Voyez l'Avenir de la science^ p
employé qu'à essayer de réparer au moyen de la science les brèches que son exégèse croyait avoir faites dans l'édifice dix-huit fois séculaire de la morale et de la religion ?
Mais, précisément, si la science n'est qu'un système de rapports, et de rapports humainement variables, quoique théoriquement nécessaires, sa transformation en une religion est devenue impossible, et rien n'est plus vain que d'en tenter l'épreuve. Dans la conception positiviste, la science, partons ses caractères, s'oppose à la religion, ou du moins s'en distingue, est autre chose, n'a d'efficace ni pour la combattre, ni pour la justifier. Elle en a moins encore s'il s'agit de la « remplacer w 1 L'absolu n'est pas le relatif 1 Un système de rapports n'explique pas l'homme à lui-même, son origine ou sa destinée, ne résout pas l'énigme du monde. C'est ce qu'aurait vu Renan, si sa conception de la science, en 1848, n'avait pas été beaucoup plus conforme à celle de Voltaire ou de Diderot, — disons de Victor Cousin ^ — au'à celle d'Auguste
1. Voyez, dans les Essais de Morale et de Critique, le bel éloge que Renan a fait de Victor Cousin ; et rien sans doute n'est plus naturel, ni même ne lui fait plus d'honneur, s'il n'a jamais eu, lui, Renan, d'autre « philosophie » que celle de Victor Cousin.
Comte. Ou plutôt il l'a très bien vu, et là même est l'explication du mépris doux et transcendant avec lequel — dans son Avenir de la science et ailleurs ^ — il a toujours parlé d'Auguste Comte, Il le méprisait aussi d'écrire moins bien qu'Ernest Renan, ce qui d'ailleurs n'est toujours vrai ni de Comte, ni même de Renan.
1. Voyez notamment : Souvenirs d'enfance et de jeunesse : Le séminaire d'Issy. « Je perdis de bonne heure toute confiance en cette métaphysique abstraite qui a la prétention d'être une science en dehors des autres sciences et de résoudre à elle seule les plus hauts problèmes de l'humanité. La science positive resta pour moi la seule source de vérité. Plus tard j'éprouvai une sorte d'agacement à voir la réputation exagérée d'Auguste Comte, érigé en grand homme de premier ordre pour avoir dit, en mauvais français, ce que tous les esprits scientifiques, depuis deux cents ans, ont vu aussi clairement que lui. »
comment l'affirmation de l'absolu se dégage DE la reconnaissance du relatif
De cette conception de la science, voyons maintenant se dégager et sortir la métaphysique du positivisme; et, pour cela, revenons d'abord à la théorie de la « relativité de la connaissance » . La science, avons-nous dit, n'est qu'un système de rapports ou de signes, entre lesquels et ce qu'ils signifient, nous ne saurions affirmer s'il y a plus de « rapports « qu'entre « le Chien, constellation céleste », et « le chien, animal aboyant » ^. Il y en a même moins, puisque les rapports que nous n'apercevons pas entre le Chien, « constellation céleste », et le chien, « animal aboyant », d'autres les y ont vus, et ces autres sont les anciens hommes qui jadis les ont nommés du même nom. En revanche, de ces rapports dont le système constitue notre science, nous pouvons assurer qu'ils sont
1. Je ne sais comment j'ai quelque part attribué ce mot à Pascal, mais on m'a fait observer qu'il était de Spinoza, et on en a conclu que « je confondais habituellement Pascal et Spinoza ».
constants et nécessaires. Ils ne deviennent même (( scientifiques » qu'à cette condition, et ils le deviennent aussitôt qu'elle est réalisée.
Constance et nécessité, — ce sont deux des caractères qui distinguent la science d'avec l'art. Car ne sont-ce pas aussi des « rapports « qu'expriment la musique, par exemple, ou la peinture ? Mais ces rapports ne sont pas « constants », et ils ne sont pas « nécessaires ». Il arrive, dit-on, fréquemment, que le rapport soit le même entre la longueur de la tête humaine, par exemple, et la longueur du buste ou du corps tout entier. Mais ce rapport n'est pas « nécessaire », puisqu'il est souvent autre, et nous devons nous féliciter qu'il ne soit pas « constant », puisqu'un grand artiste est celui qui nous le présente sous un aspect personnel, original, et imprévu : on a pu dire que l'art consistait dans l'altération des rapports réels des choses ^. En tout cas, les rapports des
1 . C'est la définition première sur laquelle Taine a édifié sa Philosophie de l'Art ; et je la crois trop étroite. Si nous la prenions au pied de la lettre, elle exclurait de l'art tout le naturalisme. Mais il est vrai que de très grandes écoles, parmi lesquelles on peut citer celle de Michel-Ange en peinture, et chez nous, au théâtre, l'école de Corneille, ont fait, d'une altération systématique et convenue des rapports réels des choses, le principe de leur esthétique.
15B l'utilisation du positivisme
objets qu'ils imitent ne sont pas les mêmes aux yeux d'un Rubens qu'aux yeux d'un Rembrandt : et c'est une des raisons pourquoi nous ne pouvons ni définir la beauté, ni en affirmer l'existence en dehors de nous\
Il en est autrement des rapports que nous appelons « constants » et « nécessaires )). Ils signifient ou ils expriment quelque chose d'autre et de plus qu'eux-mêmes : un kanguroo n'est pas un chimpanzé ; le mercure n'est pas du phosphore; et Yénus n'est pas Jupiter. En d'autres termes : quelques-unes de nos impressions ou de nos sensations — telles la couleur de la rose, la saveur de la pêche — peuvent avoir en nous, dans la constitution intime de notre organisme ou de notre intelligence, les raisons de leur diversité. Mais quelques autres ne les y ont pas, et, par exemple, ce n'est pas seulement en nous que la chaleur se transforme en mouvement. Ce n'est pas non plus en nous
1. Il est assez curieux à ce sujet que, tandis que l'on prend plaisir à insister en toute occasion sur la relativité du « Bien » et du « Vrai », nous voyons qu'au contraire on parle couramment du « Beau » comme si l'absolu, chassé du reste de la terre et du monde, se retrouvait dans un sonnet de l'auteur des FZeurs da Mal, ou dans une toile de Manet.
ni seulement pour nos sens, ou relativement à la constitution de notre mentalité, que, de tant de parties de salpêtre, rapprochées secundum artem de tant de parties de charbon, il se forme un mélange détonant. Et quand d'un gland il sort un chêne, ou d'un œuf de poule un poulet, il est possible que ni le poulet, ni l'œuf, ni le chêne, ni le gland, ne soient en soi, substantiellement, ce qu'ils nous semblent être ; mais ce qui est certain, c'est que le poulet n'est pas un chêne, et que la diversité de nos perceptions a sa cause en dehors de nous, — je veux dire sa raison d'être, — et elle l'a dans la diversité substantielle du poulet et du chêne. Nous ne la connaissons pas, cette diversité ; l'apparence en tombe seule sous nos sens ; mais nous pouvons affirmer qu'elle existe ; et, sans nous embarrasser ici de subtilités assez inutiles, c'est ce qui nous suffit pour être en droit d'affirmer, ou de « poser » , ainsi qu'on dit, « l'objectivité du monde extérieur* ».
Il n'y a pas, on le sait, de problème que la philosophie, depuis son origine, ait plus souvent agité, ni, si l'on en croyait du moins les