L'Avènement poUliqae du Christ, p
2. Au recueil des Discours du pasteur Herron, on peut joindre, comme étant inspiré du même « esprit social » le livre de M. Francis Peabody, professeur à l'Université Harvard , sur Jésus-Christ et la question sociale. Paris, Fischbacher, 1904.
la crucifixion : « L'idéal divin de société humaine que Jésus avait conçu était la croix sur laquelle il a été cloué, car ses doctrines étaient moins théologiques que sociales. » 11 nous assure que ce qu'il pense et ce qu'il exprime ainsi, des foules, autour de lui, le pensent comme lui. On traduit ses Discours à Genève, et on le suit dans la voie qu'il indique. Mais, dans cette même voie, lui et ses adhérents, Auguste Comte les avait précédés. Avant eux, — et peut-être pour eux, — il avait montré qu'au fond de toute religion il y a une « sociologie ». Et, puisqu'il l'avait montré surtout à rencontre du protestantisme primitif, c'est une occasion qui s'offre à nous de passer de la preuve à la contre-épreuve, et de montrer ce que devient une religion quand elle cesse d'être une « sociologie ».
QUE TOUTE RELIGION QUI CESSE d'ÈTRE UTŒ SOCIETE CESSE NÉCESSAIREMENT d'ÊTRE UNE RELIGION
Quelle est, en effet, je ne dis pas la seule cause, mais l'une au moins des principales causes de ce phénomène de « déchristianisation » lente et continue, dont on pourrait dire qu'il résume, depuis trois ou quatre cents ans, l'histoire de la pensée religieuse ? Est-ce que, par hasard, aux environs du seizième siècle, des impossibilités ou des difficultés de croire auraient brusquement surgi, dont la raison de l'homme ne se serait pas avisée jusqu'alors ? On le dit ; mais on ne s'en douterait guère à lire Luther ou Calvin ! Les sciences naturelles, dont on verra sortir les plus troublantes et les plus redoutables de ces « difficultés )), ne se sont constituées qu'à la fin du dix-huitième siècle ou au commencement du dixneuvième. On en peut dire, il faut en dire autant de l'exégèse : elle est de date ou d'invention relativement récente; et en réalité, contre l'enseignement du catholicisme ou du protestantisme, qu'il confond indistinctement dans une haine com-
mune, Voltaire n'a fait valoir aucun argument qui ne fût dans Gelse ou dans Porphyre. Oserai-je ajouter qu'ans si bien, en 1905, sur la question de savoir a si la foi suJBBt à nous justifier », ou si le sacrifice de la messe est une idolâtrie, nous n'avons ni plus ni moins de lumières, en dépit des progrès de la « science » qu'en pouvait avoir un chrétien du cinquième siècle ^ ?
On dit encore — et j'inclinerais davantage à le croire — que la sévérité de la morale chrétienne aurait découragé de la suivre une humanité « régénérée » dans le paganisme, et rendue par lui, dans l'Europe des Médicis et des Borgia, des Valois et des Tudor, à la brutalité de ses instincts ou à son avidité naturelle de jouissance. C'a été le grand argument de Bossuet, comme de Bourdaloue, contre les « libertins » de leur temps ; et on ne saurait nier qu'en leur temps, le libertinage des mœurs n'allât presque toujours de pair avec celui de la pensée. Les choses n'ont un peu changé qu'avec Bayle ; et combien peu, c'est ce que sufiît à dire l'histoire des mœurs au temps de la Régence ou de Louis XV 1 Joignons-y l'histoire de la
1 . Voyez à ce sujet une belle page de Macaulay, dans son Essai sur l'histoire des papes, de Ranke.
liiléialure, et convenons que, si l'auteur du Temple de Gnide, si celui de la Princesse deBaby. lone, si celui des Bijoux indiscrets tiennent alors école, ce n'est pas tant de « philosophie » que de u morale facile ». Nous avons déjà relevé sur ce point le témoignage d'Helvétius. Les difficultés de croire choquaient bien moins la raison de la plupart des encyclopédistes que la morale de rÉvangile, et même celle des casuistes, ne condamnait, ne jugeait, et par conséquent ne gênait la liberté de leurs mœurs *.
