‹ Sur les chemins de la croyance. Première étape: L'utilisation du positivismeChapitre 56 sur 87 · Cours de Pldlosophie positive, t. V, p. 233 et · texte numérisé non relu

Cours de Pldlosophie positive, t. V, p. 233 et

et intellectuelle ou sociale, des dogmes les plus amèrement reprochés au catholicisme ». Autant en dit-il des « institutions » du catholicisme ; et, dans les justifications qu'il donne de l'existence des ordres monastiques, — de l'infaillibilité pontificale, — du célibat des prêtres, — du pouvoir temporel de la papauté, — de la confession, c'est toujours de leur fonction ou de leur utilité sociale qu'il s'autorise. La signification ou la valeur sociale du catholicisme, telle est la base de l'apologie qu'il en fait. Et, finalement, le grand grief qu'il oppose au protestantisme, c'est de n'avoir été, dès ses débuts, « qu'une protestation contre les bases intellectuelles de Vancien ordre social, ultérieurement étendue à... toute véritable organisation quelconque'^ ».

Au nom même du christianisme, le protestantisme s'est attaché à ruiner l'admirable système de la hiérarchie catholique, tel qu'il a en constituait socialement la réalisation fondamentale ». Ce que le protestantisme a profondément altéré, s'il ne l'a pas anéantie, c'est la « notion fondamentale du progrès social ». Et c'est encore lui, toujours lui, qui en faisant de la

i. Cours de Philosophie posiliwe, t. V, p. 243, 260, 245, 249, 252, 255, 263, 379, 381, 475.

religion « une affaire individuelle », a sans doute, et comme il s'en vante, inauguré le règne du M sens propre » en matière de religion, mais en même temps, et par cela même, ruiné la notion de « religion ^ ». Car, s'il est vrai que l'office propre de toute religion consiste, tant ({ à régler chaque existence personnelle, qu'à rallier les diverses individualités » , il est encore plus vrai que « régler et rallier exigent nécessairement les mêmes conditions fondamentales » ; que « les sentiments qui rallient sont aussi les plus propres à régler » ; et qu'une véritable discipline affective ne peut « s'établir et se développer que sous l'uniforme subordination de tous les sentiments personnels aux sentiments sociaux 2 » .

Voilà, si je ne me trompe, des textes assez démonstratifs, et dont l'interprétation ne laisse aucune place à l'arbitraire !

Aux yeux d'Auguste Comte, toute religion, ou, pour parler sa langue, toute théologie ne vaut qu'en fonction de la sociologie, et comme acheminement vers 1' a unification de l'espèce

1. Cours de Philosophie positive, t. V, 51* et 55* leçons, passim.

2 Système de Politique positive, t. Il, p. 9-10.

humaine ». La « théorie générale de la religion )) se confond, pour Auguste Comte, avec la (( théorie positive de l'unité humaine ». C'est sur la base de cette identité qu'il reconstruit successivement l'édifice du dogme, celui du culte et de la discipline. Et cette identité n'est pas déduite, mais induite. C'est l'examen de toutes les religions qui la lui a enseignée : a religions spontanées » ou a religions révélées », religions « transitoires » ou « préliminaires » . Les conclusions où il aboutit, c'est Thistoire qui les lui a dictées. Et il ne nie pas d'ailleurs que d'autres éléments, d'une tout autre nature, puissent entrer, pour y concourir et s'y unir, dans la composition générale de la religion. Toutes les formations historiques sont complexes. Mais, quels que soient ces autres éléments, il a cru voir qu'ils ne servaient qu'à différencier les religions entre elles ; et, au contraire, ce qui les rapproche les unes des autres, — j'entends pour l'observateur désintéressé, — c'est d'être des « sociologies » , pui sque c'est l'élément commun qu'on retrouve en elles toutes. Voulons-nous maintenant une confirmation « actuelle » de ces vues d'Auguste Comte ? Nous n'avons nous-mêmes qu'à ouvrir les yeux, et par

exemple, à nous demander quelle est la raison de l'impénétrabilité — je dirais volontiers l'imperméabilité — de la civilisation chinoise à la propagande chrétienne ?

Je sais le zèle de nos missionnaires, et je n'aurais garde ici de vouloir décourager leur effort ! Mais on peut bien dire que les progrès du christianisme en Chine sont étrangement lents, et de nature à désespérer une religion qui n'aurait pas confiance, comme la nôtre, en son éternité. La raison en est que la religion de la Chine, autant ou plus qu'une « religion )), est une « sociologie ». La part de la métaphysique ou de la spéculation y est nulle, et le caractère en est éminemment pratique. C'est même ce qui l'a fait longtemps considérer comme athée; et, si l'expression de « religion athée » ne laissait pas d'être paradoxale et contradictoire, on ne se trompait pourtant pas sur le fond. La religion de la Chine semble consister tout entière en un corps de préceptes moraux dont l'objet n'est que de réaliser un idéal social ^. Mais comme cet idéal social est

1. On consultera particulièrement sur la religion ou » les religions i> delà Chine : Edkîns : Religion in China, 2' édition ; Londres, 1878, With observations on the Prospects oj

assez éloigné de celui que le christianisme propose à ses fidèles, il en résulte que le christianisme ne saurait faire en Chine de progrès qui ne tende à modifier la structure de la société ; — et là même est l'explication de la résistance que sa propagande y rencontre.

