‹ Sur les chemins de la croyance. Première étape: L'utilisation du positivismeChapitre 48 sur 87 · Voyez la préface du présent volume · texte numérisé non relu

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historiens, résolu plus diversement, et, certes, c'est un bel exemple de l'art de compliquer ou d'embrouiller les questions.

Ce n'est pas, à la vérité, que la solution de la difficulté soit aisée, et ce n'est pas non plus qu'en s'efforçant de la donner, de nombreux philosophes n'aient lait preuve d'infiniment d'esprit. Aussi bien, pour la plupart d'entre eux, qui se croient des penseurs et qui ne sont que des artistes, — puissé-je le dire sans les blesser I — ne sont-ce pas les solutions qui importent, mais les chemins qu'on prend pour les atteindre. Dans un tableau d'Hogarth, qui fait partie de la série de son Mariage à la mode, et qui représente un laboratoire ou un capharnaûm d'apothicaire, on voit un appareil d'une complication singulière et presque menaçante ; on s'approche pour l'étudier, et on s'aperçoit, ou du moins on croit s'apercevoir, car il ne faut répondre ici de rien, que cet appareil si savant, dont on ne peut s'empêcher d'admirer l'invention, n'a d'autre usage que de servir à déboucher les bouteilles. Un tire-bouchon n'eût-il pas fait tout aussi bien l'affaire? Quelques philosophes ont ressemblé dans l'histoire à cet inventeur; — et ce ne sont pas les moins illustres I

Toute leur ingéniosité n'a pu faire pourtant que le problème de Tobjectivité du monde extérieur comportât plus de trois solutions. Ou bien le monde extérieur n'existe pas, n'est qu'une illusion de nos sens, un rêve qu'on ferait les yeux ouverts, une projection des lois de notre intelligence à travers l'espace ou le temps ; — etc'est la première solution. Ou bien le monde extérieur existe, et les impressions que nous en recevons sont conformes à leur objet, les phénomènes sont en soi ce qu'ils nous semblent être, ils seraient encore tout ce qu'ils sont si nous n'existions pas nous-mêmes ; — etc'est une seconde solution. Ou bien enfin, le monde extérieur existe, mais entre l'idée que la constitution de notre esprit nous permet d'en prendre et la réalité de ce qu'il est en son fond, il n'y a pas de rapport à nous connu, de communication certaine, de ressemblance ou d'analogie ; — et c'est la troisième solution \

Mais, de ces trois solutions, quelle que soit celle que l'on adopte, et pour quelques raisons que ce soit, le monde extérieur n'en continue

1. Je ne nie pas d'ailleurs que si Ton n'a rien de mieux à faire, il ne soit intéressant d'approfondir ce genre de questions.

pas moins d'être tout ce qu'il est pour nous. Scientifiquement, il est pour Berkeley, qui le nie, ce qu'il était pour les diocésains de son éveché de Cloyne, et, scientifiquement, il ne diffère pas pour Johann Gottlieb Fichte, qui le crée, de ce qu'il est pour les étudiants de l'Université d'Iéna. Entre le monde extérieur, quel qu'il soit, et la constitution de notre mentalité, quelle qu'elle soit,il y a un rapport constant. Peut-être même y a-t-il quelque chose de plus ! « Quand la nature, a-t-on dit, veut faire de la chimie, elle emploie comme nous des cornues et des alambics, et quand elle veut faire de la mécanique, elle emploie, comme nous, des leviers, des poulies, des canaux, des soupapes. Cette rencontre de la nature et de l'homme dans la construction des mêmes engins, sans qu'on puisse dire que l'homme ait copié la nature, et encore moins que la nature ait pris modèle sur l'homme, est une des meilleures preuves que le système de nos sciences est bien fondé sur des raisons naturelles, indépendantes des conceptions et des artifices de l'esprit humain^. » C'est ce qu'on a exprimé d'une autre manière, plus générale,

1. Cournot : Considérations sur la marche des idées dans l'histoire, t. T. p. 22C.

en disant que « partout où il y a du sensible » il y avait toujours de « Tintelligible qui y correspond ^ )).

Est-il, après cela, bien utile de compliquer le problème à loisir? Imitons donc plutôt Auguste Comte, et puisque tout se passe, et se passera toujours comme si le monde extérieur était ce que nous croyons qu'il est, laissons la question de son objectivité, après nous en être assurés, aux méditations des dilettantes de la philosophie.

Empressons-nous seulement d'ajouter que cette conviction de l'objectivité du monde extérieur, nous n'y avons pu aboutir que par le chemin de la métaphysique. L'affirmation de cette objectivité est elle-même, s'il en fut, une affirmation de l'ordre métaphysique, puisqu'elle dépasse absolument l'expérience. Et, enfin, puisque nous ne pouvons nous tenir pour certains de l'objectivité de la science qu'autant que nous le sommes de l'objectivité du monde ex- Cérieur, le fondement de la science est donc « métaphysique » ; et voilà, sans grand effort de réflexion ni de raisonnement, mais surtout sans

1. F. Ravaisson: Rapport sur le concours pour le prix Victor Cousin, 1884.

1G2 l'utilisation du positivisme

contradiction, la métaphysique rétablie, si je puis ainsi dire, au cœur même du positivisme. Il y a une métaphysique du positivisme, et cette métaphysique ne se surajoute pas du dehors à l'édifice de la doctrine, mais on dirait plutôt, il faut même dire qu'elle en sort, si le positivisme, en fait, et par les moyens que nous venons d'indiquer, ne l'a pas tirée d'ailleurs que delà théorie de la « relativité de la connaissance «.

Il en a également tiré la théorie de V u inconnaissable )) ; et c'est le moment de rappeler les paroles si souvent citées d'Herbert Spencer : « De la nécessité de penser en relation, il s'ensuit que le relatit est lui-même inconcevable, à moins d'être rapporté à un non-relatii réel. Si nous ne postulons pas un non-relatif réel, un absolu, le relatif lui-même devient absolu, ce qui est une contradiction. Et l'on voit, en examinant la marche de l'esprit humain, combien il est impossible de se défaire de la conscience d'une chose effective — an actuality — placée sous les apparences, et comment, de cette impossibilité, résulte notre indestructible croyance en l'existence de cette chose ^. »

i. J'ai cité plus haut, pages 46 et 47, ces paroles d'après

Quelques critiques se sont étonnés de la « faiblesse de ces raisons », et pour ne rien dire de ceux qui n'ont vu qu'une « monstruosité )) dans l'inconnaissable du positivisme spencérien, on a prétendu le réduire à n'être que le nom dont nous nous servirions pour nous déguiser à nous-mêmes la profondeur de notre ignorance^. On a cru pouvoir dire que notre croyance u à la réalité d'une chose effective cachée sous les apparences » n'était pas plus indestructible que « celle du mouvement de la sphère céleste autour de la terre » . On a dit encore que le raisonnement de Spencer « revenait au fond à supposer l'absolu n, qu'on lui déniait. Et on a conclu de là qu'en tout cas, et bien loin d'être la condition ou la source même de toute réalité, son inconnaissable n'était qu'une pure abstraction, une chimère, un mot vide.

La meilleure manière de répondre à ces objections n'est pas de les discuter l'une après l'autre, ce qui ne servirait guère, comme presque toujours en philosophie, qu'à faire évanouir,

la traduction de M. Gazelles ; la traduction que j'en reproduis ici est celle de M. Gh. Renouvier.

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