Ziegler : La question sociale est une question morale
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bord. Nous ne pouvons rien de « social », que dans la mesure où nous pouvons quelque chose sur nous-mêmes. C'est donc en nous qu'il nous faut chercher les éléments d'une solution de la « question sociale » .
Mais si tous les théologiens, de toutes les religions, l'ont unanimement admis, il ne saurait être indifférent à personne que cette conclusion soit aussi celle du philosophe qui, sans doute, a le plus médit des théologiens et de la théologie. « La question sociale est une question morale » : c'est ce qu'il nous plaît de retenir du positivisme. Je voudrais montrer maintenant, en m'aidant également de lui, que « la question morale est une question religieuse » . Mais auparavant, et afin d'éclaircir par un exemple vivant ce qu'il peut y avoir encore de trop abstrait dans ces considérations théoriques, je voudrais dire quelques mots de l'abolition de l'esclavage dans l'histoire.
2G6 l'utiusation du positivisme
DE l'abolition DE l'eSCLAVAGE ET COMMENT ELLE s'est OPÉRÉE
Si en effet la u question sociale », comme je l'ai dit, se ramène tout entière au problème de r « inégalité des conditions », il n'y a pas, dans son histoire, de phénomène plus considérable que l'abolition de l'esclavage, à moins que ce ne soit celui de l'émancipation de la femme ^ ; — et ils sont tous les deux du même ordre. Ils sont tous les deux aussi contemporains de l'apparition du christianisme dans le monde, ou solidaires de son développement; et c'est ce qu'il importe avant tout de bien mettre en lumière.
En fait, et dans l'histoire, avant l'apparition du christianisme parmi les hommes, il ne s'est donc point élevé de doute sur la légitimité de l'esclavage, et, à l'heure qu'il est, nous voyons qu'il continue d'exister comme la chose la plus naturelle du monde dans les sociétés non chrétiennes, telles que, par exemple, la musulmane ou la chinoise. Faut-il ou ne faut-il pas en faire
1. C'est ce que Bebel, par exemple, a très bien vu dans son livre : la Femme dans le passé, le présent et l'avenir.
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honneur au christianisme hii-même ? Je n'en sais rien, pour le moment, et je n'examine pas encore la question. Mais le fait est certain : l'esclavage, à l'heure qu'il est, n'a cessé d'exister que dans les sociétés chrétiennes ; et, dans celles de ces sociétés qui n'ont pas toujours été chrétiennes, mais qui le sont devenues, comme la grecque et la romaine, on l'a vu durer, précisément, jusqu'au christianisme.
Définissons bien la portée de cette observation. En Chine et en Turquie, de nos jours, comme autrefois à Rome ou en Grèce, de bons maîtres ont pu traiter humainement leurs esclaves. Des (( politiciens » ont pu les émanciper, et, le besoin échéant, les verser pour ainsi dire en masse dans le cadre plus ou moins élargi de la Cité. Des empereurs en ont pu faire des favoris, des confidents, des ministres... Rome a pu traiter avec Spartacus, et Marc-Aurèle s'inspirer d'Épictète, qui fut esclave, il est vrai, mais qui l'oublia si bien dès qu'il fut affranchi. Des philosophes ont pu encore prêcher la modération, la douceur, la charité même envers les esclaves. Des îurisconsultes — postérieurs pour la plupart à l'apparition du christianisme — ont pu leur assurer des droits. Mais, jurisconsultes ou phi-
losophes, empereurs, hommes d'État, ni les uns ni les autres, avant le christianisme, n'ont douté qu'en de certaines conditions, définies ou à définir, un homme pût être « la chose » d'un autre homme, au même titre, sous les mêmes garanties de droit, que son bœuf ou son champ ; et, de nos jours, je le répète, on n'en doute pas plus à Pékin qu'à Constantinople. Voilà le fait : il est constant, et, quelques explications que l'on en puisse donner, il est remarquable.
Mais voici qui l'est plus encore. Si l'on cherche pourquoi l'antiquité n'a jamais conçu de doute sur la question de l'esclavage, c'est qu'elle ne l'a jamais considérée comme une « question morale », mais toujours comme une question politique, économique ou scientifique. L'antiquité tout entière a cru, non sans quelque apparence de raison, que la structure de la société — je ne dis pas seulement sa stabilité, mais sa structure même — dépendait étroitement de l'institution de l'esclavage; et, en effet, politiquement, économiquement, scientifiquement, dans la Grèce d'Aristote ou dans la République de Gicéron, cela se démontrait; et quelques faiseurs de paradoxes le « démontreraient » encore, s'ils l'osaient I
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Scientifiquement, — ils établiraient, sur labase de !'(( inégalité des races humaines », que, s'il existe des races inférieures, créées d'ailleurs ou devenues telles, et destinées à le demeurer, elles sont donc nées sujettes, et, comme telles, destinées au service des races supérieures, lesquelles, pour « démontrer » leur supériorité, n'auraient qu'à l'exercer sans scrupule, comme on prouve le mouvement en marchant, et à la fortifier en l'exerçant. Ils produiraient alors des preuves d'un autre ordre, linguistiques ou anthropologiques, à l'appui de cette preuve de fait.
Économiquement — ils établiraient ensuite — et sur quelle autre base, jusqu'en notre siècle, Tesclavage moderne a-t-il reposé.^ — que, de certains travaux, utiles d'ailleurs au bien commun de l'humanité, ne pouvant être accomplis que par une certaine sorte d'hommes, noirs ou jaunes, par exemple, il faut donc trouver les moyens de les leur faire exécuter. J'en sais alors qui démontreraient que, sous une loi d'humanité, dans le genre de la loi Grammont, la condition du travailleur servile, bien nourri, bien traité, bien soigné quand il est malade, et « hospitalisé » naturellement chez *son bon maître, est plus heureuse, à tout prendre, étant
mieux assurée contre les hasards de l'existence, que la condition du travailleur libre et indépendant.
Et politiquement, enfin, — ils feraient voir que, rédifice entier de la société reposant, comme sur son fondement, sur ce qu'un journal, qui se croit libéral, appelait naguère « la docilité des humbles », si la servitude est peut-être le plus sûr moyen d'entretenir cette « docilité », elle est donc d'institution légitime. Hélas I Bossuet lui-même, dans une page que l'on voudrait pouvoir effacer de son œuvre, ne paraît pas éloigné de l'avoir cru ^ Et la raison en est toujours la même: il a traité en « politique », ce jour-là, une question qu'il fallait traiter comme une question u morale ».
C'est ici le moment de faire intervenir l'Église, et d'essayer de préciser quel a été son rôle dans l'abolition de l'esclavage. « On a beaucoup répété que l'abolition de l'esclavage dans le monde moderne était due complètement au christianisme. Je crois que c'est trop dire... » Ces paroles sont de Guizot, dans ses Leçons sur Vhistoire de la civilisation en Europe ; et, si je ne