Sir John Lubbock : les Origines de la civilisation
reste, les continents mvstérieux, combien de nos semblables, et de nos « concitoyens », n'ont de moralité que dans les limites et sous la condition de leur religion! C'est une des choses que l'on veut dire quand on dit de la (( question morale » qu'elle est une « question religieuse ». Entre la morale et la religion, — quelle que soit la définition que l'on donne de l'une et de l'autre, — il y a une liaison de fait, et cette liaison est de telle nature que la qualité de cette morale nous apparaît dans un rapport constant avec les enseignements de cette religion. On fait ici deux objections, dont la première n'exige qu'un mot de réponse, en passant. C'est celle qui consiste à dire que, si le christianisme, par exemple, est supérieur au mahométisme, on ne voit pas, pour cela, qu'il y ait plus de « vertus )) ni de « moralité » dans les sociétés chrétiennes que dans les musulmanes. Mais, d'abord, il faudrait le prouver ; et si on le prouvait, ce serait peut-être une objection contre la supériorité du christianisme, qui est une question que nous ne considérons pas aujourd'hui: ce n'en serait pas une contre la solidarité de la morale avec la religion, qui est, pour le moment, tout ce que nous soutenons.
La seconde objection, plus spécieuse et plus sérieuse, est celle qui prétend qu'à la vérité la « question morale » et la « question religieuse » nous apparaissent bien comme étroitement liées dans l'histoire, c'est-à-dire dans le passé, mais l'histoire, nous dit-on, ne se répète pas, ni surtout ne se recommence, et rien ne nous garantit que les choses seront parce qu'elles ont été.
Pour (( moraliser» l'espèce humaine, il a fallu faire appela une autorité qui fût capable d'imposer ses lois aux troglodytes nos ancêtres, et cette autorité, ne la trouvant pas parmi eux, les hommes l'ont donc cherchée en dehors d'eux. La religion a été cette autorité. Primas in orbe Deus fecit timor... A des dieux redoutés, qui étaient censés manifester leur pouvoir dans les moindres circonstances de la vie quotidienne, on a remis le soin de veiller à l'exécution des coutumes et des lois dont l'observation constituait la morale du clan, de la race, de la cité. Mais, en devenant héréditaires, ces habitudes morales se sont consolidées ; elles se sont comme incorporées à la définition de Thomme. Nous naissons maintenant avec un besoin de justice non moins impérieux que celui du manger ou du boire. On ne saurait le nier sans nier le
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progrès lui-même. Anglais ou Français du vingtième siècle, nous avons des scrupules, des délicatesses, des susceptibilités de conscience que n'avaient pas nos pères. « Le ciel étoile sur nos têtes, la loi morale dans le fond de nos cœurs...», a dit Kant. Et dans ces conditions, de quel secours la religion peut-elle désormais être à la morale ? Les prescriptions de la morale sont claires ; les vérités de la religion sont obscures : quel besoin d'envelopper la clarté des premières dans l'obscurité des secondes? Si la morale a fait jadis alliance avec la religion, d'autres alliances conviennent à d'autres temps ; et puisque vous invoquez vous-même — ajoute-t-on — le témoignage d'Auguste Comte, n'est-ce pas le cas de vous souvenir que, de cette émancipation de la morale, il a fait, en vingt endroits, le caractère essentiel de la « positivité » ?
Oui, sans doute, ill'a fait, j'en conviens ; mais il ne s'y est pas tenu ! et je crois avoir montré qu'à son « positivisme » la force de la vérité l'avait obligé de superposer une « métaphysique )) et une « religion ». D'un autre côté, je ne suis pas sûr que les prescriptions de la morale soient toujours, et en toute occasion, si claires. Il y a des u cas de conscience » ; et tant pis pour
ceux qui n'ont pas éprouvé que le devoir était quelquefois difficile à connaître! Encore bien plus l'est-il à prescrire. Je déclare modestement que, pour être contemporain d'Haeckel et de Zola, je ne suis pas sûr d'avoir une conscience plus « délicate » ou plus w scrupuleuse » que celle des maîtres de la vie intérieure, sainte Thérèse ou saint François d'Assise, ni même que celle de saint Jean Chrysostome ou de saint Augustin. Et puis, et enfin, s'il est possible que « la généalogie de la morale » ne soit pas celle de la religion, le contraire n'est pas impossible... Mais, pour achever de répondre à l'objection, nous n'avons qu'à considérer un de ces systèmes de morale qui se croient indépendants de toute idée religieuse, et, naturellement, je prendrai celui que l'on regarde aujourd'hui comme le plus solide, le plus complet, et le mieux ordonné.
Ce ne sera pas sans aA^oir préalablement essayé de lever une dernière équivoque, et répété pour ma part que je n'entends pas ce que l'on veut dire quand on parle d'une « morale scientifique » ou « fondée sur la science ». Et, en effet, n'estce pas ici le cas de demander : Qu'est-ce que la science? J'ai sous les yeux un opuscule encore assez récent, — il est date de 1901, — qui fait par-
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lie de la Bibliothèque internationale des sciences sociologiques, et qui s'intitule : la Morale basée sur la démographie ^. Je comprends ce que ces mots veulent dire. Je comprendrais également que Ton se proposât de fonder une morale sur les sciences biologiques, sur la zoologie, par exemple, ou sur la physiologie comparée. C'est ce que le docteur Élie Metchnikoff a tenté dernièrement, dans cet Essai de philosophie optimiste, dont la partie scientifique est si remarquable, et d'ailleurs, et en revanche, la partie philosophique si pauvre. Mais, déjà, qu'est-ce que pourrait bien être une morale fondée sur la chimie, voire organique, ou sur la géométrie à /i + 1 dimensions ?
Finissons-en donc avec cette plaisanterie. Il peut y avoir des savants qui s'occupent utilement de morale. On peut porter dans Texamen des questions morales ces habitudes de précision, de rigueur et de logique, dont on fait honneur à la « méthode scientifique ». On peut admettre enfin qu'il y ait une a science de la morale ». Mais ce qu'on ne peut pas dire, c'est qu'il y ait une « morale scientifique » ou « fon-