Spencer a fini, comme nous le disions, par se couronner d'une métaphysique, c'est qu'il y avait, au fond et par delà l'apparence, une métaphysique d'impliquée dans les affirmations premières de leur positivisme. Voilà ce que je voudrais mettre en lumière. Non sibi res sed se rébus... ils ont laissé leurs principes produire d'eux-mêmes leurs conséquences. Ils s'en sont remis à la vérité, mieux connue, plus approfondie, du soin de corriger, de concilier, d'unifier, si je puis ainsi dire, ce qu'il y a souvent de contradictoire, ou d'apparemment incompatible dans les différentes expressions qu'on en trouve d'abord.

C'est encore ce que je voudrais faire voir.

Après quoi, s'ils ont démontré, par leur exein-

pie, qu'en dépit des logiciens et des ethnographes S l'homme est un animal naturellement « métaphysique » et « religieux », on ne s'étonnera pas que j'insiste sur l'importance de la démonstration. Les meilleures démonstrations, les plus décisives et, ainsi qu'on dit, les plus « topiques », ne sont-elles pas celles qui se tirent, ou qui se dégagent, en quelque manière, de l'effort même qu'on avait entrepris, avec le ferme propos et en vue de ruiner ce qu'elles établissent? La formation naturelle et comme involontaire de la a métaphysique du positivisme )) en peut, je crois, servir d'un éloquent et mémorable exemple.

1 . J'ai tort de dire : « en dépit des ethnographes » ; et au contraire, on sait que ce sont quelques-uns d'entre eux, comme Quatrefages, qui ont défini l'homme « un animal religieux ».

l'Évolution du concept de science

L'un des « concepts », ou — pour parler plus humainement — l'une des idées que le positivisme a le plus profondément modifiées, c'est celle que l'on se formait avant lui de la « Science )). On peut bien dire, à cette occasion, que, s'il n'y a guère aujourd'hui d'idole plus tyrannique, ni de superstition plus accréditée ou plus répandue que celle de la « Science » , il n'y en a pas non plus dont il soit plus difficile de définir la nature, et de justifier les titres à la domination qu'elle exerce.

Qu'est-ce donc que la « Science » ?

Il y aurait tout un livre à écrire sur l'évolution de ce mot et de son contenu. On y montrerait qu'au temps de la Renaissance, — car on pourrait sans scrupule négliger tout le moyen âge et toute l'antiquité, — le mot de « Science » était synonyme de « Savoir » ou d' ({ Érudition ». Les Philelphe et les Pogge, les Reuchlin, les Érasme, les Budé, les Scaliger étaient des « savants » ; et, jusqu'au milieu du

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dix-septième siècle, c'est le nom que l'on a continué de donner à des théologiens, comme le P. Petau, par exemple, ou à des historiens, — je dirais volontiers des càartlstes, — comme du Gange. En comparaison d'eux, et aux yeux de leurs contemporains, les Galilée, les Descartes, les Pascal, les Huyghens, et à plus forte raison un Swammerdam ou un Harvey, n'étaient que des (( curieux )). Le titre même d'une comédie de Molière en témoigne : les Femmes savantes, et les préoccupations de sa Philaminte ou de son Armande, lesquelles sont « curieuses », il est vrai, de physique et d'astronomie, mais combien plus encore de petits vers, et de ces fatrasseries dont Gilles Ménage, jEgidias Menaglus, était le plus illustre représentant I Une autre preuve nous en est donnée par un autre titre, celui du Journal des Savants, où, dès l'origine, pour quelques articles « scientifiques », les articles littéraires abondent. Il est vrai qu'en revanche, dans les Nouvelles de la République des Lettres, de Bayle, les comptes rendus des ouvrages de mathématiques ou de physique, d'histoire naturelle ou de médecine, tiennent presque autant de place que la littérature et la philosophie.

Mais déjà, — la comédie de Molière le prou-

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verait encore, — on commençait à se faire de la K Science » une idée plus précise à la fois et plus arge; et le sens du mot se déterminait. La fonlation de l'Académie des sciences, 1666, y aidait ; et bientôt le progrès des sciences physiques et mathématiques ; — et ensuite l'influence de quelques hommes, au premier rang desquels il faut nommer Fontenelle ^ ; — et enfin, et surtout, l'agitation que soulevait, dans le monde littéraire et intellectuel, vers 1695, la querelle des Anciens et des Modernes.

