‹ Sur les chemins de la croyance. Première étape: L'utilisation du positivismeChapitre 54 sur 87 · QUE LE CARACTERE ESSENTIEL DE TOUTE RELIGION · texte numérisé non relu

QUE LE CARACTERE ESSENTIEL DE TOUTE RELIGION

EST d'Être une société de croyances

J'ai déjà cité bien des fois — et je ne suis pas incapable de citer plus d'une fois encore — le mot si caractéristique de Madame, mère du Régent : « Chacun se fait son petit religion à part soi. » C'est qu'en effet, s'il n'y en a pas de plus allemand, ni de plus protestant, je n'en connais guère de moins « religieux », je veux dire de moins conforme à tout ce que nous enseigne sur la religion l'histoire même des religions. On se fait peut-être « son petit métaphysique », ou « son petit philosophie » à part soi ! Mais en histoire, dans la réalité de l'histoire, nous ne connaissons pas une seule religion qui ne nous apparaisse avant tout comme « un motif de rassemblement ».

Fétichistes ou polythéistes, religions de la nature ou religions de « la souffrance humaine », religions de haine ou religions d'amour, religions de la famille, du clan, de la cité, religions nationales, religions universelles.

toutes les religions ne sont que des rassemblements, des groupements, des ralliements d'êtres humains autour de l'idée commune qu'ils se font de la divinité; la mise en participation d'une croyance ; le partage efïectif des cérémonies d'un même culte ; et, comme conséquence, l'engagement que prennent les fidèles de souscrire au credo que leurs prêtres promulgueront pour entretenir ce culte, préserver ou développer cette croyance, l'organiser, la propager, et honorer ce dieu.

Cette société de croyances peut d'ailleurs être, et se trouve avoir été dans l'histoire, plus ou moins étroite, plus ou moins durable, plus ou moins étendue. On a vu des religions locales et on en a vu d'universelles ; on en a vu de familiales et on en a vu de politiques. La religion des Romains a longtemps été « familiale » ; les religions grecques sont de bonne heure devenues « politiques ». On en a vu de jalouses et de fermées, comme le brahmanisme et comme le judaïsme ; on en a vu d'ouvertes et d'accueillantes, comme le bouddhisme. D'autres encore, comme l'islamisme, ont constitué des sociétés militaires. Mais ce que l'on n'a jamais vu, c'est une religion qui fût celle d'un

seul homme ; et la « religion de Socrate » ou la « religion de Platon » — si l'on tient à se servir de ce mot de « religion » — n'ont commencé qu'avec les disciples de Platon ou de Socrate.

Il n'y a pas de « religion naturelle w, disionsnous tout à l'heure avec Auguste Comte : les termes sont contradictoires. Disons ici pareillement qu'il ne saurait y avoir de « religion individuelle » . On ne peut pas plus être seul de sa « religion », qu'on ne le pourrait être de sa (( famille » ou de sa « patrie ». Famille, patrie, religion, ce sont des expressions « collectives », si jamais il y en eut. On n'en diminue pas seulement la portée, mais on en altère, on en dénature on en corrompt le sens quand on les « individualise ». Toute religion, dans l'histoire, avant d'être autre chose, et de quelque manière qu'on essaye d'en définir l'essence, est association, congrégation, communion. Église * ! Et pour achever de nous en convaincre, nous n'avons qu'à considérer dans l'histoire ce que toutes les

1. C'est aussi bien ce que veulent dire, étymologiquement, les mots eux-mêmes d'Ecclesia en grec, et de Religion, en latin. Mais, et en dépit de nos philologues, les étymologies ne sont pas toujours des raisons.

religions ont appelé des noms de « schisme » ou d' « hérésie ».

Bossuet l'a dit quelque part, avec sa franchise habituelle : « L'hérétique est celui qui a une opinion » ; et il ajoute : « C'est même ce que le mot veut dire\ » Ni Calvin avant Bossuet, ni, avant Bossuet et Calvin, les juges de Socrate n'ont pensé autrement. Anciennes ou modernes, dans toutes les religions, l'hérétique est celui qui se détache du groupe, qui s'y oppose lui tout seul, qui le met donc par là même en danger de se dissocier ; et c'est une chose bien remarquable que, sur quelque paradoxe que son hérésie se fonde, on lui en ait voulu toujours bien moins de ce que son paradoxe a de blasphématoire, ou de scandaleux, que de ce qu'il a d'individuel, ou de solitaire.

