Bossuet : Cinquième avertissement aux protestants
me trompe, elles expriment sur le sujet l'opinion des plus modérés ou des plus impartiaux de nos historiens. De ce que le christianisme naissant, non seulement n'a pas soulevé les esclaves en masse contre leurs maîtres, mais encore leur a prêché la soumission à une condition ou, pour parler la langue de l'Église, à une (( vocation » qui, selon la doctrine, ne pouvait être la leur qu'autant que Dieu l'avait permis, on en a généralement conclu que l'Église, dans la question de l'esclavage, n'avait fait que se conformer au progrès naturel des mœurs, et l'avait d'ailleurs sans doute encouragé, mais non pas provoqué ni déterminé. Sur quoi les historiens, selon leur habitude, n'ont donc oublié qu'un point, qui était de nous dire d'où procédait, à son tour, ce « progrès des mœurs » qu'ils substituent à l'action propre du christianisme ou de l'Église ; et quelle origine ou quelles causes on peut lui assigner.
Une réponse à cette question serait certainement instructive; et ne serait-il pas enfin temps, en histoire, de renoncer h l'emploi de ces termes généraux qui ne nous servent, comme « le progrès des mœurs » , qu'à masquer notre ignorance, ou notre ferme propos de parler pour ne rien
dire? A défaut d'une « cause )), qui souvent, en effet, nous échappe, le progrès a toujours un nom, un nom propre et particulier, et, pour préciser le rôle de l'Église dans l'histoire de l'abolition de l'esclavage, c'est ce nom qu'il faut que l'on prononce. On l'aura fait si l'on dit que, d'une « question politique » ou « économique » , l'Église a transformé la question de l'esclavage en une « question morale » .
Pour opérer la transformation, elle a premièrement proclamé r« unité de l'espèce humaine », — son unité dans le Christ, notre égalité dans la mort, — et par là ébranlé ou anéanti les distinctions de castes ou d'origine dont les hommes s'étaient flattés jusqu'à l'apparition du christianisme ^.
Les sociétés antiques — par cela même, et par cela seul, que l'institution de l'esclavage en formait la pierre angulaire — étaient essentiellement des sociétés aristocratiques. Le maître s'y croyait d'une autre nature que l'esclave ; un sang plus pur courait dans ses veines ; et le seul lien qu'ils ne pussent concevoir entre eux était celui de la « fraternité ». C'est cet orgueil de la race
1 . On a vu plus haut comment, et dans quelle mesure, le bouddhisme avait et n'avait pas fait la même chose.
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et du sang que le christianisme est venu détruire : l'orgueil du patricien romain, celui du brahmane de l'Inde. « Juifs et gentils, Scythes et Barbares, maîtres et esclaves », — ce sont les termes de l'Apôtre, — le christianisme en a fait, littéralement, les enfants d'un môme père : les différences ne sont qu'à la surface ; l'analogie, la ressemblance, l'identité sont au fond. Mais, tous, tant qu'ils étaient, Grecs ou Romains, et Juifs môme, c'est ce qui leur a d'abord semblé de plus scandaleux dans l'enseignement du christianisme, et, par suite, c'est donc ce qu'ils en ont accepté le moins aisément. La religion nouvelle n'a pas rencontré de plus grand obstacle à sa propagation ^. Et sentait-on dès lors qu'en égalisant ainsi les conditions, son enseignement tendait, par l'abolition de l'esclavage, à la ruine de l'ancienne société? Mais on se rendait compte, en tout cas, qu'en renversant l'idée que les hommes se faisaient de leurs rapports entre eux, le christianisme déplaçait les bases de la morale.
Une grande question avait changé de nature 1
1, Voyez à cet égard : H. Wallon : l'Esclavage dans l'anliquilé ; Paul Allaid : les Esclaves chréliens ; doin Guuraiiger: Sainle Cécile et la société romaine.
L'esclavage manquait du point d'appui quii faut que les institutions, pour se maintenir, trouvent toujours dans leur concordance avec les mœurs et les croyances. Un doute s'élevait, qui mettait en question la légitimité du principe, et plus qu'un doute, une inquiétude 1 Les maîtres s'interrogeaient désormais sur leur droit ! Contre leurs titres les plus authentiques une voix intérieure protestait I La question devenai l une question de conscience. Et, à la vérité, c'est ce qui explique la lenteur de son progrès, comme aussi la nature de l'action de l'Église. On ne change pas le fond des cœurs aussi facilement que les lois. Mais en vain changerait-on les lois I et si l'on ne change pas les cœurs, on n'a rien fait. C'est ce que l'Église a compris, et pour préparer l'abolition de l'esclavage, elle s'est d'abord efforcée de faire qu'il parût, à des enfants de Dieu, honteux, criminel, et antichrétien de posséder, comme des choses, d'autres enfants de Dieu.
Elle essayait en même temps, pour atteindre ce but, de rendre au « travailleur )), et au « travail )), la dignité qui est la leur, et que l'antiquité tout entière avait méconnue. Oserai-je dire qu'à cet égard les anciens ont encore plus d'un con-
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temporain parmi nous ? Admettons — et je n'en suis pas sûr — qu'il n'y ait plus parmi nous de professions « méprisées » : à tout le moins ne niera-t-on pas qu'il y en ait de réputées « inférieures )) ? C'était, chez les anciens, presque toutes celles qui concourent à ce que Ton pourrait appeler la grosse besogne de la civilisation, et, comme on en faisait peser tout le poids sur l'esclave, la nature même des services qu'il rendait contribuait à le rengager dans le mépris qu'on professait pour sa condition. « Que pouvons-nous attendre, disait encore un rhéteur contemporain de l'empereur Julien, du fils d'un boulanger ou d'un artisan ? » Le christianisme comprit que, s'il y avait un moyen de relever l'esclave, avant de l'émanciper, — et pour l'émanciper, — c'était de relever la condition du travail servile.
« Il fallait bicu qu'il y eût des emplois et des personnes plus considérables, comme il faut qu'il y ait des yeux dans le corps » : mais « leur éclat ne fait pas mépriser les pieds ni les parties les plus basses ». C'est ainsi qu'on ne saurait « sans crime » mépriser les citoyens,» dont les travaux, quels qu'ils soient, contribuent au bien public ^ » . Encore moins