La « Science » se distinguait de la connaissance ou du savoir par le caractère de nouveauté de ses découvertes, et, en effet, on ne connaissait point avant Pascal les lois de l'équilibre des liquides, ni la théorie du pendule avant Huyghens. Ouil en vérité, cela était neuf, d'une autre nouveauté que la Logique de Port-Royal ou que les Glossaires de du Gange ! Quelques années encore, et l'universalité, la nécessité des rapports

1. L'Académie française a mis récemment au concours, pour le prix d'éloquence à décerner en iOOi, l'Eloge de Fontenelle ; et de ce concours nous espérons voir sortir le livre que nous n'avons pas, qu'il nous faudrait, sur Fontenelle; et un livre dont l'intérêt, nous osons en répondre, passerait de beaucoup l'intérêt de ceux que nos docteurs consacrent aux Favart ou aux La Chaussée.

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qu'elle exprime, leur interdépendance, apparaissaient comme les caractères de la vérité scientifique, et la difïérenciaient de la vérité historique. Il n'y a de science que de ce qui s'est vu deux fois, et qu'on est en mesure d'affirmer qui se re verra. Seule d'ailleurs, et tandis que la peinture, ou la poésie ne réussissaient au plus qu'à égaler leurs modèles, la Science u avançait », d'un mouvement, irrégulier peut-être, mais toujours « progressif », les découvertes de Copernic ayant préparé celles de Kepler, auxquelles on avait vu s'ajouter celles de Galilée, suivies elles-mêmes de celles de NcAvton. Une conception totale de la nature s'organisait ainsi, dont les traits essentiels étaient la stabilité de ses lois, la liaison de ces lois entre elles, et l'espérance lointaine de les réduire à une formule unique. Le genre de certitude que comporte renonciation de la vérité mathématique ou physique devenait la mesure ou le type de toute certitude. La propagande encyclopédique, menée par des hommes, dont quelques-uns étaient des « savants », comme d'Alembert, et les autres, à commencer par Voltaire, Diderot et Rousseau, des littérateurs ou des philosophes plus ou moins informés de la « Science » de

leur temps, se plaisait à en opposer révidence démonstrative aux conjectures, toujours incertaines, de l'histoire ou de la philosophie, de la morale même et de la théologie. Gondorcet, à la fin du siècle, 1794, dans son Essai sur les progrès de Vesprit humain, résumait, précisait, arrêtait ou fixait la doctrine : on peut même dire qu'il la codifiait. Et bientôt, dans l'universel désarroi des principes, la « Science », tandis qu'il semblait que tout menaçât de s'écrouler autour d'elle, continuant seule de subsister ou plutôt d'avancer, d'étendre son domaine et d'en consolider la possession, d'ajouter, au champ de la mathématique et de la physique, celui de la chimie, de l'histoire naturelle, de la physiologie, son nom devenait synonyme de progrès, d'espérance et de sécurité.

C'est ce qu'il est encore, de nos jours, pour beaucoup de gens qui se croient, eux aussi, (( avancés », et qui ne sont, au milieu de nous, en ces premières années du vingtième siècle, que les contemporains de l'Encyclopédie. « Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés d'un bout vers l'autre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte; et, si

nous le suivons, il échappe à nos prises, nous glisse et fuit dune fuite éternelle... » Plus heureux que Pascal, dont on a reconnu les fortes paroles, ils ont, eux, trouvé « le terme où s'attacher )), le roc inéhranlable dans l'océan de nos perplexités ; et ce roc ou ce terme, c'est la «Science». Ils savent que deux et deux font quatre, que la terre tourne autour du soleil, que les pierres vont au fond de l'eau, que le coke est le produit de la distillation de la houille, que la peste et le choléra sont d'origine microbienne..., quoi encore ? Et cela leur suffît.

Je leur conseille donc la lecture et la méditation de la philosophie d'Auguste Comte. Car c'est vraiment pour eux qu'il a écrit, si c'est bien cette conception surannée de la « Science )) que le positivisme, que l'on persiste à croire qui l'aurait établie, est au contraire venu ruiner. Et la manière dont il s'y est pris, c'a été de substituer, dans l'idée qu'il nous faut nous former de la « Science » : 1° le point de vue dynamique au point du vue statique, et 2" la notion précise du relatif à l'hypothèse indéterminée de l'absolu.

J'ai dit plus haut en combien de sens différents peuvent s'interpréter ces mots de « relatif»

et d' « absolu )) ; comment Comte n'avait eu garde de confondre le « relativisme » avec le « subjectivisme » ; et qu'enfin la doctrine de la ({ relativité de la connaissance », bien comprise, n'est à vrai dire que l'expression même des conditions objectives de la connaissance.