Vee soli ! Malheur à celui qui est seul I Les hommes aiment à penser en troupe. C'est

1. Bossuet: Première instruction pastorale sur les promesses de l'Eglise, § 29 [Œuvres complètes, édition Lachat, t. XVII, p. 1 12) .

Voici d'ailleurs les propres paroles de Bossuet : <( L'hérétique est celui qui a une opinion, et c'est ce que le mot signifie. Qu'est-ce à dire, avoir une opinion? C'est suivre sa propre pensée et son sentiment particulier. Mais le catholique est catholique : c'est-à-dire qu'il est universel et, sans avoir de sentiment particulier, il suit sans hésiter celui de l'Eglise ».

pourquoi tout hérétique a toujours succombé dans l'histoire qui n'avait pas réussi d'abord à devenir « plusieurs ». Et comme, en devenant « plusieurs », s'il ne cessait pas pour cela d'être hérétique, son hérésie changeait cependant de nature, devenait ce qu'on appelle un « schisme », et qu'un schisme est une communion, — la communion des séparés, — la religion se trouve ainsi ramenée à son caractère principal, en tant qu'il est d'être une croyance collective. Aucun effort n'a jamais prévalu contre une religion qui luimême ne fût collectif. Tout hérétique heureux est un meneur d'hommes, le conducteur de ceux qui veulent comme lui se détacher de la collectivité dont ils faisaient partie, et c'est ce qui explique en tout temps la violence des luttes religieuses : « Rien, a dit encore Bossuet, n'excite de plus grands tumultes parmi les hommes ; rien ne les remue davantage, et rien en même temps ne les remue moins ^ »

« Rien ne les remue moins », parce qu'en effet les préoccupations de la vie quotidienne rejettent ordinairement les préoccupations religieuses à l'arrière-plan de notre activité et comme

1 . Bossuet : Sermon pour la profession de Mme de la Vallière.

dans l'ombre de l'inconscience I Mais, « rien en même temps ne les remue davantage », parce qu'une religion qui se sent menacée, c'est une société qui se sent ébranlée jusque dans ses fondements ; c'est une communauté qui se sent inquiétée dans le principe même de son existence ; c'est une collectivité dont les éléments se retournent, pour ainsi parler, contre elle-même, et rompent, en brisant le lien qui formait leur union, celui qui faisait en même temps sa force.

Aussi les historiens ont-ils quelquefois hésité sur le vrai caractère des révolutions religieuses. Ils les ont crues plus d'une fois « politiques » , et de ce qu'en effet elles le sont toutes devenues, ou presque toutes, ils en ont conclu que la religion n'en avait donc été que le prétexte. La conclusion était fausse; mais l'hésitation était permise. Elle ne l'est plus, si l'on fait attention qu'étant chose collective, aucune religion ne saurait être « réformée », sans que la structure d'une société tout entière en soit nécessairement et profondément modifiée.

En voici un exemple dans l'analyse qu'Eugène Burnouf a donnée * des relations du bouddhisme

• 1 . Introduction à l'histoire du bouddhisme indien, 2« édition, p. 188, 189. Paris, Maisonneuve, 1876.

et du brahmanisme. En proclamant, non pas l'égalité des hommes, — « peu comprise, en général, des peuples asiatiques », — mais la possibilité pour tout homme « d'échapper à la loi de la transmigration », ce qui est sans doute éminemment une affirmation de l'ordre dogmatique, Çakya-Mouni ne « tendait à rien moins qu'à détruire, dans un temps donné, la subordination des castes », ce qui sans doute était une réforme de l'ordre politique ou social ^. Un autre exemple de cette solidarité nous est manifesté dans le procès de Socrate. « On peut l'avouer aujourd'hui, nous dit expressément Victor Cousin 2, Socrate ne s'élève tant comme philosophe qu'à condition précisément d'être coupable comme citoyen. » Et qu'est-ce encore que la politique des empereurs a poursuivi dans le christianisme naissant, sinon le danger qu'en attaquant u la religion d'État » et les « dieux de la patrie » , la religion nouvelle faisait courir à la collectivité dont ces dieux étaient les protecteurs, et cette religion d'Etat la

1 . U est vrai cependant qu'à Geylan la distinction dea castes a continué de coexister, et coexiste encore au bouddhisme.

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