Mais une autre cause a eu bien plus d'influence encore, et c'est celle qu'Auguste Comte caractérise admirablement, quand, après avoir défini la (( grande maladie occidentale », par la révolte qu'elle a été contre « l'ensemble des antécédents humains », il en trouve le principe dans le triomphe de la « raison individuelle » , graduellement développée par le protestantisme, le déisme et le scepticisme. Ce sont ses termes mêmes que je reproduis ici 2.
Et, en efi'et, qu'est-ce que l'histoire des varia-
1. C'est ce que l'on verra bien dans le Supplément au voyage de Bougainville, de Diderot.
2. Huitième circulaire annuelle, 1058, dans Robinet: No- Ojce sur l'œuvre et la vie d Auguste Comte, p. 529-531.
tions des Églises protestantes, depuis Luther jusqu'à Socin, si ce n'est l'histoire des revendications de la « raison individuelle », opposant son indépendance et son autonomie natives à tant de Symboles ou de Confessions, dont l'objet n'était, inversement, que de contenir, de limiter et, en quelque manière, de jfixer sa liberté ? Le déisme, à son tour, n'est qu'une conséquence de ces variations, s'il n'est historiquement qu'une tentative désespérée pour essayer de rallier autour d'un minimum de croyances, considérées comme nécessaires à la vie sociale, une civilisation déjà trop divisée contre elle-même. Il nous laisse libres en tout le reste, si seulement nous lui accordons son (( Dieu rémunérateur et vengeur », afin, comme dit Voltaire, que nous ne soyons pas assassinés par nos domestiques, si toutefois nous en avons ^; et ainsi sa religion, qui n'est pas une religion, mais une police ou une gendarmerie, n'est qu'une limitation provisoire des droits de la « raison individuelle ».
Et le scepticisme, enfin, dans l'impuissance
1 . Voyez Desnoiresterres : Voltaire et la société au dixhuitième siècle, i. y II: Voltaire et Genève, -p. i3Q, 139. 2^ édition, Paris, Librairie académique, 1870.
OÙ il se sent d'assurer ce minimum de croyances, essaye de se faire illusion en émancipant cette même raison des derniers scrupules qui l'empêchaient encore de se croire uniquement souveraine.
Tous et chacun, nous voilà désormais devenus « la mesure de toutes choses » ; nous faisons seuls toute la vérité de ce que nous croyons, comme la beauté de ce que nous aimons ; personne de nous n'a le droit d'ériger sa vérité particulière en règle de la vérité, non plus qu'en maxime générale de conduite. Le subjectivisme triomphe ; et la société tout entière se sent à ce coup menacée de la même dissolution que les doctrines communes qui lui servaient de fondement, d'armature ou de support. Le philosophe avait raison : a Graduellement développée par le protestantisme, le déisme et le scepticisme, la maladie occidentale consiste dans une révolte continue de la raison individuelle contre l'ensemble des antécédents humains. » Et c'est encore lui qui ajoute : « qu'elle est résultée de la décadence nécessaire des croyances propres au moyen âge ». Nous ne différons d'avis avec lui que sur la « nécessité » de cette décadence.
En tout cas, il n'est pas le seul ni le premier qui se soit aperçu que tout ce qu'on faisait contre la religion tendait nécessairement à l'affaiblissement du lien social; et, sous ce rapport, rien n'est plus instructif, ni plus démonstratif du caractère « sociologique » de toute religion, que les efforts qu'on a tentés pour empêcher cet affaiblissement d'aboutir à une rupture.
(( Il y a, dit Rousseau, une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. Il peut bannir de l'État quiconque ne les croit point, non comme impie, mais comme insociable ^, »
Et, comment donc ? voilà qui est bien différent! Mais on n'en est pas moins toujours banni I Avec son admirable inconscience, — que l'on nommerait encore mieux son impudence dans le sophisme, — Rousseau, qui ne croit qu'en lui-même, incorpore la religion au pouvoir politique, et il en met les vérités — qui ne sont pas des vérités, mais des opinions — sous la protection de la loi pénale de l'État.