Nous ne connaissons rien que de relatif : cela veut dire, avant tout, que nous ne connaissons rien qui ne soit engagé dans un système de « relations », et rien par conséquent dont le caractère ne soit déterminé pour nous, ou dont la définition ne nous soit donnée par ces relations mêmes, au lieu de l'être par son essence. Rappelons-nous encore à ce propos les paroles de Pascal : a Les parties du monde ont un tel enchaînement l'une avec l'autre que je crois impossible de connaître l'une sans l'autre et sans le tout. » Il précise plus loin sa pensée : (( La flamme ne subsiste point sans l'air : donc, pour connaître l'une il faut connaître l'autre ^ » La théorie moderne de l'unité des forces physiques, ou, dans l'ordre des sciences naturelles, les progrès de l'anatomie et de la physiologie comparée, sont de belles u illustrations » de

i. Pascal : Pensées, édition Havel, art. I.

cette liaison, de cette connexité, de cette solidarité et de cette « relativité » de nos connaissances. Nous ne connaissons la chaleur ou la lumière qu'en fonction du mouvement, et nous ne nous formons une idée d'un vertébré que comme « relative » à celle du mollusque ou de l'insecte ; — et réciproquement.

Nous ne savons donc rien de l'absolu, non pas même, pour le moment, s'il existe ; et la science est hors d'état de nous garantir, sinon peut-être la « réalité )> de son objet, mais, en tout cas, la « conformité » d'aucune vérité avec son objet. Les rapports seuls sont certains : toute science, quand on l'approfondit, n'est en somme qu'un système de «rapports», et ces «rapports », en un certain sens, ne sont euxmêmes que des a signes ». Mais ce qu'expriment ces « signes » , nous ne le savons pas plus que nous ne savons ce qu'expriment les caractères d'une langue inconnue. Ils n'ont eux-mêmes d'autre w relation » avec ce qu'ils expriment — et avec nous — que de le représenter dans sa « relation » avec la nature de l'esprit humain.

La vérité scientifique en soi n'est donc pas d'un autre ordre que les vérités qu'on l'a vue

quelquefois essayer, non seulement de se subordonner, mais d'à inférioriser ». La connaissance que nous avons des lois de la nature n'a rien de plus a objectif », ou de plus « absolu », que celle que nous pouvons acquérir des lois de l'esprit ou de celles de l'histoire. Les entités de la science, de quelque nom qu'on les appelle, — nature, matière, énergie, mouvement, attraction, affinité, principe vital, — n'ont pas plus d'être en soi, de réalité substantielle, de ressemblance ou d'analogie avec leur objet, que celles de la métaphysique : finalité, causalité, spontanéité, liberté, etc. Aussi loin que s'étende la portée de notre vue, nous ne sortons pas du champ du « relatif». Nous n'en sortons pas davantage, aussi profondément que nous nous eflbrcions de pousser nos recherches. Et ce n'est pas à dire que la recherche soit inutile, — on le verra bien tout à l'heure, — mais cela signifie que la science n'est investie, par nature ou par définition, d'aucun privilège qui lui soit propre, ni surtout qui lui confère un droit supérieur au gouver* nement des esprits.

Un autre et non moindre avantage de cette manière de concevoir la science, est de nous la représenter comme animée d'un mouvement qui

modifie d'âge en âge — et on pourrait dire de génération en génération — le système de rapports qu'elle est.

Avant Auguste Comte et le positivisme, l'idée qu'on se formait de la science participait, pour ainsi dire, de l'immutabilité de ses lois. 11 y a, dit-on, des cœurs de toutes parts ouverts : la science, avant Auguste Comte, était comme un système de tous côtés fermé. La faute en était imputable à nos encyclopédistes, qui, de toutes les découvertes accumulées déjà de leur temps, ne s'étaient vraiment préoccupés que d'extraire un credo, sur le modèle de l'autre, et pour l'y opposer. Les Voltaire ou les Diderot tenaient essentiellement à ce que leur u tableau de la nature », avant même d'être exact, fut la contradiction réputée « scientifique » des enseignements de la religion. Ils s'étaient donc efforcés, et leurs disciples depuis eux, de donner à la « Science n une consistance quasi dogmatique, et, pour cela, d'en soustraire les vérités à toute possibilité de changement ou même d'évolution. 11 fallait que ce qui était acquis fût acquis, et le fût à toujours ; et ils eussent dit volontiers, en parodiant un mot de Bossuet, que toute vérité, du moment et par cela seul qu'elle était sortie

du cabinet ou du laboratoire du savant, « avait d'abord toute sa perfection^ ».