Si jamais le christianisme triomphe des religions de la Chine, cela ne voudra donc pas dire qu'elles aient reconnu sa supériorité dogmatique ou métaphysique, mais la civilisation chinoise aura reconnu la supériorité des civilisations du type occidental. Ou, en d'autres termes encore, ce n'est pas l'enseignement du christianisme qui aura modifié la mentalité chinoise, mais c'est la mentalité chinoise, — préalablement modifiée, et transformée — qui sera devenue capable de l'enseignement du christianisme. Et, en attendant, s'il n'y est pas persécuté, cet enseignement y sera rendu vain par la résistance que lui opposera la forme même de la société. La preuve que toute religion est essentiellement

Christian conversion amongst that people ; — Samuel Johnson : Oriental Religions, and their relations to universal religion : China ; Boston, 1877 ; — et, dans les Annales da Musée Guimet, les deux volumes de M. H. de Groot : les Fêtes annuellement célébrées àEmoui ; Paris, 1886,

une « sociologie », c'est qu'aussi longtemps qu'une société n'est pas modifiée dans sa structure intime, on ne la verra pas changer de religion ; et quand elle en changera, ce ne sera pas, à proprement parler, de « religion » qu'elle aura changé, mais de manière d'entendre la nature, l'objet et le but de la société.

J*en trouve une autre preuve dans les transformations qui s'opèrent en ce moment même au sein du protestantisme, et qui semblent avoir pour objet la a socialisation » d'une formule religieuse dont le calvinisme avait fait si longtemps une (( affaire individuelle ». Un jeune écrivain français, M. Henry Bargy, dans un livre récent sur la Religion dans la sociélé aux États-Unis, — notons ce titre, — les a très habilement décrites, et sa conclusion est intéressante à retenir : « L'évolution qui prépare en Amérique Tunité du christianisme est un effet du positivisme ^. » Espérons avec lui qu'il ne se trompe pas I

Mais un livre plus significatif encore est le recueil qu'on a formé, sous le titre de Christianisme social, des «discours et conférences», ou

1. Henry Bargy : la Religion dans la société aux Etais- Unis. Paris, A. Colin. 1902.

de quelques-uns des discours, et de quelquesunes des conférences, du pasteur G.-D. Herron, professeur de « christianisme appliqué » au collège de Grinnell, dans l'État dlowa ^. L'origine de cette chaire et Tobjet de sa fondation sont déjà bien caractéristiques : c'est une femme qui Ta instituée, a pour qu'on ^ dcgagât des enseignements de Jésus une philosopliie sociale et économique, en vue de l'application de ces enseignements aux problèmes et aux institutions sociales » . Les titres mêmes de quelques-uns de ces discours : l'État chrétien, l'Avènement politique du Christ, Une confession de foi sociale, sont encore plus éloquents. Et voici quelques-unes des déclarations qu'ils contiennent :

« L'accroissement de la liberté personnelle et le perfectionnement des armes destinées à lutter contre les concurrents, telles ont été les idées fondamentales de l'économie politique, celles qui ont dominé toute l'activité du monde moderne. Nous commençons à nous douter que l'individu n'atteint son véritable développement que par l'association, et qu'il n'arrive à la liberté que par l'union avec ses semblables. Au prix de dou-

1. Christianisme social : Discours et conférences ; avec préface de G. Ghastand. Vals-les-Bains, AJberlen, 1902.

loureuses expériences, notre race conquiert peu à peu une science qui dépasse également les déductions logiques des économistes et des philosophes ; c'est à savoir qu'elle n'est pas un simple agrégat d'individus. L'évolution que nous voyons poindre sera supérieure à la phase individualiste, dont noiis sortons, autant que l'état d'être raisonnable le fut à l'animalité primitive '^. »

Si l'on considère que le discours d'où ces lignes sont extraites est intitulé : r Avènement politique du Christ ; qu'elles sont d'un professeur de « christianisme appliqué : » que l'université dans laquelle il enseigne est « congrégationaliste », et qu'enfin il est lui-même pasteur dans son église, on y verra sans doute ce que nous y voyons nous-mêmes : la religion redevenant, d'une « affaire individuelle », une « affaire sociale ». La croyance en Jésus-Christ « comme principe de rénovation politique et sociale)), voilà ce que nous offre un protestant d'Amérique 2. . . H dit ailleurs, dans un discours sur l'Approche de

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