Voyez à cet égard presque tous nos économiste
nombre des consommateurs d'alcool, il importe peu que l'alcool soit un u poison » pour les pauvres diables qui le boivent, s'il est un « aliment» pour les producteurs qui le fabriquent, et un revenu pour le gouvernement qui V « exerce ^)). Ce qui revient à dire qu'aucun progrès, ni social, ni moral, ne se serait réalisé dans l'histoire, si l'on en avait cru la solidarité des intérêts. Allons plus loin I C'est contre la solidarité de ces intérêts que presque toutes les révolutions se sont faites. Les révolutions ne se sont proposé que de (( désolidariser » ce qu'on avait jusqu'à elles regardé comme évidemment, étroitement, nécessairement solidaire : la royauté d'avec le droit divin ; l'autel d'avec le trône ; la religion d'avec la politique ; le régime du travail ou de la propriété d'avec la stabilité de la société. Et, de tout cela, ce qui résulte, c'est qu'on ne saurait fonder une morale sur la solidarité toute nue, qu'on la nomme d'ailleurs mécanique ou organique ; c'est que la solidarité, dont on n*a garde ici de nier le pouvoir, n'est cependant pas « cette puissance extérieure dont la suprématie ne nous laisse aucune incertitude » ; et
1 . Avons-nous besoin de dire qu'il serait plus qu'aisé de multiplier les exemples de ce genre ?
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c'est enfin qu'elle abesoin,pour que les applications qu'on serait tenté d'en faire ne soient pas plus dangereuses qu'utiles, d'être elle-même « moralisée w.
Or, c'est à quoi nous ne saurions parvenir qu'au moyen d'un principe qui lui soit extérieur à son tour, et qui, comme tel, la juge et surtout la règle.
u Quand la foi aura directement concouru avec l'amour, l'unité humaine — entendez ici la vraie solidarité — se trouvera pleinement établie. Ce concours décisif ne peut résulter que d'une notion fondamentale... capable de condenser l'ensemble du dogme positif. On comprend la difficulté d'une telle conciliation, où réside le nœud principal de la vraie religion. Mais cette position finale de la question religieuse en indique aussi l'issue normale, consistant à rendre morale l'économie naturelle, qui commence par être physique, et qui devient ensuite intellectuelle. »
Nous souscrivons pleinement à ces parole» d'Auguste Comte, et nous les expliquons. Solidaires en fait les uns des autres, nous ne le devenons en droit, et moralement, qu'autant que nous trouvons, dans la notion fondamen-
taie d'une origine commune, une raison du dehors, souveraine et impérative, de tendre, tous ensemble et chacun individuellement, vers un but commun. C'est ainsi que les anciens ont conçu la « religion de la cité », dont on pourrait dire avec vérité que c'est la seule façon dont ils aient jamais conçu la religion. C'est un hérétique de la « religion de la cité » que les Athéniens ont condamné dans la personne de Socrate, et c'en est un autre que les Juifs ont crucifié sur le Golgotha.
Là même, — et je crois l'avoir montré dans un précédent chapitre, — est la raison de laviolence des luttes religieuses. Une communauté se croit atteinte en son principe et menacée dans son existence par quiconque des siens essaye de se soustraire à la solidarité qui la fonde. Mais là aussi est la preuve qu'il ne saurait y avoir de « solidarité » sans subordination à une « puissance extérieure » ; et, avec Auguste Comte, nous entendons par ce mot une puissance qui nous dépasse, nous et nos institutions, dans l'espace comme dans la durée. Quelque nom que l'on donne à cette « puissance extérieure », je dis que c'est un commencement de religion que d'y croire ; et ainsi, quelque effort que fasse
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la morale de la solidarité pour rompre le lien qui rattache à la religion, cet effort même l'y rengage, de la manière ou à peu près qu'en essayant de le dénouer, on ne réussissait, dit la légende, qu'à resserrer le nœud gordien. La solidarité ne devient morale qu'en se faisant religieuse.
On se trompe donc du tout au tout quand on avance que la solidarité — dont on ne saurait d'ailleurs nier « qu'elle semble se rapprocher de la charité chrétienne entendue en son vrai sens » — aurait sur elle cet avantage de ne rien avoir de métaphysique ni de confessionnel ; et que « toutes les croyances, toutes les opinions philosophiques pourraient s'en accommoder ^ » I Elles ne sauraient s'en accommoder que dans la mesure où elles sont précisément « confessionnelles » et « métaphysiques ».
Le lecteur nous pardonnera d'insister sur ce point. Ce n'est pas du tout «un fait positif», • — c'est-à-dire au delà duquel il n'y ait rien à chercher, — que « les hommes sur cette terre soient obligés par la nature de vivre dans une étroite association » ; et cela dépend de ce qu'on entend par association. C'est une asso-
i. Alfred Croiset : Essai d'une philosophie de la solidarité, conférences et discussions.
ciation que celle de l'homme et du cheval, par exemple, et c'en était une aussi que l'association du nègre et du planteur. Une autre forme d'association, très naturelle, et, dans tous les sens du mot, très « positive », est l'association du fort avec le faible, pour l'exploiter, et par exemple, l'association du nègre du Soudan avec la compagne dont il fait à la fois sa femme, sa servante et son bétail. Mais une association où les devoirs et les droits de chacun soient rigoureusement définis, d'une manière conforme à la justice, et sous une sanction qui garantisse le respect des uns et l'exécution des autres, voilà qui est moins « dans la nature », ou plutôt voilà qui la passe, et voilà de quoi ne s'accommodent ni toutes les opinions, ni toutes les croyances 1 L'opinion d'un haut mandarin ne s'en accommode point en Chine, non plus que la croyance d'un brahmane dans l'Inde.
Et la morale du c respect de soi-même », qui n'est que le premier degré de la morale du « surhomme » , la morale de Renan et de Nietzsche, croit-on qu'elle s'accommodât d'une « association » qui ne conférerait pas plus de droits à Nietzsche et à Renan qu'à un maçon ou à un
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terrassier de leurs concitoyens ? « L'association ne peut vivre que par le sentiment religieux, le seul qui dompte les rébellions de l'esprit, les calculs de l'ambition et les avidités de tout genre . » Ces paroles ne sont plus d'Auguste Comte, mais d'Honoré de Balzac, et justement Balzac, en son genre, est un autre positiviste *. Ce qui est donc vrai, c'est que, de même qu'elle a son origine dans l'idée religieuse, ainsi la solidarité n'a de sens que dans et par la religion qui en détermine la nature, l'étendue, les limites et le développement. En dehors de l'idée religieuse, le mot de solidarité n'est qu'un synonyme de nécessité. Le seul « fait positif», c'est que nous sommes incapables de nous suffire à nous-mêmes ; mais ce fait « positif » est, en réalité, le plus « négatif » du monde, puisqu'il ne nous donne aucune lumière sur les moyens de suppléer à notre insuffisance. Il nous en donne encore moins sur ce que nous pouvons exiger de nos semblables et sur ce que nous leur devons, qui n'est sans doute pas la moindre partie de la morale. Les religions et les métaphysiques — lesquelles, à cet égard comme à