Si cette conception de la science — infiniment plus étroite et plus ennemie du progrès que celle qu'aucune Église s'est jamais formée de son dogme — n'est pas encore tout à fait abolie, mais le sera bientôt sans doute, quand nous aurons cessé de subir l'influence des Renan et des Littré, personne assurément n'y aura plus contribué qu'Auguste Comte ; et ce n'est pas le moindre titre du positivisme, à notre confiance, — il faut le dire et le redire, — que d'avoir opéré cette révolution.

De ce que la science, en effet, n'est qu'un système de rapports, et de ce que ses progrès ne sauraient consister qu'à développer le système

1 . On voudra bien remarquer à ce propos qu'il se peut que ce soit quelquefois dans la théologie, mais c'est le plus ordinairement en elle-même, et dans l'excès de sa confiance en soi, que la « Science », en général, et toute science, en particulier, a rencontré le principal obstacle à ses progrès. Il suffirait, si c'en était ici le lieu, de rappeler le? luttes que les Claude Bernard ou les Pasteur ont eues à soutenir contre les « savants » de leur temps. Ce ne sont point des raisons théologiques ni morales qu'on a opposées pendant des années à leurs découvertes, mais ce sont des raisons prétendument scientifiques, ou mieux encore c'était ce qu'on appelle des « faits ».

de ces rapports, il résulte, en premier lieu, que nous pouvons toujours nous tromper sur la nature de ces rapports, et que la vérification, si je puis ainsi dire, en doit donc toujours demeurer ouverte.

On dit : « C'est un fait \ » et quand on l'a dit, il semble que l'on ait tout dit ^. Mais sans nous attarder à demander ce que c'est qu'un fait, et d'où vient l'autorité qu'on lui prête, encore faut-il savoir quelles sont les circonstances de la production de ce fait, et nous ne sommes jamais absolument sûrs de les connaître toutes. Ceux qui croyaient encore, vers le milieu du dix-neuvième siècle, aux générations spontanées, ne se trompaient que de ne pas connaître toutes les circonstances de la production des infiniment petits et, pareillement, ceux qui n'ont voulu voir longtemps, dans les fermentations, qu'un phénomène ou un fait de l'ordre physico-chimique. A cet égard, et pour

1. J'inclinerais volontiers à croire que la constatation du w fait » équivaut à l'aveu du « mystère » ; et je remarque en tout cas que, toutes les fois qu'on termine une discussion philosophique en en appelant « au fait », c'est que l'on n'a plus rien à dire. L'appel au fait en tant que fait, c'est Vultima ratio du raisonnement, ou de l'expérience aux abois.

cette seule raison, dès que la science est conçue comme un système de rapports, la science, d'âge en âge, est donc perpétuellement, et en un certain sens, tout entière à refaire.

Mais elle l'est encore, — et surtout, — ^ pour cette autre raison, qu'aucune découverte ne saurait s'accomplir en un point du système qui n'ait sa répercussion sur le système tout entier.

Je viens de faire allusion aux travaux de Pasteur, j'y pourrais joindre ici ceux de Darwin : ils n'ont certes pas infirmé les découvertes de Newton, mais il ont cependant modifié l'idée qu'on se formait avant eux du système du monde. La conception de la vie n'est plus pour nos physiologistes ce qu'elle pouvait être pour Cabanis ou pour Bichat ; le tableau de la nature n'est plus pour nous ce qu'il était pour les contemporains de l'auteur du Cosmos. On voit d'ailleurs assez clairement qu'à mesure que nous connaîtrons mieux ces « rapports », qui sont toute la science ; à mesure qu'ils seront plus nombreux, et surtout plus subtils ou plus déliés ; à mesure que l'enchaînement, qui n'en est souvent qu'approximatif, en deviendra plus rigoureux, à mesure donc aussi ces « actions n et ces c( réactions », moins apparentes, et si-

tuées plus profondément, les modifieront eux mêmes plus radicalement. Ce qui revient à dire que, si quelques vérités, très générales, demeureront éternellement les mêmes, — et ce sont celles qui n'expriment pas tant les lois de la nature des choses que la constitution de l'esprit humain, — la science, bien loin d'être exceptée de la loi du changement, ne peut donc progresser qu'en changeant, comme aussi bien toutes les choses humaines ; et c'est ce que l'on entend quand on dit que du « point de vue statique », le positivisme a fait passer le concept de science au « point de vue dynamique ». Elle n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était hier, et elle ne sera plus demain ce qu'elle est aujourd'hui.

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