Bosauet: Discours sur l' histoire universelle
le saurait-on, sans manquer à la charité. Et, à la vérité, je n'oserais répondre que ces idées, dont j'.emprunte l'expression au Discours sur r histoire universelle, fussent bien celles des Égyptiens. L'imagination chrétienne de Bossuet embellit, dans ce chapitre, et transfigure le régime des castes. Mais on n'a jamais mieux montré, plus simplement ni plus éloquemment, qu'entre les diverses conditions des hommes, il n'y a de différences ou de distinctions que celles qui dérivent de leur utilité sociale ; et qu'au lieu de leur utilité, si c'est leur dignité que l'on considère, il n'y en a ni de supérieures ni d'inférieures; elles distinctions s'évanouissent. C'est la dignité des individus qui fait celle de leur condition : saint Paul travaillait de ses mains. Mais si ces idées sont devenues banales pour nous, elles ne l'étaient pas au temps de l'Apôtre. Elles ne l'étaient pas plus qu'elles ne le sont aujourd'hui dans l'Inde ou à la Chine. Elles ont dû paraître, elles ont paru ce que nous appelons aujourd'hui « subversives », ou u anarchiques ». La fortune en a suivi les progrès mêmes du christianisme. Et, n'ayant pas été plus rapide qu'euxmêmes, c'est ce qui explique encore la nature de l'intervention de l'Église dans la question de
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Tesclavage. Il ne s'agissait, en effet, de rien de moins que de transformer l'idée que l'humanité s'était faite jusqu'alors du travail, et des rapports du travail avec la destinée de l'homme.
Nous disons bien : la destinée de l'homme ; et, en effet aussi, ce qui n'était ni moins difficile, ni moins long, ni moins capital, c'était de changer le sens ou l'orientation de la vie. Le fond de la morale antique, c'était, en termes de philosophie, « la recherche du souverain bien », ou, dans un langage plus explicite, l'organisation de la conduite en vue de l'expansion, du déploiement, et de la réalisation de la \ie.Vivere prlmiim, deinde philosopharl. L'individu n'avait de valeur qu'en fonction de la vie ; sa grande affaire était de vivre ; et peu importait qu'il vécût d'une manière ou d'une autre, si d'ailleurs il vivait pleinement! En de telles conditions, ses « semblables » n'étaient point des u pareils » ni surtout des « égaux », mais les instruments de son bien, et c'est ce qu'exprime le vers fameux du poète : humanum paucis vivit gênas '^.
La grande révolution morale opérée par le christianisme a été, rien qu'en plaçant l'objet
1. Voyez, à cet égard, F. Ravaisson : Métaphysique d'Arisiote, t. II : le Stoïcisme.
de la vie hors d'elle-même, au delà d'elle, et dans la réalisation d'un idéal donné comme actuellement inaccessible, de fonder l'égalité des hommes sur l'identité de leurs devoirs et de leurs obligations. « Nous paraîtrons tous devant le tribunal de Dieu, dit saint Paul, pour y répondre de notre vie. Rfaut donc que nous en ayons la disposition libre, car nous devons disposer des choses dont nous sommes responsables ^. » Cette leçon, qui devait émanciper le fils du pouvoir même de son père, et le citoyen de la tyrannie de l'État ou de la cité, devait nécessairement, plus tôt ou plus tard, émanciper l'esclave du pouvoir de son maître, u Nous devons disposer des choses dont nous sommes responsables » ; et nous ne sommes faits ni pour les autres, ni les autres pour nous, mais les uns pour les autres, et tous ensemble et chacun pour travailler à l'œuvre commune de notre salut.
C'est ce qui achève d'expliquer la nature de l'action de l'Église dans la question de l'esclavage. Ce qu elle s'est d'abord efforcée d'assurer dans la famille antique, et sans rien ébranler de ce qu'on pouvait croire essentiel à la stabilité de la société politique, — l'Église, à ce sujet,